‹ Histoire générale de la Société des missions-étrangères [microforme]Chapitre 5 sur 248 · AS NOUVEAU · texte numérisé non relu

AS NOUVEAU

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I ne leur fut pas difficile de triompher des quatre cent quatre-vingt-cinq hommes renfermés dans le fort Beauséjour.

Un favori de l’intendant Bigot commandait ce poste ; sur l’ordre de son protecteur, il songeait à s'enrichir en spéculant sur les fourrures, bien plus qu’à combattre; 1l ne tint que quatre jours et capitula le 16 juin. Monckton n'eut pas à se gêner, des officiers ivres signèrent ses conditions sans délibérer. M. Leloutre, dont l'énergie s'était brisée contre la lâcheté du commandant 1rançais qu'il n'avait pu décider à résister, s'enfuit sous un déguisement.

Les vainqueurs préludèrent ensuite à l'exécution de leur plan par des rigueurs inaccoutumées. Des juges sans pudeur violèrent toutes les lois, il suffit d'être accusé pour être condamné, le moindre employé voulut être obéi dans tous ses caprices, les soldats se montrèrent d’une brutalité révoltante.

« Si vous ne fournissez du bois à mes troupes, disait un capitaine Murray, je démolirai vos maisons pour en faire du feu, »

«Si vous ne voulez pas prêter le serment de fidélité sans réserve, déclarait un autre, je vais faire pointer mes cancns sur vos villages. »

La population acadienne s'élevait au chiffre de 16 à 17,000 personnes.

Prendre cette population par force était impraticable, on eut recours à la ruse. Une proclamation générale de Monckton commanda, sous les peines les plus graves, à tous les hommes et aux jeunes gens Agés de dix ans et audessus de se rassembler dans l’église de leurs villages, afin d'y recevoir communication des ordres du gouvernement. à

Le jour fixé était le vendredi 5 septembre, Pour donner une idée de ce qui se passa dans les autres villages acadiens, indiquons ce qui se fit au Grand-Pré où 483hommes,337 femmeset1,107 enfants se présentèrent.

Quand ils furent enfermés dans l'église, dont les avenues étaient gardées par les Bostonnais, le colonel Winslow se plaça au milieu de l'assemblée, et fit cette proclamation :

« Vous êtes ici réunis, afin que je vous fasse part de la résolution définitive de sa Majesté à l'égard des habitants français de cette province. Vos terres, votre bétail et vos provisions de toute espèce sont confisqués au prolit de la couronne, et vous-mêmes, vous serez éloignés de ce pays. Vous devez à la bonté de sa Majesté le droit que j'ai de vous laisser emporter tout votre argent et vos objets domestiques, sans qu'ils puissent cependant encombreriles vaisseaux où vous allez vous embarquer. Dès ce moment, je vous déclare prisonniers du roi. »

Le silence de la stupeur accueillit ces paroles, les malheureux Acadiens étaient atterrés, ils n’eurent pas même le temps de se reconnaitre; immédiatement ils furent conduits sur six rangs, la baïonnette dans les reins, depuis l'église Jusqu'au navire; ils passèrent au milieu de leurs femmes et de leurs enfants agenouillés et pleurant.

On raconte qu'à ce moment de suprème sacrifice dominant les sanglots et les cris de désespoir, la voix d'un exilé s’éleva, chantant un vieux ‘antique de France que ous continuèrent :

Faux plaisirs, vains honneurs, biens frivoles, £coutez aujourd'hui nos adieux.

Trop longtemps vous fûtes nos idoles ;

Trop longtemps vous charmätes nos veux ; Loin de nous, la futile espérance

De trouver en vous notre bonheur!

Avec vous, heureux en apparence, Nous portons le chagrin dans nos cœurs.

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Des fragments de ces cantiques ont été retrouvés écrits sur des feuilles volantes, que les proscrits emportaient parmi leurs objets les plus précieux. Une de ces feuilles est au British Museum de Londres. trophée d'inhumanité que les Anglais contemplent sans regret, sans remords, avec joie peut-être : n'est-ce pas en eftet le souvenir d'une victoire, le mémento d'une conquête définitive ?

Le même jour et à la même heure, presque tous les autres villages étaient traités de même, sept mille Aca- Æ diens saisis étaient embarqués vers une destination inconnue.

Mille d'entre eux furent jetés dans le Massachusetts,

! d’autres en Géorgie, quatre cent cinquante fureñt con- 0 duits à Philadelphie, et on leur proposa de les vendre | comme esclaves. Disséminés dans les montagnes de la Pensylvanie, la plupart moururent de misère et de dou- Ë leur. Quatre cents périrent dans les flots. ? Parmi les Acadiens qui restaient dans leur pays, quel- 4 ques-uns parvinrent à s'échapper et gagnérent les bois. | Les Anglais s'efforcèrent de les arrêter où de les chasser; n'y pouvant réussir, ils ravagèrent la con- &trée pour leur ôter tout moyen de subsistance. Deux- “cent cinquante-cinq maisons et autant de fermes furent brèlées dans le district des Mines. Du côté de Port- Royal, dont les habitants s'étaient sauvés chez les Mikmacks, les soldats brülèrent 253 maisons !.

1. Le poème d'Evangéline, chef-d'œuvre qui a ris le sceau à la réputation de Longfellow, à retracé de In manière la plus saisissante les tristes scènes de ce funeste exode, En voici quelques passages :

« Dans le cimetière,

les femmes et les enfants étaient attroupés.

Soudain les portes de

l'église S'ouvrirent, et l'on vit s'avancer les soldats; en lugubre procession suivaient les fermiers acadiens depuis longtemps emprisonnés, mais résignés. Tels des pèlerins qui partent en voyage loin de leurs foyers et de leur patrie chantent en marchant, et, en chantant, oublient qu'ils sont las et harassés.

Quand les Acadiens virent incendier leur chapelle, ils sortirent du bois, se jetèrent sur leurs ennemis, en tuèrent ou blessèrent vingt-neuf pour venger l'injure faite à leur religion, mirent les autres en fuite, puis retournèrent au milieu des sauvages pour passer plus tard en Canada et même en France.

Les terres des expulsés furent données aux colons protestants qui s'emparèrent des métairies et firent disparaitre toutes les traces du catholicisme dansles temples etles maisons.

Telle fut la fin de la domination totale des Français et des missions de la Société dans l'Acadie ou Nouvelle- Ecosse.

Leloutre avait peut-être eu tort de se mêler très activement aux luttes des Français contre les Anglais,

mais à coup sûr il avait bien vu l'avenir et préconisé le

vrai moyen de salut.

Si les Acadiens l'avaient écouté lorsqu'il les pressait

Ainsi Le chant aux lèvres, les paysans acadiens descendaient.

De l'église vers le rivage, au milieu de leurs femmes et de leurs filles,

En tête venaient les jeunes gens et élevant ensemble leurs voix :

Is chantaient, tandis que leurs lèvres tremblaient, un chant des missions catholiques!

Cœur sacré du Sauveur! Ô inépuisable fontaine !

Remplis nos cœurs aujourd'hui de force, de patience !

Puis les vieillards en marchant, et les femmes qui se tenaient au bord de la route,

Se joignirent au psaume sacré dessus d'eux,

Mélaient leurs accents aux leurs, comme des voix d’esprits envolés.

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: et les oiseaux sous le soleil au-

Ainsi, vers l'embouchure du Gaspereau défila le lugubre cortège. Là le désordre l'emporta avec le tumulte et le vacarme de l’embarquement.

Affairés, les bateaux allaient et venaient chargés et dans la confusion.

Des femmes étaient arrachées à leurs maris, et des mères trop tard envoyaient leurs enfants

Laissés sur le rivage, étendant les bras avec les plus navrantes supplications. »

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d'émigrer, lorsqu'il leur disait qu'ils étaient sur un volcan, qu'ils n'avaient pas de pires ennemis que ceux qui les entretenaient dans une fausse sécurité, échappé à la déportation, ils aur Canadiens et partag

ils auraient aient grossi les rangs de 6 leur sort qui fut plus heureux, puisqu'au Canada, en face de la population nombreuse et frémissante, prête à affronter les suprèmes combats À avec le cour: ge du désespoir, les Angl

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ais n'osérent se livrer à aucune brutalité, et les vaincus, respectés et craints de leurs vainqueurs,

gardèrent leurs propriétés avec l'héritage plus précieux de leur foi. Les naires ne furent guère mieux partagés que les chrétiens.

Leloutre, qui s'était réfugié à Québec, s'embarqua pour l'Europe sur un navire marchand. Le navire fut pris en mer ct le prêtre conduit en Angleterre où il fut retenu pendant huit ans, d'abord dans les prisons 4 de Portsmouth et de Plymouth, puis au château: d’Elisa- Pil les pressait M beth dans l'ile de Jersey. Sa captivité ne 2 zèle pour le peuple qu'il aimait, À Du fond de sa prison, il éc à faire parvenir jusqu'à 1

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rivit des lettres qu'il réussit a cour de France, plaidant “chaleureusement la cause des exilés et sollicitant avec dardeur quelques secours pour ces malheureux. Après sa mise en liberté et la conclusion de la paix, il fut un des igents les plus actifs de leur rapatriement et de leur établissement dans le Poitou, dans le Berry qu'habitent encore leurs descendants. I1 les suivit à Belle-Ile-Enler et voulut leur 1icr soupir.

Signalons ici une double particularité qui se rattache lirectement à l'histoire de la Société des Missions-Étranrères. Les Acadiens, réfugiés dans le Poitou, reçurent de I. le Marquis de Pérusse, un territoire considérable lans la paroisse d'Archigny non loin de Chatellerault. rs en 1797, le Séminaire des

le leurs voix :

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vendu par la Révolution, sera racheté avec le concours épris

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Acadiens.

De ces familles franco-acadiennes sortiront dés rejetons pleins de foi et de dévouement qui, au xix° siècle, entreront dans la Société des Missions-Etrangères et se consacreront à l'évangélisation des infidèles d'Extrème- Orient 1,

Les deux autres prêtres de la Société, Girard et Manach, n'eurent pas un meilleur sort que Leloutre.

Emmené captif avec la plus grande partie des Acadiens de sa paroisse, sur un bâtiment anglais, Girard fit naufrage avec eux et les vit périr dans les flots, au nombre de plus de quatre cents. Lui-même ne dut son salut qu'à l'humanité du capitaine, qui le recueiliit dans

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une frèle embarcation ; après avoir été quatre jours et Mail quatre nuits le jouet des flots, il échoua enfin, à demi #rérent mort, sur les côtes d'Angleterre. De :

Manach fut fait prisonnier le 5 mars 1761, tandis qu’it Mid abor

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passait d’un canton à l’autre du Maine, pour porter les secours de la religion à ses fidèles dispersés dans Îles

bois ; il subit, pendant sept mois, les plus durs tourments de la captivité, et fut ensuite jeté sur un navire qui le transporta en France.

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De sa chaumière bretonne, il tournait souvent ses D'H: regards vers le pays qu'il avait évangélisé et qu'il dési- t le ait tant revoir; les lettres qu'il écrivit à quelques s fidi

familles chrétiennes sont remplies de ces sentiments d’attachement et de zèle? :

«Je voudrois vous aller joindre, et si je voyois jour à faire agréer une démarche par le gouvernement, je

1. Entre autres M. Chicard, missionnaire au Yun-nan, dont la vie « été écrite par le P. Drochon sous ce titre : Un chevalier agpôtre.

2. Le Canada francais, juillet 1889. Documents sur l'Acadie, p. 143. Lettre du 4 mars 1763,

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