Arch. M.-È., vol. 9, p
272 HISTOIRE GÉNÉR.iLE DE LA SOCIÉTÉ
plomb, éclairé par treize croisées sur la cour de Tintérieur et sur le jardin, cinq sur la cour du côté de la rue de Babylone et trois sur la tourelle opposée.
€ Il est distribué en triple, à tous les étages, au moyen d'un corridor de toute la longueur éclairé aux deux extrémités ; le corridor du rez-de-chaussée est coupé par une cloison, et celui du premier étage à une de ses extrémités par une grande grille à hauteur d'appui. Le rez-dechaussée est distribué en plusieurs grandes pièces; le premier étage a treize pièces ; à droite et à gauche du corridor, dont dix à cheminées ; il est exploité par quatre escaliers avec rampe de fer, dont un grand monte de fond en comble, un autre monte jusques au second étage, le troisième, sur la cour de la rue de Babylone, s'arrête au premier étage, et le quatrième, qui est uu escalier dérobé, prend du second étage jusqu'au quatrième à droite du bâtiment ^ . »
On comptait trente-sept chambres, « dont laplupart étaient deschambres ordinaires, meubléesd'un lit d'étoffe commune en laine ou en coton ainsi que les rideaux des croisées, d'une commode, d'une table, de chaises de paille, et s'il en était de mieux ornées, les meubles appartenaient à ceux qui les occupaient *. »
Un large vestibule conduisait t sur un perron garni de deux rampes en pierre » d'où la vue embrassait le jardin du Séminaire et les jardins voisins avec leurs massif de grands arbres au-dessus desquels s'élevait le dôme des Invalides.
Construire cette maison était bien, la remplir d'aspirants aux Missions était mieux. On a vu les appels faits aux congrégations religieuses et aux sociétés ecclésiastiques par Mgr Fallu et par Mgr de la Motte
\. Arrh. M.-ft., titres de propriétés non cataloguées, 2. Arch. M. É., vol. 35, p. 223.
Lambert. Depuis lors, de nouveaux vides s'étaient faits dans les rangs clairsemés des ouvriers apostoliques; Mgr de la Motte Lambert, MM. Loteaux, Guiard, Cochard, Bouchard, Thomas, Le Roux, Grégoire, Bugnon, et d'autres avaient paye de leur vie leur zèle et leurs travaux. De Siam, du Tonkin, de Cochinchine, Laneau, Mahot, de Bourges et Deydier insistaient pour qu'on leur envoyât des secours.
Leurs appels étaient répétés par les directeurs dans les Relations qu'ils publiaient des succès des missionnaires. Ces publications, que l'on considérait « comme le moyen le plus efficace pour faire connaître, aimer et aider les missions » étaient adressées au roi, aux ministres, aux assemblées générales ou particulières du clergé, dont le dévouement envers les Vicaires apostoliques ne se démentait pas. Dès l'origine de la Société, on avait publié le voyage de Mgr de la Motte Lambert, écrit par M. de Bourges, un mémoire de Mgr Pallu développant les raisons de la fondation de la Société et ses premiers travaux à Siam.
Des publications plus importantes furent faites en 1674 et en 1680. Elles forment trois volumes in-12 de 230 à 400 pages, elles sont intitulées : Relations des Missions et des Voyages des évoques français et de leurs missionnaires.
Le premier volume , dédié au cardinal de Bouillon , grand aumônier de France, raconte le voyage par mer de plusieurs prédicateurs de TEvangile, expose Tétat du christianisme à Siam, en Cochinchine et au Cambodge, avec des descriptions tantôt très succinctes, tantôt un peu prolixes, des mœurs et des coutumes de ces contrées. Le second est dédié à l'archevêque de Paris ; il rapporte les succès de Mgr de la Motte Lambert, de Mgr Pallu et de leurs prêtres de 1672àl67o;les anecdotes pittoresques s'y mêlent aux récits pieux, car, disent les rédacteurs, «si les uns cherchent à satisfaire leur curiosité, les autres seront
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bien aise de trouver de quoi entretenir leur dévotion ; quelques aventures pourront paraître vaines aux yeux de ceux qui n'ont qu'une vertu commune, mais les personnes de piété, qui regardent les choses avec plus d'attention, auront de la joie de voiries effets merveilleux de la grâce sur les cœurs de ces pauvres idolâtres. » Les deux faits les plus intéressants du troisième volume qui contient les événements de 1676 et 1677, sont : la discussion de- M. Vachet avec les bonzes et la persécution du Tonkin dont nous avons parlé plus haut.
Ecrites avec beaucoup de sérieux et de piété, les Relations se répandirent assez pour exciter le zèle de quelques jeunes prêtres et faire naître en eux le désir de se consacrer aux Missions ; on les eût désirés plus nombreux, car l'heure était favorable pour jeter en Extrême- Orient, dans quelques Etats principalement, toute une armée de ces pacifiques conquérants.
A Juthia, Phra-naraï ne tarissait pas d'éloges sur les missionnaires français. Ayant appris, en 1680, le traité de Nimègue, conclu deux ans auparavant entre la France et la Hollande, il résolut d'exécuter le projet qui, depuis plusieurs années lui tenait si fort à cœur, d'envoyer une ambassade à Louis XIV et au Pape. Un jour qu'il avait donné audience à Mgr Laneau, il lui demanda un interprète pour ses ambassadeurs; et s'aperçevant que Tévêque redoutait d'être choisi, comme l'avait été autrefois Mgr de la Motte Lambert, il lui dit aimablement :
« N'appréhendez pas que j'ai jeté les yeux sur vous; je vous nommerais volontiers mon ambassadeur en chef; mais l'idée de vous envoyer en sous-ordre n'a pu en-
DES MISSIONS-ÉTRAI«GÈR£S 275
trer dans mon esprit. Celui que je vous demande, c'est M. Gayme, que voilà à vos côtés; ne me le refusez pas si vous ne voulez pas m'affliger. »
Mgr Laneau accéda immédiatement à la proposition. M. Gayme remplissait la charge très importante de procureur général au séminaire de Siam, après avoir été procureur à Bantam..Un fait étrange dans la vie des missionnaires avait attiré sur lui l'attention générale etdonné aux Siamoisune haute idée de sa vertu : Une malheureuse femme avait essayé de le séduire, «prétendant par là se mettre en état de vivre plus à son aise et plus honorablement. » Elle avait feint d'être gravement malade, avait prié le prêtre de venir la voir et lui avait impudemment déclaré ses intentions perverses. « M. Gayme ne Teut pas plutôt entendue, qu'il sortit précipitamment et alla se jeter aux pieds de son évêque en lui racontant Todieuse tentative. »
La conduite du prêtre était simplement conforme à son devoir; et ni son évêque, ni les missionnaires n'avaient songé à Tadmirer et à la louer. Mais pour juger de la vertu, les Siamois ont un autre code que TÉvangile; ils exaltèrent M. Gayme, lui prodiguèrent les éloges, et parmi eux son nom resta entouré d*une auréole de sainteté qui ne pâlit plus.
Avec lui, Phra-naraï désigna un mandarin du premier degré, Aenx du second, et une suite nombreuse pour se rendre en France et à Rome. 11 les chargea de riches et nombreux présents destinés à Louis XIV; deux jeunes éléphants, deux petits rhinocéros, du musc, du bois de calambac, etc., etc.
De Surate où il apprit cette nouvelle, Mgr Pallu, dont le génie prévoyant était toujours en éveil, fit par\'enir au missionnaire des avis sur la conduite à tenir vis-à-\is des ambassadeurs. Tous ces conseils tendaient à convertir les Siamois ou du moins à leur donner une haute estime du
276 HISTOIRE 6ÉNiRAL£ DE LA SOCIÉTÉ
catholicisme, soit pendant la traversée, soit pendant leur séjour en France ^ .
€ Je ne doute pas qu'on leur fasse voir ce qu'il y a de plus beau et de plus magnifique à Paris et dans les autres lieux où ils passeront. Il faut que de votre part, vous leur fassiez voir les communautés les plus célèbres des ecclésiastiques et des religieux, comme seraient celles de Saint-Sulpice et de Saint-Lazare, les Chartreux, les Capucins, les Carmes déchaussés, etc. Il faudrait les faire assister à quelques-uns de leurs offices et fonctions, et procurer qu'on les y fit dîner et qu'on leur expliquât l'esprit de chaque corps, comme aussi de plusieurs autres qui sont à Paris et dans les autres villes de France. Il faudrait aussi les conduire dans les principaux collèges, et les faire entrer dans les classes quand les écoliers y sont, comme seraient celui de Clermont et du Plessis, et leur faire étalage des autres collèges; les conduire de môme aux hôpitaux, etc. La fin serait de leur donner une grande idée de la religion en théorie et en pratique. Je voudrais aussi leur faire voir plusieurs communautés de filles, et assister à leur office, les conduire en quelque cour solennelle k Notre-Dame, où on les fit bien placer. Vous savez qu'il faudra auparavant demander à Mgr de Paris la licence pour eux par écrit. Vous ferez à Rome à peu près la môme chose. 11 suffira.de le faire suivant leur portée, leur donner une idée du gouvernement ecclésiastique, suivant ce qui en est dit dans nos Instructions, et leur exposer l'esprit et les conduites des principales Congrégations. Enfin, mon cher frère, faites si bien que, si vous ne les ramenez pas tous chrétiens, il y en ait une bonne partie, ou qu'au moins, tous soient parfaitement instruits de notre sainte foi. Procurez dans les réponses que le Pape et le Roi
i. Arch. M.-É., vol. 106, p. 33 et suivantes.
DES MISSIONS-ÉTRANGÈBES 277
feront au roi de Siam, qu'ils Texhorient à se faire chrétien. »
La netteté et la précision d'esprit de Mgr Fallu l'avaient bien servi dans ce mémoire comme en beaucoup d'autres, il avait pris immédiatement les choses par leur côté pratique, ce qui est plus rare qu'on ne pense, et en avait tiré tout le parti possible.
Malheureusement, le vaisseau, le Soleil tf Orient ^ qui portait les ambassadeurs et leur interprète, fut surpris par la tempête sur la côte orientale de Madagascar, et périt corps et biens en 1682.
Le roi de Siam avait fait cette tentative pour se rapprocher de la France. Aussi fut-il très heureux lorsqu'il apprit que Mgr Fallu lui apportait une lettre et des présents de la part de Louis XI V ; il voulut les recevoir avec les mêmes solennels honneurs qu'en 1673. Dans l'élan de sa reconnaissance pour l'évêque, etdansl'espoirdegagner plus aisément l'affection et la protection du souverain français, il fit bâtir « une église à trois nefs, de vingt brasses de long, largeur et hauteur proportionnées, avec deux croisées et deux tours au frontispice » .
Il professait d'ailleurs pour le grand roi une admiration singulière, qui se traduisait de temps à autre par des actes que nous, hommes graves d'Occident, nous appellerions volontiers des enfantillages; trois ou quatre fois par jour, il se faisait apporter son portrait miniature que lui avait offert Mgr Fallu; il le prenait, le contemplait, l'admirait longuement, s'étonnait de la belle chevelure ondulée dont sans doute on ne lui avait pas dit la provenance, du visage noble et fort; « il l'apostrophait à sa manière, répétant avec enthousiasme ce qu'il avait ouï dire
des augustes qualités et des conquêtes de ce monaiv que. »
Pressé de connaître le sort de son ambassade dont il ignorait encore le naufrage, il décida d'en envoyer une seconde accompagnée de deux missionnaires, MM. Vachet et Pascot et de six jeunes Siamois à qui Ton devait faire apprendre divers métiers.
Il était encouragé dans cette voie par un homme dont le nom est resté célèbre dans les fastes des aventuriers : Constance ou Constantin Phaulcon.
Mendiant hier, barcalon ou premier ministre aujourd'hui, Phaulcon était doué de talents à la hauteur de son ambition. Fils d'un cabaretier grec selon les uns, d'un noble vénitien selon les autres, il s'embarqua à dix ans sur un navire anglais, à vingt ans fréta un bâtiment qui se perdit sur la côte de Malabar. Un jour, son étoile le conduisit sur les rivages de Siam, et le fit protecteur d'un ambassadeur persan dans la détresse.
Ayant changé de religion presque aussi souvent que de métier, il était alors protestant; néanmoins, il eut recours à la charité de Mgr de la Motte Lambert qui le logea et le nourrit pendant plusieurs mois. Esprit vif, entreprenant, aimable, avisé, libéral et généreux avec ostentation, intrépide au besoin, cruel si la cruauté lui était utile, d'une habileté dans les affaires qui allait jusqu'à l'absence de scrupules , capable de dire la vérité et plus souvent de la taire ou de la trahir, maniant la flatterie comme un Oriental et les affaires comme un Grec, il s'attacha au premier ministre de Siam.
Au bout de quelques années, le gouvernement était entre ses mains ; possesseur du pouvoir, il se garda bien d'en prendre le titre, ce qui eût été blesser l'orgueil des Siamois; il connaissait trop le peu de solidité d'une prompte élévation et l'instabilité de la faveur royale pour
DES MISSIONS-ÉTEANGÈHES 279
omettre les précautions dictées par la prudence et par le désir de réussir.
Avec les petits moyens de la flatterie et de la corruption, Phaulcon employa les grands, et songea à s'appuyer sur la France. Il se montra Tami et le protecteur des missionnaires et convainquit facilement le roi des avantages de contracter une étroite alliance avec la nation française, riche, généreuse et brave, qui protégerait ses Etats contre les entreprises des Hollandais. L'ambition du ministre se rencontra avec les sentiments personnels du souverain.
La Société des Missions-Etrangères profita de ce double courant favorable pour marcher plus rapidement et plus loin à la conquête des âmes.
Elle était aidée par la France qui essayait de se rapprocher non seulement de Siam, mais encore du Pégou et du Tonkin.
En 1681, Duplessis débarqua au Pégou et obtint du souverain la concession d'un petit territoire avec l'autorisation d'y établir une factorerie.
La même année, Baron, directeur général de la Compagnie des Indes, et de Guilhem, chef du comptoir de Bantam, frétèrent un navire à leurs frais et Texpédièrent au Tonkin. Deux futurs Vicaires apostoliques MM. Bélot et Guisain étaient à bord.
D'après le conseil de M. Deydier à qui il rendit visite aussitôt après son arrivée, le capitaine offrit au roi, aux princes et aux officiers des présents qui parurent rares et magnifiques ; il vendit ses marchandises à plus bas prix que les Anglais.
La méthode était bonne et eut des résultats inattendus. Les Tonkinois jugèrent que les missionnaires français, à ce moment menacés d'expulsion, n'étaient ni dangereux ni coupables, puisqu'ils avaient des compatriotes si généreux et si bons négociants, et ils fermèrent les yeux sur
leurs expéditions apostoliques; par contre-coup deux missionnaires dominicains récemment arrêtés furent relâchés; le mandarin, qui les mit en liberté, refusa cependant de rendre leursvêtements, et aux réclamations du P. d'Arjona, il répondit fièrement : « Je leur fais l'aumône de la tête » . Le don était royal et la parole digne d'un empereur de Rome ou de Byzance.
Quelques mois plus tard, on annonça la lettre que Louis XI V avait remise à MgrPallu pour le roi du Tonkin. Arrivé à Siam, Mgr Fallu avait choisi Lefeb\Te et GeflErard pour présenter cette lettre et les avait fait embarquer sur un navire qui emmenait Mgr de Bourges venu à Juthia se faire sacrer évêque, et deux nouveaux missionnaires, Sarrante et Delavigne.
Le premier sentiment de la cour de Ha-noi à cette nouvelle fut un étonncment mêlé de crainte. Selon son habitude, elle ne pouvait comprendre que Ton vint de sî loin pour apporter des lettres et des présents, sans aucune marchandise. Après d'assez longs pourparlers sur des questions d'éticpiette, qu'il fallut traiter avec les mandarins en se servant d'argent plus que de bonnes raisons, le roi accepta les présents et reçut la lettre de Louis XIV, dont Mgr Deydier, récemment sacré évêque d'Ascalon, fit la traduction.
Cette lettre était dictée par un sentiment très patriotique et très chrétien; elle traitait du commerce, mais elle parlait au souverain païen, avec des accents apostoliques, de la beauté et de la grandeur de la foi , et exprimait le vœu qu'il l'embrassât. Les politiques et les hommes d'État de nos jours n'écrivent plus ainsi, mais peut-être serait-il juste aussi de reconnaître, que les paroles sans les actes sont d'un faible poids dans la balance des événements, et que les exhortations de Louis XIV, quelque chrétiennes qu'elles fussent, ne suffisaient pas, à elles seules, pour obtenir aux missionnaires la liberté absolue de prêcher
rÉvangile, et aux chrétiens le droit de pratiquer en paix leur religion.
En voici le texte :
« Très haut, très excellent, très puissant et très magnanime Prince, notre très cher et bon ami, Dieu veuille augmenter votre grandeur avec fin heureuse.
« Nous apprenons par nos sujets, qui ont été dans vos États, quelle a été la protection que vous leur avez accordée. Nous y sommes d'autant plus sensibles, que nous avons pour vous toute Testime que Ton peut avoir pour un prince aussi illustre par ses vertus militaires, qu'il est recommandable par sa justice. Nous avons même été informés que vous ne vous êtes pas contenté de cette protection générale pour nos sujets, mais qu'en particulier vous en avez donné des marques effectives aux sieurs Deydier et de Bourges. Nous eussions souhaité qu'ils eussent pu reconnaître toutes les grâces qu'ils ont reçues de vous par des présents dignes de vous être offerts; mais la guerre que nous avons eue pendant quelques années, dans laquelle toute l'Europe s'était ' liguée contre nous, ayant empoché nos vaisseaux d'aller dans les Indes, à présent que nous avons bien voulu donner la paix, après avoir remporté tant de victoires, et augmenté nos États par la conquête de plusieurs places importantes, nous avons aussitôt donné nos ordres à la Compagnie royale de s'établir dans votre royaume le plus tôt qu'elle pourra, et aux sieurs Deydier et de Bourges de demeurer auprès de vous^, afin d'entretenir une bonne correspondance entre nos sujets et les vôtres, et nous avertir aussi des occasions qui se pourraient présenter, où nous puissions vous donner des marques de notre estime et du désir que nous avons de concourir à votre satisfaction et à vos avantages. Pour commencer de vous en donner des marques, nous avons
commandé qu'on vous portât quelques présents que nous avons cru qui vous seraient agréables. Mais la chose du monde, que nous souhaiterions le plus, ce serait d*obtenir pour vos sujets, qui ont déjà embrassé la loi du seul vrai Dieu du ciel et de la terre, la liberté de la professer, cette loi étant la plus haute, la plus noble et la plus sainte, et surtout la plus propre pour faire régner les rois sur les peuples. Nous sommes même très persuadés que si vous connaissiez les vérités et les maximes qu'elle enseigne, vous donneriez à vos sujets Je glorieux exemple de Tembrasser. Nous vous souhaitons ce bien incomparable avec un long et heureux règne, et prions Dieu qu'il veuille augmenter votre grandeur avec fin heureuse.
« Votre très cher et bon ami,
« Louis. »
Trois jours après la réception de cette lettre, le Chua du Tonkin, Trinh-thac, qui gouvernait sous le nom du roi Le-hi-tong, mourut. Son fils, Trinh-can, qui lui succéda, n'osa marquer les débuts de son administration par une approbation publique du catholicisme jusqu'alors interdit, il se contenta de donner de bonnes paroles aux missionnaires, et dans sa réponse au roi de France de protester de ses dispositions en faveur des négociants français, ajoutant que, chargé des affaires de l'Etat depuis peu de temps, il lui était impossible encore de trancher d'une façon péremptoire la question religieuse.
11 remit aux missionnaires, pour Louis XIV, de superbes soieries brochées d'or, ornées d'arabesques entourant le dragon impérial.
Le grand profit que l'on retira de cette ambassade fut, pour les chrétiens, une paix relative et la cessation temporaire des vexations causées par l'avarice ou par la haine des mandarins.
Dans la ville royale et dans les provinces, les fidèles purent tenir de fréquentes et solennelles assemblées qui relevèrent l'éclat et la ferveur de la vie chrétienne. Mgr Deydîer et Mgr de Bourges se partagèrent le Tonkin ; le premier se chargea de la partie orientale, et le second de la partie occidentale ; telle fut Torigine de la division du Tonkin en plusieurs vicariats.
Depuis la mort de Mgr de la Motte Lambert, la mission de Cochinchine n'avait plus d'cvêque. Mgr Laneau, nouvellement nommé administrateur général, obtint de Phra-naral, plus facilement qu'autrefois, la permission de se rendre dans cette contrée; il laissa le collège général et la mission de Siam sous la direction de Mgr Fallu, qui préparait deux autres expéditions apostoliques, et arriva à Fay-fo au mois d'octobre 1682, porteur du bref qui instituait M. Mahot, évêque de Bide, et Vicaire apostolique de Cochinchine. Mais quand il notifia ce bref à l'élu, celui-ci opposa un refus absolu. •
Suscitée pour organiser des églises et placer des évoques à leur tête, la Société ne pouvait s'arrêter devant les répugnances et l'humilité de ses prêtres jugés dignes de l'épiscopat, Mgr Laneau le comprit et convoqua tous les missionnaires, les prêtres indigènes et les principaux catéchistes ; il ouvrit la réunion par un discours sur la nécessité d'instruire les chrétiens et de convertir les païens, puis il annonça la nomination épiscopale de M. Mahot et son refus persistant. Il faut laisser la parole au chroniqueur primitif qui raconte avec une douce naïveté et un charme émouvant la scène d'humilité, de respect, de liberté chrétienne qui suivit ce discours^ :
i. Hi9t. de l'ëlabi. et des prog. du christ, dans tes Ind. orient, (manuscrit), ch. 8.
284 HISTOIRE GiNiRÀLE DE LA SOCIÉTÉ
« Dès qu'il eut cessé de parler, tous les catéchistes se mirent à genoux et conjurèrent Mgr de Métellopolis^ ,par les besoins de l'Église et par la charitéde Jésus-Christ, de leur donner un évêque qui résidât dans le royaume. — Je n'ai pas ce pouvoir, leur répondit-il. Il est vrai que le Pape m'a envoyé des bulles pour consacrer M. Mahot ; mais il ne veut point absolument accepter l'épiscopat.
€ Alors les catéchistes prosternés se tournèrent vers M. Mahot. — Pourquoi, lui dirent-ils, refusez-vous d'être le père et le pasteur d'une église pour laquelle Jésus- Christ averse son sang? — Je ne puis, dit M. Mahot, accepter une charge dont je suis incapable de soutenir le poids; j'ai une âme â sauver, et je crains de la perdre en travaillant au salut de autres.
« — Nous avons aussi chacun une âme à sauver, répliquèrent les catéchistes ; nous sommes infiniment plus incapables du ministère qu'on nous a confié que vous n'êtes incapabledel'épiscopat. Nous ne voulons pas nous perdre en travaillant pour les autres. Ainsi nous abandonnons tous notre emploi pour n'être occupés que du soin de notre salut particulier.
« En même temps , ils se levèrent , remirent leurs patentes à Mgr de Métellopolis et protestèrent qu'ils ne les reprendraient jamais que de la main de M. Mahot, après qu'ilaurait été sacré. Celui-ci, surpris de cette démarche, pâlit et demeura dans le silence. Mgr de Métellopolis prit la parole.— Voulez-vous, lui dit-il, détruire par votre résistance une église que vous êtes venu soutenir et multiplier par vos travaux? Voulez-vous la priver de tant d'ouvriers qui se sont dévoués à son ser\'ice? Vous répondrez devant le tribunal de Jésus-Christ du tort que vous lui faites et de la désolation où vous l'exposez. — M. Mahot, consterné, ne pouvant retenir ses larmes, demanda huit jours pour
i. Titre épiscopal de Mgr Laneau.
examiner devant Dieu ce qu'il devait faire. Ils lui furent accordés, mais les catéchistes, craignant qu'il ne prit la fuite , l'observèrent nuit et jour si exactement, qu'il lui eût été bien difficile de s'échapper.
« Le huitième jour, dès les trois heures du matin, on fit dans la chapelle tous les préparatifs nécessaires pour la cérémonie. Mgr de Métellopolis s'habilla par avance avec ses deux prêtres assistants, et M. Vachet, avec deux missionnaires, alla à la chambre de M. Mahot. Ils le trouvèrent à genoux. Sans lui dire un seul mot, les deux missionnaires le prirent sous les bras, le levèrent, lui ôtèrent sa soutane, et M. Vachet le revêtit des habits de cérémonie. Il ne résista point; mais le torrent de larmes qui coulèrent de ses yeux, le tremblement dont il était saisi montraient assez la crainte, la douleur et la violence qu'il ressentait intérieurement. Voyant qu'il ne pouvait presque se soutenir, les missionnaires le conduisirent à la chapelle où il fut sacré le V^ dimanche de l'avent 1682. >
Le 26 du même mois, les deux évêques assistèrent & un synode tenu à Fay-fo pour régler plusieurs questions d'administration intérieure de la mission. Les actes de cette assemblée ont été conservés ; ils ont trait à la suppression de certains abus introduits parmi les chrétiens, à l'administration des sacrements, à la formation et à la direction des catéchistes, enfin à l'observation des préceptes divins et ecclésiastiques ; ils furent soumis à l'approbation du Souverain Pontife par une lettre du 8 février de l'année suivante.
Le nouveau consacré s'appliqua plus encore que par le passé aux œuvres qui avaient rempli et sanctifié sa vie de missionnaire, « mais il ne dura guère, il fut enlevé par une mort prématurée au bout de dix-huit mois. >
De retour à Siam, Mgr Laneau résuma l'état des missions confiées à la Société dans un mémoire dont il est facile de tirer la conclusion suivante : sous tous les
rapports y le Tonkin est le plus florissant, la Cochinchine vient ensuite, la grande consolation que Siam donne aux missionnaires est de leur permettre de préparer en paix les prêtres indigènes.
Nous citerons une partie de ce mémoire dont la première qualité est d'avoir été composé sur place par un évoque de grande expérience, qui écrit avec calme etsimplicité ce qu'il fait et ce qu'il voit, et Ja seconde d'être daté d'une époque, précédant de deux années seulement, un changement dans l'administration supérieure des missions de la Société, par suite de la mort de Mgr Pallu^ .
« ToNKiN. — De tous les rovaumes idolâtres où travaillent nos missionnaires français sous la conduite de M. d'Héliopolis et des autres vicaires apostoliques, il n'y en a point où la Religion chrétienne fasse de plus grands progrès que dans le Tonkin, quoiqu'elle y soit plus sévèrement défendue et plus souvent persécutée que dans les autres lieux de nos missions. Lorsque M. Lefebvre, l'un de nos missionnaires, en partit en 1682, il apprit qu'il y avait plus de deux cents mille chrétiens * . On y avait baptisé cette année-là environ six mille âmes, et ce nombre qui nous parait ici considérable paraissait petit à nos ouvriers en comparaison de ce qu'ils espéraient faire les suivantes, où ils ne seraient pas occupés comme ils l'avaient été dans celle-là, à faire gagner le jubilé de l'année sainte à tous les chrétiens, par des confessions et des préparations extraordinaires.
« Il y avait pour lors onze prêtres naturels du pays, cinq qui étaient sur le point d'être promus au sacerdoce, deux évêques français vicaires apostoliques, cinq missionnaires d'Europe, outre deux Pères Jésuites qui avaient
i. Arch. M.-É., Tol. 8, p. 456 et suir.
2. Ce chiffre est supérieur à celui que nous aTons trouTé dans d'autres relations.
aussi baptisé beaucoup de monde et un bon nombre de grands et de petits catéchistes.
« CocHiNCHiNK. — Comme la Cochinchîne n'est pas si peuplée que le Tonkin, il n'y a pas un si grand nombre de chrétiens . On y en compta sur la fin de Tannée 1 680 soixante mille'. Depuis ce temps-là, un missionnaire écrivait en 1682 qu'il en avait baptisé lui seul près de deux mille.
« Cette église est gouvernée par un évoque français vicaire apostolique ; il est aidé de deux prêtres naturels du pays et de sept prêtres français qui ont sous eux plusieurs catéchistes, sans parler ici des PP. Acosta et Candone de la Compagnie de Jésus.
« L'exercice de la religion est pour le présent si libre dans ce royaume, que le petit-fils du roi *, nommé Thomé, du nom de saint Thomas, baptisé par M. Mahot, maintenant évêque vicaire apostolique de cette église, après avoir recouvré la santé d'une manière extraordinaire, ensuite du consentement que le roi son grand-père avait donné qu'il reçût le saint baptême s'il était guéri, a fait sa première confession à M. Langlois, qui a une maison et une chapelle à la cour, où les chrétiens s'assemblent publiquement. Ce jeune prince n'a que seize ans, et il parait fort résolu à vivre toujours en bon chrétien.
« Il n'y a qu'un missionnaire à Ciampa et l'on compte plus de huit mille chrétiens dans le lieu de sa résidence ^.
« Au Cambodge, il y a deux missionnaires qui sont protégés parles ministres du prince, et les chrétiens dont on ne sait pas encore le nombre y jouissent d'une fort grande paix.
« SiAM. — On a jusqu'ici fort peu converti de monde à Siam, d'autant que les Vicaires apostoliques, suivant les
1. Ce chiffre est supéneur à celui que nous fournissent certains catalogues.