‹ Histoire génerale de la Société des missions-étrangèresChapitre 132 sur 218 · Les Affaires de Chine j p · texte numérisé non relu

Les Affaires de Chine j p

rompre plus tôt le silence, ils soutenaient en ces termes la cause de Mgr Maigrot.

« Les Vicaires apostoliques de la Chine, après un lon^^ et rigoureux examen, font un mandement pour défendre, il tous les fidèles soumis à leur juridiction, d'assister k ces malheureuses cérémonies, qu'ils jugent incompatibles avec la sainteté de la loi chrétienne : n'étaient-ils pas en droit de le faire? Le Saint-Siège leur avait ordonné d'en connaître et de régler ce qui regardait le culte de Dieu : n'étaient-ils pas dans l'obligation de s'y appliquer? Ils se trouvaient revêtus de l'autorité légitime et chargés du soin des âmes : le préjugé n'était-il pas pour eux?

« Qu'avons-nous demandé, Très Saint-Père, par la première supplique que nous avons fait présenter à Votre Sainteté? Nulle autre grâce, sinon qu'Elle eût la bonté de faire connaître ce qu'Elle pensait du mandement des Vicaires apostoliques, si Elle approuvait qu'il fût suivi ou si Elle jugeait à propos d'y faire quelque changement. »

Ils affirmaient ensuite qu'ils étaient loin d'accuser leurs adversaires d'idolâtrie, comme on le leur imputait, au contraire, ils les croyaient animés d'une foi >'ive et sincère.

Mais cette réserve faite, ils discutaient vigoureusement l'opinion opposée à la leur, prodiguaient les citations et accumulaient les arguments.

C'est une dissertation en règle de 99 pages qui se termine par de nombreux extraits des livres des religieux de la Compagnie de Jésus.

Ce mémoire fut bientôt sui^i d'une lettre au Souverain Pontife que les directeurs conjuraient* « avec les demiè-

1. Les Affaires de Chine, — Lettre que Messieurs des Missions-Étrangères ont proposéd au R'"*' P. général de la Compagnie de Jésus.

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res instances de vouloir bien terminer le plus tôt qu'il se pourra y la grande affaire de la Chine par un décret al> solu, contradictoire, et en toute manière irrévocable, sans attendre aucune nouvelle production de pièces, de quelque nature qu'elles puissent être ; s'engageant avec toute la sincérité possible et par les promesses les plus fortes à obéir aveuglément et sans réplique à ce qui sera décidé et consentant dès à présent que les premiers, qui manqueront à cette obéissance exacte, encourent Tindi* gnation du Saint-Siège, et soient jugés à jamais indignes d'être employés à la publication de TÉvangile. » On ne peut évidemment exiger des meilleures dispositions. Les directeurs soutiennent leur opinion, mais ils s^inclinent en toute obéissance devant le jugement de Rome.

La sentence définitive n'étant pas rendue, d'autres lettres et d'autres mémoires suivirent les premiers, combattus naturellement par de nombreuses réponses des Jésuites.

Nous en avons cité suffisamment, nous semble-t-il, pour montrer le rôle du Séminaire dans cette affaire.

Tous les missionnaires de la Société n'avaient pas immédiatement partagé l'avis de Mgr Maigrot, sinon sur le fond de la question, du moins sur l'opportunité de l'ordonnance; plusieurs auraient préféré une exposition simple et complète envoyée à Rome et le silence absolu jusqu'au prononcé de la sentence ; en attendant la pleine lumière, ils auraient travaillé dans le calme et concilié de leur mieux la pratique avec les principes. Cette conduite ne semble pas dépourvue de sagesse; mais chaque parti extrême réclamait pour lui ceux qui ne se prononçaient pas et les forçait à émettre leur avis. M. de Cicé n'avait pas cru devoir condamner immédiatement les Rites , il avait même trouvé prématurée la publication du règlement de Mgr Maigrot ; on s'écria qu'il lui était absolument opposé^ et de Cicé fut obligé d'cx-

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pliquersa pensée dans une lettre aux Jésuites : « Quelque motif que vous veuillez donner à ma conduite passée, écrit-il le 15 août 1700, je veux bien avouer que j'ai été le dernier de tous à me déclarer ouvertement contre les i^entiments que vos Pères tiennent dans la Chine, et j'avoue encore que j'aurais ai*demment souhaité, si la chose eût été possible, de ne le faire jamais. Soit grâce, soit naturel, je me sens ennemi des contestations. J'aime votre Compagnie, et je suis persuadé que sans Tunion et sans la paix, on n'avancera jamais Fouvrage de la conversion des infidèles. »

En cette môme année 1700, quelques religieux de la Compagnie de Jésus portèrent la question des Rites devant l'empereur de Chine. L'empereur, disaient-ils, est le premier lettré de ses Etats, et son explication fera loi pour tous ; ils le prièrent donc de donner son opinion sur la signification des mots Tien et Chang-ti, sur les cultes de Confucius et des ancêtres. La réponse de l'empereur fut conforme à l'opinion des Jésuites, mais elle ne fui pas acceptée par ceux qui considéraient les cérémonies chinoises comme une idolâtrie formelle. Cette démarche fut môme vivement blâmée par plusieurs qui craignirent que Tempereur ne se considérât dès lors comme juge et arbitre et ne fût froissé si son opinion venait à être condamnée par le Saint-Siège.

Cependant la Société des Missions-Étrangères n'absorbait pas toute son activité dans ces querelles dont le but était très élevé, puisqu'il s'agissait de la pureté de la foi, mais dont la forme revêtait de temps à autre une âpreté trop grande. En Cochincliine, les missionnaires soutenaient pour la cause de Dieu et de son Eglise,

des combats que n'attristaient point les faiblesses hu^ maines.

Le roi de Cochinchine, Minh-Vuong, monté sur le trône en 1692, était un fervent bouddhiste. Désireux de relever dans Tesprit de son peuple le culte de Bouddha, qu'il se plaignait de voir négligé, il fit venir de Chine un bonze fameux, l'installa dans son palais et lui éleva une superbe pagode pour y exercer ses nratiques reli-* gieuses.

Les grands mandarins renchérirent sur le prince, selon un usage assez répandu, et ces lettrés, la plupart sceptiques, ne manquaient pas de visiter souvent les temples, de se prosterner devant les statues bouddhiques et de leur ofl'rir de l'encens. A la cour et dans les provinces, on voyait des centaines de bonzes, à la tête rasée, à Tair mortifié, solliciter humblement les aumônes qu'on n'avait garde de leur refuser, de peur de devenir suspect au prince. Lui-même ne faisait rien sans consulter ces pieux imposteurs, dont les conseils perfides l'excitèrent contre le catholicisme. " La pereécution commen<;a en 1698, par suite de leurs calomnies. Ils prirent occasion des réunions des fidèles pendant la semaine sainte, pour mutiler légèrement une statue de Bouddha qui était dans leur temple et accoururent au palais porter leurs plaintes sur l'insolence de chrétiens venus briser leur dieu et piller leur pagode. Minh-Vuong saisit cette circonstance de se déclarer, et pour venger la prétendue insulte faite à son culte , il commanda de détruire toutes les églises qu'on trouverait dans le royaume; de plus, afin de diminuer le nombre toujours croissant des fidèles, il publia une ordonnance portant que les catholiques paieraient triple taxe et feraient triples cor\'ées, que les soldats seraient renvoyés du service et les officiers dégradés.

On commença par renverser les deux églises de Hué, •

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l'adorer le Seigneur du ciel, qui a fait de rïeu le ciel, ■ a lerre et tout ce qui existe. Cette même loi nous pres- -rit d'obéir au roi et à tous nos supérieui-s, d'éviter le mol et de faire le bien que nous pouvons. Depuis que te suis entré dans ce royaume, j'ai toujours vécu conformément k cette sainte religion. Vous-mêmes en êtes témoin; vous savez la vie laborieuse quejemène; j'exerce, autant que je le peux, la charité envers tous, les grands et les petits, les riches comme les pauvres; je soigne tous les malades qui se présentent, qu'ils soient païens ou chrétiens. Ma maison est ouverte à tous, je vais, de jour et de nuit, partout où l'on m'appelle. Personne parmi les sujets du roi n'a jusqu'ici fait de plaintes de moi, et pourtant me voici -aujourd'hui traité comme un voleur. »

L'ofScier l'interrompit : « On ne se plaint pas de vous ni des ser%ices que vous rendez aux sujets du roi. On se plaint seulement des grandes assemblées que vous tenez chez vous, pendant la nuit, et du zèle que vous mettez à faire des chrétiens. Le roi ne veut pas que ses sujets quittent la religion de leurs ancêtres pour prendre la vôtre. Il est bien le maître, et vous devez lui obéir. »

Pendant ce temps, les soldats et une foule de pillards faisaient main basse sur ce qu'ils trouvaient dans l'église et dans le presbytère. Quand fout fut enlevé, jusqu'aux serrures des portes, l'officier fit allumer un grand feu au milieu de la place, ordonna d'y jeter les images saintes, les livres, les ornements et tous les objets qui portaient quelque marque de religion. M. Langlois, impassible Jusqu'alors, ne put retenir son indignation en voyant ces profanations, et menaçâtes coupables des -""•.faUtlaionts (l'Eu-lijiut.

Après l'incendie, le grand mandarin déclara prêtre qu'il ne le ferait pas dt-lior ni remettre en lï- 1 ne lui donnai! uue Liirre d'argent {environ 80

francs). Langlois eut beau représenter que les soldats avaient tout pris chez lui, et qu'il ne lui restait que les habits déchirés dont il était revêtu, il dut demander cette somme à des amis charitables et la remettre à l'of* ficier qui la prit aussitôt et partit.

De Hué, la dévastation se répandit dans les provinces; environ deux cents églises furent détruites, et les matériaux employés à construire des pagodes ou donnés aux communes.

Ces scènes de pillage ne ser\drent t[u'à éprouver la foi des chrétiens, à la rendre plus forte et plus active. Leurs églises n'existaient plus; avec quarante ou cinquante francs et cinq ou six jours de travail, ils élevèrent des maisons en paillo ou en feuilles, et en firent des chapelles; ils payèrent, sans murmurer, les impôts dont on les écrasait, et les missionnaires continuèrent sans se troubler leurs courses apostoliques et leurs prédications. Deux ans plus tard, les bonzes revinrent à la charge et recoururent aux fourberies qui leur avaient si bien réussi. Au commencement de 1700, ils brisèrent une statue de Bouddha révérée des païens, et accusèrent les chrétiens de cette action. Cette fois, Minh-Ynong* résolut d'en finir avec le catholicisme.

Le 17 mars, il publia un édit plus sévère qu'aucun des précédents ; il ordonna d'abattre, par tout le rovaume, les nouvelles éelises, de brûler tous les livres et les effets de religion, d'arrêter les missionnaires, et au lieu de les exiler, comme avaient fait ses prédécesseurs, de les jeter en prison, enfin de forcer les chrétiens à l'abjuration et de s'assurer si tous avaient obéi, en convoquant tous les habitants de chaque village à la maison commune, pour fouler aux pieds le crucifix; ceux qui s'y refuseraient devaient être jugés et mis à mort.

Conformément à cet édit, on arrêta successivement les six prêtres de la Société des Missions-Etrangères qui

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êvangélîsaient la CQchinchîne : Lahgloîs, de Caponi^ , de Sennemand*, Féret', Goages*, d'Estrechy 5. Les trois premiers furent incarcérés à Hué, les autres dans le Phuyen.

De Caponi f ut le plus maltraité. Comme il entrait en prison, un des officiers osa lui proposer Tapostasie, il répondit avec une noble fierté :

€ Ce n'est pas à un prédicateur de la religion qu'il faut tenir de semblables discours. Ne pensez pas que des hommes, qui viennent ici des extrémités de la terre, aver des peines infinies, pour annoncer Jésus-Christ aux infidèles, veuillent le renoncer, par la crainte de quelques tourments. Faites de moi ce qu'il vous plaira; je suis prêt à tout souffrir. »

On le mit à la question, lui et son catéchiste, pour les obliger à déclarer le nom des mandarins chrétiens; à plusieurs reprises, on leur écrasa les doigts entre deux planchettes, jusqu'à faire de leurs mains un amas de chairs déchirées et pantelantes . Ils supportèrent la torture , sans prononcer un seul mot qui compromit les fidèles.

Le 22 avril, le roi fit venir devant lui Pierre Langlois, de Caponi, de Sennemand et trente-sept chrétiens. 11 ne leur proposa pas l'apostasie, sachant bien qu'ils refuseraient; il leur reprocha avec colère de suborner ses sujets, de les détourner de larehgionde leurs aïeux, et en terminant, il donna l'ordre de les mettre à la cangue, de les charger des fers les plus lourds, et les condamna à la prison perpétuelle*

1. De Thiers, parti ftu mois de décembre 1679 par la voie de terre, mort le 20 aoiît noi. — 55 ans.

2. Du diocèse de Limoges, parti en 1693, mort le 25 janvier 1730.

3. D'Evreux, parti le 22 décembre 1678, mort le 12 juin 1700. — 56 ans.

4. Du diocèse de Reims, parti en 1693, mort le 9 novembre 1733. ~ 80 ans.

5. Du diocèse de Lisicux, parti en février 1687, mort le 13 novembre 1709. ~ 57 ans.

L'ordre fut exécuté avec rigueur.

La cangue et les fers étaient si pesants que les confesseurs de la foi ne pouvaient faire un pas sans être aidés par leurs gardes.

Par un raffinement de cruauté, on les sépara les uns des autres, afin qu'ils ne pussent ni se voir ni se consoler. Les chrétiens subvenaient à leurs besoins en leur faisant passer du riz et des provisions ; mais trop souvent les gardiens s en emparaient pour les manger sous leurs yeux, avec des railleries sanglantes. Quel martyre qu'une pareille vie, quand elle se prolonge pendant des mois et des années! Pierre Langlois, épuisé par trente et un ans démission, y succomba.

Deux jours avant sa mort, il connut clairement que Dieu l'appelait à Téternelle récompense ; ses gardes, qui le révéraient à cause de sa grande charité envers les pauvres et les malades, lui pennirent d'aller se confesser à Tun des missionnaires renfermés dans une autre partie de la citadelle. Il s'y traîna péniblement, les fers aux pieds et la cangue au cou; un des satellites, comme autrefois le bon Cyrénéen sur la route du Calvaire, soulevait une partie du fardeau. Après avoir achevé les dernières confidences de son âme sacerdotale, Pierre Langlois revint dans sa prison. Il mourut le lendemain, 30 juillet 1700, sous la cangue et les fers.

Féret était mort six semaines plus tôt, le 12 juin, dans la province du Phu-yen. Ses compagnons, Gouges et d*Estrechy, furent condamnés à mourir de faim, et enfermés avec des chrétiens soumis au même supplice, ils restèrent trois jours sans boire ni manger; mais un mandarin ayant fait observer au gouverneur que le roi n'approuvait pas la mort des missionnaires étrangers, on les reconduisit dans leur première prison. Leur captivité dura quatre années, jusqu'en 1704.

Jésus-Christ a été traîné devant les juges et condamné

par eux, il a été frappé et mis à mort. Ses Apôtres, premiers prédicateurs de sa doctrine, furent jetés en prison, chargés de chaînes et condamnés à mort. L'Eglise de Dieu s'est fondée et a grandi dans les larmes et dans le sang; c'est la loi de son existence, loi singulière, contraire aux pensées des hommes, mais prouvée par dixneuf siècles. Les prêtres de la Société des Missions- Étrangères, prédicateurs de FÉvangile en Extrême- Orient, organisateurs d'églises, continuaient l'œuvre du divin Maître et de ses Apôtres; puisqu'ils étaient traités comme eux, ils pouvaient espérer : le Christ avait vaincu, les Apôtres avaient vaincu , tôt ou tard leurs successeurs remporteraient la victoire.

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