‹ Histoire générale de la Société des missions-étrangères [microforme]Chapitre 227 sur 248 · Arch. ME. Lettres du Ven. Jaccard · texte numérisé non relu

Arch. ME. Lettres du Ven. Jaccard

2, Arch, M.-E, Lettres du Ven Gagelin

« Monsieur et très cher confrère,

«La nouvelle, que vous m'annoncez. que je suis irrévocablement condamné à mort, me pénètre de joie jusqu'au fond du cœur, Non. je ne crains pas de le dire, Jamais nouvelle ne me fit tant de plaisir, les mandarins

Len éprouveront jamais de pareil. Lætalus sum in his

quæ dicta sunt mihi, in domum Domint ibimus. « Je me suis réjoui de ce qui m'a été dit: nous irons dans la maison du Seigneur, » La grâce dont je suis bien indigne a été, dès ma plus tendre enfance, l'objet de mes vœux les plus ardents:; je l'ai spécialement demandée, toutes les fois que J'élevais le précieux sang au saint sacrifice de la messe. Dans peu, je vais done paraitre devant mon juge, pour lui rendre compte de mes offenses, du bien que j'ai omis de faire et même de celui que J'ai fait, Si je suis effravé par la rigueur de sa Justice, d'un autre côté, ses miséricordes me rassurent, l'espérance de la résurrection glorieuse et de la bienheureuse éternité me console de toutes les peines et de toutes les humiliations que j'ai souftertes, Je pardonne de bon cœur à tous ceux Qui n'ont offensé, et je demande pardon à fous ceux que j'ai scandalisés. Je vous prie d'écrire à Monseigneur notre Vicaire apostolique, que je respecte et aime bien sincèrement, ainsi qu'à Messieurs nos autres confrères, que je porte tous dans mon cœur, Je me recommande à leurs prières ainsi qu'à celles des prêtres dn pays, des religieuses et de toutes les bonnes âmes, Je vous prie d'écrire à MM. les directeurs qu Séminaire des Missions-Étrangères, à M, Lombard, inissionnaire à Besançon, mon cher père en Jésus-Christ et deux mots à mes parents. Je ne les oublierai pas dans Île ciel, où nous nous réunirons tous. Je l'espère. Je quitte ce monde, où je n'ai rien à regretter, La vue de mon

Jésus crucifié me console de tout ce que la mort peut

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[ue je suis irrétre de joie juspas de le dire, les mandarins lus sum in his dibimus. « Je t: nous irons » dont je suis nfance, l'objet ‘cialement de- :CICUX sang au vais donc paompte de mes nême de celui eur de sa jusme rassurent, t de la biens peines et de . Je pardonne et je demande Je vous prie olique, que je u à Messieurs 1$ Ion cœur, 1à celles des es les bonnes cteurs au £6mbard, inis- ‘sus-Christ et pas dans le ère. Je quitte vue de mon 4 mort peut

DES MISSIONS-ÉTRANGÈRES 591 avoir d'amertumes, Toute mon ambition est de sortir promptement de ce corps de péché, pour être réuni à Jésus-Christ &ans la bienheureuse éternité. Cupio dissolo et esse cum Christo\, Jen'ai plus qu'une consolation à désirer, celle de vous rencontrer ainsi que le P. Udorico pour la dernière fois, »

«Fr, GAGELIN, »

Le 17 oetobre 1833, le bataillon, chargé de conduire M. Gagelii au supplice, se présenta vers sept heures à la porte du cachot, un soldat entra et annonça au captif qu'il ailait être transféré dans une autre prison, au Thua-thien.

Le missionnaire venait de réciter son bréviaire, il S'habilla et sortit.

Aussitôt, entouré par les soldats de l’escorte, il «omprit à cet appareil inusité que sa dernière heure était venue.

— Me conduisez-vous pour me trancher la tête ? demanda-t-il.

-- Oui, lui répondit un des gardes.

— Je n'ai pa peur, fitle martyr.

On partit immédiatement, quatre soldats soutenaient les extrémités de la cangue, les autres armés de piques étaient placés de chaque cûté, deux mandarins à cheval fermaient la marche. Le cortège se dirigea silencieusement vers le pont qui sépare la capitale du faubourg de Bai-dau.

À la tète du pont, un erieur public portait une planchette, sur laquelle était inscrite la sentence de mort conçue en ces termes :

« L'Européen Hoaïi-hoa? est coupable d'avoir prêché

1. Je désire tomber en poussière et m'unir au Christ, 2. Le nom annamite que son évêque lui avait donné était Kinh, mais le roi l'avait changé en celui de Hoai-hoa,

et répandu la religion de Jésus dans plusieurs provinces de ce royaume. À cause de cela. il est condamné à être étranglét, »

Gette sentence ne laissait aucun doute sur la cause de la mort du missionnaire, eile était explicite et précise. Minh-mang n'avait fait subir aucun interrogatoire à M. Gagelin, il ne lui avait pas demandé de confesser ou de renier Jésus-Christ, c'était une sorte d'hommage qu’il rendait à sa foi, sûr d'avance qu'elle ne faillirait pas. Mais il avait voulu que tous connussent le motif de la mort, aussi l’avait-il exprimé en peu de mots et très clurement, Ignorant des forces de la grâce divine et de la volonté chrétienne, il espérait, en frappant soudainement ainsi un grand coup, terrifier les chrétiens aunamites et les prêtres eux-mêmes,

Lorsque plus tard il se verra trompé dans son attente, il multiplicra les questions captieuses, les menaces et les tortures.

Tous les cent pas, le crieur pubiie s'arrêtait, frappait quelques coups sur le gong et lisait à haute voix la sentence.

Los païens se pressaient sur les pas du martyr. C'était la première fois qu'ils voyaient un Européen condamné “ mort; leur attitude décelait une curiosité mêlée d'étonnement et d'inquiétude; admirant sa fermeté devant la mort, ils comprenaient assez mal les raisons de cette exécution et en craignaient instinctivement les conséquences.

M. Gagelin marchait à grands pas, d'un air t ‘anquille, Jetant de temps en temps ses regards sur la multitude qui le précédait.

Arrivés au lieu du supplice, les mandarins comman-

1. Sommaire des procès pour la Béatification, p. 7, S 9: p: 8, $ 12 et suivants.

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dent halte, une partie des soldats forment le cercle autour du condamné, les autres enfoncent trois pieux en terre sur une même ligne, et étendent une natte devant celui du milieu. Le missionnaire, témoin de ces préparatifs, regarde autour de lui, ets'informe sion va le dé capiter ou l'étrangler : personne ne lui répond,

Sa cangue, tenue par les soldats, ne lui laissant pas la liberté de ses mouvements, il demande à se mettre à SeRoUX pour se préparer à mourir, il n’est pas plus écouté, On le fait asseoir, les Jambes étendues sur la natte, le dos appuyé contre le poteau du milieu: deux soldats ouvrent ses vêtements, les abaissent Jusqu'à la ceinture; ils lui prennent les mains, les ramènent derrière le dos et les attachent fortement au pieu central. On lui passe au cou une corde dont les deux extrémités S'enroulent autour des pieux fixés à droite et à gauche,

M. Gagelin se prête à tout avec le plus grand calme. Les dispositions achevées, les mandarins font un premier signe, une douzaine de soldats saisissent la corde ; à un second commañidement, ils la tirent de toutes leurs forces, et le missionnaire exhale Le dernier soupir.

Pour s'assurer de sa mort, on lui brüla la plante des pieds, puis son corps fut laissé à la garde des soldats!

Un des élèves du P. Odorico, qui avait suivi le martyr, demanda L'autorisation de détacher le cadavre. et ayant été exaucé, il le couvrit d'une natte et s'assit à côté,

La veillée funèbre, si émouvante dans notre Occident, se faisait par une belle et chaude matinée d'octobre : au lieu du cierge bénit, le grand soleil d’Annam éclairait cette scène, les sombres draperies étaient remplacées par des arbres aux lourds feuillages ; les spectateurs “'éloignaient peu à peu, pensifs devant l'avenir que cette mort prédisait.

Vers six heures, les soldats permirent au jeune

homme d'enlever le corps, pour lui donner la sépulture. Aidé par un catéchiste de M, Jaccard, l'élève le transporta au village de Phu-cam et un prètre indigène l’enterra dans le jardin d'une maison particulière, Ce n'était pas encore le dernier acte du drame. Minh-mang n'était pas suffisamment rassuré par cette exécution; il avait lu dans un catéchisme que le fondateur du christianisme était ressuscité trois jours après sa mort,

I s'imagina que le même prodige pourrait s'opérer en faveur du maitre de religion, et il ordonna de rechercher le cadavre et de s'assurer de la mort. Le catéchiste qui avait enseveli M. Gagelin conduisit les mandarins à la tombe et exhuma le corps. On en fit la reconnaissance publique ; on s'assura que la vie l'avait quitté, et on prévint immédiatement le roi. Cette nouvelle le calma; il Jugea d'après ses idées sur les défunts, que l'Européen, ayant consenti à demeurer tranquille dans sa fosse pendant trois jours, terme fatal, ne se permettrait plus rien d'inquiétant ; il commanda donc de le remettre dans le tombeau. Cependant son inquiétude survivait encore à l'examen du cadavre; il enjoignit aux habitants de Phucam de le surveiller, car s'il ressuscitait ou si or l’enlevait, ce seraient eux qui en répondraient sur leur tête.

M. Gagelin a été déclaré Vénérable par Grégoire XVI le 19 juin 1840, en même temps qu'un Cochinchinois décapité six jours après lui, le capitaine Paul Buong.

Son martyre émut les catholiques de France, plus attentifs aux événements d'Exirême-Orient depuis la fondation de la Propagation de la Foi. Les conseils centraux de l'Æuvre, qui considéraient justement tous les missionnaires du monde comme attachés à eux par des liens particuliers d'affection et de dévouement, adressèrent une lettre touchante aux prêtres de La Société des Missions-Étrangères en Cochinchine, et aux néophytes

pe rsécutés.

la sépulture.

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x néophytes

[ls exhortaient Dieu et de la re marcher sur

ces derniers, au nom de la gloire de ligion, au nom du salut de leurs âmes, à les traces de M. Gagelin, Pour relever encore leur courage, ils les entretenaient de la douce espérance que leur père dans la foi, fidèle à sa promesse, les aidait déjà, sans doute, de sa protectiou. Se rappelant

une des dernières paroles du martyr, en l'honneur de leur œuvr- :

€ Pour nous, disaient-ils, nous

ne pouvons nous en souvenir sans

une émotion profonde :

combat et de son triomphe, tournant ss veux mourants vers ses frères de la Propagation de la Foi. il leur promit dans le ciel un éternel souvenir.

pas stérile cette sainte bénédic nimera notre zèle, e

au jour de son

. Non, non, elle ne sera tion d'un martyr: elle ra- Île inspirera à tant de chré

tiens qui en sont dignes par leur

foi et leur charité, le désir de Joindre leurs offrandes aux nôtres pour alléger le poids de vos tribulations. »

Les autres prêtres de la Société en Cochinchine, M. Marchand excepté, étaient passés au Cambodge ou à Siam, Du nombre de ceux qui étaient réfugiés d pays était Mgr Taberd, d'Isauropolis et Vicaire du vénérable Mgr Flore épiscopale, Sa

ans ce dernier nommé depuis trois ans évêque apostolique, ils'était rendu près nS pour recevoir la consécr présence à Bangkok fut l’occ dfficultés sérieuses. I rer 1

ation

asion de .e Foi de Siam, à la veille de décla= à guerre à l'Annam, voulut se

servir de lui pour attirer à sa cause

les chrétiens de Cochinehine: il alla même jusqu'à lui demander de

pousser les fidèles à la révolte.

Mgr Taberd refusa dignement, et de faire comprendre

eSSaYa, Mmaisen vain.

au souverain siamois que ]

à persé-

cution ne pouvait rendre les chrétiens infideles à leur roi et à leur pays. Ce refus lui fit perdre les bonnes grâces du souverain.

La guerre éclata ; les Siamois envahirent les provinces de Ha-Uen et de Chaudoc, battirent les troupes de Minhmang, et mirent le pays à feu et à sang. Les généraux annamites profitèrent de la débandade produite par le pillage pour revenir à la charge; ils refoulèrent les Si mois vers la côteetles forcèrent à se rembarquer ; mais ils ne purent leur enlever le riche butin et les milliers de captifs faits précédemment, Parmi ces captifs, on comptait environ quatre mille chrétiens, que l’on avait décidés à partir, en leur affirmant faussement que l'évêque les engageait à se réfugier à Siam.

Cette malheureuse guerre rendit Mgr Taberd suspect aux deux peuples; aux Siamois, parce que malgré les instances du roi et de ses ministres, il avait refusé de pousser les chrétiens de Cochinchine à la révolte ; aux Annamites, qui crurent que le prélat, pendant son séjour à Siam, avait fait déclarer la guerre à leur pays.

Ne pouvant ni rentrer dans sa mission, ni accepter plus longtemps l'hospitalité compromettante du roi de Siam, Mgr Taberd se décida, dans le courant de 1834, à se retirer à Pinang. Ce n'était pas la première fois que les prêtres de la Société se trouvaient ainsi placés par leur devoir entre deux feux : nous avons vu combien la présence et l'échec des Français à Siam en 1686 les avaient compromis, de quelles difficultés ils avaient été enveloppés pendant les longues luttes de la Cochinchine et du Tonkin; la suite de cette histoire multipliera ces exemples.

Une autre guerre apporta de plus amers déboires aux missionnaires. Le vice-roi de Saïgon, l'ami des chrétiens, était ruort en 1832; pour se venger de l'opposition qu'il Jui avait faite, Minh-mang ordonna de mettre sa tombe

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DES Mis. (ONS-ÉTRANGÈRES 507

à la cangue et de la frapner de cent coups de rotin, peine excessivement infamante chez un peuple respectueux des morts, comme les ; nnamites. Les officiers du vicevoi défunt prirent les arres, afin de venger l’outrage fait à leur ancien commandent, La révolte s'étendit rapidement, et les six provii s de Cochinchine reconnurent l'autorité de Khoi, le chef des rebelles qui prit le titre de généralissime des armé

Khoï était païen et n'avait nullement la pensée de se convertir au christianisme: mais par politique, il prit le contre-pied de la conduite de Minh-man£g, promit sa protection aux chrétien, et s'efforca de les attirer sous ses drapeaux. Plusieur: fidèles crurent devoir profiter de la sympathie des rebeiles pour écrire au Vicaire apostolique et le prier de rentrer à Saigon. Cette démarche, entreprise à l'insu de tous les missionnaires, devait les compromettre et les faire passer sinon pour les fauteurs, au moins pour les complices de la rébellion. Ces lettres furent saisies à l1 douane de Ha-tien. les porteurs massacrés, et le bruit se répandit plus fort encore que les chrétiens et leurs prètres se rangeaient du côté des rebelles,

Mgr Taberd répondit aux accusations par une lettre du 15 juillet 1834 qui fut publiée dans le Journal : le Syngapore Chronicle et résumée en ces termes par le Journal asiatique de Londres (février 1835), « Une lettre signée de Jean-Louis, évêque d'Isauropolis, Vicaire apostolique de la Cochinchine, se plaint des injustes imputa tions contre les missionnaires catholiques en Cochinchine, insérées auparavant dans un desnuméros du journal de Singapore, spécialement contre l'assertion qu'ils furent chassés du pays, à cause qu'on soupconna les chrétiens d’avoir pris une part active à la révolte qui éclata dans le royaume. L'évêque repousse cette inculpation de la manière la plus satisfaisante. Le décret de

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