CHAP. III. L'ALLEMAGNE
avec raison conmie oontcaire à FEvangile et comme des* tructifde l'ordre civil.
Ce nouTel écrit avait à peine vu le jour, que le pape publia une secon4e bulle par laquelle il excommuniait formellement le moine de Wittemberg, pour avoir traité avéd mépris^Jl^autorité suprême du pontife romain. Mais le lion était sorti de sa cage, et, se souciant peu de l'apathème qui ne pouvait Tatteindro, Luther se mit à écrire et à prêcher que le pape est l'Antéchrist^ et Rome la Ba» bylone prophétisée par l'Apocalypse. •
L'Université regorgeait d'étudiants tout fiers de s'asseoir aux pieds de Luther et de Mélanchton. D'un autre côté, les masses ouvraient les yeux à la pure clarté de la sainte Parole de Dieu qu'on avait débarrassée de ses chaînes, et qui condamnait à toutes ses pages les erreurs, les blasphèmes et la profonde corruption de l'église papale.
Cependant Charles P' d'Espagne, petit-fils de Maximilien, venait d'être élu empereur d'Allemagne sous le nom de CharlesY . C'était peut-être le prince le plus accompli et le plus puissant qui eût jamais porté le sceptre. Ce grand événement politique ne trouva point Luther endormi. Charles quitta l'Espagne en mai 1520, et fut couronné à Aix-la-Chapelle , le 22 octobre de la même année. Désireux de gagner à ]a cause de la Réformation l'influence puissante de l'empereur, Luther lui avait adressé une lettre qui lui était encore parvenue à Madrid, et qui respirait la même hardiesse et la même droiture que tous ses autres écrits, c Si la cause que je défends, disait-îl au monarque, est digne d'être portée devant le trône de la majesté des cieux , elle ne saurait être indigne de l'attention d'un prince de ce monde. O Charles ! toi qui domines
parmi Im rois de la terre ! je me jette m% {)Âed& de top illustre majesté, et je te supplie de recevoir à Tc^abre de tes ailes , non pas moi , mais la vérité éterft^le pour la défense de laquelle Dieu t'a confié ïégée{i),i^
Il ne parait pas que Charles ait pris connaissance per<^ sonnellemeiy; de la lettre de Luther ; maisîl ne pouvait, ignorer l'état des choses au:^quelles le Réformateur fai* sait alkisioii. Peut-être aussi l'empereur regarda-t41 oomme aunlessous de sa dignité de répondre à un bonûne dont il ne soupçonnait pas eneore la puif^imce réeUe.
Le 6 janvier 1521 , Charles assembla dans la villa de Worms sa i^emière diète impériale. En y invitant les jirinces , il les avertit qu'il s'agirait de se consulter sur les moyens à employer pour arrêter les progi*ès des chinions nouvelles , qui menaçaie&t la psàii de l'eaqptire et compromettaient dans son existeiice la religion de leurs ancêtres. Pour tout autre que Luther, un adversaire tel que Charles-Quint eût été l'objet d'un juste effroi; maïs c il demeura ferme comme voyant celui qui est in^ » visible, » et persuadé que le Dieu tout^puissaitf est lou«-
(i) L. Epp. I, 3d2. Voilà le point faible de la Réforme. Cet appel à Fépée pour la défense de la vérité ne saurait être justifié par l'Evan^le, et, grâces à Dieu» les ebrétiens conimencâiil tous à être d'ueeord là-deasus. Luther ne sut pas, disons mieux, ne put pas se débarrasser complètement de l'erreur romaine. De son temps, (e pape et le clergé jugeaient souveralnemeiit d« la vérrié et de l'^r eitr ; puis ils déféraient m% princes les hérétiques réels ou prétendus, afin que l'épée les frappât. Luther ôte à l'Eglise le jugement pour le donner aux princes qui, jusqne-^là, n'avaient été que les exécuteurs de la justice ecclésiastique. C'était un pas vers la liberté, sans contredit; mais il y en avait un autre à faire que notre siècle semble chargé d'accomplir : c'est de restituer au domaine de l'Eglise tout ce (fui tient à la vérité religieuse, mais en mettant l'Eglise dans l'impossibilité de s'appuyer sur le bra9 séculier ; ou autrement, c'est d'arriver à l'indépendance réciproque de l'Etat et de TEglîse. ' [Trcd,).
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jours du purti de la vérité, il ne craigBait pas que l'homme pAt en empêcher à jamais le triomphe.
Les l^ats du pape demandaient à la diète que Luther fftt condamné sans être entendu , par la seule rai« son que Sa Sainteté avait fulminé rexcommunication. Mais Tami fidèle de Luther, Télecteur de Saxe, combattit fortement cette mesure inique , et d'autres princes s'étant joints à lui , Tempereur prononça qu'avant tout on écouterait ce que Luther avait à dire pour sa défense.
Là-dessus , grand émoi parmi les agents du souverain pontife. Il n'y eut sorte d'objections qu'ils ne fissent à cette manière de procéder. Ils redoutaient les effets de l'ékv» quence du Réformateur sur l'esprit des princes, dontils n'ignoraient pas que plusieurs lui étaient favorables, c Avec sa volubilité de langue et son aplomb imperturbable, cet homme , disaient-ils , est capable d'exciter une sédition par le seul éclat de sa voix et par le feu de ses regards. Il n'est rien qu'il désire davantage que la solennité d'une discussion publique , sûr d'y déployer ses talents oratoires et d'embrouiller une assemblée telle que la diète. >
Mais Charles avait pris son parti , et , de sa propre main, il écrivit à Luther, lui promettant un sauf-condtrit et adressant sa lettre à son c honorable bien^aimé et pieux docteur Martin Luther. > Nonobstant ces fermes rassurantes, les amis du Réformateur ne pouvaient s'empêcher de craindre pour la sûreté de sa personne, et le pressaient de ne pas se rendre à Worms. Ils lui représentaient le sort que le pape avait fait à ses livres , et lui rappelaient que Jean Huss fat brûlé malgré le sauf-conduit qu'il tenait du concile lui-même. « Quand ils feraient un feu», répondit Luther, tqui s'étendît de Worms àWittemberg et qui s'élevât jusqu'au ciel , je le traverserais
au nom du Seigneur, je paraîtrais devant eux, j'entrerais dans la gueule de ce Béhémoth , je briserais ses dents et je confesserais le Seigneur Jésus-Christ (1).> Spalatin luimême, conseiller et confident de l'électeur de Saxe, écrivit à Luther pour le supplier de ne pas entrer àWorms; et voici quelle fut la réponse que lui fit lé Réformateur , réponse sublime sous son apparence de trivialité : c Allez, et dites à votre maître que , quand même il y aurait à Worms autant de diables qu'il y a de tuiles sur les toits, j'y entrerais. *
Son entréç dans la ville eut lieu le 16 avril , au milieu des applaudissements de plus de deux mille personnes qui lui servaient de cortège, et qui criaient victoire à mesure qu'il avançait. En descendant de son char , devant l'hôtel des chevaliers de Rhodes, Luther fit entendre cette belle parole : c Que Dieu soit ma défense. » La nouvelle de son arrivée émut également se$ amis et ses ennemis. L'électeur de Saxe tremblait pour sa vie , et Charles luimême s'écria : c Luther est là, qu'allons-nous en faire?» Rome , inaccessible au scrupule , n'eût pas tant hésité. € Que votre Majesté , dit l'évêque de Palerme, se débarrasse une bonne fois de cet homme. L'empereur Sigismond n'envoya- t-il pas Jean Huss au bûcher?» Mais Charles était trop bien avisé pour écouter de semblables conseils. Aussi répondit-il à l'évêque sanguinaire en lui rappelant son sauf-conduit : c Ce que j'ai promis, je le tiendrai. > En dépit des remontrances du clergé, il fiit donc résolu qu'on entendrait Luther , et le maréchal héréditaire de l'empire le somma de comparaître devant la diète, le 17 avril, à quatre heures de l'après-midi.
(1) Mbrlb D'ÂuBiGifi, vol. |{,p. 284.
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Pendant toute la matinée , Luther fut plongé dans une profonde méditation. Malgré son ardeur et son courage^ de sombres et inquiétantes pensées absorbaient son esprit. Il ne pouvait se dissimuler les dangers de sa posilion ; et comment ses plus vives sollicitudes ne se^ seraient-elles pas éveillées , au sujet d'une cause^ qui lui était plus chère que la vie ? Sa grande âme semblait près de succomber à la tempête, et toutes sortes de tentations s'accumulaient autour de lui comme des vagues mugissantes. Où fuir, à cette heure de la puissance desténèbres ? Où , si ce n'est dans le sein de ce Dieu à la sagesse et à la force duquel il avait remis les intérêts de la Réforme ? Il se prosterne donc, et il prie. Il lutte avec l'Ange de l'alliance ; et c'est là que le trouve Theure qu'on lui a fixée pour comparaître devant le tribunal le plus considérable de la terre. Lorsqu'on vient l'appeler, le combat intérieur est à son terme ; un rayon de la lumière divine a brillé dans ses ténèbres et a porté la paix en son cœur. Il avait dit : c Quand le monde serait rempli de démons ; quand mon corps, qui est, 6 Dieu ! l'œuvre de tes mains^ devrait mordre la poussière, être étendu sur le carreau, coupé en morceaux , réduit en poudre , mon âme est à toi! Oui, j'en ai pour garant ta Parole. Elle t'appartient mon âme ! elle demeurera éternellement près de toi I Amen ! ô Dieu , aide-moi ! Âmen !» De ce saint exercice de communion avec < le Prince des rois de la terre , » il passe, plein de confiance et de courage, devant la diète* assemblée auguste par le rang de ceux qui la composent, imposante par leur nombre et redoutable par leurs in* tentions généralement hostiles. Mais c le Seigneur des armées était avec lui, le Dieu de Jacob était son refuge, j» Jamais la ville de Worms n'avait vu pareil spectacle.
I tO HISTOIRE DE LA RÉFORMATION. UV. I.
La {K^ttlation tout efttiër e était sor pied , curieuse d'entrevoir au moius la figure de l'homme qui remplissait de son nom le monde civilisé. Il y avait une telle foule que le héraut qui conduisait Luther Ait obligé de quitter la route ordinaire pour entrer dans des allées et des jardins ; encwe n'eussent-ils pas manqué d'être étouffés par la presse, sans l'intervention de la force armée.
Enfin le Réformateur se voit introduit dans une vaste salle , où siégeaient, à côté du plus grand monarque de l'époque, l'archiduc son frère, six électeurs de l'empire, vingt^quatre ducs, huit margraves, trente archevêques, évêques et prélats , sept ambassadeurs , les députés des villes , nombre de princes d'un haut rang, les nonces du pape ; en tout , deux cents personnes , altérées pour la plupart du sang de leur victime. C'était un coup d'œîl imposant, et il y eût eu de quoi terrifier une âme moins forte et moins ferme en sa foi que celle du Réforma-teur. c Cette comparution, > dit l'éloquent écrivain que nous avons cité plus d'une fois, « cette comparution était déjà une éclatante victoire remportée sur la papauté. Le pape avait condamné cet homme , et cet homme se trouvait devant un tribunal qui se plaçait ainsi au-dessus du |)ape. Le pape l'avait mis à l'interdît, séparé de toute société humaine , et il était convoqué en termes honorables et reçu devant la plus auguste assemblée de l'univers. Le pape avait ordonné que sa bouche fût à jamais muette, et il allait l'ouvrir devant des milliers d'auditeurs assemblés des demeures lointaines de toute la chrétienté. Une immense révolution s'était accomplie par le moyen de Luther^ Rome descendait déjà de son trône, et c'est la parole d'un moine qui l'en faisait descendre (l).i
(t) Merle d'âubignê, vol. Il, p. 301.
CHAP. in. L'ALLEMAGNE. 111
AU môm^t où Luther était entré daiu la salle, nil vieux chevalier qui avait assisté à maintes guerres, s'était approché de Luther et lui avait dit ces paroles, bien pro^ près à. le raffermir :. c Petit moine I petit moine ! tu as devant loi une marche et une aQaire telles, que ni moi ni bien des capitaines n'en avons jamais vu de pareilles dans la plus sanglante de nos batailles ! Mais si ta cause est juste et si tu en as l'assurance , avance au nom de Dieu et ne crains rien! Dieu ne t'abandonnera pas (1].» Et quand il fut entré, comme il manifestait une émotion bien naturelle chez un esprit aussi pénétrant et un cœur aussi vif, quelques-uns des princes qui le connaissaient dès sa jeunesse , et qui étaient favorables à sa doctrine, lui soufflèrent à l'oreille des mots d'encouragement qui durent lui être bien précieux. L'un d'eux lui dit : c Ne craî* » gnez point ceux qui ne peuvent tuer que le corps, et > qui ne peuvent tuer l'âme. > Un autre : c Quand vous » serez menés devant les rois, l'Esprit de votre Père par- * lêra par votre bouche (2).» C'était, à n'en pas douter, la voix même de Dieu.
Dès qu^îl fut arrivé devant le trône de Tempereur, tout le monde fit silence , attendant avec anxiété les paroles qui allaient sortir de la bouche du chancelier de l'arche^vêque de Trêves, chargé de formuler les questions qu'on devait adresser à l'accusé. Alors le chancelier interpel-^ lant Luther, lui demanda, au nom de l'empereur, s'il reconnaissait comme apnt été écrits par lui , les vingt volumes qui étaient déposés sur la table, et s'il était prêt à rétracter les propositions hostiles au Saint-Siège que
(1) MCRLB 0'ÂUBIGNÉ, VOl. \\, p. 300.
(2)Iliid«,p.801et302.
ces livres renfermaient. Le prévenu . ëcouta ces deux questions avec un calme parfait et une grande dignité de contenance. A la première il répondit sans biaiser, par l'affirmative ; mais quant à la seconde, il demanda qu'on lui laissât le temps de réfléchir devant Dieu sur ce qu'il avait à faire. Après délibération , sa requête lui fut accordée et on lui donna un jour pour préparer sa réponse et la rapporter en personne. Ce fut au milieu des applaudissements et des malédictions de la foule qu'il rentra dans son auberge. Ses amis s'effrayaient du destin qui l'attendait ; ses ennemis se berçaient de l'espoir qu'il reconnaîtrait l'autorité de l'église. Luther seul était en pleine possession de lui-même. Il venait à peine de rentrer chez lui , qu'il prit la plume pour annoncer à un de ses amis l'intention bien prononcée où il était de ne rien rétracter de ses ouvrages.
Cependant , il y avait une telle excitation parmi le peuple, qu'il se fit comme une émeute dans les rues. Des soldats espagnols avaient mis en pièces un écrit de Luther qui leur était tombé entre les mains , et les habitants de la ville voulaient venger immédiatement cette insulte ; preuve de l'intérêt qu'ils portaient au Réformateur et à sa cause.
Au temps fixé, le héraut conduisit Luther devant ses juges. Il s'était disposé à cette crise sérieuse par un long entretien avec son Dieu, et il avait fortifié son cœur contre toute hésitation coupable. Pendant deux heures, la foule fut telle qu'il n'y eut pas moyen d'entrer dans la salle. Il put enfin y pénétrer, et le chancelier lui demanda s'il était prêt à retirer ce qu'il y avait dans ses écrits d'offensant pour les autorités de l'Eglise. Depuis que des hommes divinement inspirés avaient dû répondre devant
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les tribunatt^^ jamais personne assurément'ne s'était dën fendu comme le fit Luther. Après avoir porté sur l'em-» pereur un regard plein de respect et de dignité , il promena ses yeux du côté de l'assemblée avec un calme admirable ; puis il s'exprima en ces termes :
€ Sérénissime empereur ! illustres princes , gracieux seigneurs ! Je comparais humblement aujourd'hui devant vous, selon Tordre qui m'en fut donné hier, et je conjure, par les miséricordes de Dieu , votre Majesté et vos Altesses augustes , d'écouter avec bonté la défense d'une cause qui , j'en ai l'assurance , est juste et véritable. Si, par ignorance , je manque aux usages et aux bienséances des cours , pardonnez-le moi ; car je n'ai point été élevé dans les palais des rois , mais dans l'obscurité d'un cloître.
» On me demanda hier deux choses de la part de sa Majesté impériale : la première, si j'étais l'auteur des livres dont on lut les titres ; la seconde , si je voulais révoquer ou défendre la doctrine que j'y ai enseignée. Je répondis sur le premier article, et je persévère dans cette réponse.
p Quant au second , j'ai composé des livres sur des matières très-différentes. Il en est où j'ai traité de la foi et des bonnes œuvres, d'une manière si pure, si simple et si chrétienne, que mes adversaires mêmes , loin d'y trouver à reprendre , avouent que ces écrits sont utiles et dignes d'être lus par des cœurs pieux. La bulle du pape, quelque violente qu'elle soit, le reconnaît elle^ même» Si donc j'allais les rétracter, que ferais-je ?. ..Malheureux ! seul entre tous les hommes , j'abandonnerais deS; v^ités que.4'une voix unanime mes amis et mes enr
Remis approuvent) et je m'opposerons à ce (fm le motide entier se fait une gloire de confesser.
» J!aî composé, en second Heu , des livres contre le papisme, où j'ai attaqué ceux qni> par leur fausse doc^ trine, leur mauvaise vie et leurs exem^^es scandaleux, désolent le monde, chrétien ^ et perdeDt les corps et Jes âmes. Les plaintes de tous ceux qui craignent Dieu n'en fpnt-ils pas foi ? N'est-il pas évident que les lois et les docr trines humaines des papes enlacent, tourmentent^ mar* tyrisent les consciences des fidèles, tandis que les extor^ sions criantes et perpétuelles de Romp engloutissent le^ biens et les richesses de la chrétienté t et particulière*mënt de cette nation si illustre ?
»Si je révoquais ce que j'ai écrit à ce siqet» que ferais* je... que fortifier cette tyrannie, et ouvrir à tant et de si grandes impiétés une porte plus large encore? Se débordant alors avec plus de fureur que jamais, on les verrait, ces hommes orgueilleux, s'accroître, s'emporter et tempêter toujours davantage. Et non-seulement le joug qui pèse sur le peuple chrétien serait rendu plus dur par ma rétractation, il deviendrait, pour ainsi dire, plus légitime, car il aurait reçu, par cette rétractation même. Ta confirmation de votre sérénîsdime M^esté et de tous les états du Saint-Empire. Grand Dieu ! je serais ainsi <iomme un manteau infôme , destiné à cacher et à recouvrir toute sorte de malice et de tyrannie î
» Troisièmement enfin, j'ai écrit des livres cotitre des personnes privées qui voulaient défendre la tyrannie ix>nfiainé et détruire la foi. Je confesse avec franchise que je les ai peut-être attaquées avec ptos de violence <|ue ma profession ecclésiastique ne le demandait. Je ne roè regarde pas comme un saint , mais je ne puis non plus
ÇHàP^tn. l'aIiLsmagiir* dis
i*étroctop eeb Si vt^t, {laroéi q«e l'autoriserais aibai iefe io^ piétâ» ^e mes adversaires^ et qu'ils (^endraieuà oocasiott d'écraser avec plus de cruauté encore le peuple de Dieuv
» Cependant je ^uis un simple homme , et non pab Dieu:; je me défendrai donc comme Fa &it Jééus^llhrist. « Si j'ai mal parlé , faites ccmnaitre ee que j'ai dit de > mal » ( Jean XYIII » 23 ) , dit-iL Combien plus moi, qui ne suis que cendre et que poudre , et qui peux si aisé* ment errer ^ dois-je désirer que chacun {)ropo9e ce qu41 peut airoir contre ma doctrine !
» C'est pourquoi je vous conjure, par les nûsérieordes de pieu , tous , sérénissime Empereur , et vous, très^ illustres Princes , et qui que ce puisse être , qu'il soit de haut ou de bas étage, de me prouver par les écrits des prophètes et des apôtres que je me suis trompé. Dès que j'aurai été convaincu , je rétracterai aussitôt toutes mes erreurs, et je serai le premier à saisir mes écrits et à lefe jeter dans les flammes*
ft Ce que je viens de dlire montre clairement, je pense, Hjae j'ai bien considéré et pesé les dangers auxquels je ib'expose ; mais loin d'en être épouvanté, c'est pour m^i une grande joie de voir que l'Evangile est aujourd'hui comme autrefois une cause de trouble et de discorde. C'est là le caractère et la destinée de la Parole de Dieu. V Je ne suis pas venu mettre la paix sur la terre , mais < l'épée >, adit Jésus^lhrist (Matth. X, 54). Dieu est admirable et terrible dans ses conseils; craignons qu'en pnétendant arrêter les discordes , nous ne persécutîoas la sainte Parole de Dieu , et ne fassions fondre sur nous un affreux déluge d'insurmontables dangers , de désastres pré^ntç, et de désolations éternelles... Craignons que le règne de ce jeune et noble prince, l'empereur Charieô,
116 HISTOIRE DB LA RÉFOfiMATION. LlV. I.
sur lequel, après Dieu , nous fondons de si haytes espérances , non-seulement ne commence , mais encore ne continue et ne s'achève sous les plus funestes auspices. Je pourrais citer des exemples tirés des oracles de Dieu; je pourrais vous parler des Pharaons , des rois de Babylone et de ceux dlsraël , qui n'ont jamais travaillé plus efficacement à leur ruine que lorsque, par des conseils en apparence très- sages, ils pensaient affermir leur empire, c Dieu transporte les montagnes, et les renverse » avant même qu'elles s'en soient aperçues * (Job.X, 5).
> Si je dis ces choses, ce n'est pas que je pense que de si grands princes aient besoin de mes pauvres conseils, mais c'est que je veux rendre à l'Allemagne ce qu'elle a le droit d'attendre de ses enfants. Ainsi, me recommandant à votre auguste Majesté et à vos Altesses sérénissimes, je les supplié avec humilité de ne pas souffrir que la haine de mes ennemis fasse fondre sur moi une indignation que je n'ai pas méritée (1). »
Il y avait dans ces paroles tant de vigueur et de hardiesse que, malgré le ton modeste dont elles furent pro- Boncées, les ennemis de la Réformaiion ne purent qu'en être irrités. Aussi dès que Luther eut , sur la demande qu'on lui en fit, répété en latin ce qu'il venait de dire en allemand], le chancelier de Trêves reprit d'une voix menaçante : c Vous n'avez pas répondu à la question qu'on vous a faite. Vous n'êtes pas ici pour révoquer en doute ce qui a été décidé par les conciles. On vous demande une réponse claire et précise. Voulez-vous ou non vous
(1) Ce discours, textuellement tiré de documents authentiques, est transcrit de VHiilaire de la RéfùrtnaHtm^ par Mrrlk d*àobignè, vol. Il, p. 909 et 6uiv.
GHAP. m. l'allemagke. m
rétracter ? » Sar qnoi Luther : c Puisque votre sérénissîme Majesté et vos hautes Puissances exigent de moi uo^. réponse simple, claire et précise, je la leur donnerai, et la voici : Je ne puis soumettre ma foi ni au pape ni aux conciles , parce qu'il est clair comme le jour qu'ils sont tombés souvent dans l'erreur, et même dans de grandes contradictions avec eux-mêmes. Si donc je ne suis con* vaincu par des témoignages de l'Ecriture ou par des raisons évidentes , si l'on ne me persuade par les passages mêmes que j'ai cités , et si l'on ne rend ainsi ma con^ science captive de la Parolede Dieu, je ne puis ni m veux me rétracter, car il n'est pas sûr pour le chrétien de par« 1er contre sa conscience » • Enfin , élevant la voix : € me voici, dit-il, je ne puis autrement; Dieu m'assiste 1 Amen(i).x>
C'est un spectacle solennel que cet homme si ré* solu , devant un tribunal si redoutable. L'assemblée entière était comme sous un charme, en présence de ce faible moine qui , se retranchant derrière la vérité divinement inspirée, refusait noblement de soumettre ss^ conscience à l'autorité humaine. Pendant quelques moments la diète demeura profondément silencieuse. L'empereur dit enfin : « Le moine parle avec un cœur intré* pide et un courage inébranlable. » Les députés d'Italie et d'Espagne, moins éclairés que le reste de l'assemblée^ furent les seuls qui entendirent sans émotion le discours de Luther. Le chancelier, en qualité d'orateur de la diète> se remettant de son trouble et modérant son accent , assura Luther que, s'il se rétractait, l'empereur et les Etat^ traiteraient avec douceur son hérésie. « Me rétracter ! >
(1) MeRLB D'AUBIGlfÊ, II, 314.
ild HISTOIRE 1>B LA RÉrOflMATlON. LtV. I*
dît Lother, qaeee mot fit boad\t t <r Que Dieu Aie 6de en aide ! car je ne pui» ri^ rëtraicter I (1) »
Abrs oa invita Luther à se retiret^ pendant qu'on délU hétetah. Comme on ëtaift bien ddddé à rhumilic^,* on n« le fit pas longtemps aftcnidre^ Le chancelier tni reprochât publiquement son défaut de modestie. Il lui dit qu^onlul demandait seulement de rétracter les erreurs que rétk^ fermaient ses livres ; qu'on n'admettait pas son appel aui Ecritures, attendu que ses hérësicB avaient déjà été condamnées au concile de Constance , et qu'on exigeait de lui Un oui ou nn non cat^orique , pour confirmer où répudier ses erreurs. « Je n'ai pas d'autre réponse à donner que celle <tue j'ai faite i» , dk le Réfortnateur avec
une calme intrépidité. Il avait calculé toutes les chances de sa position. Sa conscience d'accord avec FËcriture, et la crainte que lui inspirait le saint nom dé Dieu , lui défendaient de se laisser ébranler ni par menaces , ni par promesses. Assis sur le roc inébranlable de l'éler-rielle vérité , il regardait , de cette hauteur , les vagues écumantes qui allaient se briser et mourir sur le rivage. La diète voyait maintenant ce que plusieurs de ses rhembres savaient depuis longtemps, que Luther n'était pas homme à se laisser détourner de ses desseins. Ni la puissance de Charles, ni les anathèmes de l'Eglise, n'étaient capables d'arrêter dans sa course une âme qui a vah; résolu d'abandonner toutes chose* pour Jésus»- €hrîst. Comme il se faisait tard, la cour impériale décida de renvoyer au lendemain le prononcé de la sentence. Chacun regagna sa demeure, et Luther fut reconduit à la ^sienile au milieu des cris mélangés de la multitude. Spa-
(1) MerIe d'Aubigné, II, 516.
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latin et 6es atitres amis Tentcniraient , reiMrcmnt Dieu de Tassisbinee qu'il lui avait accordëe. Eric, le vieux duc de Brunswick ^ bien qu'attaché au parti romain , lui en^ voya par un de ses serviteurs une coupe de bière , le priant d'accepter ce breuvage après une journée si fati^ gante. Toujours reconnaissant des moindres bienfaits, Luther dit au serviteur du duc : n CoUinie le duc Eric s*est aujourd'hui souvenu de moi , que Notre-Seigneur JésQ^hrist se souvienne aussi^de lui , à l'heure de son dernier combat I » On assure que cette parole revint & f esprit de ce seigneur, sur son lit de mort, et qu'elle lui fut d'une grande consolaiion.
La belle conduite de Luther devant la diète était propre à etûÂmtmr également ses amis et ses ennemis. Les premiers , au nombre desquels était l'électeur de Saxe , en txmçutent un nouveau respect pour la sagesse et le courage d'un homme qui était sorti victorieux d'une aussi rude épreuve ; les autres se convainquirent de l'extrême habileté qui serait nécessaire pour venir à bout d'un individu si bien armé.
Rome mettait toute sa politique à obtenir de l'empe^ reur quelque mesure décisive contre le champion de la Réforme. Dans ce temps même, le pape tramait une intrigue bien digne de lui et de son siècle. H poussait Charles à la gnerre contre la France , et il excitait la France contre Charles. Et pour se concilier la faveur de Léon contre François P', l'empereur n'eut pas honte de lui vendre Luther. Le lendemain de la comparution, ilfït lire à la diète un message dont on remarquera sans peine lia vibïeitoe :
a Issu des empereurs chrétiens d'Allemagne, des rois catholiques d'Espagne , des archiducs d'Autriche et des
dites de Bourgogne, qui se sont tous iUu$tpés comme dé*fenseurs de la foi romaine^ j'ai le ferme dessein de suivre Texemple de mes ancêtres. Un seul moine, égaré par sa propre folie, s'élève contre la foi de la chrétienté. Je sacrifierai mes royaumes , ma puissance , mes amis , mes trésors, mon corps, mon sang, mon esprit et ma vie pour arrêter cette impiété ; je vais renvoyer l'augustin Lutfaer« en lui défendant de causer le moindre tumulte paimi le peuple ; puis je procéderai contre lui et ses adhérents, comme contre des hérétiques manifestes , par rexcommunication, par l'interdit, et par tous les moyens propres à les détruire. Je demande ^ux membres des Etats de se conduire conime de fidèles chrétiens (1). »
Ce manifeste était dur, et en le rédigeant sâUQS le conr cours de la diète, l'empereur avait violé les formes ; aussi produisit-il une vive rumeur. Les zélateurs de Rome, l'approuvant dans tous ses points, en sollicitaient la prompte exécution ; et il parait que, sur la fin de ses JQurs, Charles se fit des reproches de n'avoir pas alors sacrifié le Réfprmateur à la rage de ses ennemis. D'un autre côté, les princes amis de la Réforme, et ceux qui répugnaieiit à tant de déloyauté et de tyrannie , s'élevèrent avec force contre toute mesure sanguinaire ^ disant que la mort de Luther serait une perfidie indigne de l'antique bonne foi des Allemands. Â Worms et dans les environs, l'opiniop ^e prononçait contre Rome et en faveur de Luther. On parlait déjà de prendre les armes dans l'intérêt de la justice et de la liberté. Si bien que , le vingtième jour de sa session, la diète rejeta les propositions des émi;ssaires du pape. L'empereur, toutefois, et la majorité papiste ne
(1) MsRLB d'Aubigné, II. 321. ...
cessaient de vouloir la përtë de Lather ; il s'sigissait seOr lement de trouver uue occai»OD favorable at de s'y prendre avec moins d'âpreté. L'électeur de Saxe ne pouvait s'empêcher de craindre beaucoup pour }a vie dq Réformateur. Ce mpibent fut du plus baut intérêt. Parmi les priuce» réunis à Worms , il y en eut quek[ues*uns que cette crise décida positivement en favew de la véi'ité. Tel fut entre autres le landgrave de Hesse , ce jeuçe Philippe qui devait jouer plus tard un rêle si important. Il vit alors Luther pour la première fois et en reçut tine impression que rien ne put effacer*
Cependant» avec la permiasipn de Charles, l'arche* vêque de Trêves et quelques autres essayèrent de sç porter médiateurs entre Luther et la diète. Faisant v^r le moine augustin devant eux, ils le supplièrent avec douceur de rçvoir ses écrits çt d'en retrancher ce qui avait offensera cour de Rome^ Il s'ensuivit un entretien fort remarquable : le Réformateur ne cessa d'en ^ippelçr à la' Parole de Dieu, comme |i la seule, règle du vrai. Cochlaaus, un des membres d^ la d^utatiqn, fut si frappé de l'habileté avec laquelle Luther maniait les Saintes-JBcri^ tures, qu'il s'écria, vers la fin de la conférence :; « En citant Luther devant la diète , rem|)ere^r eût bien fait de convoquer aussi des théologiens capables de le réfuter. »
Les médiateurs n'eurent à rapporter en dièt^que l'inutilité de leurs ^égociations• « Il est temps. d'en f^nr, > dit Charles avec colère. Waiç, à la demande des négociateurs et de la diète , il accorda deux jours de plus. Cette fois, on essaya de l'entrainement des festins. Luther y fut, comme il était toujours en ^ciété, plein d'esprit et .degrsiae, iiiajg^ ne parvint .pa$ un ^ul instant à l'ébranler^, IL r#ve{i9J[tjf«ins,<^s£^ aux Ecritive^ cpinn^.unîqup
liî HISTOIRE DE LA BÉFORMATION. L|T. t.
règle d^ foi. t^eternihié qu'il était à umt l^ur soutaiettre, il jivûit refosé déplier i^ Conscience aux voitxx du pape, et de k diète ^ et de rémpereor. Iliie i^estait {dus que la i30uvécatioti d'un eoucile général. Aocieptemit-H ses( dédsioflsr, k supposer qu'où pitrvtiit aie réunir, ee qui d4- ^udait ei^Matiellement du ^uveirain pontife î « J^y co»^ seiisf , dit Litther, cinaid à conéitioti que ie cohciië pnemne pour règle les Ecritures; » Sans s'arrêter à ce qu'il y uvait de restrictif dans cette condiliott, deux romanistdS^, qui avaient pris une grande part auit négociations , cotèrent en toute hâte avertir, rarcheréque que Luther se soudiet, lui étses livres, à uncoacite géuéraLHeuraux de cette bonne nouvelle , le^prélai tnaûde Lutter t r Heu dker docteur, répétet^-ni()i que tous vous rangez sans réserve auit décisions d'une concile. ^ Le trioœptie ne devait pas être de longue durée, c Monseigneur , dit Luther, je souffrii^ai toutes choses au monde plutôt qfue d^abandon^ ner les Saintes-Ecriiurés. »
Un esprit moins pénétrant que celui de l'ai^evè^é eût compris , par la réponse du Reformater, ce que valait sa concession ; car il partait évidemment du principe que les conciles ne sont pas plus mdépendants de ta Mrole de Dieu que tout autre tribunal ecclésiastique; et Ton pouvait voir aisément que Luther n'acceptébait quoi que ce fiât , comme d'autorité divine , à moins qu'on ne s'appuyât sur la Parole qui € vit et demeure éternellement. ^ Or, de tous ces conciles qu*on vante Si fcwt de nos jours, il n'en est pas un seul qui ait prétendu donner pour umque base à seS décisions la sainte Parole du Seigneur. Les meilleurs même partirent d'un antre principe, et s'arrc^èrent lé dttâiit smptième dfiMidrprétatiofti et û^ l^slationën ftftt de 4oî:ftriïte, dro^ ^in'^Apltlîs tippar-
mAP. III. L'ALtEMÀGHt;/ ïii
te&Q à peri^nné sur la terre depuis là mort des apôtres et l'achèvemeot du canon inspiré. El s^H y a eu quelques conciles ou l'on ait donné à la Bible Tautorité qui lui re** Vient , ce sont précisément ceux-là que les papes refusèrent de sanctionner. Le Vénafable archevêque de Trêves comprit donc par&iteu^ent que les amis de la papauté ti'avaitnt pas saisi la pensée du Réformateur, hi h portée de sa réponse. Pour lui, entrant dans les vues de Lu*' Ui^ avec une condescendance remarquable , il lui dewàa&à^ quel serait ^ k son avis , le moyen qu'on pourrait Remployer pour rétablir la paix de TEglrse. Sur quoi Luther repro^isit le conseil que Gamaliel donnait aux chefs de fo synagogue (1) , en priant Tarchevèque de le porter à Tempereur, à la dîèlé assemblée et au pays lui-même.
A son tôur l'excellent archevêque supplia Luther, (fans les termes les plus affectueux ^ d'abandonner quelques-unes de ses opinions , celles qui offusquaient le plus, afin de regagner la confiance de l'Eglise, Là-dessus, notre Réformateur, bien instruit de ce qui plaisait ou déplaisait à Rome, répondit qu'il était prêt à tout abandonner, sauf les vérités condamnées par le concile de Constance. Celait assez dair ; aussi Tarchevéque renonçat-il dès ce moment à rien obtenir , et , invitant Luther avec bienveillance à se retirer, il lui promit de Solliciter en sa faveur un sauf-conduit , pour qu'il pût retourner paisiblement à Wîttemberg. Quelques heures après, le chanceKer de la diète, accompagné d'un notaire, se présenta chei Luther et lui parla en ces termes :
€ Marthï Luther, sa Majesté impériale , les électeurs:, prinôes et EtUtS de l'empire t'ayani ex:hôrlé h la soumis-
(1) AcU% des Apôtres, V, 38, 39.
sioad^plasieurs manières ^ mais toujours inutileineot, l'empereur , en sa qualité d'avocat et de défenseur de la foi catholique, se voit obligé de passer outre. Il t'ordonne donc de retourner chez toi dans l'espace de vingt et un jours , et te défend de troubler la paix publique sur la route, soit par des prédications, soit par des écrits. »
Quoiqu'il n'y eut rien de bon à augurer au sujet des mesures ultérieures qu'annonçait ce message, Luther demeura parfaitement calme à la vue de l'avenir ; c II en est arrivé comme il a plu à l'Etemel , » . répondit-41 avec douceur ; < le nom de l'Eternel soit béni ! Avant toutes choses, je remercie très-humblement et du foad de mon cœur sa Majesté, les électeurs, les princes et autres Etats de l'empire, de ce qu'ils m'ont écouté avec tant de bienveillance. Je n'ai désiré et je ne désire qu'une seule chose, une réformation de l'Eglise d'après la Sainte-Ecriture. Je suis prêt à tout faire , à tout souffrir pour me soumettre humblement à la volonté de l'empereur. Vie et mort, honneur et opprobre, tout m'est égal ; je ne fais qu'une seule réserve : la prédication de l'Evangile ; car, dit saint Paul , « la Parole de Dieu ne peut être liée (1). »
Ainsi se termina l'une des époques les plus remarquables de l'histoire du Réformateur. Qu'il ait pu conserver sa vie et sa liberté, lorsque tant d'hommes puissants conjuraient sa perte, c'est un de ces exemples frappants du pouvoir qu'exerce sur les événements la main invisible et toute puissante du Seigneur. La colère de l'homme ne saurait absolument arrêter le cours de ses miséricordes. Luther avait encore beaucoup à faire pour l'émancipation spirituelle, du monde, et tant que son œuvre n'était
(1) Merle D'AuBiGifé, II, 341.
CHIP. III. l'àlleb^gne/ 12&
pas acherée^ il se trouvait tout aussi en sâreté dans k ville de Worms , au milieu de ses ennemis , qu'il eût pu Tétre à Wittemberg, menant sa paisible vie d'université. Le moment du départ était donc venu. Une foule d'individus de tout rang se pressaient chez Luther pour lui témoigner le respect et l'affection qu'il s'était condliés par sa noble conduite. Il y eut pendant les dernières heures un concert d'acclamations, comme pour un héros et un conquérant ; et tout cela s'adressait à un pauvre moine qui avait dû comparaître devant les puissances les plus redoutables de son temps, et qu'on eût pu crc»re dévoué à une mort certaine ! Aucun des princes de l'empire, nul des dignitaires de l'Eglise, l'empereur lui-même n'avait pas reçu tant d'honneurs. Enfin ce fut au milieu des larmes et des applaudissements de la- multitude qu'il quitta son hôtel, le matin du 26 août , escorté de quelques amis intimes , de vingt gaitilshommes à cheval et d'une masse de spectateurs , jaloux de voir encore une fois le personnage qui avait si fort occupé les délibérations de la diète. Le soir du jour suivant, le Réformateur et les siens arrivèrent à Francfort. Là , profitant d'un moment de loisir, il écrivit à quelques amis sûrs ; et, de ce ton plaisant qui lui était familier, il leur raconta les scènes importantes de Worms. Dans^ une de ce^ lettres, il se sert d'expressions qui pourraient faire croire qu'il n'ignorait pas le plan conçu par ses protecteurs , pour le soustraire aux dangers qui le menaçaient.
De Francfort, Luther atte^nit bientôt Friedberg^ d'oii il écrivit deux lettres admirables , l'une à Tempe* reur, l'autre aux Etats germaniques. Il y, expose clairement la nature de la fidélité que les sujets doivent à leurs princes , re jetanji comme contraire à la volonté die Dien
126 HfSTOinB 0B hh fiérORMATION. LIV. L
ID«te BottsiJÉBiaa à l'hoinme dau lefi chofiies qui oonoer^ mmt la ¥16 ëtarnelle. « La soumîssion au spîritael » est, dit-il, f un acte réel d'adoration , et nul n'a droit de le ré» clamer que le Créateur. »
Arrivé à Hirschfeld , le Réformateur fut reçu par le )>rieiir-abbé, qui vint a sa rencontre avec une troupe de cavaliers et des membres du sénat. Tous firent à qm mieux mieux pour le fôter* Il prêcha dans cette ville devan|; Tabbé , entouré de son clergé , et devant tout ce qu'elle com^ait d'hommes respectables. Après ce]a> Ijither vint à Ksenach oà il avait passé quelques années de son enfance et donné des signes {»*écoces de son ^^énie* A la sollicitation de quelques amis, il prêcha dans l'église paroissiale , et la foule s'y réunit pour l'enle»idre. Ce ne fut pas toutefois sans une certaine opposition <ltt ^uré, non qu'il fôc ennemi de Luther, mais , comme il le dit lui-^méme , c parce qu'il craignait les tyrans qiM opprimaient l'Eglise. >
Le moment approchait où les amis et les ennemis de la Réforme devaient nettement se dessiner ; car les ëvénemeivts allaient rendre toute neutralité impossible. A Worms , le tricmiphe de jRome était complet. Le départ (de Luther et la retraite successive des primées, ses pn>tecteurs, avaient laissé le <3hamp libre au parti de la persécntton. L'empereur, entouré d'hommes violents, apposa finalement sa signature à un édit qui menaçait la vie , la liberté , et les biens d^ quiconque ferait cause commune avec le Réformateur. Eteure n^aste dans l'histoire du monde , car jamais il n'y eut acte plus tyran- «ique, ni plus insultant pour les droits de la con- «cienee* Et cependant ce fot à l'heure même de la prière, lorsque l'empereur rendait son c«ke au IMet de charité^
GRAU.' III. l/AUEICIOlfe. 121
qvCk 'FiBstigâliott 4'A3eamKsr , 4» reppésmitanl de RDHie , il signa ^ dans le ÎMdple «ème, un document qui fiM» pMH* tomjaws Am nom parmi Jceiii des persécntears de FEgUse 4e Christ; Sa vdci la transcription : ^
« Notis, CbaMPles, cinquiàmedn «om, etc., à tous tes électeurs, princes» pi*élats et autres à qui il a{^artienfl«
» Le Touti^Pùisaant nous ayant confie /pour dëfendtM^ sa sainte foi, plus de royaumes et de puissance qu'il n'en a |anais donné à ancim de nos prédécesseurs « nous prétendons «mpioyer tontes nos forces k empèeher q«e quelque hérésie ne vieimè souiller notre «oint empire.
» Le moine augustin , Martin Luther, bien qu'exhorté par nous 9 s'est jeté comme un furieux sur la sainte Eglise , et a préibéndu Fétouffer par des Hvres pleins dé blasplièmesi II a souillé d'une manière honteuse l'indestmptible loi du sAint mariage; il s'est efforeé d'exciter les laïques^ laver le«*s mains dans le sang des prêtres, et, renversant toute obéisisasioe, H n*a<essé d'exciter à là révolte » à la division , à la guerre» au meurtre , au vd , k Vimen^e^ etdetravaillerhruiner complètement ta foi des chrétiens. En un mol, et pour passer sous silence tant d'^mtrèsmMices /cet être , qui n'est pas «m hoiftme , maïs Satan Im-mème sous la forme d*un homme, et recouvert du capuchon d'un moine, a réuni en un 6mtrbier puant toutes les hérésies les plus coupables des temps pstfsés , ^t en a ajouté encore lui*mème de nouvelles. . . .
* Nottis Vivons donc renvoyé de devant notre flice fce littther, que tous les hommes pieux et sensés tienneM pour un fou , ou pour un homme possédé du diable , et ^entendons q^^après Fexpimtion de son sauf-conduit ,' on ait aussitôt recours à des moyens efficaces pour arrêter sa rage furieuse.
I2t HISTOIRE I^E f«A JLÉFORMAtlON. ' LIV. I.
. »*G?est poiirqii6i« 8ou3 .peine 4'eiioourir les'chàti^ méats dus aux crimes de lèse^-majesté , nous yons dé^ fendons de loger ledit Luther dès que le terme fatal sera expiré , de le cacher, le nourrir, Tabreuver, et lui prêter par parole ou psurcBuvre, publiquement on secrètement, aucune espèce de secours. Nous vous enjoignons, de plus , de le saisir ou faire saisir partout où vous le trouverez , de nous l'amener sans aucun délai , ou de le retenir en toute sûreté jusqu'à ce que vous ayez appris de nous comment vous devez agir à son égard , et que vous ayez reçu les rétributions dues à vos peines pour une teuvre si sainte.
> Quant à ses adhérents, vous lès saisirez, vous les terrasserez et vous confisquerez leurs biens.
> Quant à ses écrits , si la meilleure nourriture ellemême devient l'horreur de tous les hommes, dès qu'il s'y mêle une goutte de poison , combien plus de tels livres, dans lesquels Se trouvé pour l'âme un venin mprtel» doiyent-ils être non-skiilement rejetés, mais encore aiiéantis I Voua les l>rûter^ donc , on les détruirez entièrement de quelque autre, manière.
> Quant aux auteurs, po^çs, imprimeurs, peintres , vendeurs ou acheteurs de placards , écrits ou peintures contre le pape ou l'Eglise, vpus les saisirez de corps et de biens , et tes traiteress selon votre bon plaisir.
. .» Et si quelqu'un, quelleque soit sa dignité, osait s^ir en contradiction avec le décret de notre JMfajesté impériale, nous ordonnons qu'il soit mis au ban de l'empire.
* Que chacun se comporte d'après ceci (1). > , La nouvelle de cet édit courut avec promptitude d'un
(1) Merle d'âubigné, II, 349.
CHAP. IIK l'aLLEMAGNE. Ifi9
bout à l'autre dé l'Allemagne, et la vie de Luther se trouva par là sérieusement compromise. Rome était ivre de joie. EUé voyait déjà la réformation anéantie, t Que Luther périsse , » disait-elle , c et ses doctrines périront avec lui. » Mais il en avait été décidé autrement dans le conseil de Dieu , et Rome éprouva que Torgueil et le pouvoir de l'homme ne sont que néant contre la toutepuissance du Très-Haut.
L'édit de Worms porte la date du 8 mai , bien qu'il ait été écrit et signé quelques jours plus tard. Par cette supercherie » toute romaine , on voulait lui donner l'apparence d'avoir été instrumenté pendant que la diète était encore au complet. Mais sans doute que les princes y amis de la Réforme , prévoyant ce qui allait se pas* ser et ce qu'ils ne pouvaient empêcher, n'avaient pas voulu du moins que cela se fit en leur présence.
Cependant Luther poursuivait son voyage. En quittant Eisenach, il passa par Mora, où son père était né, et où il avait encore sa grand'mère , un oncle et quelques . pareils. L'entrevue fut des plus touchantes. Le jour suivant, il se remit en route du côté de Waltershausen , en longeant les vastes forêts de la Thuringe. Au moment où il entrait dans un chemin creux et fort solitaire , cinq cavaliers , •dont la figure était couverte d'un masque, se jettent sur lui et sur ses compagnons de voyage. Us se saisissent de Luther, le font monter à cheval , partent au galop avec leur proie , et , par des chemins détournés et presque impraticables, ils arrivent au vieux château isolé de Wartbourg. Alors on l'invite à échanger sa robe de moine contre les habits d'un chevalier. Il devra laisser croître^a barbe et porter l'épée : il s'appellera le chevalier George. Luther est prisonnier ; mais c'est évidem-
ment le moyen que ses amis ont imaginé pour le soustraire au sort dont ses adversaires le menacent.
Mosheim attribue à l'électeur Frédéric rinventk>n de ce stratagème. Merle d'Aubigné assure que Frédéric ignora la retraite où se cachait le Eefoiinateur^ Mais il se peut très-bien que, pour être plus k Faîsè, il île voulut pas savoir ce qu'avaient fait de lui les hommes dévoués auxquels il l'avait en quelque sorte remis. Dans tous les Cas, il n'y a pas la moindre apparence que ce coup, .de miain ait été du fait des ennemis de Luthier; cai* ils m eussent assurément tiré un tout autre parti.
Ce fut d'ailleurs le 5 mal que Luther tomba dans cette embuscade; c'est^-à-^dire cinq jours avant celui dont Fédit de Worms porte la date, et doui^e jours avant l'espiriition de son sâuf-^conduit. Bome n*aurait jamais osé mettre les mains sur Luther sans qu'uq édii impérial l'y eût autorisée , et tandis qu'il était enooire au bénéfice de la protection impériale. Quelques-uns ont pensé que Charles lui-même avait donné les mains à ^ cette af*faire, voulant sauver en secret cdui qu'il n'durstft pas en le courage de soutenir ouvertement; Mais c'est une supposition qui ne saurait tenir devant la connaissance qu'ion * du caractère de l'empereur ei de ses antres ae* tes dans ce drame si remarquable. ^
Quoi qu'il en soit, Ton p^MiSa généralement^ durant quelque temps , que Luther était tombé victime d'un horrible complot; que l'illustre champion de la vérité ne ferait plus entendre sa voîx, et qu'après avoir tout sacrifié pour Jésus^hrist, il avait dû sceller de son sang le témoignage qu'il lui avait rendu. Mais quelle ne fut pas la joie de milliers de gens, lorsqu'on sut que Luther Vivait encore, et que de son donjon de la Wartbourg, il prépa-
GHAP.III. ' - li'AIXEMAGNE. ISI
Tsàt de QOluTelles armes pour porter la guerre dans* le camp même de f ennemi. Si, à ce moment dfffidie, it manquait à ses amis, s'il ne pouvait les Animer de sa pré^ sence et les diriger de ses conseils, sa vie du moins se trouvait en sàreté; et puis il était bon poiir son Ame qu'il eût un temps de recueillement et de rafraîchissement spirituel. Ainsi, ibout avait été ccxiduît par une main bienveillante. .
Pendant dhc mois , Luther demeura caché à la Wart<* bourg , qu'il appelait sou Pathmos , et où , comme le dis^ ciple bi^'^aimë du Sauveur, il travaillait pour la posté-^ rite. Outre la correspondance qu'il entretenait avec les amis de la ftéformation en qui il pouvait se confier, il s'occupait à la traduction du Nouveau-Testament, œuVi*e bénie qui rendit à son pays et à la Réforme des serviceid f, incalculables. Avant la version de Luther , il existait déjà quelques traductions en langue vulgaire, mais nulle d'entre elles n'avait la clarté et l'exactitude qui caractérisèrent le travail de notre grand Réformateur. Quand , plus tard, il en vint à l'Âncien-Testament, il fut puissamment secondé par son ami Mélanchton et par d'autres collaborateurs ; et ce fut en 1530 que s'acheva cette versi(m complète des Ecriture», qui est encore en usage dans les églises luthériennes de l'Allemagne.
ff Ce qui faisait la force du papisme, c'était l'ignorance où l'on tenait le peuple sur lé contenu de la Parole de Dieu; en sorte qu'il n'y avait pas de meilleure arme en faveur de la Réformation que de mettre la Bible à la portée de tous. De même qu'aujourd'hui chez les païens chaque exemplaire des saints livres est un missionnaire, ainsi ^chaque exemplaire de la Bible valait jadis un Réformateur. 41 n'était pas même nécessaire de faire obser-
ver au lecteur attentif Topposition qui existe entre l'église romaine et la doctrine de TEcriture ; car cette opposition saute aux yeux. Quiconque lisait avec réflexion le saint livre ne manquait pas de se convaincre que l'Eglise s'était corrompue et que le pape est l'adversaire de Jésus- Christ (1).*
Pour achever cette portion de notre histoire , il ne pa« rait pas que , dans sa longue captivité , Luther perdît rien de son courage , de son égalité d'humeur, ni de son caractère jovial. Le chevalier George sortait quelquefois de la forteresse pour aller chasser avec les gentilshommes du voisinage. Puis la musique formait toujours son délassement favori. C'en était assez pour remplir un temps occupé d'ailleurs à de sérieux travaux et à de profondes méditations.
(1) Le rév. D' C, Babth., Histoire Générale.