CHAP. I. L*ALLEMA6NE ET LUTHER
sa diction et rexcellence des doctrines qu'il annonçait, étonnaient également ses auditeurs. Sa réputation se répandit au loin, et Frédéric-le-Sage vint lui-même une fcHS à Wittemberg pour l'entendre (1)> .
Tandis que son nom devenait chaque jour plus célèbre^ et à l'Université et dans la chaire, il plut à la Providence d'interrompre momentanément ses travaux. Une difficulté s'était élevée entre les couvents des Âugustins et leur vicaire-général. La cause fut déférée à Rome , et Luther dut s'y rendre revêtu d'une commission auprès du papcv H fallait en quelque sorte , pour Toeuvre de réformatipn à laquelle notre cénobite était destiné , qu'il, vit la cité aux sept collines et la profonde dégradation oii elle était tombée sous le pontificat de Jules II. Il n'eût jamais imaginé ce que ses yeux allaient lui apprendre.Dâns la simplicité de son âme, il avait pour l'église romaine une véritable affection, et il ne se doutait pas de l'excès d'avilissement de son clergé, depuis le pape jusqu'au dernier des moines. Quel spectacle repoussant pour le docteur de Wittemberg que l'ignorance , la légèreté, les mœurs dissolues , la profanation et le honteux trafic des choses saintes qu'il rencontra dans toute l'Italie et particulièrement à Rome. Où qu'il allât , de prétendus ministres de Jésus-Christ ne se gênaient nullement de, manifester devant lui leur orgueil , leur luxure , leur impiété H leur hypocrisie. L'oubli de Dieu était tel , que , dans la célébration des saints mystères, l'on ne gardait pas même les règles de la plus commune bienséance. Luther disait à son retour : « J'ai vu le pape et la cour de Rome ; j'ai pu observer de près les mœurs du clergé romain , et je
(t) Meelb D'AuAiGirÉ, vol. 1^ p. 198.
70 HISTOIttÈ i)Ë LA ftÉFORMATION. LlV. I.
ne donnerais pas pour mille florins ce que j'ai appris dans ce voyage. O'est incroyable, disait*il encore, tout ce qu'il se commet à Rome de crimes et d'atrocités. Il faut le voir et l'entendre pour le croire. Aussi îsi*t-on coutume de dire que , s'il y a un enfer , Rome est bâtie au-dessus; c'est un goufl're d'où sortent tous les péchés.»
Cependant le cœur de Lujy^er était navré de tout cela. L'erreur et le vice , il n'en pouvait plus douter , avaient pénétré jusqu'au cœur de la société religieuse à laquelle il se sentait enoore tout dévoué. Il eût voulu pouvoir oublier ce qu'il avait vu et entendu, mais sa mémoire trop fidèle ne cessait de lui rappeler des faits qui lui déchiraient l'âme. Ces combats intérieurs , toutefois , ne lui étaient pas inutiles ; et c'est ainsi que , « par une voie qu'il ne connaissait point, > Dieu le préparait pour le ministère à la fois honorable et difficile qui lui était réservé.
Au milieu de ses tristes préoccupations, Luther trouva dans la bonne Parole , lumière et soulagement. Pendant qu'il était en Italie, une grave maladie le mit encore une fois en présence de l'éternité; et, comme il examinait sérieusement la base sur laquelle se fondaient ses espérances, il comprit avec plus de force que jamais tout le sens de ces paroles solennelles de l'Ecriture : « Le juste vivra par la foi. > Bien plus, il vit clairement que cette doctrine vitale pouvait seule relever l'Eglise de sa ruine. La révélation tout entière lui semblait concentrée en ce seul point ; et l'on ne saurait vraiment trop admirer l'influence extraordinaire que ce mot exerça sur la carrière du Réformateur, dès le commencement jusqu'à la fin. Il renouvela sans cesse l'énergie de son âme, et souvent il fournit à son corps la force dont il avait besoin. Dans
CHAP. I. l'ALLBMAGWE ET LUTHER. 71
la circ<testance entre autres âoat nous Tenond de parler, lorsque Luther se fut dit, atec une joie toute céleste : « Le juste vivra par la foi , ^ sa santé se rétablit comme par enchantement , et il*put poursuivre son voyage.
Le séjour que Luther fit à Rome hii iut utile eneored'une autre manière. C'est là qu'il apprit Thébreu. L'étoée de la Bible hii devint toujours plus chère ; et à mesure qu'il la connaissait plus à fend , il voyait davantage le» affreuses misères de l'Eglise. Toute la Réformation était là. Et pourtant Luther ne formait point de plan d'attaque; il n'avait aucune idée du rôle qu'il jouerait, lui qui, par leÊdt, n'avait d'influence directe nulle part. Mais plein de respect pour la Parole de Dieu , il était fermement ré* sdu de suivre sa voix oii qu'elle l'appelât : tout dépen*dait maintenant des circonstances.
Elles ne se firent pas longtemps attendre. Staupitz et l'électeur Frédéric n'ignoraient , ni l'un ni l'autre ,- les dispositions de Luther. Ils le voyaient mûrissant pour la lutte, et ils ne répugnaient pas à le seconder. Persuadés qu'une réforme était indispensable, Luther leur .pa«> raissait Thomme qu'il fallait pour la hâter. Afin de faire sa position meilleure, ils l'engagèrent à accepter le ^ade bien mérité de docteur en théologie. < C'est le Saint- Esprit qui fait les docteurs, > disait Luther, et il reculait devant l'honneur qu'on lui offrait. Toutefois il se laissa vaincre, et, le 19 octobre 1512, il reçut le bonnet docto^ rai des mains du doyen de la Faculté, André Bodenstein, de Carlstadt, homtne profondément savant, mais vain et irritable, qui finit par contrecarrer la Réformation.
Jamais peut-être un docteur en théologie ne se fit une si haute idée de sa vocation. Luther, en acceptant sa nouvelle dignité, s'envisagea comme lié de plus en plus à la
72 HISTOIRE 1)E LA RÉrORMATIÔÎ^. LIV, I.
çauSé du Seigneur. Il commença donc par dénoilq^r au bon sens public Fabsurde. théologie de son temps et la puérile dialectique de l'Ecole. Sa prédication était chaque jour plus positive et plus pressante. Il y traitait surtout de là justification par la foi en laparfaite justice dé Christ, puis de l'union au Fils de Dieu comme source de la sainteté , ses sujets de prédilection. Dans une suite de discours ayant pour texte les dix commandements, il attaqua l'idolâtrie sous ses diverses formel^', et proclama plusieurs des vérités qui furent ensuite le boulevard de la Réformation. Pendant ce temps, il exposait à l'Université la distinction qu'il faut faire entre la loi et l'évangile, mettant à nu la folie et la présomption de ceux qui se flattent d'obtenir par leur obéissance imparfaite la félicité des justes. En un mot, il s'efibrçait de détruire toutes les espérances qu'on se faisait au point de vue de la loi, pour amener les âmes à la justice expiatoire de l'Agneau. . Cette doctrine fondamentale de l'Evangile remplissait tellement son cœur , qu'il saisissait toutes les occasions de rincmlquer à ses amis. Il en avait beaucoup et des meilleurs. De leur nombre furent Erasme et l'aimable Spalatin, chapelain et secrétaire de Frédéric-le-Sage. Quant au premier, tout en admirant son esprit, son génie . et son Savoir, Luther s'affligeait du peu de place que la doctrine du salut occupait dans ses écrits. < J'aime à le voir reprendre avec tant de science et de fermeté les prêtres et les moines , de leur croupissante ignorance ; mais je crains qu'il ne rende pas de grands services à la doctrine de Christ. Ce qui est de l'homme lui tient plus à cœur que ce qui est de Dieu (1).»
(1) Mbiklb d'Aubigné» vol. f, jp. 233.
GHAP. I. L^ALLEMACNE «£t LDTHËa» ' 73
A peu près dans ce même temps, Luther dut remplacer le vicaire-général pendant qu'il allait, de la part de TElecteur, recueillir des reliques pour orner la nouvelle église de Tous-les-Saints à Wittemberg. Une des occupations que l^upitz remit à Luther, fut de visiter quarante monastères de Thuringe et de Misnie , tournée qui dut être d'un grand intérêt pour le Réformateur. Il y acquit une connaissance plus approfondie de l'état de l'Eglise fit en particulier de celui des couvents ; sans compter qu'il eut ainsi maintes occasions de prêcher les glorieuses doctrines qui remplissaient son âme. Aussi les moines augustins ne savaient-il plus s'entretenir que de la justification par grâce, et bon nombre d'entre eux se préparaient de la sorte à prendre leur paît dans l'œuvre de la Réforme. Cette visite de Luther aux monastères eut lieu en 1516, et ce fut un des avant-coureurs du grand drame qui allait s'ouvrir.
A cette époque aussi, le Réformateur donnait sur
l'Epître aux Galates les leçons qui furent la base de son
commentaire. Il y mettait une telle importance , qu'il ne
se laissa point arrêter par le fléau de la peste qui venait
d'éclater à Wittemberg et qui avait dispersé la plupart
des habitants. Sans condamner ceux qui recouraient à
cet expédient pour préserver leur vie , il crut que son
devoir était plutôt de demeurer : < L'obéissance, disait-il,
ne me permet pas de quitter la place : c'est à celui qui
m'y a^ voulu de m'appeler ailleurs, m Le courage moral
ne lui fit jamais défaut. Il n'avait qu'une préoccupation,.
celle de bien connaître ce que Dieu lui demandait ; après
quoi , il abandonnait les conséquences à Celui qui dirige toutes choses.
En 1517,' Luther fut désigné pour prêcher à Dresde,
74 HISTOIRE DE LA RÉFORMAtlON. LIT. I.
dans la diapelle royale, devant le duc Geoi^e, GOQsîn de Frédéric. C'était encore Staupitz qui l'avait fait connaître au duc. Quelques personnes de la cour reçurent du sermon de Luther des impressions sérieuses, mais le prince lui-même se déclara fort mal satisfait de la doctrine qu'il avait entendue. Bien que sa mère fftt fille du Toi de Bohême et qu'il eût pu savoir par elle tout ce que cette contrée avait souffert de la part de Rome, il s'en fallait de beaucoup qu'il prit à la Réfrnrmation \e même intérêt que son cousin. Et pourtant celui-ci avait été élevé dans un respect superstitieux pour les extravagances de l'église ronuiine. Il y eut au château ducal une vive discussion sur le sermon du prédicateur. Chacun ^n pariait à sa manière ; mais tous au fond ftirent d'accord pour condamner la doctrine de grâce qu'on leur prêchait avec si peu de retenue et qui, i^rement, leur paraissait pleine de dangers pour les mœurs.
Sans se laisser ébranler par cette opposition , Luther revint à son collège plus déterminé que jamais à prêcher l'esclavage et la dépravation de la volonté humaine, puis la souveraineté et l'efficace puissante de la grâce de Dieu. Précisément à cette époque il préparait pour leur consécration au saint ministère, six jeunes gens qui partageaient ses convictions. Dans l'intérêt du public autant que dans le leur , il publia une série de thèses toutes dirigées contre le Pélagianisme de la théologie du jour. Il y justifiait avec force ses vues sur l'apostasie de l'homme naturel , et sur l'impossibilité où il est de se relever sans l'action suprême de la grâoe divine.
Cette publication produisit une commotion âectiûqve. La doctrine en était aussi vieille que la Bible , et toruffefois les théologiens crièrent à l'innovation. Mais Luther
GHAP. 1. L*AttEMA6NE ET LUTHER. 75
était sans crainte et il s'avançait avec hardiesse* Non content de publier ses thèses à Wîttcmberg où nul ne le contredisait, il les fit parvenir à Eifurth, en invitant à une dispute le clergé et les professeurs, qu'il savait très-mal disposés pour lui. Mais personne n'accepta le défi. Les moines se bornèrent à déclamer contre l'hérésie du Docteur de Wittemberg. Peu inquiet de leurs criailleries, il envoya ces mêmes thèses au docteur Eck , savant professeur d'Ingolstadt en Bavière. La lutte aurait dû s'engager, ce semble ; mais non , il fallut , pour mettre TAllemagne en feu , des sujets bien moins graves au fond que celui sur lequel roulaient les thèses du Réformateur.
En attendant, ses ti^vaux marchaient tous vers le même but. Bien que la Réformation n'ait pas commencé par le redressement des erreurs de doctrine , il est à remarquer que c'est l'étude approfondie des doctrines de la grâce qui arma le Réformateur pour sa grande lutte et qui assura son triomphe. Sans être aussi versé qu'if rétait dans les Ecriturei^, on pouvait arrêter le torrent de la superstition ; tnais ce n'eût été qu'une demi-réforme, après laquelle ) purgée de ses principales abominations, Rome se f(it vue plus puissante que jamais. Il entrait dans les plans de Dieu, non-seulement de confondre ses iniquités manifestes, mais encore de dévoiler la maladie occulte qui lui dévorait le sein ; et il réservait au même individu cette double tâche.