Arch, M.E,, vol, 138, pP
contentement dont nous remercions la sainte Providence, »
Les missionnaires entraient en Cochinchine tantôt
“par Ha-tien, la rivière de Camau, les embouchures
méridionales du Mékong : le Bassac ou le Tran-Dé. [ls traversaient alors la Basse-Cochinchine, moitié à pied, sur des routes étroites et raboteuses, moitié en petite barque, suivant le cours sinueux des arrOYOs ; pendantles grandes crues des fleuves, ils allaienttout droit à travers les plaines inondées, coupées dans leur monotonie par quelques arbres, et par les toits de feuilles d'humbles maisonnettes. Tantôt ils débarquaient sur la côtes du Binh-thuan ou du Phu-yen, et setrouvaientimmédiatement au milieu des chrétiens é angélisés par la Société des Missions-Étrangères. Avant la persécution de Minh-mang en 1833, leur entrée en Cochinchine ne semble pas'avoir rencontré de grands obstacles, aucun d'eux ne fut découvert ou trahi, et leur marche à travers le pays rarement signalée.
Les missionnaires, qui se rendaient au Tonkin, éprouaient quelquefois plus de dangers. Excepté les premiers qui débarquèrent au comptoir européen de Hean, et se firent passer pour des négociants, les autres entraient par Cua-bang au sud, ou par La-fou, village chinois de la province du Kouang-tong au nord. Ils entouraient leur débarquement de beaucoup de précautions; à quelques kilomètres de la côte, les catéchistes annamites qui les accompagnaient descendaient à terre pendant la nuit, dans un petit canot, et prévenaient les chrétiens qui préparaient une barque et allaient chercher leurs apôtres. La frontière du Tonkin n'est pas éloignée de La-fou, et à cette époque, elle était peu ou point gardée. MM. Cordier et de Saint-Gervais, en 1716, se rendirent à La-fou, en traversant toute la province du Kouang-
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DES MISSIONS-ÉTRA NGÈRES 179
tong, ils se trouvérent durant quelques jours dans une situation assez critique :
« Après bien des tours et détours, me voilà enfin arrivé avec M. Cordier proche des confins du Tonkin, 1ous sommes présentement au milieu des bois, des monfagnes, des tigres qüi ne Manquent pas en ce Pays, et qui pis est, dans la crainte continuelle d’une troupe de voleurs que ia cherté du riz à fait sortir dela province de Canton, et qui ont déjà pillé quelques villages tonkinois, qui ne sont pas fort éloignés d'ici; ils se retirent dans ces montagnes après avoir fait leur Coup. Mais,
comme les bons chrétiens chez qui nous demeurons sont très pauvres, nous espérons que ces brigands ne viendront pas ici, à moins qu'ils n'apprennent que nous Y Sommes, C’est Pourquoi, afin de mettre en sûreté ce que nous avons apporté avec nous, chez un chrétien à Lou-mouen.
éloignée d'ici d'environ deux lieues Où il y à un mandarin chinois avec des soldats, et nous avons fait ouvrir une porte dans notre chambrette qui donne dans les bois, afin qu’au Premier bruit, nous puissions nous enfuir et nous cacher. Nous nous confions en la divine Providence, qui nous à si heureusement conduits Jusqu'ici, nous espérons qu'elle voudra bien nous préserver de tout danger, et nous ouvrir en bref une porte pour entrer dans notre désirée mission, » Finalement, ilsécha Ppérent aux voleurs et aux mandarins,
MM. de Saint-Phalle et Deve bonheur. Leurs mar
nous l'avons envoyé qui est une petite ville
aux n'eurent pas le même iniers les firent arrêter à La-fou par trois où quatre compères habillés en soldats, qui xigèrent d'abord cent taëls sous la menace de les li- ‘re aux mandarins: on parlements longtemps, et il hllut payer quatre cents francs.
L Arch. M,-É., vol. 137, p. 107
Les premiers villages de la frontière nord-est étaient habités par des chrétiens du vicariat du Tonkin oriental, administrés par les Dominicains espagnols ; mais Espaunols ou Francais, dominicains ou prêtres des Missions- Étrangères, tous étaient unis dans la plus fraternelle charité, animés du désir ardent de secourir les chrétiens, de sauver les païens, et partant d'ouvrir toute grande la porte de l’Anpam aux prédicateurs de l'Évangile: et c'était alors dans ces petits villages inconnus, un spectacle touchant qui ravissait le jeune missionnaire : les fidèles arrivaient pendant la nuit un à un, où par petits groupes silencieux, ils se prosternaient à ses pieds, lui adressaient des paroles de respect et d'hommage que son catéchiste traduisait en latin, ils lui offraient les présents de leur pauvreté : du thé, des fruits, puis ils saluaient de nouveau et le quittaient pour faire place à d’autres.
Les Chinois usaient d'une plus grande sévérité que les Annamites du Tonkin ou de la Cochinchine, pour empècher les étrangers de pénétrer chez eux, et ‘quoique leur police fût loin d'être parfaite, elle exercait une surveillance assez rigoureuse : « Les douanes sont nombreuses | à l'entrée ou à la sortie des villes, à l'embouchure des rivières, quelques-unes par mesure de simple police, le | plus grand nombre pour la perception des droits du
fisc. »
De Whampoa à Canton, distants de quelques kilomètres seulement, on comptait quatre douanes; aussi les patrons des barques prennent-ils toutes les précautions que leur suggère la prudence surexcitée par le péril. Hs cachent le missionnaire dans la cale, sous des caisses, sous des balles de coton ou des sacs de riz, lui laissant just
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Urdinairement ils évitaient les douanes, en se dérobant au milieu des innombrables Jonques de pêche ou de commerce, à travers le labyrinthe d'arr rent Canton.
Cachés au fond de leur barque, les proscrits pouvalent, en regardant par les fentes des parois, apercevoir les lanternes de papier colorié qui entouraient les bateaux symétriquement rangés les uns près des autres : ils entendaient les explosions des pétards la joie bruyante du peuple.
Tout à coup, des douaniers hélaient la barque, la sommant de s'arrêter ou d'aborder. le patron répondait par quelque mensonge avec un imperturbable sang-froid, et l’embarcation, glissant sous l'effort des rameurs, s'éloignait rapidement; mais s'échapper n’était pas toujours possible, alors des gardiens vigilants montaient à bord et faisaient la visite, M. Glevo reuses perquisitions! :
0YOS qui entou-
annonçant
‘aconte une de ces dange-
«Nos conducteurs avaient pris les devants, et s'étaient rendus avec un prêtre chinois. nommé Mathieu Kou, pour nous retenir une barque, et mettre les effeis de la mission en sûreté, Notre batelier, qui savait le rendezvous, alla avertir nos gens, et nous laissa sur la rivière. Vers midi, un batean plein de soldats aborda brusquement le nôtre pour le visiter. Un soldat leva une des nattes qui nous couvraient et me vit en face. Nous crùmes être perdus : comme ils étaient venus à nous tout d’un coup, je n’eus pas le temps de paraitre déconcerté. [ls demandérent qui nous étions. Le fils du batelier répondit par un mensonge. Les soldats entrèrent etfouille-
1. Nouvelles Lettres édifiantes. vol. 1, p. 29-32, MISSIONS-ÉTRANGÈRES, — II.
rent dans une des extrémités du bateau ; ensuite dans l'aatre, où était un vieux Chinois qui trernblait comme la feuille, ce qui pouvait leur faire soupconner quelque chose. D'ailleurs, nous étions enfermés presque hermétiquement dans an espace très étroit, sous une chaleur considérable. Cela était encore propre à nous rendre suspects; mais Dieu ne permit pas qu'ils entrassent pour: fouiller dans l'endroit où nous étions, auquel cas, nous eussions été certainement pris. [ls s’en allérent sans plus ample information.
« Lorsque le batelier vint nous rejoindre, on lui raconta le danger que nous avions couru. I retourna sur-lechamp porter à nos conducteurs cette nouvelle qui ne les mit pas peu en peine. Un d’entre eux se résolut à tenter an coup de désespoir. I] vint nous trouver, nous fit sortir du bateau, nous conduisit dans la campagne pour faire une fausse route, et tromper les personnes qui nous avaient vu sortir; ensuite il nous fit passer par des routes étroites remplies de monde où nous étions fort exposés à être reconnus, et nousfit entrer dans un second bateau qui, après plusieurs détours, nous amena à celui que nous avions quitté. »
À quelque distance au delà de Canton, les missionnaires abandonnaient la Jonque qu'ils avaient louée à Macao, et en prenaient une autre plus légère, que leurs courriers devaient avoir soin de leur préparer. Mais les courriers étaient parfois absents, comme il arriva à M. Moÿe qui, pour comble de malheur. ayant avec lui un Jeune écolier du Su-tchuen timide et maladroit, fut laissé seul pendant une journée, et ensuite abandonné au milieu de la ville de Fou-chan. Heureusement que la Providence venait en aide à ses envoyés et réparait les oublis de leurs serviteurs.
Cette nouvelle barque quittait le Tché-kiang (fleuve des Perles) et s'engageait dans le Pé-kiang (fleuve du
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Nord) qu'elle remontait jusqu'aux nionts Meiling. Sa marche était accompagnée par le chant bruyant des ‘ameurs, qui réglait par son rythme monotone la cadence des avirons. Chaque soir, à la halte, lepatron, frappant sur Son fam-tam, faisait trois génuflexions. et brülait des petits papiers en l'honneur du génie des eaux. Dans ces haltes, les mariniers ou de mauvais sujets volaient par-fois l'argent et les provisions du missionnaire, qui naturellement n'avait garde de se plaindre.
Le lendemain matin, sans trop se hâter, on reprenait la route. Dans les endroits très solitaires seulement, le voyageur européen osait monter sur le pont et jeter un coup d'œil sur le paysage. Il admirait la fertilité de ces champs plantés de riz, de cannes à sacre, de tabac; à mesure qu'on avançait vers le nord, il voyait le pays prendre un aspect plus sévère, étaler dans quelques échappées d'une beauté sauvage ses gigantesques rochers aux formes bizarres et fantastiques, ses montagnes arides ou couvertes de forêts épaisses, et le toit pointu d’une pagode aux multiples étages émerger au-dessus des plus hauts bouquets d'arbres. Aux pieds des monts Meiling, qui forment la frontière du Kouang-tong et du Hou-nan, le missionnaire prenait la route de terre, à pied, en chaise ou en brouette.
Le soir, il couchait dans les auberges, mêlé aux autres voyageurs qu'il essayait d'éviter dans la crainte d'être trahi par sa physionomie ou par ses habitudes.
[n'y réussissait pas toujours: M. Pottier fut reconnu à la manière gauche et empruntée dont il saluait; mais: il avait affaire à de braves gens, qui ne manquaient point de prudence et qui, pour ne pas compromettre l’étranser, et plus encore sans doute, pour sauvegarder leur responsabilité, s’empressèrent de le cacher dans une chambre séparée.
À Tcheng-tcheou, le voyageur remontait en barque, et
après avoir navigué plusieurs jours sur le Hen-kiang, traversé le lac Tong-tin, il entrait dans les eaux du fleuve Bleu.
Navigable sur une longueur de 700 lieues, le fleuve Bleu peut porter de gros vaisseaux, et a ujourd'hui les navires à vapeur le remontent Jusqu'à Ou-tchang-fou. Dans sa partie inférieure, il coule constamment à pleins bords, il est large, profond, lent et majestueux. Mais dans Le Hou-pé à environ 60 lieues de la limite orientale du Sutchuen, son lit se resserre et la masse puissante de ses eaux se précipite, entre des rives escarpées, sur un lit de rochers qui rendent la navigation périlleuse,
Ce voyage, à lui seul, était une épreuve, il initiait le Jeune missionnaire à la vie apostolique, il le formait, le trempait, au risque de Jui inspirer parfois quelque frayeur et quelque découragement.
Francois Pottier, raconte son biographe, fut envahi par la tristesse; lui qui devait vivre. pendant dix années, seul avec des prêtres indigènes, montrer pendant vingt-trois ans d'épiscopat, un imperturbable sang-froid et une patience à toute épreuve, eut un instant de défaillance. Son esprit réfléchi et observateur aperçut les difficultés énormes de la conversion de la Uhine, il les compara à sa faiblesse, et son humilité lui persuada que l'œuvre qu'il tentait était impossible, qu'il allait y perdre le meilleur de sa vie, tandis qu'en France des âmes auraient répondu à ses etforts.
Cet abattement ne dura qu'un instant, semblable à ces orages qui éclatent brusquement, et passent sans laisser de traces. François Pottier redevint maître de soi, ‘alme, confiant en Dieu, ce qu’il avait été jusqu'alors, ce qu'il devait être toujours. Si plus tard, il se souvint de
cette heure de découragement, il dut, en contemplant les succès de son apostolat, se dire qu'en Chine, le bien était possible dans une large mesure, et que ses efforts