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CHAPITRE XI

La Société des Missions-Étrangères et la France. ~ I. L'expédition française h Siam. — Les négociateurs. — DiTisions. Echec. — RéTolte contre Phra-naraî. — Mort de Pbaulcon. — Usurpation de Pitra-cha. — Les Français attaqués et expulsés. — II. Emprisonnement de Mgr Laneau et de ses missionnaires. — Leurs souffhmces.— Lettre au Séminaire. — Le liyre De Deificatione jusiorum. — III. Résultat de l'expédition française. — Conduite des missionnaires. — Lettre de Mgr Laneau à Louis XIV. — IV. Libération des missionnaires. * Charité de Mgr Laneau. — Rôle du Séminaire, union de prières aTec le Chapitre de St-Martin de Tours. — V. Création de deux évéchés portugais en Chine. — Craintes des missionnaires pour l'existence de la Société des Missions-Étrangères. — VI Travaux des missionnaires en Chine, au Tonkin, en Cochinchine. — VII. Martyre de MM. Genoud et Joret au Pégou. — VIII. La Société des Missions-Étrangères au Canada et dansla Perse.

La patrie est pour rhomme la terre sainte qu'il ne saurait oublier ni méconnaître, mais lorsque par la force des circonstances il doit habiter une contrée lointaine et qu'il y trouve un accueil sympathique et généreux, il laisse son cœur s'attacher à ce sol étranger qu'il considère comme une seconde patrie.

La Société des Missions-Étrangères a ces deux patries : la France, le pays de sa naissance, de ses prêtres, de ses soutiens, et les missions, son pays d'adoption, de souffrances et de victoires ; elle fait connaître et aimer la première, elle essaie de donner à la seconde le salut éternel. Elle les aime toutes les deux d'un grand amour, elle les unit dans son cœur et dans sa vie, elle les voudrait unies entre elles par une forte et durable alliance, utile à l'une et à l'autre, parce que cette alliance, et c'est

la conséquence dernière, servirait la cause du catholicisme; ainsi pensait-elle au xvii* siècle, ainsi pense-telle aujourd'hui.

En arrivant en Extrême-Orient, les missionnaires avaient constaté avec regret que la France était absente de ces vastes contrées, ils avaient voulu lui faire une place, ils avaient écrit et agi dans ce sens et préparé ainsi les voies dans lesquelles le gouvernement de Louis XIV était facilement entré. Les ambassades francosiamoises avaient été la conséquence de cette conduite ; les traités avaient suivi. L'influence de notre pays s'était augmentée et le cercle de ses opérations commerciales agrandi.

Le calcul des missionnaires était-il bon? Oui, sans doute, si le triomphe était éternellement enchaîné au même drapeau, si les alliances humaines duraient toujours, si la sagesse et la modération étaient les règles de la politique. Mais si la France venait à disparaître, vaincue dans ses guerres maritimes par une nation européenne, chassée par la trahison des pays où elle se fixait, si la malveillance dénaturait les intentions pures et droites des ouvriers apostoliques, qu'adviendrait-il?

On avait oublié, ou du moins on avait négligé de compter, croyant qu'il ne se présenterait jamais, ce facteur de toute entreprise humaine : l'échec. Il survint au moment où il semblait le plus éloigné.

L'expédition française dirigée par Desfarges, La Loubère et Cébéret, arriva à Siam, le 27 septembre 1687. On avait pensé qu'elle serait décisive.

Dès ses débuts, on put prévoir qu'elle ne réaliserait pas toutes les espérances qu'on avait conçues. Lesambas-

sadeurs furent accueillis assez froidement et reçus avec moins de solennité que leurs prédécesseurs. Les troupes ne furent installées dans les citadelles de Bangkok et de Mergui qu'après de longs pourparlers. A quoi tenait ce changement d'attitude de la part du roi et de son ministre Phaulcon?

La méfiance s'était éveillée dans l'esprit du souverain à la vue d'étrangers bien armés, hardis et résolus. Les Orientaux prodiguent volontiers les promesses et les traités, les présents et les discours ; de là à passer à l'action, il y a loin. Phra-naraï avait donné sa signature sans se douter du point où elle l'engageait, peut-être aussi dans l'espoir qu'elle ne l'engageait à rien ; il voulait bien être l'allié de la France, mais à distance; de près il aurait consenti à lui accorder une concession de quelques ares pour établir ses factoreries et à profiter de sa flotte et de ses soldats pour se débarrasser des importunités des Hollandais. La présence des troupes et l'occupation de deux villes le placèrent brusquement en face de la réalité, et, comme toujours, cette réalité, le saisissant plus vivement que l'idée, Tétonna et lui inspira des craintes. Autour de lui des mécontents s'agitaient, les hauts mandarins murmuraient qu'on livrait le pays aux' hommes d'Occident, les Hollandais attisaient le feu, pensant que si un incendie se déclarait, ils avaient tout à gagner et rien à perdre. Phaulcon était encore le maître, mais contraint de plaire à un despote et de tenir en échec une ligue de mandarins sourdement et violemment jaloux de son crédit, entouré d'étrangers qu'il fallait en même temps satisfaire et contenir, il louvoyait entre des religions ennemies, des intérêts rivaux, des rancunes implacables, et ne parvenait que par des prodiges d'habileté et de perfidie à soutenir une autorité précaire et une fortune déjà chancelante.

' Les ambassadeurs eussent peut-être triomphé de ces

obstacles s'ils eussent été unis, malheureusement le désaccord s'était mis entre eux; le ministère français avait cru être habile en nommant trois chefs avec des attributions diverses, il n'avait fait que préparer Tanarchie. On ne s'imagine guère que, sous Louis XIV, on ait pu penser à une autre combinaison qu'à l'unité dans lé commandement, et cependant on trouve les mêmes errements qui, il y a quelques aimées à peine, nous ont été funestes au Tonkin. C'était une première faute; la seconde était le choix des chefs, ou plutôt de deux d'entre eux.

« Esprit borné et vaniteux, volonté indécise, caractère ombrageux et susceptible, dit Lanier^ le commandant militaire Desfarges n'avait guère d'autres qualités que la bravoure. La Loubère, mathématicien, philologue, jurisconsulte, mais caractère hautain et irritable, était peu propre à triompher dans une mission où il fallait déployer plus de souplesse que de raideur, m

Cébéret seul avait les qualités réclamées par la situation. Calme, prudent, perspicace, affable et probe, il aurait, s'il avait été le chef de l'ambassade, changé pro* bablementla face des affaires, et la France n'aurait pas eu à enregistrer une page douloureuse dans les annales de sa politique coloniale trop féconde en catastrophes.

Mais Cébéret n'avait à traiter que les affaires commer^ ciales, il y réussit et quitta Siam.

Le modérateur n'était plus là, les rapports entre La Loubère et Phaulcon s'aigrirent, les paroles devinrent ;amères et parfois violentes, jusqu'au jour où la rupture fui complète : ni les missionnaires, ni le P. Tachard ne parvinrent à apaiser les négociateurs.

L'ordre du départ fut donné brusquement à l'escadre

1 . Elu€ie historique sur les Hel. de ta Fr, et du Roy. de Siam, p. 91-92.

française. A ce moment même, Louis XIV, qui ne doutait pas de l'heureux succès des négociations et de l'occupation des ports et des factoreries, ordonnait de renforcer les compagnies établies à Siam; il révélait ses projets définitifs dans une instruction, rédigée pour un nouveau résident français à Juthia, le marquis d'Eragny , et livrant sa pensée tout entière. Le but est toujours le même : propager la religion et étendre le commerce ; mais les moyens sont agrandis, le gouvernement a reconnu l'insuffisance des mesures prises jusqu'alors, et prévu le terme des ambassades et des congratulations ; il veut une solide occupation des principaux ports de Siam.

Soins superflus I les pieuses espérances et les grande ambitions s'écroulaient dans une catastrophe soudaine.

Un mandarin, Phra-phretrraxa, ou comme les relations l'appellent, Pitra-cha, d'une naissance à servir sur un ballon^, plutôt que sur un trône, disent les uns^ rejeton d'une dynastie déchue, disent les autres, groupa autour de lui les mécontents de l'omnipotence de Phaulcon, et dans cette conspiration, il eut, pour complice le plus actif, le chef de la dernière ambassade siamoise en France.

Averti par Mgr Laneau des menées de ses ennemis, Phaulcon négligea les plus vulgaires précautions ; toujours heureux, sans doute parce qu'il avait été toujours habile, il montra cette fois une apathie étrange. A la fin, cependant, cédant aux preuves nombreuses qu'on lui mit sous les yeux, il appela à Louvo le général dont l'intervention prompte et énergique, eût encore pu le sauver. Desfarges hésita, partit pour Louvo et s'arrêta à Juthia. Il se rendit k la factorerie française dont le commis principal, Yéret, lui annonça que le roi

i Barque.

était mort, Constance renversé, Pitra-cha maître du pouvoir, Louvo en pleine révolution.

Le général, stupéfait de ces étranges nouvelles, courut au séminaire, où Mgr Laneau, habitué aux exagérations des bruits publics à Siam, lui conseilla d'envoyer à Louvo un officier afin de savoir la vérité. Le lieutenant Leroy, chargé de cette mission, trouva la \îllc et la cour dans la plus parfaite tranquillité ; il rendit visite au barcalon qui lui remit une lettre où il renouvelait à Desfarges l'ordre de venir le trouver.

Celui-ci refusa. Informés de ces démarches, les conjurés prévirent qu'ils allaient être découverts et hâtèrent Texécution de leur complot. Le 18 mai 1688, Pitra-cha fit cerner le palais, arrêter le roi et ses frères.

Phaulcon aurait pu fuir et chercher un asile au milieu de nos sodats; il préféra combattre. A la tète d'une poignée de ses gardes, et accompagné de trois officiers français, il se jeta sur ses ennemis, et essaya de pénétrer jusqu'à l'appartement royal; il fut saisi, désarmé, traîné dans la forêt voisine, livré à toutes les insultes, puis abandonné au bourreau comme traître & son souverain .

Le vainqueur envoya dire aux missionnaires de ne pas s'étonner des nouvelles qui leur seraient transmises; il exécutait, affirmait-il, la volonté du prince, il s'engageait à respecter la religion et les Français et à consulter les évêques dans les affaires dont il portait désormais le poids.

11 fit ensuite appeler M . de Lionne , il le reçut « assis sur un carreau, environné de ses partisans et au milieu de quatre sabres plantés en terre, deux à droite et deux à gauche. » Après une violente sortie contre le général français : « Prenez garde à vous, s'écria-t-il, écrivez ou parlez à cet officier, il dépend de vous de le porter à obéir; s'il s'obstine dans sa résistance, je ferai piller,,

brûler, renverser votre séminaire et votre église, mettre vos compatriotes à la bouche des canons et exterminer tous les chrétiens qu'on découvrira dans le royaume. »

Le missionnaire répondit qu'il n'avait aucune autorité sur le général ; mais qu'il promettait de l'engager à venir à Louvo, et il instruisit Desfarges de la situation.

Le commandant se décida à aller au palais. Son entrevue avec Pitra-cha fut orageuse, et il fut é\'ident que la guerre ouverte allait succéder à la guerre sourde que l'on faisait aux Français depuis leur arrivée .

Phra-naraï mourut bientôt d'une mort trop rapide pour paraître naturelle ; ses deux frères furent enfermés dans des sacs d'écarlate et tués à coups de pilons en bois de sandal, o ce qui est à Siam le supplice des personnes de la plus haute considération ».

Pitra-cha se proclama roi et tenta de légitimer son usurpation en épousant la fille unique de son ancien souverain. Il proposa à Desfarges des conditions qui furent refusées.

Le commandant n'était point un diplomate ; son intelligence assez bornée n'entendait rien aux choses de la politique; mais il était brave, il se montra héroïque. Quand ses deux fils, devenus otages de Pitracha, lui écrivirent qu'ils seraient condamnés à mort et exécutés'si les Français ne se rendaient pas, il fit cette sublime réponse ^ :

« Il était sensible au malheur de ses enfants, et s'il n'eût fallu que sa vie pour sauver la leur, il l'aurait sacrifiée sans peine; mais ne le pouvant faire sans manquer à son devoir, il les exhortait à suivre son exemple et k regarder comme un grand honneur de pouvoir souffrir quelque chose pour la cause de Dieu et

1. Arch. des Colonies; affaires de Siam, t. IV, Relation de Beauchamp.

le service du roi; au reste, ils devaient s'assurer que leur mort serait bien vengée et qu'on ne répandrait pas impunément leur sang. » Le 6 juin 1688, la citadelle de Bangkok fut investie. Malgré le secours des Hollandais, les Siamois subirent des échecs successifs qui les rendirent furieux ; ils tournèrent leur colère contre les missionnaires, s'emparèrent de Mgr Laneau, le chargèrent de chaînes et l'exposèrent au feu de la citadelle. A la \iie du vénérable vieillard, les Français changèrent leur tir et continuèrent leur résistance qui dura plus de quatre mois. Désespérant de les vaincre, l'usurpateur se déclara prêt à leur fournir deux vaisseaux pour les conduire à Pondichéry. En même temps, il promit sa protection aux missionnaires, aux chrétiens le maintien de leurs privilèges et une liberté entière à ceux qui voudraient sortir du royaume. En garantie des serments échangés S des otages furent donnés départ et d*autre. Trois mandarins siamois montèrent sur les vaisseaux français, quatre de nos nationaux, Mgr Laneau, Yéret, le major de Beauchamp et le chevalier Desfarges *, furent retenus par le roi.

Au moment d'appareiller, les Français, s'apcrcevant que les Siamois avaient, à marée basse, planté des pieux en travers du Ménam, pour empêcher le passage de leurs navires, les accusèrent de trahison; puis ils mirent à la voile en emmenant les mandarins siamois, ainsi que les ofQciers donnés en otages qui s'étaient enfuis à l'exception de l'évêque.

A la nouvelle de ce double attentat au traité, les Siamois se précipitèrent sur Mgr Laneau, le saisirent

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