Arcb. des M.-É., vol. 199, p
politique, ce prétexte des faiblesses, des indifférences ou des inimitiés, était connue à Siam , et j comme en beaucoup d'autres pays, elle entravait le travail de la grâce.
Cependant, Févêque voulut mettre à profit les bonne* dispositions extérieures du souverain, et demanda la concession d'un terrain pour la Mission, par une requête du 29 mai 1663, dont il envoya ensuite au Séminaire des Missions-Etrangères la traduction suivante ^ :
Sire,
(( L'Evêque de Bérithe, un des grands prêtres du Dieu Tout-Puissant, Créateur du ciel et de la terre, et un desprinces de son Eglise, accompagné de quatre ecclésiastiques d*un mérite et d'une vertu singulière, tous Français, de nation, ne pouvant pas rendre leurs respects en pereonne à votre Majesté, par une disgrâce qui est commune à tous les étrangers, vous supplient de les recevoir par écrit.
« Nous sommes non seulement obligés à ce devoir par les témoignages d'affection et l'extrême liberté que nous avons reçus en votre royaume, mais encore plus particulièrement, parce que nous regardons votre personne royale comme une image vivante de la divinité.
« Outre ces raisons, qui sont les plus grandes qu'on puisse avoir, la faveur que Votre Majesté nous a faite de nous envoyer dix de ses sujets pour leur enseigner le» sciences d'Europe, exige de nous une nouvelle reconnaissance et nous fait penser à l'établissement d'un collège, si Votre Majesté le trouve bon, soit dans sa ville royale, soit ailleurs où il vous plaira, afin qu'ils y apprennent les sciences nécessaires à un grand Etat et capables de le rendre recommandabic chez toutes les nations de la terre.
Arch. M.-É., vol. 8.
« Cette proposition, Sire, ne vous sera nullement sus* pecte. Vous savez que nous n'avons quitté notre patrie, nos parents, nos amis et nos emplois que pour mieux exécuter un commandement de la loi que nous professons, qui nous oblige d'aimer chaque homme en particu* lier comme nous-mêmes, sans en excepter nos ennemis. C'est dans cette vue que, ne pouvant pas donner à vos sujets des marques plus évidentes et plus avantageuses de notre amour, qu'en leur communiquant les connaissances et les lumières que nous avons reçues de Dieu, nous offrons à Votre Majesté d'avoir toujours dans son royaume deux missionnaires français continuellement occupés à cet emploi.
« Mais parce qu'il est important que Votre Majesté soit informée de la fin principale de notre religion et de notre genre de vie, nous lui déclarons que nous ne prétendons autre chose en ce monde que d'adorer, aimer et servir Dieu de tout notre cœur et aimer notre prochain comme nous-mêmes, que nos âmes étant immortelles , nous croyons qu'elles recevront une récompense ou un châtiment immortel, selon leurs bonnes ou leurs mauvaises œuvres. C'est poui»quoi, nous croyons que celui qui aura pour Dieu l'amour le plus fervent, pour son prochain la plus vive charité, qui aura fait le plus grand nombre de bonnes actions, jouira du bonheur le plus pur pendant toute l'éternité. C'est dans cette pensée que nous menons une vie austère, continuellement pénitente, que nous ne nous mêlons point des affaires d'Etat, ni des choses temporelles, si ce n'est de secourir les pauvres, de visiter les prisonniers et d'assister les malades.
« Voilà, Sire, les motifs qui nous ont conduits en ces quartiers; si Votre Majesté agrée l'offre que nous lui faisons de nos ser\'ices, nous espérc^s de sa magnificence royale, et c'est la seule grâce que nous lui demandons, qu'elle nous donne un temple pour y faire les exercices
de notre religion et y prier chaque jour le Dieu Tout- Puissant que nous adorons, pour la conservation de la santé de Votre Majesté et la prospérité de ses États. »
A cette supplique inspirée par Tesprit de foi et dictée parla connaissance des habitudes siamoises, Phra-naral répondit en accordant une propriété dans le \illage de Mahapram, aune lieue de Juthia, et tous les matériaux nécessaires à la construction d'une église et d'un séminaire.
Ce premier établissement de la Société en Extrême- Orient fut placé sous la protection de saint Joseph, en reconnaissance des grâces que les missionnaires avaient obtenues par son intercession. Tout d'abord, on reçut dans cette maison des jeunes gens qui paraissaient avoir les qualités et les vertus requises pour le sacerdoce; c'était la première œuvre indiquée par Rome, le but premier de la Société, on n'avait garde de l'oublier. Ensuite, plusieurs familles de la cour offrirent leurs enfants, afin qu'on leur enseignât les langues et les sciences d'Europe, et le roi paya la pension d'une dizaine de fils de mandarins.
Cette activité charitable des missionnaires attira à eux et à la foi catholique plusieurs hommes intelligents et désireux de la vérité religieuse. Un talapoin, prêtre des idoles, alyjura ses croyances dont Laneau lui avait prouvé Terreur et l'inanité.
Les conversions rencontrent partout des obstacles. Le grand obstacle à la conversion des Siamois est, avec leur apathie naturelle, leur éducation.
Tout jeune garçon siamois doit passer plusieurs années dans une pagode, au milieu des prêtres des idoles, recevoir leurs enseignements, suivre leure exemples; dans cet atmosphère, il imprègne nécessairement son intelligence, son cœur, sa conscience de l'essence même du paganisme ; on comprend les entraves que cette for-
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mation met au changement de religion; mais combien plus fortes encore ne sont-elles pas, quand il s'agit de la conversion des prêtres eux-mêmes, arrivés jusqu'à Tâge d'homme en vivant de ces idées, de ces habitudes qu'ils avaient reçues et qu'à leur tour ils ont transmises.
La grâce de Dieu, l'énergie et l'intelligence du néophyte de M. Laneau triomphèrent néanmoins de ces difficultés; le talapoin reçut le baptême et, dès lors, devint apôtre; par son exemple et ses prédications ardentes, il gagna au catholicisme plusieurs centaines de ses compatriotes.
Pendant ce temps, le séminaire était construit; après l'achèvement, Phra-naraï donna une seconde audience à Mgr de la Motte Lambert, et le questionna de nouveau sur la religion catholique.
L'évêque lui offrit un recueil d'images en taille-douce représentant tous les mystères de la vie et de la passion de Notre-Seigneur, les portraits des Apôtres, des Évangélistes, des fondateurs d'Ordre, des plus illustres saints de l'Eglise. Sur des feuillets intercalés, M. Laneau avait écrit en langue siamoise l'explication de chaque gravure. Après avoir lu ce livre, le roi le communiqua à ses mandarins les plus lettrés. Ceux-ci l'étudièrent, le discutèrent et finalement, interrogés par leur souverain sur ce qu'ils en pensaient, ils dirent :
« Cette religion est belle, mais la religion du roi l'est autant. »
Scepticisme et flatterie se révélaient dans cetrte réponse si souvent enregistrée dans l'histoire des cours. Cette exposition des dogmes catholiques impressionna plus vivement le frère du roi, encore sous l'influence du souvenir de sa guérison ; il affirma qu'il ne reconnaissait qu'un seul Dieu créateur du ciel et de la terre, et l'adorait plusieurs fois chaque jour. Un mandarin fut plus logicpie et plus heureux. Attaqué d'une maladie mortelle, il
reçut le Baptême, la Confirmation, l'Eucharistie, FExtrême-Onction et mourut « avec de si grands sentiments de foi «t de piété, dît le narrateur de ce fait, qu'il n'y a pas lieu de douter que sa mort n'ait été aussi précieuse devant le Seigneur qu'édifiante pour les chrétiens. »
Insondable profondeur des jugements divins!
Trois hommes étudient une même doctrine sous un même maître : un roi, un prince, un mandarin : le roi se contente de sourire à une flatterie ; le prince croit sans pratiquer; seul le mandarin, qui voit la vie à la lueur des torches funèbres, croit et pratique. Les souffrants, les malheureux, les moins élevés dans la hiérarchie sociale vont plus vite et plus courageusement à Dieu ; sa loi les effraie moins; que renferme-t-ellc en effet de pénible pour eux? n'est-elle pas faite au contraire pour alléger le fardeau de leur existence terrestre, vivifier et réchauffer leurs espérances en la vie future? Pour s'y soumettre ou la garder, non loin des frontières de Siam, d'obscui*s chrétiens annamites avaient supporté la prison, enduré la torture et même sacrifié leur vie.
Les comljats et les victoires des néophytes de Cochinchine furent longuement racontés à Mgr de la Motte Lambert par M. Chevreuil, récemment expulsé de sa mission et revenu à Siam :
A Dinh-cat, dans la province du Quang-tri, plusieurs fidèles avaient été décapités ou étranglés.
A Hué, sept chrétiens avaient été décapités, et quati*e autres, Caïus, Raphaël, Etienne et une jeune fille nommée Jeanne, exposés aux éléphants. D'eux-mêmes, ces derniers avaient quitté leur village et leurs parents
apostats, et s'étaient réunis aux confesseurs emmenés au prétoire.
En prenant congé du missionnaire, ils Tavaient salué de cette sublime parole : « Nos parents sont demeurés sur la terre, nous, nous allons au ciel. » Les catholiques qu'ils accompagnaient leur achetèrent des vêtements de soie ; le martyre est partout une fête, on revêt pour s'y rendre la parure des beaux jours. Calus, le premier, fut livré à Téléphant et immédiatement foulé aux pieds ; on porta ses membres brisés auprès de Jeanne et de ses deux frères, espérant que la vue de ces chairs sanglantes les effraierait. Les confesseurs les contemplèrent en silence, sans (pie leur visage trahit ni trouble ni crainte. Etonné, le mandarin appela Jeanne. La jeune fille s'avança, de la main droite elle fit le signe de la croix, de la main gauche elle continua d'agiter doucement son éventail, quand elle fut au milieu de la cour, l'éléphant se précipita sur elle, et, d'un seulcoupdesesdéfenses, lui traversa la poitrine. Raphaël et Etienne eurent le même sort.
A Faï-fo, plusieurs chrétiens moururent dans les supplices. «
Hien-\'uong, qui gouvernait la Cochinchine, ne voulut cependant pas verser le sang des prêtres, il se contenta de les chasser, ne faisant exception que pour M. Chevreuil et deux Pères Capucins de passage.
Mais les Portugais, jaloux de la faveur accordée au missionnaire français, réussirent, par leurs intrigues et leurs calomnies auprès desmandarius, à obtenir son expulsion.
Ces malheureux étaient tellement aveuglés par la passion et par les haines politiques, qu'ils préférèrent voir les fidèles sans prêtre, et eux-mêmes privés de tout secours religieux, plutôt que de laisser un missionnaire d'une autre nation jouir de la liberté.
M. Chevreuil quitta donc la Cochinchine; il emporta la tête d'une jeune martyre, nommée Lucie, fille et petite-
fille de martyrs, et la remit à Mgr de la Motte Lambert qui la déposa dans Téglise Saiut-Joseph à Juthia.
Si le roi ^ de Cochinchine avait cru triompher des missionnaires par l'exil, il s'était trompé; à peine le Vicaire apostolique eut-il appris de la bouche de M. Chevreuil les détails de la persécution, qu'il le fît repartir avec un autre prêtre, Antoine Hainques, et donna à tous les deux des lettres de pro vicaires.
Ils débarquèrent près de Ba-ria, sur la frontière du royaume de Ciampa ; arrivé dans un petit village de la côte, Chevreuil tomba dangereusement malade; ne voulant pas retarder le voyage de son compagnon, il insista pour lui faire continuer sa route.
Celui-ci obéit; le soldat qui tombe exhorte son camarade à combattre, au lieu de lui demander des soins, c'est de l'héroïsme, fleur des champs de bataille et des champs de l'apostolat. Heureusement, le malade fut secoui-u par une famille chrétienne, qui reconnut dans cet étranger abandonné un maître de religion; elle le rei^ui dans sa barque et le soigna avec une charité filiale.
Le missionnaire guérit, mais trop faible pour entreprendre de traverser à pied le Ciampa et une partie de la Cochinchine, il se dirigea vers le Bas-Cambodge, où s'étaient cantonnés de nombreuses colonies annamites et plusieurs groupes de chrétiens. Sa principale paroisse fut un village de quatre cents personnes, composée de Portugais, de Cochinchinois, de Chinois et de Malais; deux prêtres portugais âgés et infirmes la desservaient, ils prièrent M. Chevreuil de les remplacer et se retirèrent. Celui-ci accepta, après avoir spécifié qu'il tenait ses pouvoirs de Mgr de laMotte Lambert, son Wcaire apostolique, et non de l'archevêque de Goa.
1. Le véritable titre du chef de la Cochinchine à cette époque est Chua, qui n'a pas d'équivalent en Français; nous le traduisons par le mot roi qui d'ailleurs répond à la réalité.
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La guerre s*étant élevée entre le Cambodg-e et le roi de Cochinchine avide d'agrandir ses Etats, la plupart des chrétiens furent massacrés et la paroisse à peu près anéantie. Chevreuil songea alors à retourner en Cochinchine; le souverain du Cambodge s'y opposant, il commença Févangélisation du peuple Khmêr. La tâche, bien ingrate aujourd'iiui, ne Tétait guère moins à cette époque ; pendant trois ans, le missionnaire n'obtint à peu près aucune conversion; enfin, quelques centaines de baptêmes récompensèrent sa persévérance.
Ce succès chèrement acheté n'eut pas de lendemain ; il réveilla la jalousie d'un prêtre portugais, qui habitait avec ses compatriotes un village des environs.
Chevreuil fut saisi par trahison (1670), emmené à Macao, où il demeura cinq mois en prison, puis à Goa, où il fut déféré au tribunal de l'inquisition, comme suspec t dans la foi et les mœurs ; son crime était de s'être permis de venir, sur Tordre du Pape, prêcher l'Evangile aux païens, sans avoir Yexeqtiatur du roi de Portugal. Ce fut tout ce que Ton put prouver contre le saint missionnaire auquel un jésuite, le P. Rocha, rendait ce témoignage : a M. Chevreuil travaille incessamment dans sa mission, et cependant il jeûne tous les jours; il ne reçoit rien des chrétiens ; il a baptisé en un seul jour soixante idolâtres. C'est un homme très exemplaire, qui mérite mieux le nom et la qualité d'apôtre, que ne le méritent plusieurs qu'on honore de ce titre, au Portugal et dans les Indes ^. »
Ses vertus ne lui firent pas trouver grâce devant le tribunal portugais; il fut retenu à Goa, qu'il n'eut la permission de quitter qu'après une captivité de plus d'une année; il revint àSiam en 1672, mais la mission du Cambodge demeura abandonnée.
Cependant, après avoir quitté son compagnon, Hain-