‹ Histoire génerale de la Société des missions-étrangèresChapitre 103 sur 218 · An^li. M.Ë., TOI. 113, p · texte numérisé non relu

An^li. M.Ë., TOI. 113, p

Mgr Laneau était placé à la droite de M. de Chaumont et M. de Lionne à sa gauche.

Le roi de Siam les reçut assis sur son trône fort élevé, et montra beaucoup de dignité. Il était petit, maigre, bien fait, il avait le teint basané, le ^^sage gai et animé , sans barbe , et , ajoute le comte de Forbin qui le Ait plus tard , « avec une grosse verrue 'de laquelle s'échappaient deux longs poils ou plutôt deux longs crins ». Le discours que lui adressa M. de Chaumont se distingua par de hautes pensées de foi très librement exprimées : «Soumettre vos grandeurs au Dieu des chrétiens, qui gouverne le ciel et la terre, c'est une chose, Sire, beaucoup plus raisonnable que de les rapporter aux autres divinités qu'on adore dans cet Orient, et dont Votre Majesté, qui a tant de pénétration, ne peut manquer de voir l'impuissance. Mais elle le connaîtra encore plus clairement, si elle veut bien entendre durant quelque temps les évoques et les missionnaires qui sont ici.

« La plus agréable nouvelle, Sire, que je puisse rapporter au roi mon maître, est celle que Votre Majesté, persuadée de la vérité, se fait instruire dans la religion chrétienne. C'est ce qui lui donnera le plus d'admiration et d'estime pour Votre Majesté, c'est ce qui excitera ses sujets à venir avec plus d'empressement et de confiance dans vos Etats, et enfin, c'est ce qui achèvera la gloire de Votre Majesté ^. »

Cette harangue fut, selon les règles de l'étiquette, traduite en portugais par Mgr Laneau, et en siamois par Phaulcon. L'ambassadeur lut ensuite la lettre écrite à Phra-naraï par Louis XIV, qui résumait rapidement les instructions doi^nécs à son ambassadeur; parlant des.

1. Le Chcv. de Chaumont. Relation de l'Ambassade à la cour du roy de Siam.

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missionnaires et de la religion, il s'exprimait en ces termes :

« Nous serons très aises de trouver des occasions de vous témoigner la reconnaissance avec laquelle nous avons appris que vous continuez à donner votre protection aux évèques et autres missionnaires apostoliques, qui travaillent à Tinstruction de vos sujets dans la religion chrétienne, et notre estime particulière nous fait désirer ardemment que vous vouliez bien vous-même les écouter et apprendre d'eux les véritables maximes et les mystères saints d'une si sainte religion, dans laquelle on a la connaissance du vrai Dieu, qui seul peut, après nous avoir fait régner longtemps et glorieusement sur nos sujets, nous combler d'un bonheur étemel. »

Ce que M. de Chaumont sollicitait hautement sans détours ni réticences, ce sur quoi appuyait spécialement Louis XIV, c'était la conversion du roi de Siam. La demande était un acte de foi autant qu'un acte de sage politique.

Un prince chrétien, souverain de Siam, eût été nécessairement l'ami et l'allié de la France, qui fût devenue en Extrême-Orient, comme elle l'était en Europe, la représentante des intérêts catholiques; le lien religieux, en effet, rend plus solide le lien commercial et politique; au lieu d'être transitoire et contingent, d'attacher quelques particuliers avides de gain ou d'honneurs, il est durable, il unit les intelligences et les âmes, il développe des idées communes, il engendre une même civilisation, il est comme le fil mystérieux qui fait passer dans les cœurs un courani sympathique, ininterrompu et résistant.

La preuve de ces affirmations serait aujourd'hui plus que jamais facile à faire. Où la France trouve-t-elle ses véritables amis, quand elle tente de coloniser un pays? Parmi les chrétiens. — Qui se déclare son ennemi? Qui

MXSSIOKS-éTiUNGiRBS. — I. 21

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la combat? Les adeptes de Bouddha, de Confucius ou d'autres cultes païens.

Assurément la communauté de religion n*a pas en Europe cette force d'union, mais elle la possède chez les peuples d'Orient, qui identifient la religion et la natio* nalité. Nous aurons bien des fois, dans l'histoire de la Société des Missions-Etrangères, l'occasion de constater ce fait, que Ton aurait élevé depuis longtemps & la hauteur d'un principe indiscutable, s'il ne heurtait tant de préjugés et de passions. Beaucoup traitent ces idées de fanatisme, d'autres les dédaignent comme un rêve. Loin d'être du fanatisme, elles sont l'expression de la prudence, de l'habileté et de la vérité; et si malheureusement elles sont un rêve et doivent l'être toujours, c'est que les patriotes et les chrétiens qui le font sont dans ce monde les plus faibles et les moins nombreux.

Pendant quelque temps, on put se demander si Phranaral n'avait pas des velléités d'embrasser le catholicisme ; il s'entretenait fréquemment avec Mgr Laneau, lisait le catéchisme et faisait placer un crucifix dans ses appartements. Qu'y avait-il de simulé ou de réel dans ces démonstrations extérieures? C'est le secret d'une conscience que personne n'a sondée; mais il est plus que probable que le prince n'eut jamais l'intention de se convertir.

Un jour qu'on le pressait un peu plus vivement sur ce sujet, il répondit « qu'il ne voulait pas changer une religion reçue et professée pendant 2,229 ans )>. Cependant, il demanda spontanément à l'ambassadeur un mémoire sur les privilèges que le roi de France désirait pour les missionnaires, il l'accepta comme la base d'un traité et le signa le 10 décembre 1685.

En voici la substance ^ :

1. PallegoU. Histoire du royaume Thai ou Siam, vol. 2, p. Hâ,

1® Le roî ^e Siam fera publier dans tout son royaume la permission qu'il accorde aux missionnaires de prêcher rÉvangile et à ses sujets d'embrasser le christianisme.

2*^ Les missionnaires pourront enseigner leurs élèves dans leurs couvents et les autres habitations sans qu'on puisse les inquiéter.

3® Tous les Siamois qui se feront chrétiens seront exempts les jours de Dimanches et de Fêtes des services qu'ils doivent à leurs mandarins.

4® Si quelques chrétiens deviennent par vieillesse ou par infirmité incapables de servir, ils en seront exempts en se présentant à un mandarin nommé à cet effet.

5* Pour éviter toutes les injustices, on nommera un mandarin qui jugera gratuitement tous les procès des nouveaux chrétiens .

La Compagnie des Indes eut son tour dans les négociations. Un traité particulier lui accorda la liberté entière du commerce sans droits d'entrée ni de sortie, en lui interdisant toutefois le trafic de contrebande et eu l'obligeant à n'acheter toutes ses marchandises que des garde-magasins du roi; à son chef était réservé le privi* lège d'accommoder les difficultés qui s'élèveraient dans ses comptoirs, et de faire châtier ses employés suivant les règlements, sauf le cas où ils seraient au service du roi. Le traité abandonnait à la France le monopole du commerce de l'étain dans l'Ile de Jongselang et la permission d'y installer une factorerie ; une clause spéciale lui donnait le droit de bâtir dans tout le royaume, sous réserve de l'approbation du ministre. Enfin la Compagnie était mise en possession du port de Sîngor et pouvait le fortifier à sa guise.

Dans ces négociations, le rôle des prêtres de la Société des Missions-Etrangères était indiqué d'avance par leur caractère et par leur situation : rendre, aux deux pays qu'ils voulaient unir, le plus de services possibles,

011 sauvegardant leurs mutuels intérêts. Mgr Laneau, M. de Lionne et M. Vachet, présents à toutes les entrevues des ministres siamois avec les ambassadeurs français, n'y manquèrentpas. Le P. Tachardles appuya fortement. Aussi, Phra-naraï, poussé par Phaulcon dont Tintérôt personnel était peut-être plus enjeu que celui de son maître, leur témoigna sa reconnaissance, en leur faisant construire un nouveau collège à Juthia et une chapelle à Louvo. L'impression, que ces faveurs exerçaient sûr l'esprit du peuple, était encore augmentée par la conduite des Français, presque tous sincèrement et pratiquement chrétiens. L'ambassadeur et ses compagnons voulurent être les parrains de douze catéchumènes. Ils assistèrent également à une soutenance de thèses théologiques par les élèves du séminaire général, dont l'abbé de Choisy loue la science et la bonne tenue :

«r II y a longtemps, dit-il, que je n'ai rien vu qui m'ait tant touché. On voyait à la tête du Séminaire une douzaine de prêtres vénérables par leur modestie. Suivaient 40 jeunes ecclésiastiques originaires de plusieurs nations. Chinois, Japonais, Tonkinois, Cochinchinois, Pégouans, Siamois, tous en soutane. Je croyais être dans le séminaire de Saint-Lazare. Un Cochinchinois harangua fort bien, en latin, un Tonkinois eAcore mieux, et, peu de temps après, un Siamois soutint une thèse de théologie qui lui aurait fait honneur en Sorbonne... Je ne m'étonne pas^ dit-il ailleurs, que ces hommes apostoliques fassent tant de bien dans ce pays-ci. Leur conversation, leur \iie seula inspire le désir de servir Dieu ^ . »

Les vertus des missionnaires, que célébrait l'abbé de Choisy, agirent puissamment sur son esprit et sur son cœur; à Paris, il avait commencé par une vie retirée à

\. Ilisloiré abr^des prog, de la Rel. chr, dans les Ind» ori,, p. 417 (rannuscrit}.

expîer les fautes de sa jeunesse ; à Siam, il voulutse donner tout à Dieu. Il fut ordonné prêtre par Mgr Laneau; touchante cérémonie -que cette élévation au sacerdoce de celui qui portait le titre de second ambassadeur de Louis XIV ; plus d'un infidèle sans doute ne put la voir sans émotion et sans un secret désir d'embrasser une religion dont un noble fils de France tenait à honneur d'être le ministre.

Enfin, le 22 décembre , M. de Ghaumont quitta la cour de Juthia, emportant une lettre de Phra-naraï pour Louis XIV, des lettres de Phaulcon pour le P. de la Chaise et les ministres, les présents les plus riches et les plus variés : étoffes, porcelaines, coffrets, armes, coupes ciselées, aiguières d'or, flacons du Japon, théières d'argent pour le roi, pour la reine et pour tous les princes du sang. A son bord, il emmenait une nouvelle ambassade siamoise chargée de resserrer encore les liens de l'alliance française; de Lionne et Vachet qui conduisaient avec eux un jeune et intelligent séminariste, fils •d'un Portugais et d'une Siamoise, Antonio Pinto, devaient leur servir [d'interprètes.

Le premier, affligé de s'éloigner de sa mission, n'avait accepté cette fonction qu'avec répugnance.

« Il a tout l'esprit qu'il avait en France, avec une humilité angélique, disait Vachet, M. l'ambassadeur, Mgr i'évêque, les Français, les Siamois, tous voient clairement qu'il est à propos qu'il fasse le voyage. Lui seul «'y oppose. S'il persiste d'être opiniâtre, nous lui ferons commander par le roi d'accompagner ses ambassadeurs. Il sait leur langue et sera un interprète illustre. M., le grand Prieur ne sera pas fâché de le voir*. » • L'ambassade française à Siain avait obtenu plus de succès encore que l'ambassade siamoise en France, puis-:

i. Arch. M.-Ê., Yol. 113, p. 183: . .

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qu'elle avait conclu un traité qui nous donnait de sérieux avantages ; la Sociétédes Missions-Etrangères se prenait à espérer plus vivement de brillantes destinées pour le catholicisme soutenu par Louis XIV. Les grands progrès de l'Eglise, sa paix et sa tranquillité dans le monde romain dataient de la conversion des empereurs et des rois, de la protection dont ils avaient entouré les prédicateurs de l'Évangile, dans leurs Etats et dans ceux de leurs alliés; ce qui s'était fait autrefois ne pouvait-il se reproduire au xvu' siècle? Nobles espoirs, que d'antres forment encore aujourd'hui, en voyant la France maltresse de rindo-Chine orientale.

Au mois de juillet 1686, les nouveaux ambassadeurs étaient à Brest, et jusqu'à Paris rien ne fut négligé pour les éblouir et les émerveiller. Festins, bals, compliments, ce fut, sous une autre forme, la continuation des fêtes données à Siam. On a dit non sans malice, mais peut-ôlre avecraison, que la richesse de leurs présents ne contribua pas peu à l'esprit d'à-propos, à la haute m elligence, k l'amabilité et à la politesse de bon goût qu'on leur trouva. On les mit du reste à l'épreuve. Au collège Louis-le-Grand , vingt-quatre harangues furent prononcées devant eux en vingt-quatre langues différentes.

An Séminaire des Missions-Étrangères, M, deBrisacîer souhaita la bienvenue au chef de l'ambassade, avec la chaleur comnmnicative et l'exquise politesse qui le distinguait' :

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