CHAPITRE III
I. Voyage des premiers Vicaires apostoliques. — Itinéraire. — A Alexandrette. — Formation de la caraYane. — Alep. — Attaques des brigands. — Règlement de vie. — Médecine et chirurgie. — Bagdad. — » II. Décision sur la route à suivre pour aller en Chine. — Mort de M.M. de Saisseval, Périgaud, Chereau, Robert et Bruncl. — A travers le sud de Tlnde. — Mort de Mgr Cotolendi, son épitaphe. >- Des Indes à Ténasserim. — Arrivée à Siam. — III. Travaux en France des procureurs des Vicaires apostoliques. — Achat d'une maison. — Établissement du Séminaire des Missions-Étrangères à Paris. — Lettres patentes du roi Louis XIV. — Lettres de confirmation par Tabbé de St-Germain. — Prise de possession du Séminaire. — Acte d'association des premiers Directeurs. — Élection du premier supérieur du Séminaire. — IV. M. de Meur. — Lettre du Cardinal Chigi approuvant rétablissement du Séminaire. — Joie des Missionnaires. — Résumé de la fondation de la Société.
Les Vicaires apostoliques avaient entrepris un long et difficile voyage. La route de terre que la Propagande les avait engagés à prendre offrait bien des périls , mais égale* ment une grande utilité que M . de Bourges a ainsi résumée :
« Si cette route a ses incommodités, elle a aussi ses avantages ; quaiid il n'y aurait que ceux qui reviennent à un missionnaire, de se faire peu à peu aux fatigues des voyages, d'aller comme par poses, se délassant par intervalles dans les différents lieux et pays où Ton s'arrête, et de s'accoutumer à la diversité des climats et des aliments, comme aussi de former son jugement et son expérience par la fréquentation d'un grand nombre d'ouvriers apostoliques que Ton rencontre sur la route, que l'on peut consulter et desquels on apprend des
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connaissances qui sont nécessaires pour se conduire avec les étrangers, les infidèles et autres ennemis de notre religion. La voie de TOcéan, conduisant tout d'un trait les prélats et les missionnaires dans le milieu des grandes Indes, les eût privés du fruit de cette expérience laborieuse, qui leur a été si utile, et qu'ils ont acquise, pendant le courant de leur marche qui a duré plus de deux ans. »
On ne pouvait juger avec plus d'étendue et d'exactitude le profit que les premiers missionnaires de la Société retireraient de longs voyages, de conversations avec les ouvriers évangéliques déjà anciens, de l'étude nécessairement détaillée des mœurs, des coutumes et des idées de l'Orient ; c'était un noviciat où ils devaient puiser la connaissance de choses et d'hommes encore nouveaux pour eux et l'expérience nécessaire à leur apostolat.
Plus haut, nous avons indiqué à grands traits la route de Mgr de la Motte Lambert.
Il est bon de la préciser en indiquant ses différences avec celles de Mgr Fallu et de Mgr Cotolendi.
Parti de Marseille, Mgr de la Motte Lambert débarqua à Âlexandrette d'où il alla à Ispahan par Mossoul et Bagdad, Mgr Fallu prit terre dans cette môme ville , et se rendit également à Ispahan, mais par Erzeroum, Erivan et Tauris.
De la capitale de la Perse, tous les deux descendirent par Chiraz à Bender-Abassy, à l'extrémité du golfe Fersique et de la mer d'Oman.
Au lieu de remonter jusqu'à Ispahan, MgrCotolendi se rendit directement d' Alexandrette à Bassorah.
Des côtes de la Perse, les trois Vicaires apostoliques gagnèrent, sur des barques arabes ou sur des navires anglais, le grand comptoir de Surate, vaste entrepôt du commerce de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie, et point de relâche de tous les vaisseaux qui traversaient la mer des Indes.
Situé sur la côte de Malabar, Surate offrait assez rarement des navires en partance pour Tlndo-Chine orientale ou pour la Chine ; au lieu d'en attendre ou de longer les côtes sur de petites barques et de doubler le cap Comorin, les missionnaires trouvèrent plus simple et plus expéditif de traverser tout le sud de l'Inde par Aurengabad, Golconde, et d'aller s'embarquer à Mazulîpatam pour Mergui ; de là ils reprirent la route de terre, passant dans le nord de la presqu'île de Malacca jusqu'à Pipely; et, remontant ensuite le Ménam, ils arrivèrent à Juthia, capitale du royaume de Siam^.
Telles furent les principales étapes des voyages des Vicaires apostoliques et des premiers prêtres des Missions-Étrangères qui certes méritèrent bien le nom de voyageurs pour le Christ que le moyen âge donnait aux missionnaires. Dans une si longue route, les incidents ne manquèrent pas.
A Malte , les chevaliers reçurent Mgr de la Motte Lambert avec honneur, deux galères remorquèrent son vaisseau, le canon tonna, le peuple, accouru sur le port, le salua de ses acclamations et de ses \îvats. A Alep, à quelque distance d' Alexandre tte, se forma la caravane à laquelle étaient obligés de se joindre tous les voyageurs ; car, isolés, aucun d'eux n'eût achevé la seconde étape sans être attaqué et dévalisé. Assurément, la caravane n'empêchait pas l'attaque, mais souvent elle préservait du pillage. « Chaque caravane a un chef qui marque les campements, donne le signal lorsqu'il faut charger, qui fait faire halte où il lui plaît, qui a soin d'envoyer des cavaliers dans les détroits pour en examiner le danger, qui compose avec les Arabes et les douaniers, qui range les voyageurs en bataille dans les rencontres de
1. Le Bulletin de l'Œuvre des Parlants a publié une étude asser détaillée et une carte du voyage des missionnaires qui suivirent la route de terre.
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voleurs, qui est le juge des différends, qui châtie les coupables ^ . »
Le salut adressé au chef de la caravane qu'ils qualifient de président de république, les missionnaires quittèrent leur vêtement ecclésiastique, s'habillèrent à la turque et prirent le turban, coiffure moins commode pour les voyages que le chapeau, « mais qui donne bonne grâce 2 ». Ils ne cachèrent pas leur qualité de prêtre, qui d'ailleurs leur attira déférence et respect.
Leurs compagnons de route étaient des adorateurs du feu et du soleil, des sectateurs de Mahomet ou de Bouddha; mais tous s'inclinèrent devant les hommes de la prière, et ce respect fut une consolation pour les missionnaires sur le sol infidèle et dévasté, où chaque jour se dressaient devant eux les grands et douloureux souvenirs des communautés chrétiennes, florissantes aux premiers siècles de l'Eglise.
Alep leur garda une autre joie, la présence du consul le plus chrétien dont l'Asie Mineure ait gardé la mémoire, M. Picquet, si digne du titre « d'Évôque du dehors », qu'un prélat de notre siècle disait devoir être le véritable nom des consuls de France dans les pays infidèles. Plus tard, les éloges que fera de lui Mgr Fallu, engageront la Propagande à le nommer évêquc de Babylone, et dans cette nouvelle fonction qu'il cumulera avec celle de consul, son zèle, son énergie, son habileté continueront d'opérer des merveilles.
11 eut pour les Vicaires apostoliques les plus délicates attentions. Dès qu'il sut que Mgr PaUu se mettait en route pour Alep, il lui envoya une escorte pour le protéger contre les voleurs kurdes ; cette précaution ne fut pas inutile. Les voleurs parurent, mais, contre leur