CHAP. Y. L'ALLEMAGNE
tien éplorée , et de lui faire ses derniers adieux dans cette vilie qui devait leur rappeler tant de souvenirs chers et honorables(l).
Les citoyens de Wittemberg se montrèrent sous un aspect bien touchant dans cette grave circonstance. Lorsque les troupes de Tempereur s'approchèrent des portes de la ville, la garnison et les habitants refiisèrent de se rendre jusqu'à ce que Télecteur les eût relevés lui-même de leur serment de fidélité. Tls pleuraient à chaudes larmes en songeant aux infortunes de celui qui avait été comme leur père, t A Wittemberg et dans tout le pays , » dit un auteur contemporain , c nous ne cessions de demander à Dieu sa puissante assistance. Nous lui adressions nos prières à l'église, et nous les répétions dans nos demeures avec nos enfants. Rien d'autre, nous le savions, ne pouvait nous préserver de la destruction, que sa bonté paternelle. Notre détresse était grande ; mais nos supplications se proportionnaient à notre misère. Nous ne pouvions d'ailleurs méconnaître que nos iniquités justifiaient la colère de Dieu. Nous n'avions pas eu assez de reconnaissance pour sa miséricorde et pour la grâce infinie qu'il nous a faite en nous donnant son Evangile et en nous amenant de la sorte à Jésus- Christ (2). j>
La ruine du landgrave de Hesse ne tarda pas à suivre celle de son ami. Charles était inexorable ; la passion dirigeait ses conseils et non la raison. Gomme Maurice avait épousé la fille du landgrave , quelques personnes se flattaient que cette circonstance empêcherait qu'il ne
(i) D' Stebbing's ContinuaHon, elc, t. II, p. 436. (2) HORTLBDKR, t. U, liv. m, c. 73, p. 587.
sul)it I^ $ott de réleçteiir* Huis Dieu avait, de ^nds ré* ^ultats à produire par rentètement même de l'empereur , et il lui fut permis de poursuivre ses projets iosenség. De coupert avec Maurice, l'électeur de grandebourg supplia Sa Majesté impériale d'eulrer dans les voies de la douceur ; mais ce fut en vain. L'empereur somma le landgrave d'abandonner ses positions militaires , de licencier sa troupe et de se rendre à discrétion , c'est-à-dire sans qu'on lui fît aucune condition ni s^ucune promesse» Il semblait impassible que le landgrave s'humiliât à ce point devant son impérieux vainqueur. Il se résolut donc à faire un effort désespéré pour rentrer dans ses Etats. Mais son esprit était abattu et son cq^ur agité de tristes pensées. A Weissenfels , il dit à un ami que si l'empereur permettait qu'il rentrât paisiblement chez lui et qu'il conservât ses forteresses, il cesserait tQute hostilité dans l'intérêt du repos public. '
Ce propos étant revenu à Maurice et à l'électeur de Brandebourg, ils en informèrent l'empereur, et en même temps ils firent supplier le malheureux landgrave d'accepter, saus mot dire, les conditions que lui imposerait Sa Majesté impériale, l'assurant d'ailleurs que si l'on osait le priver de la liberté , ils étaient prêts à partager son sort. On ne saurait douter en conséquence que les deux princes n'aient usé de tous les moyens imaginables pour apaiser l'empereur ; mais il persista dans sa résolution. C'est pourquoi, le .18 du mois de juin, en présence de l'électeur Maurice et du margrave de Brandebourg ,[ le malheureux landgrave de Besse, ce Philippe que l'histoire a appelé le Magnanime, et qui vingt-cinq ans auparavant avait reçu ses premières impressions religieuses à la diète de Worms, prit le parti de céder, et remit à
GUAP. y. L*ÀLIiEM4GNC. 191
la 4î$(uréiioqt 4e l'orgueilleux vainqueur sa pe»(mue ,
ses dofiaainQ^ et sç^ droits; tout ce qu'il avait de cher eu ce wopde.
Lq jour ^uiy^nt ou lui fit teuir un papier où Tempe-* reur l'exeQiplait de châtimeuts ultérieurs, pourvu qu'il souscrivit à certaines conditions. Et Lieu que Charles se réservât le droit tyrannique d'interpréter lui-même les articles dont le sens pourrait être plus tard contesté, le landgrave ne fît pas d'objection , s'en remettant à la générosité de son maître. Mais, hélas! l'empereur avait son propre maître à Rome. U envoya donc au landgrave l'évêque d'Arras, qui était chargé de conclure le traité, et qui le fit de la manière la plus humiliante pour le prince captif. L'empereur exigeait, dit-i], sous les plus terribles menaces, que Philippe soumît sa conscience aux décisions « du concile universel qui, libre et pieux, aviserait aux moyens de réformer l'Eglise dans sa tête et dans ses membres. 9 Sous ces expressions ambiguës, on ^vait évidemment en vue le concile de Trente; et comme le landgrave hésitait, l'évêque ne manqua pas de lui rap* peler les affreux résultats qu'aurait son refus. Alors le prince, préoccupé de sa femme et de ses enfants, se soumit à tout ce qu'on voulait.
Ces préliminaires étant réglés , Philippe dut paraître devant l'empereur, confesser à deux genoux ses errpurs et résigner entre les mains du despote les droits qu'il tenait de ses pères. Jamais il n'y eut de scène plus humiliante. Le cœur de Charles parut fermé à toute compassion, et rien ne put briser les glaces de sa contenance. Avec pn honteux mépris pour l'infortune, il sortit de l'appartement en laissant le pauvre landgrave sur ses genoux et sans même accorder un regard de pitié à
192 HISTOItlE DE LA RÉrORMATION. UV. I.
son enbemi abattu. Quand Philippe; réprenàiit courage, se leva de devant le trône que Tempereur venait de quitter, Maurice l'informa que le duc d'Âlbe voulait l'avoir à souper. Le landgrave n'osa refuser ; mais c'était une trahison. Â la fin du repas, et bien que Maurice et l'électeur de Brandebourg y assistassent, on avertit Philippe, au nom même de l'empereur, qu'il était le prisonnier de son hôte. Ce fut en vain que Maurice et l'électeur ' firent toutes sortes de représentations; ce ftit en vain qu'ils rappelèrent la promesse qu'ils avaient faite au landgrave ; les ordres étaient positifs, et tout ce qu'ils purent obtenir du duc, ce Ait de passer la nuit avec leur malheureux ami, victime d'une si indigne perfidie.
Le lendemain, ces deux princes se rendirent en toute hâte auprès de l'empereur, afin qu'il relâchât le landgrave ; mais, les repoussant d'un ton d'autorité , il ne voulut promettre autre chose sinon que la prison ne serait pas perpétuelle. On conçoit quel dut être le ressentiment de Maurice et de l'électeur. Plus ils insistaient, plus Charles montrait d'obstination. Il menaça même de déporter le landgrave en Espagne , si on le fatiguait davantage. Il donna toutefois à entendre que le prisonnier pourrait recouvrer sa liberté dans une quinzaine de jours, moyennant une rançon de 150,000 couronnes d'or, et un cautionnement qui garantit l'exécution fidèle des conditions par lui souscrites. L'argent se trouva ; mais lorsque Philippe, tout joyeux , demanda au duc d'Albe quand finirait sa captivité : « Si l'empereur juge bon de vous retenir quatorze ans et plus dans les fers, il ne fera rien de contraire à ses promesses ; ^ telle fut sa réponse.
La conduite inexorable et déloyale de l'empereur dé-
plut à tpus ceux qui n'étdieut pas esclav^^ des préjugés ecclésiastiques. L'histoire a conservé plusieu rs traits qui montrent Faffection qu'on portait au landgrave. Itfais il ' n'en est pas de plus remarquable que la résolution et l'activité que déploya, dans cçs douloureuses circonr stances, la fepuie ménie du midheureux Philippe. Rasr sen^iblant ses enfants et ses amis, elle leur lut un mér moire où elle exposait librement les torts de l'empereur j^ puis elle le fit tenir fi tous les princes de la confédération, en insistant sur le devoir qui leur était imposé , de se réunir pour défendre la liberté commune , ;Si ou trageu^sement attaquée dans la personne de son mari. Ce n'était pas assez. Elle se rendit en personne a la diète d'Aug;sbourg, afin d'intéresser a sa cause non-seulement les princes, mais encore toute la noblesse de l'empire et les représentants des villes.
L'émotion générale fut telle^ que Charles crut deypir présenter une apologie de sa conduite, apologie insuffir santé sur beaucoup de points, et où la vérité ne fut pas toujours respectée. Aussi les princes assemblés à la diète demandèrent-ils de concert l'élargissement du landgrave ; mais l'empereur ne répondit que par un re? fus- Maurice et l'électeur de Brandebourg, dont l'honneur y était particulièrement intéressé, tinrent au mo; narque un langage ferme, et toutefois respectueux, qui parut lui faire quelque impression. Il annonça au land; grave qu'il était disposé à.réviser son procès; mais qu'H y mettait pour condition la remise immédiate de toute sa correspondance avec la li^ue protestante. Sur quoi Philippci répondit que: cettq. correspondance était entre Içp miaina de sa famille, qui ne la, livrerait sûrement pas tant qj^'j|,feï;çAtep, captivité. 5 Si l'einj^ereui;', dit-il, .fi?:j5
W4 HISTOIRE DE LA KiPORMATION. lIv.Î.
iëièMpi de riiôh élât^giâsemériï, je Mheraî (Tôblënîr cfes Hàléhs l'engagement de lui ren&fettrè les paipierâ (jiï*il
deiiiandé.»
' Cette conduite pleine de dîgttUé ne fit qif exposer le ^îîice à de nouvelles îiisulteà et qù*aggraver la dtirët^ dé sôti traiiemeht. *II fut déféiidW à ées amfe de le mtëT\ et'bh ne lui pefniît pas dWbii^ ^llife dé deui^ëi^- Vitëiirs auprès dé sa îîersbnrie. Tout semblait préssl^èr 4tlfe îâ mort i^éûle pàiii^i^ît Ib délivrer dé la prison. -
Cependant lin côiiflit s'était éfèvé entré f empei-èur el le papîîf. Là majeîit'é partie des Aietiitires dû cbiiHHé iivàîefht quitté Trente pôtir Bologiië', en àpi^ii^éncë^âi^ civilité d'uiie épidémie qiii s'étaitnianirestëedaiisîk p¥e- Ttïilèifë de ces villes, maïs eh réalité par crindfescénJîônce ]pmir lé pape/ qui né s'élàît jamais réconcilié iàvec Tidée d'un concile tenu si loin de lui. Cette niajoriié se compôh^\i èsseiitiéllfement d^évêques îtàlieiiis, et la minorité attendait paîsibleihént à Trente les ôi^drës de Fémpérecir. Àutaiit par politique que par un sehtîmënt d'impàrtîafïté; celril-fcî avait vii de fort riidiivais œil là transTàtioii dii cbiifcîle,etîl réiriit à son âfaibassadetir deS ïilstructîons "éti cdri^équëncë. LMntërvéntion de rautbrîté im^ërîaïe (léplut vivement à Bologne et à Roiiië.'ll fût dît que le tbiicllë ne retournerait pas à Trente avant que la mino- Hië factieuse se fut rendue à Bologne , et qu'elle eAc recbriiiù Nùtbrîté du concile qiiîy contînuaiisés'séatibes. le cardinal del Monte fît opposition ouverte auk ordres dëTerhpereûr et se servît d^expresâîbiis d'une grande Vëfaëmencë. Le pape, de son côte, tint lin con^stoit^e ptibllé et se plaignit amër'èmeht de fingratîtdclé de Charfés, ^41 àVaït si ptiîssâîminënt sècourà dans sa llitfë'Mîèfité ii^ëc iës priïïtëà ^eiriaiîdS/Â^rës cette reïhôlattàiicè;'!!
CtîAP. V. L*ALLEMAGNE. lÔS
décida qiiîè îë côncîlê ne retournerait pas à Trente. Or^ reinpë^eur avait trop de perspicacité pour ne pas voir qu'un concile aiviôé était incapable de rendre la paix a rBiirope. Les éveques demeurés a Trente protestaient Dautetnent contre les actes de rassemblée de.Bôlogne, et dé leii'r fcôté, le nouvel électeur cle Saxe et celui de Branrféboùrg protestaient avec non moins d'éhêrgîé. contre tout concile qfuî sùbii:*ait Tinfluence exclusive du poniîfe rotnàfete
n'ii if«
La mésintelligence qui éclata de la soyte entre Temipereur et le |iapè , 'feçîlîta Tadoption du formulaire connu èous le^om aMérimy parce qu'il devait régler la doéthne et lU discipline de FÉglisé, en attendant qu'un concile iïiKîvèrsël eût enfin prononcé. Projet favori de Tempef eur, il eut pour soutiens ceux des princes réformés qui aviîëïii le moins bien compris les doctrines de Luther. Ce fut d'ailleurs constamment la paâsion malheureuse de CKàrles-Quîni, de s^iiigérér en des aifaires de religion où il n'entendait quoi que ce sôii. H se figurait follement qu'il est au pouvoir des législateurs humains de, régler les ctrofts de la conscience, et cette déplorable illusion fit a la fois le malheur et le crime de sa vie.
t^bur établir YÏniérim, l'empereur ne laissa pas de montrer quelque inipiartialité et un certain amoiir de la ju§tîçe. Il choisît, dans lès deux partis, des hommes prudents et modérée, qtiî eurent pour mission de formuler les artîcles propres à servir de points de ralliement. Ils se réunirent à Augsbourg, et le célébré Bucer devait letir servir d'arbitre en cas de difficulté gjrave. Quand ils ëtîfentlacbévé leur travail l l'électeur de Brandebourg le soumît àti théologien que nous venons de nommer, et celui-ci n'en eut pas plus tôt fait lecture, qu'il le déclara
196 HISTOIRE DE LA BÉFORMATION. Uy. |,
inadmissible , attendu qu'il sanctionnait quelquesr^unes des plus pernicieuses doctrines de Rome. En s'exprimant avec cette franchise , le Réformateur s'attira de vives inimitiés et de sérieuses meiiaces 5 toujours esl-îl que son avis fit une profonde impression sur plusieurs de ceux qui se disposaient à entrer en compromis avec les erreurs romaines. Les seuls points on V Intérim doiinait satisÊiction aux Protestants , c'était relativement au mariage des prêtres et à l'usage de la coupe par les
es*
ce document fut communiqué k Isl diète le 1 5 mai 1 548; mais, comme on pouvait s'y attendre , un mélange si déplorable de yrai et de faux ne sut plaire à auciui
parti. Des qu'il vit le jour > il donna naissance à de vîo-
lentes controverses ; les uns condamnant les concessions qu'on y faisait aux romanistes» lès autres le rejetant à
If
cause de ses tendances réformées. Les avocats de Rome
blâmèrent Charles en termes peu mesurés , de ce cp'il
s était ingéré, lui laïque, dans les affaires de l'Eglise, pl^iutes qu'on s'était bien gardé de proférer lorsque son pouvoir suprême faisait pencher la balance du côté de Rome. On osa même le comparer- à Henri VIIL^ H aspirait,j disait-on, à régner sur l'Eglise chrétienne tout entière. On représentait les ajuteurs de l'/n/cWm , et l'empereur ayant tout , comme des individuis qui vou-r laient annuler les articles que le concile ayait déjà sanctionnés. Et quand on rapprochait de cette circonstance la demande que l'empereur avait faite au sujet de ia reprise du concile à Trente, on ne pouvait (]^ue surveiller d'un œir jaloux les mouvements d'un princjç qui montrait si peu de déférence^ pwr les , ^ijtorités, de l'Eglise. . .