CHAP. VI. LUTHER
d'épuisement où se trouvait Luther , le tourment qu*H eut du peu de succès de sa médiation n'ait dû contribuer à précipiter sa fin. Le 17 février, ses amis, qui s'en apercevaient, obtinrent enfin qu'il abandonnât une entreprise dont il n'y avait rien à attendre de bon, ni pour lui, ni pour personne. Mais on ne pouvait plus se dissimuler qu'il était au terme de sa carrière. Il ne quittait presque plus sa chambre, où il passait son temps dans la méditation et dans la prière , outre quelques entretiens avec ses plus intimes amis. Il disait à l'un d'eux : c Je suis né à Eisleben ; j'y ai été baptisé ; et bien, peut-être aussi dois-je y mourir. >^ Un autre l'entendit prier en ces termes : « O mon Père céleste, si je dois quitter cette vie et déposer ce frêle corps, je sais pour certain que je vivrai éternellement avec toi, et que je ne saurais être arraché de tes mains. Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle! Seigneur, je remets mon esprit entre tes mains , ô Dieu de vérité ; car lu m'as racheté. *
Jusqu'au dernier moment il témoigna la douleur que lui causaient les différends de ses amis les ducs d^ Mansfeld. « Si seulement je pouvais réconcilier mes princes, je m'en irais content dans la maison de mon Père ; je dirais à la bière et aux vers : me voilà. * Avant . le souper, il ressentit une violente douleur à la poitrine; mais ayant éprouvé du soulagement, il se joignit à ses amis, et la société parut le ranimer. Il prit quelque chose et l'on eût dit qu'il avait retrouvé toute sa gaité. Mais après le souper , il sq plaignit de douleurs si vives qu'il fallut le frictionner avec des linges chauffés. Le duc Albrecht, étantsurvenu, lui administra une potion.
214 HISTOIRE DB LA RÉFORMÂTION. UV. I,
A dix heures, il «se mit au lit et entra dans un sommeil paisible. Mais à une heure, il appela le docteur Jonas et 3'écria : « Dieu de miséricorde I je me sens très-mal , j'aî peine à respirer» décidément je resterai k Eisleben. > Ses Hls et quelques autres amis, avec le comte et la comtesse Âlbrecht , entourèrent bien0t le lit du mourant* J^n voyant l'abondante transpiration qui découlait <jle son front, le docteur Jonas exprima Tespoir que ce serait une crise fcivorable. « Non, » dit Luther, c c'est Ja sueur froide de la mort : si les douleurs augmentent , c'est fini, i» Puis il se mit à prier avec ferveur , et par trpi^ fois il s'écria : c Seigneur , je remets mon esprit outre tes mains I >
Comme il s'affaiblissait visiblement et qu'il ne parlait plus qu'à de rares intervalles, le docteur Jonas lui dit d'un ton profondément sérieux : « Très-révérend père , ngiourez-tvous avec une ferme confiauce en Jésus-Christ et dans Jes doctrines que vous avez enseignées ? * Oui, répondit Luther à haute voix ; puis il rentra dans le silence et il parut sommeiller. Quand on l'appelait par son nom, il ne répondait pas; sa respiration devenait plus lente , mais elle n'avait rien de pénible ; ses deux mains étaient jointes, et entre deux et trois heures du matin, le 18 février 1546, il s'endormit paisiblement en Christ.
Dès que l'électeur Jean-Frédéric eut appris ce triste événement , il en exprima la douleur la plus vive et la plus vraie. Il perdait son cher maître , et il en voulait aux ducs de Mansfeld d'avoir abusé de ses forceS dans leur misérable contestation. Il exigea qu'on apportât sa dépouille mortelle à Wittemberg, où la chapelle du châtfiau devait la recueillir. Il est inutile de décrire les hon-
ÇHAP. VI. LliTHERi S%5
iieHrs qui lui furent f eodus et le ^ijil public qu'tt» célébra ; mais il n'es}; pas san^ intérêt de rappeler qiui'a^ près la mort de Luther deux peintrQi^ firent son portrait, et que , lorsque Charles-^Juint , quelques années plus tard, entra victorieux dans la ville dç Wittemberg^ il respecta la tombe du grand Réformateur , n^algr^ le$ sollicitations de ses courtisanSt
Âii)sl mourut Martin Luther , divis sa soii^ante-troir sièsae année « épuisé moins par la vieillesse que p$tr les travaux d'une existence qui fut , d'un bout à l'autre , qomme un sacrifice vivant otfert sur l'autel de la vérité* Il laissa une veuve qui lui était tendrement attachée, trois fils et deux filles que Dieu seul pouvait Qoq$ol^ d'une telle perte. Sa famille continua d'occuper ep Saxe upe position honorable , aussi longtejinps qin'^U^ demeura fidèle aux doctrines ppi^r lesquelles le 64forr mateur avait sacrifié tout ce qu'il av^it de pluç cher« Mais si Top veut co|inaitre sa vraie postérité, il faut regarder à ce peuple ^ombreux de chr4tieps ^vaiogéUque^ qui, après Dieii, lui ont dû leur existence spiritjielle.
Cependant c'était un sujet de profonde douleur pQur Faillie pieijse et éjievéede Luther, que sesdisdple?.s>e donnassent le nom de Luthériens* Il n'avait point ^u l'ambition de se faire chef de $ecte ; tout ce qu'il dôsârA, c'ét^dt jd'arraçhQt la vérité de l'esclavage m l!$tv^i£ r^ tpnae, dur^ut des siècles, une hiérarchie §uperS(tUiQU8ft, dépravée et tyrannique, . . :
La vie dp Luther est une des pages le^ plus merveilleuses de l'histoire. Quel contraste entre son obscure origine et sa carrière si brillante ! Quand nous pepsons
aux résultats , à la fois vastes et durables , de sa lutte majestueuse contre les principautés et les puissances papistiques , nous ne saurions mëconnaitre en lui Tinstrument de cette Providence qui triomphe des plus grands obstacles par les moyens en apparence les plus faibles et les plus vils. Au moment où l'Eglise était le plus dégradée, Dieu lui donna Luther » avec charge de dévoiler aux yeux de la multitude étonnée l'effrayante apostasie de la communion romaine. On peut dire avec vérité, qu'il fiit conduit dans un chemin qu'il ne connaissait point et par un sentier que ses pieds n'avaient pas foulé. Quand il éleva la voix contre les indulgences de Léon X , il n'avait pas la pensée d'attaquer le système tout entier du papisme. Mais en obéissant à sa conscience, dans les limites de ses connaissances d'alors , de nouvelles lumières vinrent l'éclairer, jusqu'à ce qu'il découvrit enfin la vérité qui devait dissiper la fantasmagorie dont il était entouré , et lui rendre évidentes des abominations auxquelles il n'avait d'abord point pris garde. Cette vérité était celle de la justification par la foi , sans les œuvres de la loi. Non-seulement elle réimndit la paix dans sa propre âme, mais elle le convainquit de plus que le système du papisme tout entier reposait sur une erreur anti-chrétienne; et il comprit que, pour retirer l'Eglise de son abjection, il s'agissait d'attaquer au cœur cette masse de superstitions , d'idolâtrie et d'usurpations tyranniques qui pervertissaient les consciences. En prêchant cette doctrine, le coup qu'il porta à c Thomme du péché (1) » fut un coup dont celui-ci ne devait jamais se relever complètement ; et comme Lu-
(1) Le Pape, 2 Thess. II.
<:HAP. VI. LUfHER. 2t7
ther Toyait s'y révéler la justice de Dieu dans le pardon des transgresseurs, il résolut de s'y rattacher avec une confiance inébranlable, aussi longtemps qu'il lui serait permis d'entretenir ses semblables de leurs intérêts éternels.
Mais il faut l'entendre lui-même là*dessus , dans son langage énergique : < Moi , Martin Luther , prédicateur indigne de l'Evangile de notre Seigneur Jésus*Christ, je professe et je crois que cet article (la justification devant Dieu par la foi et non par les œuvres) ne sera jamais renversé ni par l'empereur ^ ni par les Turcs , ni par les Tartares , ni par les Persans , ni par le pape , avec ses cardinaux, ses évéques, son sacrifice de la messe , ses moines, ses nonnes, ses rois, ses princes et ses puissances terrestres, ni par tous les diables de l'enfer. Cette vérité demeurera debout, qu'ils le veuillent ou qu'ils ne le veuillent pas. C'est là le véritable Evangile. Jésus- Christ nous a radhetés de nos péchés, et lui seul l'a fait. Que le monde et les démons rugissent tant qu'il leur plaira, ce que dit l'Ecriture est la vérité ferme et immuable. Si Christ seul efiace nos péchés , nous ne saurions les efiacer au moyen de nos œuvrels j et s'il est impossible de saisir Christ autrement que par la foi , nous ne sauricAis le saisir par des œuvres. S'il faut que nous saisissions Christ par la foi , pour que nous puissions faire des œuvres, il s'ensuit , par une conséquence irrésistible , que c'est la foi qui se l'approprie avant toute œuvre et sans égard à nos œuvres; et c'est là qu'est notre justification et notre délivrance du péché. Après cela et non avant , les bonnes œuvres arrivent , comme le fruit nécessaire de la foi, un fruit sans lequel la foi n'est pas la foi. C'est la doctrine que je prêche , telle que ie
"SA^ HISTOIRE D« LA BÉFOBMATION.^ hlV. U
^Ut-Esprit et TEgUse de$ fidèles rontdéfiiiie* J'y persisterai fermement. Amen. ^
Les catholiques romains ont eu de tout temps pour tactique dWcuscr Luther et les autre^Réformateurs demépris pour les bonnes œuvres, parce qu'ils niaient leur efficace dans Ja justification du pécbeur. Or, il est vrai qu'Agricola^ connu ^ous k nom de ]M(aitre Eisloben, et quelquesuns de ses adhérents , professèrent des opinions des* tructives du christianisme pratique , et tout à fait de imture à diminuer l'horreur que nous doit in^irer le ,pëché» €'Qst du moins ce qu'il est permis d'infiérer des tri6te&éc)iantUlons qu'on pous a conserve^ de leur théologie* Leurs Yues étaient au fond ceUes des Autinomi^s* lis représentaient la Id comme ep contnadiotipn avec l'Evangile, et ils l'estimaient de nul us^ge sous l'alliance de miséricorde en Jésus-Christ. Mais l'apparition de ces erreurs fournit à Luther l'occasion de développer sa doctrine sur les bonnes oeuvres, et de défendre celle de ia justification par la foi contre les inif^ulpations des docteurs de Rome. Soifô le titre de « Disputes , > il publia , de l'an 1538 à l'an 1540, un long traité en réponse à Agricola. C'est là qu'il dit au sujet des Antinomie^oa : c Par le moyen de ces hommes, Satan se sert des m$its de péché, de repeutance et de Christ; tandis que» en dernière analyse, il ne tient compte ni de Christ, m de la repentance, ni du péché , foulant à|ix piods les E^itures , et d'un même coup le Dieu des Ecritures. C'est ainsi qu'il inspire aux àm^ la plus dangereuse sécurité et le mépris de Dieu , qu'il pousse au désoi^re , e| endurcit les pœurs mieux que ne l'eût pu. faire Epicure lui-même* »
Luther va jusqu'à déclarer que. l'hérésie antioK^niemie
GHAP. VI. . LUTHER. fHfi
e^t pire que le ps^i^me , et dâD$ sa boiiebe d'était.bieD fort : « Ils prêcheront, >riit'il, « avec une grande ôbo* tien la grâcç de Q^eu eu Jésits-Ghrist, la pardon des* pë-» cbés, et tout ce qui est r^atilà la rédamptiOB; laais ils évitent avec autant d^ soin qUe Satan, de parler au^ gens de la sanctification , c'est-à-dire de la nouvelle vie en Christ. Il faut éviter, pepsent-ils, d'alarmer et de repousser les âmes ; aussi n'ont-îls à la bouche que les paroles consolantes de la grâce et du paixjlaa des péchés par Jésus-Christ, mais de sainteté ils n'en font pas meu* lion. Eh quoi ! serez-vous chrétien , et en même temps adultère , fornicateur , ivrogne , usurier , orgueilleux , avare, envieux, vindicatif et méchant? Void ce qu'ils prêchent. Etes-vous pécheur? Cr^ez seulement et vous êtes sauvé. Ne vous inquiétez pas de la Icû^, Christ a tout accompli. Mais nos Antlnomiens ne voient pas qu'en faisant ainsi ils prêchent Christ sans le Saint-Esprit., puisqu'ils permettent au pécheur de demeurer dans ses coupable^ habitudes et qu'ils ne laissent pas de le décla* rer sauvé ! >
Luther insistait donc sur la morale de l'Evangile autant que sur la justification gratuite des pécheurs par la justice de la foi. A ses yeux, la foi qui justifie le méchant, Alt toujours cette foi qui, unissant l'âme à Christ, le cep vivant , fait partie de la nouvelle création par laquelle <r les choses vieilles sont passées et toutes chos^ de*vtennent nouvelles, i» Ainsi, d'un côté> l'on ne saurait, sans une souveraine injustice , accuser Luther d'indifférence pour la doctrine des bonnes œuvres, où il voy^^it au contraire les fruits nécessaires de la foi, les preuves de la régénération et de la justification ; et d'un autre coté, il est parfaitement vrai qu'il repoussa toujours avec in^-
i20 HISTOIRE DE LA RÉFORMATION. LIV. I:
digiiation la doctrine des bonnes œuvres telle que Tentend l'église de Rome, estimant que, dans le fait solennel de la justification d'un pécheur devant Dieu par la juslice de son Fils unique et bîen-aimé, nos œuvres, quelles qu'elles soient, ne sauraient absolument entrer en ligne de compte.
Il n'est pas facile de tracer rapidement le portrait de Luther, Il vécut en des temps extraordinaires, et ce fut un de ces hommes rares auxquels il est donné d'imprimer leur propre caractère à leur époque. S'il y eut parmi ses antagonistes des hommes dont l'influence fut non moins grapde que la sienne , mais dans un autre sens, quelle différence quant aux résultats! Les noms de Charles-Quint, de Léon X, de Clément VIII, de Paul ÏII, et tant d'autres qui brillèrent au concile de Trente, sont destinés finalement à l'oubli, ou, si l'on veut, à ne se conserver que pour leur honte dans la mémoire de la postérité ; tandis que le nom de Luther s'associera d'âge en âge avec ceux des hommes honorables qui, dans les temps mauvais, ont, avec intrépidité, rendu témoignage aux vérités vitales et salutaires de l'Evangile. ' On ne saurait mieux louer le Réformateur de l'Allemagne qu'en empruntant les paroles prononcées sur sa tombe par son intime ami, le candide et véridique Mélanchton, qui avait plus que personne les moyens de bien connaître celui qu'il pleurait : « De quel intérêt et de quel éclat ne pourrais-je pas animer mon discours , si j'entreprenais de célébrer les louanges que cet homme a si justement méritées , ou seulement si je racontais une vie qui; longue de soixante-trois années, a été complètement dévouée au Seigneur ; vie de crainte de Dieu et de foi en son nom , vie de prière , vie de charité et