‹ Histoire générale de la réformationChapitre 77 sur 80 · JUSQU'A LA MORT DE KNOX, EU IS · texte numérisé non relu

JUSQU'A LA MORT DE KNOX, EU IS

Dans le Parlement qui se réuiût le 10 juillet 1560, pour ratifier le traité avec TAngleterre , rassemblée accueillit, à une grande majorité , la première confession de foi qu'^i^it &ite les Protestants d'Ecosse. Ni Farchevêque , ni aucun des prélats n'osèrent parler contre , tant ils avaiem perdu Fespoir de ramener à eux Topinian publique. Le même Parlement abdit la juridiction du pape dans le territoire écossais , rapporta toutes les lois êiyorâbles à Rome , et défendit de célébrer la Dresse » avec menace de confiscation pour la {première £aHite , de bannissement en cas de récidive, et enfin sous peine de mort contre ceux qui persisteraient dans cette idolâtrie. C'était, comme on le voit , l'esprit du Papisme qui se mêlait de protéger le culte protestant. Aux termes du traité, le Parlement termina ses séances par la nomination de vingt-quatre membres , dont la moitié devait administrer le royaume en l'absence de la reîne.

392 HISTOIRE DE Là BRFORMATION. LIV. II.

Lord Saint-Jean fut choisi pour représenter TEcosse auprès de la cour de France. Il dut porter à la jeune reine les résolutions du Parlement , et faire tout son possible pour Tapaiser envers ses sujets écossais. A sa grande douleur» il vit que l'influence des Guise était seule écoutée, et il trouva la reine et François II, son royal époux, dans les dispositions les plus hostiles. Ils refusaient de ratifier le traité que leurs représentants avaient conclu selon la teneur de leur mandat , et ils parlaient de châtier comme des rebelles les lords de la congrégation. Fort maltraité par le cardinal de Lorraine, lord Saint-Jean fut renvoyé avec une réponse officielle qui remettait tout en question. L'on pouvait donc se croire à la veille de nouveaux troubles, lorsque Marie , privée de son époux, après une courte maladie, dut retourner en Ecosse et se confier à Taffection de son peuple.

Cependant Knox et ses collègues avaient été chargés par le conseil de rédiger un plan d'organisation pour l'église d'Ecosse , et leurs savants travaux produisirent ce qu'on appelle le premier livre de discipline. Avant d'achever cette œuvre de piété et de sagesse, il y avait eu, entre les chefs des deux partis, plusieurs discussions publiques , au sortir desquelles chacun s'était attribué la victoire. Ce qui demeure historiquement vrai , à travers ces prétentions opposées , c'est que les disputes dont il s's^t accrurent d'une manière notable le nombre des Protestants.

La confession de foi que le dernier Parlement avait acceptée , doit être envisagée comme l'expression dogmatique de la Réformation en Ecosse ; elle était rédigée de manière à faire contraster les doctrines protestantes, avec celles du Romanisme. Le premier livre de discipline.

CHAP. XIII. l'ecossb. 393

à son tour, présentait un exposé du système de gouvernement ecclésiastique auquel ses respectables auteurs se rattachèrent , et qui était destiné à régir l'élise réformée d'Ecosse. On y avait pris pour point de départ les principes de droit ecclésiastique retrouvés par Calvin , principes qui sortent tous de ce fait fondamental , que Foffice d'ancien et d'évêque , ou de surveillant , n'est , selon le Nouveau-Testament , qu'un seul et même office. Les Réformateurs anglais les plus illustres partageaient cette opinion , bien qu'ils aient fini par fonder un épiscopat mitigé. Du reste , le premier livre de la discipline est conçu dans un esprit plein de laideur ; car il ne se montre point hostile aux églises constituées sur d'autres bases, pourvu qu'elles ne soient pas intolérantes, et qu'elles retiennent expressément la doctrine réformée. Ce fut le 20 décembre 1561 qu'eut lieu la première assemblée générale de l'église d'Ecosse. On s'y occupa des mesures à prendre pour procurer aux paroisses un nombre suffisant de ministres vraiment dignes de leur office.* Au mois de janvier suivant , le Réformateur écossais présenta lui-même au Parlement son code de discipline ecclésiastique. Il fut l'objet de vives discussions , et , au grand chagrin de Knox , on en renvoya l'adoption à un autre temps. Ce qui donna, parait-il , beaucoup de force à l'opposition, c'est l'usage auquel on proposait de destiner les biens de l'Eglise. Cependant , Knox ne se laissa point décourager par cette défaite. Il obtint d'un grand nombre de ceux mêmes qui avaient refusé de sanctionner la discipline, qu'ils y adhérassent par leur signature; en sorte que, sans avoir pris rang parmi les lois de l'Etat, elle fit règle pour les ministres nouvellement élus^

39i| HISTOIRE Df; LA RÉFORMATION. LIV. It.

Le triomphe des Protestants n'était d^me ps^s complet. Soit par Féchec qu'avait essuyé le livre de la disdptifie, soit à cause des richesses que conservait ^réglise vomaiue, celle-ci semblait vouloir se relever de coup qu^elle avait reçu. Les prêtres s'en vantaient partout. Au point où en étaiejpit les choses , Taclivitë des Béformateurs dut prendre un nouvel élan. Il est seulennent à regretter qu'ils se soient cru perjmîs de demander à Taulorilé des mesures persécutrices envers l'église cfemt ils s'étaie&ft séparés. Us alléguaient pour excuse que Rome, constamment prête à user de tous les naoyens, s'était liguée contre les libertés religieuses et civiles du pays , et que la force seule pouvait l'arrêter dans ses funestes des^na.

La convention, écoutant les pétitions des prédicateurs protestants, rendit quelques lois contre les Catholiques, et prêta main forte à ceux qui désiraient les progrès de la foi évangélique. Il faut reconnaître malheureusement que les Réformateurs outrepassèrent quelquefois leurs pouvoirs , et que le règne de l'Evangile fut loin d'en recueillir un avantage réel.

Vers le milieu du mois d'août 1561, la reine d'Ecosse, accompagnée de quelques-uns des gentilshommes les plus marquants de la cour de France , arriva daas ses domaines. Elle débarqua heureusement à Lèith , mais non sans avoir couru de sérieux dangers. Comme elle s'était laissé persuader par les Papistes de France qu'Ole avait à la couronne d'Angleterre plus de droits que sa cousine Elisabeth, elle s'était arrogé le titre et les armés de reine d'Angleterre. Justement offensée, Elisabeth envoya sur les traces de Marie une flottiUe qui devait se saisir de sa personne, et l'on dit que ce Jut à la Ëiveup

CHAP. XIII. l'egossb 395

d'uii brouillard épais qu'elle esquiva T^mbuscade* Ha- . rie reçut de ses sujets Faccueil le plus affectueux. Sa jeunesse , sa beauté , la tâche difficile qu'elle avait à remplir, les malheurs de son enfance» tout se réunissait pour imposer silence à Tesprit de parti. Aussi rien n'égale l'enthousiasme avec lequel, sans distinction de rangs ou de croyances religieuses , on salua son arrivée. La noblesse du pays s'empressa de lui rendre hommage , et tous ceux qui l'approchaient ne pouvaient assez admirer les charmes de sa personne et l'él^ance de ses manières.

La première fois qu'elle parut sur le trône et qu'elle s'y fît entendre de ses sujets , elle exprima l'intention où elle était de gouverner dans l'intérêt de tous ; mais loin de dissimuler son attachement à la reh'gion de ses ancêtres , elle déclara que sa conscience lui faisait un devoir de la professer ouvertement. C'était franc et honorable ; on ne saurait disconvenir toutefois que ce langage ne Mt propre à diminuer singulièrement le royalisme des chefs de la Réforme. Le dimanche après son - débarquement, la reine et sa suite célébrèrent la messe en grande pompe, ce qui Cracha de quelques Réformateurs cette douloureuse exclamation : ts Est-ce donc que nous verrons l'idolâtrie se rétablir dans le royaume ? > Il y en eut même, dit-on , qui allèrent jusqu'à demander qu'on jpunlt de mort le prêtre qui avait fait l'office. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il fallut toute la popularité dont jouissait le frère de Marie, pour empêcher qu'on ne se livrât à quelque violence. En attendant, les catholiques triomphaient des excès de leurs adversaires ; car rien n'était plus propre à leur faire regagner quelque peu de • terrain.

396 HISTOIRE DE LA RÉFORMàTlON. LIV. II.

Pour éviter le retour de scènes pareilles , le conseil rendit un décret par lequel, tout en maintenant jusqu'au prochain Parlement les réformes précédentes, il invitait a laisser la reine et ses Français célébrer leur culte en toute liberté. Cette résolution excita dans le cœur de Knox un profond déplaisir. Le comte d'Ârran protesta formellement contre une mesure qu'il estimait illégale. La messe avait été solennellement abolie, et sous aucun prétexte, ni en faveur de qui que ce fût, on ne devait la restaurer. D'autres, au contraire , parmi les Protestants, trouvaient qu'on pouvait bien laisser à la reine sa religion, si d'ailleurs elle garantissait aux autres le libre exercice de la leur. Plusieurs même se flattaient de la voir se convertir à la foi protestante , et ils déploraient une intolérance qui pouvait avoir pour effet de l'en détourner.

Cependant , à mesure que les chefs du parti protestant entraient en relations plus intimes avec la cour, leur âpreté envers la reine s'adoucissait , et le peuple de son côté la chérissait chaque jour davantage. Bientôt on abandonna toute idée de violence contre son culte, ce dont on ne saurait s'affliger ; mais aussi le zèle pour la vérité commença de s'affaiblir sensiblement. Les attraits d'une cour brillante, comme l'était celle de Marie Stuart , réveillaient l'esprit de mondanité et faisaient faire au mouvement religieux des pas rétrogrades. Knox le vit, et il en frémit dans son âme. La Réforme, si heureusement ébauchée,' lui parut courir de sérieux dangers, et il comprit qu'il s'agissait de recommencer le combat contre la puissance de l'Antéchrist. Le dimanche après celui où la reine avait célébré la messe, il monte en chaire, et avec un zèle et un courage plus grands

r.«Ar» vîlt L*ECOSSR. 397

^-v. jamais, il attaque la doctrine et les cérémonies de Rome, dénonce la messe comme une abominable idolâtrie, et rappelle à ses auditeurs le jugement de Dieu contre ceux qui favorisent la superstition.

La reine, avec sa franchise ordinaire, exprima le désir de voir le hardi Réformateur. Celui-ci, obéissant à l'invitation, parut devant Marie, et bien que la position fut difficile, il ne démentit pas un instant les principes qu'il soutenait. La reine Taccusa tout à la fois d'avoir détourné d'elle le cœur de ses sujets, publié un livre contre les femmes que leur naissance appelle au trône, et fomenté la sédition pendant son séjour en Angleterre. Après avoir écouté jusqu'au bout, avec le plus grand respect, le discours accusateur de sa jeune souveraine, Knox demanda qu'il lui fût permis de prononcer quelques paroles pour sa défense. Il dit donc à la reine que si c'était fomenter la révolte que d'enseigner au peuple les vérités divines et de l'inviter à servir Dieu selon sa Tarole, il devait s'avouer coupable de ce crime; car il ne pouvait nier que le Seigneur ne se fût servi de lui pour faire connaître au royaume tout entier la fausseté du Papisme, t Cependant, 9 ajouta-t-il, «je suis persuadé que votre Grâce reçoit de ses sujets convertis une obéissance aussi sincère que son père ou le plus illustre de ses ancêtres en a reçu des évêques. * Quant au livre auquel la reine avait fait allusion, Knox déclara l'avoir écrit contre Marie d'Angleterre. Il y avait soutenu, dit-il, une opinion de morale, dont il ne prétendait point lui faire l'application. Jamais il ne lui était échappé d'en invoquer les principes contre son gouvernement, ni quand elle était en France, ni encore moiq^ depuis son retour en Ecosse.

La reine, poursuivant ses accusations, lui reprocha

398 HISTOIRE DE Là RÉFORMATIOn. ^^^

d'avoir entraîné le peuple dans une religion dîfiférenix. de celle de ses pères , ce qui était contraire à la Parole de Dieu et à Fobéissance qu'elle exige de la part des sujets envers leurs princes. Sur quoi le Réformateur entreprit d'exposer, avec beaucoup de patience et de respect, le genre de soumission que TEcriture impose aux peuples. La religion venant de Dieu même , il montra qu'une nation ne saurait modeler sa foi sur celle de son prince, sans risquer de tomber en de graves erreurs ; et lorsqu'un gouvernement s'écarte de la vérité , c'est le devoir des sujets d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. A l'appui de son argumentation , il cita plusieurs exemples dont la force était frappante. Cependant Marie lui fît remarquer, avec une grande présence d'esprit , que , dans aucun de ces exemjples , on ne voyait les sujets prendre les armes contre le souverain doiit ils ne partageaient pas la foi. c Madame , * lui dit-il , c c'est que Dieu ne leur en donna ni la puissance, ni les moyens. » cQuoi donc*, s'écria la reine avec émotion, «vous pensez que si les sujets en ont le pouvoir, ils doivent résister. » Knox n'était pas homme à reculer devant un principe qu'il estimait vrai. « Si les princes , i» dit-il , « sont infidèles au mandat que Dieu leur a confié et pour l'exécution duquel l'obéissance leur est due , il n'est pas douteux qu'on ne puisse leur résister de vive force. Nous ne devons pas aux rois et aux princes un plus grand honneur ni une plus grande soumission qu'à nos pères et à nos mères. Or, Madame, si des enfants , menacés par leur père , se soulèvent et se liguent contre lui, l'entourent et le saisissent, lui arrachent lés armes dont il voulait les frapper, le garottent et le retiennent prisonnier jusqu'à ce que sa fureur soît passée , estitnez-vous que Dieu les châtiera pour avoir mis

CHAP. :X1II. L-ECOJSSB. B96

leur père dafi» riispôssibilité de Mre le mal? Eb bien , il ea est de même des princes qui méditent le meurtre des 'enfants de Diem , leurs sujets. Ce sont des lorieuK auxquels il iaut enlever Tépée que porte leur Bidîn. Les enfermer dams une prison jusqu'à ce qu'ils reviennent h de meilleurs sentiments, ce n'est pas leur désobéir; c'est t»eii plutôt Tobéissance qui leur est due , pmsqu'eHe est en hanneoie aTec k volonté de Dieu. >

La reine demewra comme pétrifiée de ce discours. Elle gardait le silence , maïs dans une agitation intérieure qui se trahissait aisésqeat sur son visage. Et lorsque son frère , présent à Tentrevue, lui eut demandé ce qui T^f^ feclait si péniblement , elle tourna sur Knox un regard sévère et lui dit d'un ton ferme : t C'est donc à vous que mes surjets diMvent obéir >et non point à tmi; et si je vous ai bien compris , ce ne sont pas eux qui sont mes sujets, mais c'est moi qui leur suis soumise ! » — « N<m , » répondit Koox avec douceur, c ce n'est point là ma pensée. Tout mon désir est que les princes et les peuples obéissent à Dieu ; » puis il iiisista sur le devcnr oii étaient les gouvefmements de protéger i'i^lise. Avec sa vivacité accoutumée, la reine impliqua qu'elle admettait parfaitement ce principe ; mais qu'elle ne pouvait pas en conscience protéger une église qu'elle ne regardait pas coniffie la véritable. « L'église de Rome, » dit-elle d'un ton résolu , « l'^Use de Rome, à mon avis, est la vraie église ; c'est elle aus^ que je défendrai de tout mon pouvoir. > Knox, avec non moins de chaleur, soutint la vérité de la doeftinè protestante , la montra conforme à la Parole d^ Die^ et fit voir à la reine, sans aucun ménagemenf, les nombreosea eri*ettrs de la foi romaine.

ÎÀ^dèSBUâr Mwie^kmauda qu'îl-lui fiurt; piermis û'émwier

400 HISTOIRE DE LA BÉFORMATlOM. LIV. II.

sa conscience dans une affaire d'où son salut même dépendait. «Sans doute, ^ dit le Réformateur; c mais avant de prendre sa conscience pour guide, il la faut éclairer par la Parole de Dieu. > Ainsi finit un des entretiens les plus remarquables qui aient jamais eu lieu entre un monarque et Tun de ses sujets.

L'un et Tautre furent extrêmement frappés de ce qu'ils avaient vu et entendu. La reine demeura convaincue qu'il ne fallait pas songer à gagner un homme tel que Knox ; et celui-ci, qu'il n'y avait rien à attendre de cette femme de dix-neuf ans, en qui les superstitions papistes avaient déjà pris de si fortes racines. Il ne vit que périls pour sa patrie dans le zèle religieux de sa souveraine, dans ses relations de famille, et dans son habileté, pour le moins aussi grande que les charmes de sa personne et de son esprit.

Cependant , malgré son dévouement au pape , Marie prit la sage résolution de ne point éloigner de son conseil la noblesse protestante, et d'éviter tout ce qui pouvait amener une rupture avec Elisabeth. Celle-ci insistant pour obtenir la ratification du traité de Leith, Marie se déclara prête à abandonner le titre et les armes de reine d'Angleterre, aussi longtemps qu'Elisabeth, ou quelqu'un de ses enfants, serait en vie ; mais elle refusa positivement de souscrire aucun acte tendant à affaiblir ses titres éventuels au trône britannique. Elle le fit toutefois dans les termes les moins propres à irriter sa cousine.

Mais, d'un autre côté, les principaux et les meilleurs de ses sujets ne pouvaient se réconcilier avec les pratiques religieuses pour lesquelles on lui voyait tant d'attachement ; et en revanche, le zèle qu'ils déployaient

CHAP. XIII. l'ecosse. 3M)1

pour l'Evangile, lui paraissait une attaque contre sa propre personne. Par exemple, elle s'offensa vivement d'une proclamation que, conformément aux lois, la commune d'Edimbourg publia la veille du jour où l'on devait élire de nouveaux magistrats. Cette proclamation portait que « les adultères , les libertins , les ivrognes et les diseurs de messe, avaient à sortir immédiatement de la ville. » La reine y vit un outrage à sa foi , non moins qu'un empiétement sur la prérogative royale. Elle exigea de son conseil la déposition du prévôt et des magistrats de la commune. Le conseil obéit; mais ce coup d'état ne rendit pas la reine plus chère aux Protestants.

Pour dire la vérité , Marie se fit chaque jour moins de scrupule d'offenser par sa conduite les amis de la Réforme. Elle célébrait avec une ostentation croissante les rites catholiques, même les plus choquants pour des chrétiens éclairés. Par cette manière d'agir, elle gagnait les applaudissements du clergé romain, mais elle éloignait d'elle ceux qui se souvenaient des luttes précédentes et de tout ce qu'elles avaient coûté. Knox, entre autres, voyait avec une vive douleur la tournure que prenaient les affaires, et il ne dissimulait pas ses sombres prévisions. L'ambassadeur anglais, Randolph, raconte que, dans une assemblée publique, le hardi Réformateur demanda vivement à Dieu « de convertir la reine, dont le cœur s'obstinait contre la vérité ; et que s'il lui refusait cette grâce, il fortifiât les cœurs et les mains de ses élus, afin qu'ils résistassent courageusement à la tyrannie. * Non contents de cela, les ministres pénètrent, le jour de la Toussaint, dans la chapelle

de la reine ; et , protestant contre les rites idolâtres de

402 HISTOIRE DE LA RÉFORMATION. LIV. It.

cette fête papiste, ils invitent ia noblesse à sévir contre une telle infraction des lois divines.

Quand on songe que la reine ne demandait pas autre chose que la liberté de culte pour elle-même, et que d'ailleurs elle n'usait en aucune manière de son pouvoir contre les Protestants, on ne peut que s'affliger des excès auxquels se porta leur opposition. Cependant on comprend que les Réformateurs, bien résolus à conserver leurs avantages, ne devaient pas être fort rassurés par le retour de la reine. Il y avait d'ailleurs pour les ministres protestants une circonstance propre à les préoccuper ; c'était l'exiguité et l'incertitude de leurs salaires. Les rentes ecclésiastiques se trouvaient encore entre les mains du clergé papiste , ou des nobles protestants. Des hommes qui avaient été les principaux auteurs de la Réforme et qui jouissaient de la conûance générale, vivaient dans la plus profonde misère. Us ne pouvaient se dissimuler que bien des Protestants appartenant à la noblesse, avaient pensé à s'enrichir plus qu'à pourvoir aux besoins de la religion qu'ils avaient embrassée. Cette question d'argent mit souvent de la division entre les chefs de la Réforme, et l'on ne saurait trop s'en affliger.

Ce fut dans cette disposition des esprits que se réunit l'assemblée générale de 1561. Âù grand chagrin des ministres et de la masse du peuple qui les suivait, on ne tarda pas à voir que les Protestants du parti de la cour avaient beaucoup perdu de leur zèle, et qu'ils étaient peu disposés à entrer en délibération. Plusieurs même de ceux dont on aurait attendu de meilleures choses, subissaient les tristes influences de la faveur royale. Ils doutaient de la légitimité d'une assemblée qbe la reine n'a-

CHAP. XIII. l'ecosse. 403

vaît pas convoquée, et ce ne fat pas sans quelque peine que ces scrupules d'un nouveau genre cédèrent devant le vœu de la majorité. Il s'agissait de recevoir comme loi de l'Eglise le code de discipline dont on avait renvoyé l'adoption à un autre temps ; mais il fat encore une fois rejeté. Cependant on résolut unanimement d'adresser au conseil une pétition tendant à obtenir pour le clergé protestant des moyens d'existence plus convenables. Il fat en conséquence décrété que lès deux tiers des biens ecclésiastiques demeureraient à leurs possesseurs actuels, et que l'autre tiers reviendrait à la reine et au clergé évangélique. La somme totale qui fat de la sorte assignée à ces derniers n'excéda pas vingt mille Jivres, et les salaires que le conseil alloua aux pasteurs variaient de cinq à quinze livres par an. L'on avait donc conquis un principe, celui du droit qu'a l'Etat de diriger l'emploi des fondations pieuses; mais, dans l'application actuelle du principe, on n'avait, parle fait, rien ou presque rien obtenu. Le clergé romain ne laissa pas de pousser les hauts cris de la diminution que souffraient Ses revenus , et toutefois les ministres protestants ne se voyaient point tirés de leur extrême indigence. En même temps, les nobles retenaient les biens d'Eglise dont ils s'étaient emparés, et les détournaient décidément de leur destination primitive.

Au milieu de l'automne de 1562, et en vertu d'une résolution de l'assemblée générale, Knox Bt, dans l'ouest de l'Ecosse, une tournée d'évangélisation devenue d'autant plus nécessaire que certains personnages influents, entre autres le comte de Huntley, cherchaient à y rétablir le Papisme. Par la force de sa prédication, non-seulement Knox raffermit les esprits ébranlés, mais encore"

il amena bon nombre de personnes à la foi protestante. Il ne contribua pas faiblement non plus à comprimer Tesprit d'insurrection qui se manifestait en ces contrées.

La reine, de son côté, parut vouloir adopter une ligiie de conduite propre à ramener la confiance chez ses sujets protestants. Toujours ferme dans sa foi, elle comprit cependant qu'il était politique de ne pas irriter le peuple par l'aspect de cérémonies qu'il détestait. Au mépris de ses proclamations , les Papistes avaient, en plusieurs lieux, célébré leurs processions et adoré publiquement l'hostie. L'archevêque de Saint- André, le prieur de Withorn et plusieurs autres, furent cités devant les tribunaux comme ayant , par ces pratiques, excité chez le peuple des scènes de tumulte et d'insurrection. Pour l'honneur de Marie , il faut dire qu'elle permit aux loi? d'avoir leur libre cours ; en conséquence , les prévenus furent condamnés à la prison. Aussi, lorsque la reine ouvrit le Parlement de 1563, elle fut reçue avec enthousiasme, et on la vit profondément émue des témoignages d'affection et de confiance que lui donnèrent alors ses sujets protestants. Knox aurait voulu qu'on profitât de l'occasion pour exiger d'elle la sanction explicite de la foi évangélique. Pendant la durée du Parlement, il prononça un discours véhément contre l'indécision des uns et contre la mondanité des autres, c'est-à-dire qu'il attaqua sans ménagement les vices de la cour et la tiédeur qui devenait générale. Ce sermon irrita tous les partis, la reine surtout, qui cita Knox devant elle et lui fit de vifs reproches sur son apreté et sur son ingratitude. Il se défendit avec vigueur, et la reine le congédia sans le punir plus sévèrement.

Le mois d'août de la même année fut témoin d'une

CHAP. XIII. l'egosse. 4X)5

scène fort triste qui eut le palais d'HoIyrood pour théâtre. Tandis que la reine était en partie de chasse, un certain nombre de Protestants se rendirent à la chapelle pour voir les cérémonies qui s'y pratiquaient et connaître au juste ceux qui y prenaient part. Gomme on leur refusait l'entrée , ils enfoncent les portes, se précipitent au milieu de l'assemblée et menacent de faire prompte justice du prêtre officiant. On conçoit la colère de la reine en apprenant ce qui s'était passé. Elle ordonne aussitôt d'arrêter deux des principaux agitateurs et les fait mettre en jugement pour cause de sédition. C'étaient Cranston et Ârmstrong. Knox* avait une telle haine contre les superstitions du Papisme, il était si fort convaincu du devoir de renverser l'idolâtrie, qu'il n'hésita pas à épouser la cause de ces deux hommes. Aussitôt il adresse en leur faveur une circulaire à tous les pasteurs protestants ; il les représente comme des gens qui souffrent par motif de conscience ; ce sont, à l'entendre, d'innocentes victimes que d'autres suivront bientôt au supplice ; et il conclut en disant que tous les prédicateurs de l'Evangile devaient se prononcer nettement et assister en personne à ce procès. Ni raisonnements , ni menaces ne purent lui faire changer d'opinion sur ce point , et il se déclara tout prêt à défendre sa conduite devant le conseil.

La reine présidait elle-même lorsque Knox parut. Il plaida sa cause avec tant de chaleur que, malgré les sollicitations de Marie, tous furent convaincus de son innocence, et qu'il reçut un entier acquittement. Après tout, Knox n'avait fait autre chose que d'obéir au mandat qui lui avait été confié par l'assemblée générale, mandat en vertu duquel il devait convoquer tous les minis-

très brsqu'un frère courrait quelque danger. Aus^i l'assemblée générale sanctionna-t-elle tout ce qu'il avait fait. Cela n'empêcha pas que cet événement ne produisit en bien des cœurs une impression qui eût pu devenir funeste à la Réforme , si des événements d'une autre nature n'étaiçnt venus réunir les Protestants contre l'en-, nemi commun, tout en réalisant, hélas ! les plus sinistres prévisions de Knox.

Je vepx parler de l'union que Marie contracta, malgré le voeu de ses sujets, avec lord Darnley, catholique bigot , homme de plaisir , incapable de gouverner et toutefois plein d'arrogance ; puis , des relations de la reine avec le musicien Rizzio ou Ricci , qu'une bande de conjurés assassinèrent sous les yeux de leur souveraiixç ; de la faveur dont jouit ensuite auprès d'elle l'iiidigQe Bpthwell, et de l'autorité que, par ses conseils, elle rendit avec tant d'imprudence à l'archevêque de Saint- André ; enfjn, de l'horrible trahison sous laquelle supcomba Darnley , et du mariage odieux de Marie avec ce Bothwell qu'on soupçonnait justement d!avoir commis le crime, du consentement de la reine.

Le scandale fut tel, que la France elle-même refusa de reconnaître cet horrible mariage ; et quant à l'Ecosse , une partie de la noblesse se coalisa franchement contre Bothwell. Il était impossible d'avoir l'a moindre confiance dans un tel homme , et la reine , de son côté , avait fait tout ce qu'il fallait pour s'attirer le mépris. Elle essaya de regagner l'affection de ses sujets, en publiant de belles proclamations en faveur de la religion protestante; mais tout fut inutile. D'ailleurs, on soupçonnait Bothwell d'entretenir des vues perfides contre le jeune prince que Marie avait eu de Darnley, et il s'agissait à tout prix de

CHAP. XIII. •* l'ecosse. 407

Feule ver de ses mains. Un confia sanglant ne tarda pas à avoir lieu; et dans celte lutte inégale , Bothwell, abandonné des siens » dut prendre honteusement Is^ fuite, tandis que Marie se voyait jetée dans une prison, où elle Alt traitée avec assez peu d'égards.

Il y eut, parmi les membres de la noblesse écossaise, plusieurs individus qui furent loin d'approuver cette révolte; mais les autres estimaient avoir le droit de venger la niort du roi, de rompre le nouveau mariage de la reine, et de garantir contre des tentatives d'assassinat la personne du prince. Les ministres , à leur tour, espé^ rant voir enfin leur pays délivré du joug romain, et pleins d'horreur pour les crimes de la cour, justifiaient sans hésiter tout ce qui s'était fait. Glencairn entra dans la chapelle d'Holyrood, démolit l'autel , mit en pièces les tableaux et les statues, et dépouilla de tous ses ornements ce superbe édifice. Plusieurs individus, soupçonnés d'avoir trempé dans la mort du roi , furent jugés et condamnés. Mais le plus» coupable de tous, Bothwell , parvint à s'échapper. Après avoir demeuré quelque temps dans les îles Orkney, il passa en Danemarck, où il fut dix ans prisonnier. Devenu fou , il mourut dans l'état le plus misérable.

Cependant , les lor^s coalisés , voyant qu'ils ne pouvaient amener à leur parti quelques-uns des nobles les plus ififlfients, en appelèrept à l'Assemblée générale, fixée au 25 iuin }567. Buchanan, pripcipal du collège de Saint-Léonard , défendit avec vigueur la marche qu'on avait suivie , et l'Assemblée décida d'envoyer des commissaires auprès dçs lords demeurés neutres , afin de s'entendre avec eux sur tout ce qui tenait à la sûreté du royaume et au maintien de l'Eglise. Les commissaires

ne réussirent pas dans leur ambassade ; mais ils en revinrent plus décidés que jamais à soutenir TAssemblée générale, et ils adoptèrent sans hésiter toutes les propositions que leur firent les ministres pour raffermissement du culte évangélique.

Après quoi les lords dressèrent Tacte par lequel Marie- Stuart était privée de la couronne, et le comte Murray nommé régent durant la minorité du roi Jacques. Le lord Lindsay, homme de mœurs rudes , fat chargé de présenter cet acte à la reine; et celle-ci, après un moment de violente colère et d'hésitation bien naturelle, signa son abdication en versant des torrents de larmes. Le 6 juillet , la chose fut rendue publique , et le 29 du même mois eut lieu le couronnement du jeune roi. Murray, qui s'était retiré en France, accepta la régence, et prêta le serment qu'on avait exigé de lui. Il se montra l'ami fidèle de l'église protestante, et conduisit les affaires du royaume avec une politique pleine de sagesse.

Ce fut ainsi qu'après maintes luttes et de nombreux hasards, la Réformation prit enfin de profondes racines en Ecosse. Qu'il y ait eu chez ses promoteurs des motifs de nature fort diverse , c'est ce qu'on ne saturait nier ; mais au milieu d'eux nous voyons dominer la figure d'un homme, rude il est vrai, mais dont on ne mit jamais en doute ni l'intégrité ni la foi. Jean Knox fut le père de l'église d'Ecosse, le libérateur de son pays, le champion du Protestantisme. Il est facile à de petits esprits de relever les défauts de ce grand caractère ; mais il demeurera vrai jusqu'à la postérité la plus reculée, que, par ses enseignements énergiques et par la rectitude parfaite de ses vues, non moins que par sa persévérance au sein des difficultés et par son cœur tout écossais , il brisa les

GHAP. XIII. l'ecosse. 409

chaînes du Papisme , et avec elles la pire des tyrannies que son pays ait eu à supporter. Rappeler et admirer ses vertus, ce n'est pas prendre la défense de toutes les idées qu'il a émises, ni de tout ce qu'il a fait pour les soutenir. Il y eut là sans doute de l'alliage, comme chez ses collaborateurs ; mais après avoir retranché de l'éloge tout ce qu'exigent la droiture et la vérité, Knox n'en demeure pas moins un des plus éclairés et des plus purs entre les hommes illustres qui , pendant le cours du XVP siècle, soit en Angleterre, soit sur le continent, travaillèrent avec tant de succès à délivrer l'Eglise du Seigneur de l'esclavage où la puissance de l'Antéchrist la voulait retenir. Il mourut le 24 novembre 1572. La ville d'Edimbourg reçut sa dépouille mortelle , et plusieurs nobles assistèrent à ses funérailles. Gomme on le déposait dans la tombe , le comte de Morton dit à haute voix : c Cî-git celui qui ne craignit jamais un visage d'homme. »

Quant à l'infortunée reine qui avait dû soutenir une lutte inégale contre ce redoutable champion de la vérité, l'on sait comment, après bien des vicissitudes, elle périt sur l'échafaud, en 1587, par ordre d'Elisabeth, dans les Etats de laquelle elle s'était réfugiée, et qui la tint en prison pendant dix-huit longues années.

Page 1