‹ Histoire générale de la Société des missions-étrangères [microforme]Chapitre 124 sur 248 · Arch. M.-É., vol. 219, p · texte numérisé non relu

Arch. M.-É., vol. 219, p

crivait à M. Chaumont sans l'appeler mon cher patriote, sans faire « l'éloge des braves Marseillais, des braves législateurs, des braves citoyens, des bons patriotes qui paieront bien des impôts triples et quadruples, » sans avoir quelques mots amers contre « ces aristocrates qui feront tout ce qu'ils pourront pour ne pas payer ».

Grâce à ces précautions et à ces déclamations, les lettres ne sont pas toujours claires ni faciles à comprendre et M. Chaumont s’en plaint parfois, mais au moins elles ne sont pas compromettantes, ce qui était de première nécessité; car les directeurs restés en France étaient dans une situation extrêmement dangereuse.

À peine arrivés à Amiens, où ils demeuraient rue du Cloitre-Saint-Nicolas, n° 4618, ils recurent une lettre de la muhicipalité de Paris, adressée au citoyen Hody, supérieur de la maison des Missions-Étrangères et contresignée Pétion, par laquelle l'ancien supérieur était invité à se rendre, le plus tôt possible, au bureau de liquidation, afin de rendre un compte exact de tous les biens et revenus de sa communauté et de son administration.

A cette lettre, M. Hody répondit en ces termes! :

« Citoyen, d'après les conseils réitérés et très pressants de plusieurs officiers de notre section, nous avons pris le parti de quitter Paris. — D'ailleurs, le menaces, les injures, la crainte d'être outragés, ou mis à mort nous à impérieusement déterminés à quitter notre maison : quatre fois de jour et de nuit, pendant huit ou neuf heures, nous avons été au moment de subir la plus extrême violence et d'être complètement pillés, ce qui, dans des circonstances aussi douloureuses, nous à forcés de retirer tous nos papiers: car il est bon

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d'observer qu'au 5 mars de l'annee dernière, nous avons rendu tous nos comptes à M. Belmier, curé de Chaillot, et à M. Bavon, juge de paix, commissaires nommés par la commune, et apporté à l'hôtel de ville le détail le plus exact de nos fonds, maisons, rentes, etc. »

La municipalité ne répondit pas. Elle trouva plus simple de vendre tous les meubles du Séminaire, d'enlever les calices, les ornements, les chandeliers, les pilastres en marbre et les tableaux. Elle caserna ensuite dans la maison des gardes nationaux et un certain nombre d'ouvriers des trains d'artillerie, et déclara qu'elle louerait le reste des appartements. Le juge de paix de la section prévint M. Bilhère « qu'il ne voulait que d'honnètes gens comme locataires et qu'il lui loucrait de préférence les chambres à sa convenance ». « S'il n'eût fallu poui louer toute la maison que quatre mille francs, disait M. Bilhère, nous aurions pensé à la louer nous-mêmes, mais on dit que la location ira à dix mille, je balance beaucoup pour faire un voyage à Paris et pour voir, par moi-même, ce qui en est. »

La prudence était en effet plus que jamais indispensable. La guillotine était en permanence sur la place de la Révolution. Les plus grandes et les plus saintes victimes y montaient chaque jour. La loi des suspects offrait à tous les scélérats le moyen de se venger et de faire parade d'un faux patriotisme.

Bilhère resta donc à Amiens, et le Séminaire fut loué à des: étrangers pour la somme de 5,050 francs.

La Société n'avait plus de noviciat, plus d’établissement central. Ce Séminaire des Missions-Étrangères, dont le nom était connu de tout le monde chrétien, le souvenir gravé dans le cœur de ses prêtres, prédi- ‘ateurs de l'Évangile depuis les Indes jusqu'au fond : de la Chine, était devenu bien national. C'était la

perte de la maison de famille, demeure sainte, sorte de temple, qui réunit les fils, les réchauffe, les ranime, bl leur donne plus vive et plus présente l'impression d'une union de foi et de charité.

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La Société, frappée en France, l'était également aux lie Indes dans ses prêtres et leurs chrétiens. La Ré- | volution avait rapidement passé les mers. Dès la l'ir fin de 1789, les idées nouvelles mettaient en ébulli- M: tion les esprits des habitants de Pondichéry; des Ne clubs se formaient où les projets les plus violents un étaient proposés et discutés: les troupes européennes ch faisaient cause commune avec la population. Ya Le 28 février 1790, une affiche posée sur les murs de Sol l'église appela tous les citoyens à la révolte. Les I auteurs inconnus de ce factum réclamaient la suppres- sitt sion dû conseil supérieur de Pondichéry, la création an, d'une municipalité, l'établissement d’un impôt sur la tro

population indigène, afin de lever deux bataillons de ] cipayes et la formation d'une milice.

ver Le gouverneur, chevalier du Fresne, n'avait pas assez ten d'autorité morale pour réprimer les troubles avec [ sévérité. Au lieu d'arrêter le torrent, il essaya de mo- ren dérer son cours. Quelques historiens ont voulu voir tuti dans cette prudence l'effet d'une grande mollesse de mai caractère ou d’une ignorance de l’état de choses. Les gor missionnaires de Pondichéry qui ont connu M du de Fresne ont loué sa prudence et sa sagesse. dep I permit à une assemblée de se constituer sous la mel présidence de M. Moracin et poussa même la condescen- les

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Le mouvement s'était fait sentir dans tous nos établissements de l'Inde.

À Karikal, les colons avaient voulu former une municipalité et deux partis s'étaient trouvés en présence. L'un voulait se séparer de Pondicnéry et relever directement de la métropole, et l’autre n'était pas d'avis de rompre le lien administratif, qui les rattachait à la capitale de nos possessions. Des rixes violentes avaient eu lieu, et les indigènes y avaient pris part.

À Yanaon, des troubles sérieux avaient éclaté à l'instigation de l'agent de la Compagnie, nommé de Mars, qui avait excité la population à se soulever. Neuf colons s'emparèrent du pouvoir et formèrent un comité représentatif, un conseil de Justice, une chambre administrative et une municipalité. En 1791, Yanaon leur appartenait, et le gouverneur, M. de Sommerat, se voyait sans autorité.

Il semblait que l'éloignement de Chandernagor, situé dans le Bengale, au milieu des possessions anglaises, dût mettre cet établissement à l'abri des troubles qui agitaient la plupart de nos colonies. Ce fut, au contraire, à Chandernagor que le mouvement révolutionnaire se produisit avec le plus d’intensité.

Les habitants chassèrent leur gouverneur, proscrivirent trente-neuf Européens, promulguèrent une constitution particulière (1791) etélurent un pouvoir exécutif ; mais à Pondichéry, à Karikal, à Yanaon, à Chandernaor, cette fermentation des esprits ne provoquait pas de manifestation antireligicuse. Eloignés de France depuis de longues années, et par là même du mouvement philosophique et de la surexcitation causée par les journaux, les livres, les réunions publiques, tou- Jours aussi plus près des dangers, vivant au milieu du P’ganisme dont les horreurs faisaient resplendir avec

plus d'éclat les beautés de la religion catholique, les colons français conservaient le respect du prêtre et l'amour de leur foi.

Lorsque les habitants de Pondichéry apprirent le décret de 1790, qui chassait les religieux, ils se réunirent en assemblée générale sous la présidence du maire, ils signèrent une protestation contre le décret, et demandèrent avec insistance que la métropole voulut bien envoyer des prôtres, afin de n’être pas privés des secours de la religion. Les députés Beylié et Monneron furent chargés d'être les interprètes de la colonie près de l’Assemblée nationale.

Le 10 décembre 1791, ils déposèrent devant elle 14 pétition, qui resta naturellement sans véponse, « il n'y avait de souveraine que la partie du peuple demandant qu'on chassât les prêtres: et la Révolution avait pour: but d'assurer l'état dont se plaignaient les colons, l'état d'un peuple privé des secours de la religion. »

Si les colons gardaient leur foi intacte, ils n'admettaient pas que les ecclésiastiques se montrassent mal disposés pour les actes inspirés par la politique. Les municipalités animées de ces sentiments, se réunissaient dans les églises, où, par leur ordre, le clergé devait chanter le Te Deum, le Domine salvam fac ÿ'ntem et le Domine salvam fac legem.

Tant que la municipalité de Pondichéry ne s'adressa qu'aux religieux qui desservaient la ville Blanche, tout alla bien pour les missionnaires. Mais elle ne tarda pas à demander à ceux-ci de célébrer les mêmes cérémonies dans leurs églises : plusieurs le firent d'assez mauvaise grâce ct furent accusés d'opposition aux idées nouvelles.

Ils avaient beau répondre, et le gouverneur du Fresne avec eux, qu'ils n'étaient dans les Indes que pour les Malabars, et n'avaient à s'occuper ni des Français, ni de leur politique, on leur répliquait qu'ils étaient

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Francais, et qu'en cette qualité, ils devaient prendre part à la joie commune.

Il y aurait eu bien des exceptions à faire à cette joie commune; mieux valait garder le silence, ce qui d’ailleurs satisfaisait peu les meneurs du partirévolutionnaire,

M. Lambert, qui était à Karikal, refusa de chanter le le Deum le 14 juillet 1792, à l'occasion de la prestation du serment de fidélité par les troupes. Il fut chassé de la ville avec menace de mort s’il y r'eparaissait,

La présence des commissaires civils envoyés dans nos possessions d'outre-mer ne calma pas les esprits, Les deux commissaires des Indes se nommaient Dumorier et Lescallier, Le premier, homme sans valeur ou à peu près, ne devait sa notoriété qu'à sa proposition d'élever un monument sur la place de la Bastille. [1 appelait alors Louis XVI le roi patriote, Quant à Lescallier, il avait été, avant la Révolution, ordonnateur à Saint-Domingue et à la Guyane, il affichait les opinions les plus exaltées, ce qui ne l'empéchera pas de devenir plus tard baron de l'empire et préfet maritime de Gênes. Ils furent reçus sur le quai de débarquement par une délégation de l'assemblée coloniale, dont un membre leur

adressa ces superbes paroles : « Citoyens commissaires, soyez les bienvenus. Sous ce climat brülant, vous ne trouverez que des hommes dévorés de la soif ardente de la liberté. »

Il faut avouer que l'antithèse n'était pas mal trouvée, et que sous un climat brûlant, la soif était assez naturelle.

L'arrivée de ces représentants n'était pas sans inquiéter les missionnaires qui devaient prêter entre leurs mains le serment à la constitution civile.

(Il est certain, écrivait Mgr Champenois, successeur de Mgr Brigot depuis 1791, qu'aucun missionnaire ne fera le serment, S'il faut quitter Pondichéry et Karikal, nous nous en irons tous dans les terres. »

Aucun prêtre des Missions-Étrangères, en effet, ne prêta le serment schismatique, Les commissaires se montrèrent d’ailleurs assez coulants sur cet article, et peut-être les missionnaires eussent-ils pu se maintenir à Pondichéry, lorsqu'un incident imprévu les forçca de s'éloigner.

Le 3 avril 1793, on planta sur la place d'Armes un arbre de la liberté avec cette inscription : « Notre union est notre force. » Les spectateurs étaient peu nombreux. Le commissaire Dumorier se crut néanmoins obligé de leur adresser un discours, dans lequel il parla longucment des droits de l’homme, des devoirs du citoyen, de l'égalité, de la liberté et de la fraternité,

Enflammés sans doute par les paroles trompeuses du citoyen commissaire, les soldats se rendirent à l'église malabare, et demandèrent que Mgr Champenois vint célébrer la messe devant l'arbre de la liberté. L'évêque était au pied de l'autel, agenouillé sur son prie-Dieu, 1] refusa poliment et simplement d'accéder à cette demande, et entendant le tumulte s'agrandir, il se tourna vers la foule et dit d'une voix ferme : « Je n'irai pas; mon âme est à Dieu, mon corps est aux hommes; je n'irai pas. » À ces mots, un ancien jésuite, le P, Garet, voyant les soldats prêts à frapper le vicillard, se proposa pour le remplacer, il se rendit sur la place d'Armes et célébra la messe. Cédant aux sollicitations des missionnaires ct des chrétiens, Mgr Champenois profita de cette diversion et prit la route de Madras. Le soir, les soldats vinrent le chercher et visitérent inutilement toute la maison. Le prélat était hors de leurs atteintes. M. Magny quitta également Pondichéry ot se réfugia avec les élèves du collège dans la colonie danoise à Tranquebar où M. Hébert et le P. Fabri le rejoignirent bientôt, Ils y restèrent

jusqu’à la prise de Pondichéry par les Anglais.

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Les discours des commissaires, les plantations d'urbres de liberté, les discussions qui se succédaient chaque jour à l'assemblée coloniale, n'avaient amélioré ni la situation intérieure, ni la situation extérieure de la colonie. Tippou-Sahib, notre allié, avait subi en 1792 les conditions des Anglais, qui avaient su entrainer los Mabrattes contre lui, Le nouveau gouverneur de Pondichéry, le colonel de Chermont, affirmait que le mauvais état des fortifications de la ville ne permettrait pas de résister à une attaque sérieuse ct voulait se retirer, Les vaisseaux de France apportaient la nouvelle que la lutte se préparait contre l'Angleterre. IL fallait donc Sattendre à une catastrophe, Le 3 juin 1793, on fut officiel] ment informé de la déclaration de guerre avec la Grande-Bretagne et on se disposa à la résistance. Mais les forces étaient trop inégales, et malgré l'habileté du commandant de la place et la valeur de ses troupes, Pondichéry fut obligée de se rendre. Une capitulation fut signée,

Les officiers gardaient leur épée, les soldats demeuraient prisonniers. Les habitants étaient assurés du maintien de leurs lois et de la garantie de leurs propriétés. La municipalité était dissoute, et remplacée par un lieutenant de police.

Le 23 août 1793, à neuf heures du matin, les Anglais entrèrent dans la ville dont le général Floyd fut nommé gouverneur,

La chute de Pondichéry amena celle de nos autres établissements, et le drapeau de la France cessa de ilotter sur le sol de l'Inde, où sa renommée avait été si £lorieuse et son prestige si éclatant.

Le zèle apostolique de la Société des Missions-Étran-

gères, sans parler de son patriotisme, ne pouvait que s'attrister de ces défaites. L'Angletcrre victorieuse. c'était l'hérésie Tibre et respectée, c'était la religion catholique abaissée, et, on le craignait, peut-être proscrite,

Cependant, même en regrettant la victoire de l'Angleterre, Mgr Champenois et ses missionnaires sc demandaient avec anxiété ce que serait devenu le catholicisme sous l'autorité de la France, Déjà ils étaient exilés, les nouvelles qui arrivaient de Pazis étaient très mauvaises : partout régnaient le désordre et l'irréligion, les exécutions sanglantes se multipliaient, On eût dit À que la barbarie et le paganisme avaient repris possession du vieux sol de la Gaule,

Les prêtres des Missions-Étrangères étaient accablés sous le; poids de ce“ affreux malheurs.

Du Su-tchuen, de l'Annam, de Siam, s’élevaient des plaintes et des sanglots plus touchants chez ces hommes fortement trempés, privés de la patrie depuis de longues années, habitués à la considérer comme le rempart du catholicisme, et subitement la voyant tomber dans le gouffre de toutes les hontes et de toutes les cruautés.

« Depuis notre séparation de l’Europe, quel déluge de À maux à inondé le troupeau de Jésus-Christ? écrivait M. Dubois!, j'ai vu dans mon éloignement, en lisant les papiers anglais de Madras, la suite des événements affreux qui ont successivement désolé toute l’Europe. J'ai vu surtout avec les sentiments de la plus vive douleur les calamiés sans nombre, les profanations de toute espèce qui ont affligé la cité sainte, la capitale du inonde chrétien. À quels temps avons-nous été réservés, £rand Dieu! Faut-il être condamné à vivre au milieu

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