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Mémoires de Bénigne Vachet, vol. 1, p

mission beaucoup moins brillante qu'on ne se plaisait à le dire. Depuis trois ans que les missionnaires avaient été chassés, la persécution, ordonnée par le roi Lê-huyentông-muc et le chua Trinli-thac, avait, sous ses formes les pluscaptieusesou les pluscruelles, frappé leschrétiens et éclairci leurs rangs ^. N'ayant plus de prêtres pour les diriger, pas même de prêtres indigènes, les catéchistes avaient cependant essayé de résister, mais plusieurs d'entre eux avaient été entraînés par le torrent. Près des apostats véritables qui étaient en petit nombre, il y avait bien des tièdes et des négligents.

« De dix mille chrétiens qui avaient ci-devant embrassé la foi dans la province de Nghe-An, écrivait Deydier à Mgr Fallu, il n'en restait pas deux mille qui eussent pereévéré. »

Que ces abandons n étonnent pas. Baptisés de la veille, privés de pasteurs, d'absolutions, de sacrifice, vivant au milieu du paganisme dont ils avaient partagé les erreurs, comment n'auraient-ils pas été vaincus? D'ailleurs, et c'est une remarque qu'il importe de ne pas oublier, ces abandons étaient loin d'être une apostasie réelle. C'étaient souvent quelques paroles équivoques dont se contentaient les mandarins ; d'autres fois, un acte de faiblesse plus accentué, par exemple, marcher sur la croix ou sur les saintes images, mais jamais ou presque jamais, les malheureux qui commettaient ces fautes n'ofiFraient de sacrifices ou d'encens aux idoles, comme aux premiers siècles de l'Église. D'ailleurs, on ne le leur demandait même pas, on se contentait d'une renonciationdeslèvres, dont les juges, les premiers, connaissaient le peu de valeur, puisqu'il n'était pas rare de les entendre dire aux

1. Dans Les premiers Pnîlres indigènes de l* Église du Tonkin.^v E.-C. Lesserteiir, p. 5-6, on lit une page très exacte sur les c/iuses qui amenèrent, à cette époque, la désorganisation de la Mission du Tonkin; une des principales causes fut le manque de prêtres indigènes.

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fidèles : « Affirmez que vous renoncez à votre religion, puis, revenus chez vous, vous irez trouver vos prêtres, vous prierez votre Dieu et tout vous sera pardonné, o

Il n'est donc pas étonnant qu'après de telles démonstrations, coupables à la vérité, mais simplement extérieures, les fidèles vinssent en toute hâte vers les missionnaires afin d'obtenir Tabsolution de leurs fautes, témoin les néophytes de Faï-fo qui rentrèrent dans le bercail à la parole de M. Hainques.

Pour remédier à cette situation et obéir aux instructions de son évêque, Deydier commença par essayer de gagner la confiance des catéchistes, prévenus par les Portugais contre les Vicaires apostoliques et leurs prêtres. Caché à Héan^, dans la maison d'un chrétien nommé Raphaël, interprète des Hollandais, il adressa aux fidèles une lettre pour les informer de son arrivée et inviter les catéchistes à venir le voir; les sept plus anciens parmi ces derniers répondirent à son appel.

Il leur lut ses patentes de grand vicaire de Mgr Pallu, et les voyant peu disposés à reconnaître ses pouvoirs, il leur exposa les motifs de la venue des Vicaires apostoliques et de sa présence, et il conclut en leur annonçant son intention de choisir les plus pieux et les plus habiles d'entre eux pour les élever au sacerdoce.

Il leur remit ensuite une lettre de Mgr de la Motte Lambert qui les exhortait à le recevoir, à le reconnaître comme Supérieur et à se rendre au séminaire de Siam, où il leur conférerait les saints ordres, et les renverrait dans leur pays, pour devenir les Pères spirituels de l'Eglise qui les avait enfantés à Jésus-Christ.

Cette lecture finie, Deydier reprit la parole : « Vous voyez, ajouta-t-il, que notre mission n'a d'autre vue que

\. Cette petite ville, comptoir des Européens, était située sur la rive gfiucbe du fleuTe Rouge au point où une des branches de ce fleuve descend vers Nam-dinh.

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de procurer votre avantage, votre honneur, Faccroisse» ment de la foi et la gloire de Dieu ; vous ne pouvez vous opposer à un si louable dessein, sans vous rendre rebelles au Saint-Siège, et responsables du salut de tant d'âmes qui meurent sans sacrements faute de prêtres, et peut-être de la ruine entière de votre Église, qui, n'ayant point de pasteurs parmi ses enfants, sera détruite par les persécutions, comme on a vu détruire celle du Japon ^ . » Au Tonkin comme à Siam, les prêtres des Missions- Etrangères commençaient donc par travailler au but de leur institution, à la fin pour laquelle le Souverain Pontife les avait envoyés, au premier besoin des Eglises qu'ils venaient établir; former le clergé indigène était leur grande préoccupation , et partout la Société restait fidèle à elle-même ; ni les persécutions, ni les hostilités, ni les défiances n'arrêtaient son dessein.

Les catéchistes s'inclinèrent devant les paroles si pleines de bonté et de sagesse de M. Deydier, et déclarèrent se soumettre entièrement aux Vicaires apostoliques et à leur délégué. Peu de jours après, vingt autres catéchistes plus jeunes suivirent l'exemple de leurs aînés. Afin de les affermir dans ces dispositions, le missionnaire leur prêcha une retraite, dans des conditions dont le pittoresque et la pauvreté rehaussent la piété.

« La difficulté de trouver un lieu d'assemblée, où l'on pût se dérober aux recherches des officiers du roi, fit souvenir M. Deydier que Jésus-Christ avait souvent prêché et instruit ses disciples dans la barque de saint Pierre et dans celles de ses autres Apôtres. » Cette pensée e détermina adonner rendez-vous, le 11 octobre, à tous les catéchistes dans la jonque qui les avait amenés et qui leur appartenait. Tous s'y rendirent au jourassigné«

1. Histoire abrégée des progrès de la Religion chrétienne dans les Indes orientâtes^ eh. Ul, S XIV (manuscrit).

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Les exercices de piété commencèrent par la célébration <le la messe qui fut suivie d'une exhortation sur ces paroles de Tévangile : Paceni relinquo vobis, je vous laisse la paix.

Le commentaire de ce texte permettait d'entrer dans le \i( de la question qui agitait les esprits, et de frapper un coup sûr au cœur des Annamites, toujours émus d^un argument basé sur la foi.

En entendant la grave parole du prêtre dont ils connaissaient maintenant l'autorité et pressentaient les vertus, les assistants éclatèrent en sanglots, lui promirent de nouveau une complète obéissance, et se demandèrent mutuellement pardon des conseils de résistance qu'ils s'étaient donnés.

Chaque jour, Deydier leur fit des instructions sur la manière d'annoncer Tévangile aux païens, d'enseigner la jeunesse, de conférer le baptême, de ramener les apostats, de retenir les fidèles dans la voie de la vertu; et de peur que ces avis si nécessaires ne vinssent à s'effacer de la mémoire des catéchistes, il leur remit un court abrégé des Monita pour tenir lieu de constitution, leur apprendre à vivre saintement, à exercer leur ministère selon les lois et l'esprit de l'Eglise, et leur ordonna d'en prendre copie.

De leur côté, les catéchistes rendirent compte de leurs travaux et de l'état du catholicisme dans le royaume Depuis le bannissement des Jésuites, ils avaient baptisé 6,500 personnes; il était échappé à la fureur des païens seulement 70 églises ou salles d'assemblée publique, et 200 oratoires chez divers particuliers; le nombre des chrétiens s'élevait selon eux de 30 à 35,000, ^ parmi lesquels -on en voyait un certain nombre qui, par la

1. Nous ne savons si ce chiffre indique le nombre total des chrétiens ou ceux de certaines provinces. Nous avons, jusqu'à présent, étudié cette question sans pouvoir la résoudre*

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obtenir la permission de fréquenter les sacrements^ parce qu'elle avait marié deux de ses filles à des païens^ dénonça le missionnaire. Moyennant un présent offert par l'interprète Raphaël, un mandarin para le coup; il expliqua au roi que l'homme accusé d'être un prédicateur de religion n'était autre qu'un Français habitant naguère Siam et venu au Tonkin pour se joindre à uno^ ambassade dont on annonçait la prochaine arrivée ; ce Français, ajouta-t-il, ne possédant aucun objet digne d'être offert à Sa Majesté, n'a osé paraître en sa présence ; cependant il est très désireux de rester dans ceroyaume.

Le souverain s'informa de la force et des richesses de la France, de ses relations avec les Hollandais dont le comptoir de Héan était très florissant.

« La France, répondit le mandarin, est le plus puissant royaume de l'Europe, et les Hollandais y achètent tout ce qu'ils apportent ici de plus précieux. »

Cette raison suffit au roi ; plus tard et sous diflTérents. règnes, elle sera également donnée en Annam avec succès, car la tolérance religieuse eut longtemps pour base l'intérêt commercial.

Echappé à un danger, le missionnaire retombait dan» un autre ; il faillit être dénoncé par un capitaine de la garde royale qui voulait être immédiatement baptisé sans instruction préalable. Pendant un de ses voyages^ il rencontra la flotte royale, et pour éviter toute perquisition, il la suivit comme s'il avait appartenu au cortège

Une autre fois, il fut obligé de se faire passer pour le domestique d'un Hollandais.

Dieu aidait ses travaux par des grâces particulières, dont l'effet avait du retentissement dans tout le pays, et dont les annalistes de la mission du Tcnikin nous ont conservé le souvenir. La veuve d'un lettré, nommée Dieou et fort en crédit près du roi, avait deux de ses petites^

filles dangereusement malades. Sous toutes les latitudes, îl y a de mystérieuses afBnités et un amour puissant entre l'aïeul et l'enfant. Dieou n'avait rien épargné pour sauver celles qu'elle aimait tant, mais les consultations des médecins les plus habiles et des bonzes les plus renommés avaient été inutiles. Lapauvre femme entendit parler des chrétiens et de la puissance de leur Dieu ; elle fit appeler un catéchiste, et luimontrant ses petites-filles :

« Priez pour elles, lui dit-elle, baptisez-les, faites ce que vous voudrez, mais sauvez-les. »

Sur les routes de la Judée, le Christ avait senti son cœur tressaillir aux accents d'une douleur maternelle, et le fils de la veuve de Naïm était sorti vivant du cercueil. Du haut du ciel, il entendit et exauça les vœux de la femme annamite et les prières des fidèles, il rendit la santé aux deux enfants. La tendresse heureuse de l'aïeule ne fut point ingrate ; elle reconnut le souverain maître de toutes choses, l'adora et reçut le baptême avec ses petites-filles, entraînant par son exemple une autre dame de la cour et une belle-sœur du roi.

La grâce divine fut encore plus efficace dans la proxince de Thanh-hoa. Le missionnaire y baptisa 758 infidèles presque tous adultes.

Un catéchiste, nommé Martin, qui prêchait depuis treize mois dans la province de Nghe-an et dans le Bôchinh^, vint lui rendre compte des bénédictions répandues sur ses travaux. Il avait ramené les chrétiens aux exercices de la religion et baptisé, avec le secours d'un catéchiste de second ordre, environ 3,000 personnes. Le zèle des autres catéchistes n'avait pas été sans fruit. « Je trouve, dit M. Deydier, que 7,080 personnes, dont j'ai les noms, ont reçu, cette année, le baptême. J'en ai baptisé 1,500 pour ma part. (1667) »

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