JUSQU'A LÀ RÉCLUSION DE LUTK€R
A Rome, Talarme était donnée et le feu de la guerre allait éclater. Si le courage de Luther lui avait fait perdre quelques amis douteux , il lui en avait acquis un plus grand nombre, et de très-dévoués. On vit à sa suite des hommes d'état et des écrivains, tous bien résolus de partager sa fortune ; et le commun peuple Técoutait avec une joie toujours nouvelle. Ses écrits continuaient d'ailleurs à se répandre largement, et partout ils éveillaient l'esprit d'examen d'une manière inconcevable. Il n'y avait pas moyen que Rome n'essayât d'arrêter ce débordement qui menaçait de se jeter sur elle et de détrufa'e ses forteresses. Mais que faire ? C'est ce qu'il n'était pas aisé de déterminer.
Jusque-là, tout ce qu'on avait tenté contre Luther n'avait servi qu'à favoriser sa cause. L'erreur est myope. A l'instigation de Eck, de Priérias et de Gajetan, Léon X
CHAP. tll. L'ALLEMAGNE. 103
publia, le 15 juin 1520, la bulle qui fixa la destinée dô Rome et lui fit une plaie qui ne s'^t point fermée dès lors, et ne se fermera jamais. C'était une sorte de com"» mentaire^-critique des principaux écrits de Luther , et notamment de quarante et une prc^sîtions qu'on en ayait extraites et qu'on déclarait hérétiques et impies, scandaleuses et coupables. Il était défendu à tous, sous peine d'excommunication , de lire aucun âes livres du R^ormateur ,* et le pape invitait sérieusement ceux qui les possédaient à les livrer aux flammes.
La bulle enjoignait d'ailleurs à Luther l'ordre de com* paraître à Rome dans les soixante jours. Le pape lui donnait ce temps pour rétracter ses, erreurs , ou brûler ses écrits et rentrer dans le giron de l'Eglise. Mais s'il s'obstinait , i\ était menacé de l'excommunication ; en suite de quoi tout individu devait le saisir et le remettre aux main^ de la justice, sous peine de se voir lui-même livré à Satan.
La tempête, qui amcmcelait depuis longtemps ses nuages , éclatait donc avec furie et menaçait Luther de la foudre. Mais il demeura csdme et résolu , bien que la vengeance de Rome n'eût pas encore été frappée d'impuissance, comme elle le fut plus tard. Il lut presque sans émotion la bulle du pape , et il déploya une force d'âme qui montre combien peu il craignait l'homme. Sa première idée fut de recourir à la protection d'un concile universel ; mais réfléchissant à la vénalité des princes de l'Église et au peu d'apparence qu'on revînt d'une décision prise par le pape, il résolut d'en finir avec la Babylone mystique et de passer le reste de ses jours en protestation continuelle contre cette église apostate.
Cependant le pape commençait l'exécution de sa sen-
104 HISTOIRE DE LA RÉFORMâTION. LIV. I.
tence en faisant brûler à Rome lés œuvres de Luther ; mais, par une admirable coïncidence, dans le même temps, Luther assemblait les professeurs et les étudiants de l'Université, et,* en présence d'une foule considérable, il livrait aux flammes d'un bûcher la bulle du pontife, avec les décrets et les canons sur lesquels 11 appuyait SOI» autorité souveraine. Cette mesure hardie et décisive trouva des imitateurs dans plusieurs des villes principales de l'Allemagne, et contribua puissamment à nourrir les projets de réformation qui germaient en beaucoup de tètes. Elle apprenait d*ailleurs à payer d'un juste mépris l'odieuse tyrannie du pontife romain.
Le jour suivant , Luther disait dans la grande salle de l'Université : c Si vous ne combattez pas de tout votre cœur le gouvernement impie du pape , vous ne pouvez être sauvés. Quiconque se complaît dans la religion et dans le culte de la papauté , sera éternellement perdu dans la vie qui est à venir. — Si on la rejette, il faut s'attendre à courir toute espèce de dangers , et même à perdre la vie. Mais il vaut mieux encore s'exposer à de tels périls dans ce monde , que se taire! Tant que je vivrai , je dénoncerai à mes frères la plaie et la peste de Babylone, de peur que plusieurs qui sont avec nous^ ne retombent avec les autres dans l'abîme de l'enfer (1). *
Après cela, Luther fit un nouveau pas, en s'attaquant directement au pouvoir du pape. Il montra tout ce qu'il y avait d'impie et de blasphématoire dans les prétentions des successeurs de Pierre , notamment dans les droits qu'ils s'arrogeaient sur les princes , ce qu'il envisageait
(1) Merle d'âubigné, vol. H, p. 183.