‹ Histoire génerale de la Société des missions-étrangèresChapitre 70 sur 218 · Aujourd'hui Ha-noi · texte numérisé non relu

Aujourd'hui Ha-noi

198 HISTOfRE 6ÉNÉBALC DE LA SOCIÉTÉ

Cette accusation suffisait pour perdre toute la mission. Le prince, autrefois mieux inspiré, remercia Jean de la Croix de ses bons avis etcommandaàsesministresde faire saisir et torturer les matelots qui avaient conduit les élèves à Siam et introduit les nouveaux missionnaires dans le pays. Heureusement, deux d'entre les mandarins instructeurs étaient chrétiens, et le premier ministre favorisait Vachet, qui, par sa spirituelle franchise, avait réussi à se concilier son amitié. Ils firent au roi un rapport très favorable : ils exposèrent que les matelots ayant été jetés parla tempête sur les côtes du Cambodge, et ne pouvant, pendant la mousson contraire, revenir en Cochinchine, s'étaient décidés à aller à Siam ; un évéque français les avait bien traités, et leur avait donné deux barres d'argent, pour emmener en Cochinchine deux de ses prêtres envoyés au secours de M. Vachet, alors dangereusement malade; enfin, que les missionnaires n'avaient eu aucun rapport avec le Tonkin et que Jean de la Croix était un calomniateur. Ce rapport changea les sentiments du roi, qui loua Tévêque d'avoir pris soin de ses sujets ; il se contenta de menacer les matelots de peines graves, si jamais ils osaient introduire des étrangers dans le pays, et, pour les dédommager de leur détention et de leurs souffrances, il les exempta d'impôts «t de cor\'ées pendant trois ans.

Ce procès heureusement terminé, le premier ministre fit appeler M. Vachet. « T^nt que je vivrai, lui dit-il, vous n'aurez rien à craindre ; si vous êtes encore menacé, avertissez-moi promptement. Retournez bien vite à Fai-fo, où vos amis sont sans doute dans de grandes alarmes. Je vais vous y faire conduire avec honneur, afin que tous. Portugais, Japonais, Chinois et Annamites, sachent que vous ne m'êtes pas indifférent. »

Le missionnaire profita de cette bienveillance pour

tenter Tévangélisation des sauvages, habitant les montagnes et les forêts de l'ouest, à sept journées de marche de Fai-fo, connus aujourd'hui sous le nom générique de Mois, et sous des dénominations particulières selon leur tribu. « 11 y trouva, dit-il, un peuple assez nombreux, qui diffère des Cochinchinois par les mœurs, les habits et même par les traits du visage. Toute leur religion consiste à adorer le ciel et à honorer les morts. Dieu les i-endit dociles à la parole de vérité. Plusieurs furent instruits et baptisés. » La foi y aurait peut-être fait des progrès plus considérables, si la maladie n'avait forcé le missionnaire de revenir à sa résidence.

Après sa guérison, il repartit pour Hué avec Mahot, et se présenta chez le premier ministre, pour traiter quelques affaires relatives à ses chrétiens. Ce dernier avait, ce jour-là, assemblé chez lui une trentaine de bonzes, afin d'offrir un sacrifice solennel ; il invita Vachet à entrer dans la salle de réunion, et lui demanda d'expliquer les articles fondamentaux de sa religion. A en juger par les nombreuses répliques que nous connaissons de lui, Vachet devait avoir une très grande facilité de parole, il se recueillit quelques minutes, adressa à Dieu une fervente prière, puis il pria les bonzes, s*il ne parlait pas la langue des lettrés, ou s'il ne se sei'vait pas assez élégamment du langage ordinaire, de lui pardonner en faveur de sa nationalité étrangère. Cette modestie obligée du début de tout discours annamite impressionna favorablement l'assistance. L'orateur, «ntrant immédiatement dans le fond de la question, expliqua longuement la nécessité de reconnaître un seul Dieu, infiniment sage, puissant, saint, juste, être parfait, existant par lui-même, principe et fin de toutes choses, créateur de l'univers. « Tirez vous-mêmes la conséquence, ajouta-t-il en terminant, et voyez, si nous autres chrétiens, nous n'avons pas raison de rapporter à Dieu le

bien que nous recevons de tous les êtres» au lieu que vous rapportez aux choses créées le bien que Dieu vous fait par elles ; vous adorez les bienfaits, et vous méconnaissez le bienfaiteur. »

Les bonzes n'avaient ni une science philosophique assez étendue, ni un esprit assez métaphysique pour suivre M. Vachet dans les considérations qu'il leur présentait ; laissant de côté les principes et la logique de Targumentateur, ils essayèrent de rester dans le domaine des faits matériels et objectèrent que personne n*avait jamais vu le Dieu dont parlait le missionnaire, qu'on ne connaissait ni sa taille, ni sa couleur, ni sa figure, qu'il était difficile que, du haut du ciel, il pût à son gré gouverner toutes les choses de la terre. S'il n'était pas embarrassant de répondre à ces objections, de montrer par des exemples l'existence d'êtres que les bonzes n'avaient point vus et auxquels ils croyaient, la réalité de choses mystérieuses dans leurs causes et apparentes dansleurs effets, il n'était pas aisé de convaincre et surtout de toucher les prêtres des idoles. Aux nouvelles explications de M. Vachet, ils ne firent aucune réponse; le premier ministre adressa quelques paroles flatteuses au missionnaire, et à la suite de cette conférence qui avait duré deux heures, ministre, mandarins et bonzes allèrent assister au sacrifice en l'honneur des génies protecteurs.

Une seconde conférence eut encore lieu le lendemain sans aboutir à plus de résultat. Les disciples de Socrate ou de Platon, livrés à de sublimes contemplations, illumines des clartés du génie, palpitants des angoisses du doute, pouvaient s'inquiéter des destinées de Tâme et du monde, chercher la solution des problèmes philosophiques; les Annamites, disciples de Confucius, n'étaient pas de cette race de chercheurs opiniâtrement attachés à la poursuite des idées ; ils ne s'élevaient guère

au-dessus du monde matériel et mettaient en pratique la parole de Kang-hi : « Est-il possible, disait celui-ci aux prédicateurs de l'Evangile en Chine, est-il possible que vous soyez toujours occupés d'un monde où vous n'êtes pas encore, et que vous comptiez presque pour rien celui où vous vivez présentement? Croyez-moi, chaque chose a -son temps ; usez mieux de ce que le ciel met entre les mains, et remettez après la vie tous ces soins qui ne sont bons que pour les morts. Pour moi, ajoutait-il, en raillant, je ne m'intéresse guère à toutes ces affaires de l'autre monde, et je ne me mets pas en peine de décider tous les procès de ces esprits invisibles ^ . » L'année 1674 se continua dans la paix, et comme pour dédommager les missionnaires du Saint-Siège des peines que d'indignes catholiques leur avaient prodiguées. Dieu leur envoya dans les derniers mois de cette année près de 4,000 infidèles disposés à recevoir le baptême.

Au Tonkin, Deydier et de Bourges rivalisaient de zèle et de vaillance avec leurs frères de Cochincllne. Habitant la ville de Hean ou Hien, cachés sous l'habit de marchands, ils n'avaient pour célébrer la sainte messe qu'un seul ornement ; ils instruisaient en secret plusieurs séminaristes, qui passaient pour leurs domestiques, et adressaient leurs instructions aux prêtres indigènes dispersés dans l'intérieur du pays. En s'entourant de mille précautions, ils avaient réussi à n'exciter les soupçons d'aucun mandarin, lorsqu'un apostat, l'interprète Benoit, les dénonça en 1671. Us furent arrêtés, frappés, traînés par les cheveux et conduits enchaînés

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