‹ Histoire génerale de la Société des missions-étrangèresChapitre 27 sur 218 · Mémoires de Bénigne Vachel, vol. 1, p · texte numérisé non relu

Mémoires de Bénigne Vachel, vol. 1, p

au grand ouvrage : Voyages en Turquie, en Perse et aux Indes. Tous les Français leur témoignèrent une sympathie respectueuse. Les agents et les négociants anglais furent pleins de prévenances. Le sens politique et colonisateur de nos voisins commençait à s'aiguiser ; tout Européen était considéré par eux comme un pionnier de la civilisation occidentale ; à ce seul titre, il avait droit à la bienveillance et, si besoin en était, à la protection de TAngleterre. Aussi Tagent de la Grande-Bretagne à Ispahan donnat-il à Mgr Fallu deux lettres de recommandation. Tune pour le capitaine du premier vaisseau anglais qu'il rencontrerait, l'autre pour son collègue de Bassorah.

L'impression produite sur les Anglais par Mgr Fallu fut si vive et si durable, que quinze ans plus tard, ils se vantaient de le connaître et montraient avec fierté son portrait.

C'est à Ispahan que Mgr de la Motte Lambert et après lui Mgr Fallu se posèrent la grave question d'où dépendait, sans que personne s'en doutât alors, le .succès de leur entreprise. Devaient-ils aller en Chine par le sud de l'Inde, le golfe du Bengale et Siam? ou bien par l'Inde septentrionale et le Thibet?

Sans les menaces des Fortugais dont l'écho était arrivé jusqu'en Ferse, les Vicaires apostoliques n'auraient pas hésité à se rendre directement dans le sud de l'Inde; mais il ne leur semblait pas prudent de passer si près de leurs adversaires. Après plusieurs semaines de réflexion, Mgr de la Motte Lambert se décida quand même à s'embarquera Bassorah pour aller à Surate ; aux dernières objections qu'on lui fit sur les périls de cette route, il se contenta de répondre : « Que l'Eglise lui

ayant donné mission pour la Chine, c'était à lui de tout souffirir pour s'y rendre, ne doutant point que Dieu ne le g^arantlt des oppositions dont on le menaçait. »

L'année suivante, Mgr Fallu éprouva les mêmes hésitations et les mêmes craintes ; il implora les lumières du ciel, « célébra la messe de la Trinité, et ses missionnaires celles du Saint-Esprit, de la sainte Vierge, de saint Joseph et des saints Anges. »

Tout en priant, il prit des renseignements, en fit part à ses prêtres, demanda ensuite leur vote et sui\'it Topinion de la majorité, qui préféra la voie de FOcéan Indien à celle du Thibet.

Un caractère de ces débats, très digne de remarque, est l'intrépidité froide et la persévérance calme des missionnaires. Rien ne les arrête ou ne les déconcerte ; le projet de se rendre en Chine par terre, c'est-à-dire de faire à pied plusieurs milliers de kilomètres, leur parait tout simple, et Mgr Fallu conclut ainsi ses réflexions : « Une fois arrivés à Siam, si nous ne pouvons nous rendre en Chine par mer, nous pourrons, si nous le voulons, reprendre la route de Chine parles Indes ^. »

La résolution qu'ils avaient prise était bonne, la seule praticable et la plus féconde en résultats. Leur projet de passer par le nord des Indes et le Thibet offrait des fatigues et des dangers auxquels ils eussent probablement succombé, et même y eussent-ils échappé, leur arrivée en Chine par les pro\dnces méridionales eût paru plus qu'étrange au gouvernement impérial, leur premier établissement dans l'empire eût été loin d'bffrir les avantages de tranquillité et de facilité de relations avec l'Europe, qu'ils devaient trouver à Siam.

Les petits vaisseaux qui les transportèrent de Bassorah à Surate justifient par leur construction cette parole

l. Arch. des M.-É., toI. 35, p. 175.

d'un missionnaire : « Pour s'embarquer sur ces bateaux, il faut avoir fait le sacrifice de sa vie et remis son sort entre les mains de Dieu. Ils sont faits de planches médiocrement fortes, jointes ensemble sans aucun clou ni crampon de fer, mais seulement cousues avec un certain mauvais cordage faitd'écorcedepalmierd'Inde, et comme ces cordages ne remplissent pas tout Tendroit par où ils passent, ces habiles charpentiers achèvent de remplir le vide qui reste avec de méchantes chevilles de bois. »

Pendant cette traversée, moururent M. de Saisseval, le 8 décembre 1662, et cinq jours jBiprès M. Périgaud, compagnons de Mgr Pallu^. Avant de rendre le dernier soupir, ils protestèrent de leur bonheur d'avoir embrassé la carrière apostolique, offrant un noble exemple à ceux ■ qui mourront avant la réalisation de leurs désirs et la consommation de leurs travaux.

En traversant le sud de l'Inde, Mgr Pallu eut encore la douleur de perdre trois de ses prêtres, Chereau, Robert et Brunel.

L'évêque avait quitté la France avec sept missionnaires, il ne lui en restait plus que deux ; il jalonnait sa route avec les cadavres de ses fils premiers-nés, de ceux qu'il avait entourés d'un amour de prédilection, formés avec un soin particulier; sa grande âme eut l'intelligence du sacrifice dans le plan divin de son œuvre ; il le dit en son énergique langage : « Voilà le pont commencé, trop heureux si nos carcasses et nos os aussi bien que ceux de nos chers frères pouvaient servir de pilotis pour l'affermir et faire un chemin plein et ouvert à de braves missionnaires et moissonneurs pour venir faire une ample récolte en ces champs si fertiles*. »

Si les mots, comme les hommes, avaient leur fortune.

r Lettre de Mgr Pallu, jaiiTier 1663.

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