JUSQU'AUX PREMIÈRES THÈSES DE LUTHER
Si rhistoîre ne l'avait écrit en caractères trop profondément burinés pour que jamais ils ne s'effacent , l'esprit humain se refuserait à croire l'état de honteuse dégradation où Rome était tombée à Tépoque de la Réformation. Ce n'étaient pas les avertissements qui lui avaient manqué ; mais, pour avoir méprisé la vérité de Dieu, Dieu, par un juste retour, l'avait en quelque sorte aveuglée, et l'on ne saurait dire ce qu'elle retenait encore du christianisme de la Rible. Au lieu du souverain Sacri-
ficateur par excellence , opérant à ses seuls dépens un salut gratuit, nous voyons un immense cortège de sacrificateurs et de médiateurs humains, qui ofirent au monde séduit un salut de leur propre fabrique, et dont ils proportionnent le prix à la fortune des acheteurs. Ce qu'on appelle l'Eglise est quelque chose qui s'interpose entre Dieu et l'homme, une barrière à l'entrée du ciel, barrière qu^on ne saurait passer sans l'autorisatioB et le secourp d'hommes qui ne sont que d'indignes usurpateurs de la gloire de Jésus-Christ.
Il n'y avait pas dé puissance humaine qui pût changer la face morale de la société ; car il fallait , avant tout, rendre au Sauveur sa place dans l'Eglise. Les monarques avaient beau lutter contre le despotisme romain, les poètes et les philosophes attaquer de leurs sarcasmes les désordres du clergé, la science enfin répandre sa lumière sur les superstitions d'un siècle abusé ; rien n'était capable de restaurer l'Eglise de Dieu, que la vérité de l'Evangile si longtemps oubliée. Il fallait proclamer de nouveau le salut par la mort de Christ et ôter du breuvage vivifiant que sa grâce prépare, toute mixtion versée de la main des prêtres.
Mais qui retrouvera la vérité? D'où partira la voix assez forte pour se faire entendre? Evidemment, ce n'est pas Fhomme, mais Dieu qui procurera la délivrance* Au moment où l'on s'y attendait le moins ; lorsque Rome se croyait le plus en sûreté, la doctrine apostolique viut, comme un coup de tonnerre, réveiller le mondera sursaut et le remplir de stupeur. Le Souverain de Tuiuvers ne manque jsunais d'instruments pour aocompiir las œuvres de sa miséricorde. Au cœur mên»e de l'Eurc^e, dans un pays qui avait moins à socvffrir du pouvoir aibsoiu que
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h {dopait des smtreB , il sa suscite ua {»rédicateiir de la j«9fjee te) i|«'il le lui &Uaif;. Ce pays , c'est l'Allemagne, bericeau de ki fiiéfornoation dont les bienfaits se sont <^sndus à iwt d'autres ^contrées*
Le 10 noyendl^ne 1483, naquit dans la petite ville d'Eisa kb^n, 6ft SaEe^ .de parenis pauvres mais laborieux, l'inir mortel Luther , dont la nom a plus de valeur peutr-étre que cdu d'aucun autre homme en dehors de l'histoire insptnée. ic Mes parents, dit le Réformateur, étaient très^ pauvres. }km père .était un pauvre bûchieron, et ma mère a i^ouvent porté êoa bois sur le dos , afin d'avoir de quoi nous ékmef, w^vB autres enfants. Ils ont su{}porté pour Qi^ifis ides travaiu:»: rudes jnsqu'jaiu sang (1). » Plus tard, le pèi^e ée Luther ti^ouva de l'emploi daos les mines de Mansfeld^^t fîomme U était intelligent et de bonne conduite , iU s^ fit r^pecter de tous ceux qui le connurent. U jè^ nagiligea rifsn pour éle^ver son fils dans la crainte •de iDieii-et pour lui donner une «éducation plus distinguée qm sa iposîlji(»i ne semblait le permettre. A l'âge de quatorze ans , le ^nne hon^me se rendit d'abord à Magé^ebmi^g, puis à Ëtôenach, daas le buit de fréquenter les écoles. fièiKMlant les .quatre ans qu'il habita la prenvière de^cas «rilies^ il sinvit assidûment les pmdications d'un nitfiimé AifKké Pr^oks , provincial de l'ordre des Augusitins, ;qui insistait aiv^c beaucoup de chaleur sur la nécesaité de véfQrwsT l'jËglise. « Peut^tre ces discours , dit Merle d^Aubigné , fineot-ils naître dans l'âme du jeune Ikomme les premières et vagues idées de ce qui y éclata {^Sitard. jft
Cependant, la pauvreté de Ludier était grande, et voici
(1) Merle d'Aubigné, Histoire de la Réformalim, 1. 1, p. 141, i" édit.
comment il nous raconte rexlrémité où elle le réduisait» ainsi que d'autres écoliers, pauvres comme lui : c Je quêtais avec mes camarades quelque peu d'aliments, afin d'avoir de quoi pourvoir à nos besoins. Un jour, dans le temps où l'Eglise célèbre la fête de la naissance du Christ, nous parcourions tous ensemble les villages voisins, allant de maison en maison et chantant à quatre voix les cantiques» ordinaires sur le petit enfant Jésus né à Bethléem. Nous nous arrêtâmes devant une demeure de paysan, isolée au bout d'un village. Le paysan, nous entendant chanter nos hymnes de Noël, sortit avec quelque aliment qu'il voulait nous donner, et demanda d'une grosse voix et avec un ton grossier : c Où êtes-vous garçons ? * Epouvantés à ces paroles , nous nous sauvâmes a toutes jambes. Nous n'avions aucune raison de nous effrayer, car le paysan nous tendait de bon cœur cette assistance ; mais nos ^cœurs sans doute étaient rendus craintifs par les menaces et la tyrannie dont les maîtres accablaient alors les écoliers, en sorte qu'un subit effroi nous avait saisis. A la fin, cependant, le paysan nous appelant toujours , nous nous arrêtâmes , nous laissâmes nos craintes, nous courûmes vers lui , et reçûmes de sa main la nourriture qu'il nous offrait. C'est ainsi que nous avons coutume de trembler et de nous enfuir quand notre conscience est coupable et effrayée. Alors nous avons peur même d'un secours qu'on nous offre, et de ceux qui sont nos amis et veulent nous faire toute sorte de bien (1). * Arrivé à Eisenach, sa position fut, à ce qu'il paraît, plus dure encore. Bien qu'il y comptât beaucoup de parents, il passait des jours entiers sans manger. Il allait se ré-
(1) Merle d'Acbigné, 1. 1, p. 146.