‹ Histoire génerale de la Société des missions-étrangèresChapitre 100 sur 218 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

f . Influence de la mort des premiers Vicaires apostoliques sur la Société et l»ur les missions. — II. Deuxième ambassade de Siam en France. — Rôle de M. Vachet. «- Réception des ambassadeurs au Séminaire des Missions-Étrangères. — III. Ambassade de France à Siam. — Ce qu'elle pense des missionnaires et de leurs travaux. -> Baptême de catéchumènes. « Ordination de l'abbé de Ghoisy. — Double traité religieux et commercial. - IV. Troisième ambassade siamoise. — Discours de M. de Brisacier et de M. de Lionne. •* Soutenance d'une thèse théologique par Pinto. — Baptême de Siamois dans l'église de Saint- Sulpice. — Projet d'expédition. — Départ de l'expédition française à Siam. — V. Accusation contre M. Maigrot. ^ Son innocence. — Conseils aux aspirants des Missions-Étrangères et au Séminaire de Québec.

« Si la perpétuité d'une race par la chair et le sang est un chef-d'œuvre de vertu et d'habileté, si la fondation des empires est le dernier degré du génie humain, que doit-ce être que d'établir une société purement spirituelle qui ne puise point sa force dans les affections de la nature, ni ne met sa défense dans le glaive et le bouclier ^ . »

L'établissement de la Société des Missions-Étrangères fut un de ces chefs-d'œuvre étonnants dont parle Lacordaire ; il avait été fait par les premiers Vicaires apostoliques avec le concours de leurs collaborateurs ; mais eux disparus, qu'allait-il devenir?

!. Vie de saint Dominique, p. i55, Lacordaire.

Comment la Société et les missions, sur lesquelles s*était exercée leur influence, allaient-elles subir le contre-coup de leur disparition?

Sans doute, ils ne constituaient à proprement parler aucun élément essentiel de la Société ; ils n'étaient pas supérieurs ; ils n'imposaient à personne Fobéissance à laquelle a droit un général d'Ordre ; entre eux et leurs collaborateurs, directeurs du Séminaire ou missionnaires, il n'existait aucun lien de subordination établie en vertu de règles précises; sous ce rapport, avant leur mort comme après, la Société est une assemblée de prêtres séculiers, unis par la communauté du but, soumis à des traditions générales, obéissant à l'esprit de charité; en droit, elle n'avait donc pas changé ; en fait, leur mort causa un vide immense. Us avaient eu la principale part dans la fondation et dans le gouvernement de la Société; on révérait en eux la plus haute expression du courage et de rintelligencc apostoliques ; on était habitué à rechercher leur direction, à compter sur leurs lumières, à se mouvoir par leur impulsion; s'ils n'avaient pas l'autorité absolue du supérieur, ils en avaient presque entièrement l'influence, et à cause de cela même, ils n'en étaient que plus difliciles à remplacer. Un supérieur succède à un autre en vertu d'un règlement ou d'une loi, et tous les sujets s'incbnent, parce que tel est l'ordre qu'ils doivent respecter ; ils n'imagineraient pas même qu'il en pût être autrement.

Mais une influence ne succède pas à une influence, elle ne se transmet pas par héritage ou par vote ; eUe est le fruit des travaux, des succès, des circonstances, du temps.

Dans ces conditions, les deux premiers Vicaires apostoliques ne pouvaient être remplacés; ils ne le furent pas; et c'est ici qu'apparaît, avec autant d'éclat peutêtre que dans les origines, l'intervention providentielle.

le vouloir' divin sur la Société des Missions-Étrangères.

Au début, des hommes avaient rassemblé autour d'eux des collaborateurs ; ils les avait conseillés et dirigés en vue d'un but commun, tout en leur laissant la liberté de rester attachés à leur œuvre ou de s'en éloigner.

Ces hommes meurent, aucun autre ne les remplace, cependant l'association qu'ils ont établie subsiste ; toutes les volontés qu'ils ont groupées conservent la même direction; le but qu'ils ont indiqué reste le but de tous. Or, ce but n'est pas la gloire, encore moins la richesse ni les choses qui séduisent et retiennent naturellement les hommes; c'est le salut des âmes, la constitution des Eglises.

11 faut donc conclure que l' Esprit-Saint, descendu sur la Société encore au berceau, continue de répandre ses inspirations sur elle.

Cependant si la Société vit, si elle persévère dans ses travaux, nous devons reconnaître que sa prospérité première s'affaiblit. Pendant les 24 années qui s'étaient écoulées du départ de Mgr de la Motte Lambert à la mort de Mgr Pallu, 69 missionnaires, sans compter les auxiliaires laïques, avaient quitté la France et s'étaient consacrés aux Missions. 11 faudra près de soixante ans, de 1684 à 1742, avant que l'on puisse en compter un nombre égal. La disparition des premiers Vicaires apostoliques ne fut assurément pas la seule cause de cette diminution d'ouvriers; elle y contribua beaucoup. Leur grande renommée, leurs nombreuses lettres, leurs puissantes protections, leurs amis dévoués, faisaient connaître la nouvelle Société et attiraient à elle.

Les Missions éprouvèrent plus encore peut-être la grandeur de la perte.

On a vu quel élan ils avaient imprimé à la nomination des évêques, à la création du clergé indigène, à la

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formation et & la discipline des nouvelles Eglises; leur nomination d'admiaistrateurs généraux présageait une organisation plus complète et plus rapide. Leur mort arrêta le développement commencé; aucun missionnaire, par ses travaux ou parson ascendant, ne se mit à la tête des chrétientés de rExtrfime-Orient,etn'osaou dp sut prendre l'initiative de solliciter à Rome les mesures nécessaires pour parfaire le plan grandiose de Mgr Pallu; chacun travailla de son mieux, avec un zèle ardent, aven un admirable dévouement, avec succès, mais sans cea vues d'ensemble, sans ces conceptions générales, qui avaient signalé la vie des premiers Vicaires apostoliques. La Société n'eut plus dans les Missions cette sorte de prééminence, que lui avait donnée la nomination de deu.^ administrateurs généraux pris dans son sein ; toutefois elle resta à son poste, fidèle k ses traditions, obéissante à Rome, dévouée à la France, Sous ce triple rapport, elle sui^^t fidèlement la voie tracée par ses évêques, continuant de former un clergé indigène, de défendre les droits de Rome contre les Portugais, et d'aider le gouvernement français dans ses relations avec les puissances orientales.

Nous avons dit précédemment la résolution du roi de Siam d'envoyer une seconde ambassade en France avec MM. Vachet et Pascot * pour interprètes.

Les ambassadeurs, partis de Juthia le 25 janvier 168i, arrivèrent en Europe six moisplus tard. Le vaisseau qu'ils, moataicnt étant anglais, ils débarquèrent à Londres, où

I. Du diocèse de Longres parti le 31 noremlire I61S, mort en 1689 »

ils firent sensation. M. Vachet fut présenté àCharlesII par notre ambassadeur M. de Barillon. Il raconta ses voyages, et, pour plaire au roi, donna d'amples détails sur les coutumes et les mœurs des Siamois, des Annamites et des Chinois ; il suffit d'avoir lu quelques-unes de ses lettres, et il en a écrit beaucoup, pour se convaincre quela conversation ne manqua ni d'intérêt, ni de piquant. Interrompu à plusieurs reprises par une dame de la cour, il eut une de ces reparties dont le spirituel à-propos faisait pardonner la causticité.

— Monsieur, lui avait demandé cette dame, je voudrais savoir la véritable raison qui a porté ces Chinois d'abandonner leur pays, leurs familles, leurs biens, pour l'entêtement de ne pas vouloir couper leurs cheveux et de se soumettre à la volonté du conquérant? — Est-ce là tout, lui dis-je, et me donnez-vous permission de vous répondre? — Oui, dit-elle. — Madame, répliquai-je, je n'en sais point d'autres raisons, si ce n'est que les hommes chinois sont autant amoureux de leurs cheveux que les femmes de ce pays de leur beau teint.

a Je n'eus pas lâché la parole que le roi, la frappant sur l'épaule, lui dit : « Madame, Madame, vous avez voulu vendre des coquilles à un pèlerin de St Jacques, et en se tournant vers moi : — Continuez, me dit-il, car ce que j'entends me fait plaisir. x>

Suivant les recommandations très expresses de Phranaral, Vachet demanda et obtint l'exemption des droits de douane pour les présents destinés à Louis XIV. Charles II voulut même faire conduire les ambassadeurs à Calais sur son propre yacht, la Charlotte.

A leur arrivée, les canons des forts tonnèrent, et une partie de la garnison en armes forma la haie sur leur passage.

Le surlendemain, ils prirent en chaise de poste la route de Paris.

A une journée de la capitale , trois carrosses et une douzaine de gentilshommes les attendaient par ordre du marquis de Seignelay. Les directeurs du Séminaire se rendirent à Saint-Denis et leur firent préparer un magnifique dîner.

A Paris, les ambassadeui*s descendirent à Thôtel Taranne, rue du même nom. Cependant des doutes s'étaient élevés sur la réalité de la première ambassade siamoise, et parce qu'elle avait fait naufrage sur les côtes d'Afrique, il se trouvait des gens bien informés pour dire qu'elle n'avait jamais existé. Cette affirmation n'était qu'une prémisse, et l'on concluait très >'ite que la première ambassade étant un leurre, la seconde était une tromperie.

Les Hollandais étaient les auteurs de ces bruits faux et malveillants répandus par toute la France, mais principalement à Paris, et chose qui n'est pas sans nous surprendre, beaucoup de personnes y ajoutèrent foi, faisant ainsi une sanglante injure aux missionnaires. Avant d'entrer en relation avec les ambassadeurs, le marquis de Seignelay voulut se renseigner directement près de M. Vachet. Celui-ci s'émut moins de l'accusation lancée contre lui que des risques que courait le succès de l'ambassade, et il s'efforça de placer sous les yeux du ministre les preuves les plus propres à le convaincre- 11 lui remit la lettre écrite par le barcalon à Colbert, dont, à Siam, on ignorait la mort au commencement de l'année

Le barcalon Ooyka-Feri-Tarrama-Raachad-Achat- Chadi - Amma - Tray anu tchit ra-Pipitrana-Ratcha-Consatibadi-Paha-Okya-Prak-Lang racontait la réception solennelle faite à Mgr Pallu et à Mgr de la Motte Lambert en 1673, à Mgr Pallu et à Mgr Laneau en 1682, l'envoi de la première ambassade avec M. Gayme. « Ne sachant rien de ces ambassadeurs, continuait-il, j'allai me pros-

temer aux pieds du trônè du roi, mon seigneur, pour lui apprendre que Ton ne recevait rien de ces ambassadeurs. Sa royale Majesté daigna m'honorer de cette réponse :

« La royale amitié qui unit le grand roi de France avec ce royaume demeurera ferme et inébranlable; qu'on envoie savoir des nouvelles du succès de cette ambassade.

« Ayant reçu ces royales paroles sur le sommet de ma tête, je députe présentement Oquun-Pit-Chai-Valid et Quun-Pitchitra-Maitri avec les Pères Vachet et Pascot pour connaître ce que sont devenus les premiers envoyés. »

Malgré les nombreux titres d'honneur du signataire, la lettre ne sembla pas un document de première valeur au ministre, préoccupé des dires malveillants, craignant d'être le jouet d'une comédie et de compromettre la dignité de son souverain.

M. Vachet ajouta cette réponse pércmptoire : « N'ôtesvous pas. Monsieur, à la tête de la Compagnie royale des Indes? Rien ne vous est plus facile que de vous faire présenter les livres de dépenses qu'on a faites à Bantam, durant trois ou quatre mois que les premiers ambassadeurs siamois ont été nourris et défrayés dans la loge française. Celui qui en était le chef en ce temps-là est actuellementàParis, vous pouvez le faire appeler, il se nomme de Guilhem et est logé à l'auberge du Lion. Il vous dira comment il les a embarqués sur le navire l' Orient pour venir en France. Il n y a point de ces messieurs de la Compagnie qui ne vous assurent du même fait. Ce n'est donc pas une idée chimérique que le roi de Siam a envoyé des ambassadeurs en France. De plus, la même Compagnie a reçu des nouvelles des affaires qu'elle entretient dans Tlle Bourbon, que les ambassadeurs y ont mis pied à terre, et qu'ils se sont rafraîchis pendant plusieurs semaines, et qu'on les a vu partir, faisant la

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route du cap de Bonne-Espérance. Que sî, par une tempête furieuse, ils ont fait naufrage et qu'on n'a plus oui parler d'eux, la faute en doit-elle être imputée au roi de Siam, qui, de sa part, n'a rien omis, pour que l'ambassade eût un heureux succès, et ne la doit-on pas regarder comme si réellement elle était arrivée * ? »

Admis le lendemain dans le cabinet de travail de Louis XIV, Vachet répéta au roi les mêmes ex-plications, et exposa les raisons qui portaient Pbra-naral à rechercher l'alliance de la France. L'argumentation de Vachet avait convaincu Seignelay, elle persuada également le souverain. Néanmoins, le doute sur la réalité de la première ambassade et sur l'identité des seconds ambassadeurs fut si fort et si répandu, qu'on en trouve des traces dans la Gazette de FrancCy dans plusieurs Mémoires du xvu* siècle, qu'il a été de nouveau émis il y a une trentaine d'années et que deux chercheurs de notre temps * se sont cru obligés d'avoir recours à toutes les pièces officielles des archives de la Marine et des Affaires étrangères pour prouver le mensonge forgé par les Hollandais.

Enfin le 27 novembre 1684, les Siamois furent reçus par les ministres et par le roi dans la galerie du château de Versailles, ou, comme dit Vachet, dans « la salle des miroirs ».

A la vue du monarque, les ambassadeurs se prosternèrent la face contre terre, les deux mains jointes élevées devant leur tête, et le missionnnaire prononça le discours suivant * :

« Sire, les Siamois que Votre Majesté voit en sa pré-

\, Mémoires de Vachet, tome 4 (manuscrit). Arch. M.-Ê., toI. 112, p.

2. M. L. Lanier. Elude historique sur les relations de ta France et du royaume de Siam de \&S2k 1103. —M. Etienne Gallois. L'Ambassade de Siam au XVI h siècle.

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