‹ Histoire générale de la tapisserie (volume 2)Chapitre 3 sur 59 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

INTRODUCTION DES TAPISSERIES DE HAUTE LISSE EN ITALIE. — LEUR RARETÉ PENDANT LE QUATORZIÈME SIÈCLE.

uelques esprits distingués ont prétendu, ou prétendent encore, que c'est directement de l'Orient que l’Italie tient le secret de la tapisserie en haute lisse. Selon eux elle en serait redevable aux croisés. Mais les textes sont loin de justifier une telle manière de voir1. Ils nous montrent que la tapisserie a été introduite en Italie, longtemps après les croisades, par l’intermédiaire de la France ou de la Flandre. Le mot seul d ara{{i*, tentures d’Arras, sous lequel la langue italienne désigne les tapisseries historiées, faites au moyen de lisses, est déjà une présomption en faveur de l'origine franco-flamande. Ce mot vient de la ville dans laquelle la fabrication des tentures de haute lisse a été portée à son haut degré de perfection. C’est ainsi que l'on appelle faïences les produits de la cité de Faenza, damas ceux de la cité de Damas, etc., etc*.

Constatons ici dès le début que l’Italie est une des rares contrées où l’on trouve un terme spécial pour désigner les tentures faites à la façon d’Arras. Ce pays nous offre aussi de fort bonne heure un choix varié d'expressions appropriées aux différentes destinations de la tapisserie. Les mots d 'ara%{0, de ra^o, de panno di ratfa, de panno di seta e cToro, de panno da muro, s’appliquent d’ordinaire aux tentures proprement dites, à ce que l’on appelait autrefois les « tapis de muraille » ; cortina, portiera, antiporta, répondent aux mots français courtine ou rideau, et portière; spoliera, banchale, dossale, à ceux d’ « espallier de « bancquier »s, de « dossier », ou de « dosseret ».

Ces explications étaient nécessaires pour montrer avec quelle netteté nos voisins se sont rendu compte, dans le principe déjà, de l’importance et du rôle de l’invention à laquelle est attaché le nom d’Arras. On peut dire que, s’ils n’ont pas inventé le tissage en haute ou en basse lisse, cette industrie leur doit du moins sa consécration définitive. Grâce au concours que lui ont prêté les plus grands peintres de l’Italie, grâce à l'enthousiasme avec lequel les amateurs italiens l’ont accueillie, elle n’a pas tardé à conquérir le rang élevé auquel elle a droit dans la série des arts décoratifs.

1 Nous parlerons, dans V Introduction générale, des deux curieux fragments de tapisserie de haute lisse qui figurent dans les musées de Nuremberg et de Lyon, et que des juges autorisés attribuent au XI» siècle. Voir l’article de M. Darcel dans la Galette des Beaux-Arts, 1877, 1. 1, p. 273.

même sens ct"qui signifie aussi : lieu où l'on fabrique des tapisseries; araqqiere, fabricant d’arazzi. Voir le Vocabolario degli Accademici délia Crusca, 5» édit., i863. — Ajoutons à ces mots celui de racer, pour raqqiere ou araqqiere. (Lorenzi : Monumcnti per servire alla storia del palaqqo ducale di Veneqia; Venise, i858, p. 242). — Il ne faut pas confondre les panni

tirent leur nom d'une des provinces de la Serbie, la Rnscic. Voir Muratori : Antiquitates italicæ medii œvi, t. II, col. 1275.

3 Muratori, Antiquitates, t. II, col. 404.

TAPISSERIES ITALIENNES

On ignore le moment précis où les Italiens se sont trouvés pour la première fois en présence de vrais arasai. S'il fallait en croire Cancellieri., ils en auraient fait usage dès le treisième siècle, lors du couronnement d„ pape Grégoire IX (IM7). Mais une lecture attentive du document- sur lequel se fonde le savant abbé romain nous montre qu'il y est uniquement question de l'habileté des teinturiers français, et non de celle de nos tapissiers. Le mot « prostrata », employé dans ce document, s'applique en outre beaucoup mieux à des tapis de pied qu’à des tentures.

Un autre texte, postérieur d’une vingtaine d’années, est plus explicite : les mots de tapis peints y figurent en toutes lettres. Décrivant l’entrée du pape Innocent IV à Gênes, en ia5i, le chroniqueur nous dit que les rues étaient ornées « pictis tapetibus »’. Mais il ne nous apprend pas si ces tapisseries étaient de simples broderies, ou de vraies tapisseries dans le sens que l’on attache aujourd’hui à cette dernière expression.

Les inventaires du temps sont loin d’être favorables à la thèse de Cancellieri et de ses partisans : on y chercherait en vain quelque mention d’arazzi. Celui de Boniface VIII (i295), dont une copie existe à la Bibliothèque Nationale1, renferme la description d’innombrables tissus historiés (panni, dorsalia, copertoria, paliota, etc.) ; le rédacteur fait tour à tour passer devant nos yeux l’« opus ciprense », 1’ « opus anghcanum », 1’ « opus alamanicum », les « panni lucani », les « panni de Romania », les « panni hispanici », etc., etc. Mais les termes mêmes de chaque notice prouvent qu’il s’agissait tantôt d étoffes brochées, tantôt de broderies (pannus operatus ad acum de auro et serico diversorum colorum, fol. 191), tantôt de velours (laboratum super xamito rubeo ad aurum filatum, fol. 89 v°), tantôt de tapis à longs poils (pannus tartaricus pilosus rubeus ad medal. aureas, fol. 122 v”). Le doute n’est possible que pour quelques tentures dont on trouvera la liste en note". Mais ces tentures pouvaient tout aussi bien avoir ete executees a 1 aiguille, comme la tapisserie de la reine Mathilde, qu’au moyen de la broche et de la lisse. On n’hésitera pas à donner la préférence à la première de ces deux hypothèses, si l'on se rappelle qu’il existe de nombreuses broderies de la même époque, tandis que l’on ne connaît jusqu’ici qu’un seul spécimen de tapisserie en haute lisse antérieur au quatorzième siècle, la bande dont une moitié est conservée au Musée germanique de Nuremberg et l’autre au Musée de Lyon.

Dans la liste des objets donnés par Boniface VIII à la cathédrale d’Anagni6, quelques années plus tard, figurent également des tentures et des dosserets de diverses sortes (panni et dossalia) ; mais rien non plus ne permet de les rattacher aux ateliers de haute lisse franco-flamands.

La même observation peut s’appliquer aux trois grandes courtines léguées en 1 33o au chapitre de Saint- Pierre de Rome, par la comtesse Constance Anguillara’. Nous en dirons autant des divers exemples réunis avec beaucoup d’érudition par M. Belgrano dans son intéressant ouvrage sur la vie privée des Génois’.

Ici se place, en suivant l'ordre chronologique, un document auquel sa date assignerait une importance capitale s’il y était réellement question, comme l’ont cru jusqu’ici les savants les plus autorisés, de tapisseries de haute lisse. Nous voulons parler d’une note rédigée en i335 par le Trévisan Oliviero Forzetta et publiée depuis à plusieurs reprises”. Federici'”, le savant abbé Morelli", MM. Crowe et Cavalcaselle ", n’ont pas hésité à traduire par « tapisseries » les mots « panni picti », ou « panni theotonici », qui y sont employés. La haute

1 Storia de' solenni possessi de’ sommi ponlefici. Rome, 1802, p. 17 : • Qui si vcdc l'uso introdotto degli arazzi e ta pci i . >

s < Aureis argenteisque phalcris platea distinguitur, tapetis pictis in Ægypto prostrata, et tinctis lndiæ Galliæque coloribus ordinale compositn,

Scriptores, t. III, 1'° partie, col. 575-576. Voir aussi les Antiquitates du même auteur, t. II, col. 405.

nibus laudibus, coopérais quoquc platcis et viis civitatis pictis tapetibus,

pluribus ornatum et dccorem præstantibus, etc. — Vie d’innocent IV, dans les Scriptores de Muratori, t. III, 1» partie, 592 i. L’auteur, frater Nicolaus de Curbio, était un contemporain d’innocent IV, ce qui prête une singulière autorité à son témoignage. (Voir Baluze, Miscellanea, t. VII, préface, Paris, 1715). Dans un autre passage de la même biographie, il est question de la première entrée d’innocent IV à Gênes, en 1244. Là encore les rues furent ornées de tentures d’or et de soie : t devenit Januam... ubi vicis omnibus, per quos fecit transitum, pannis deauratis ac sericis undique dccoratis honoriüccntia multa nimis cum ingenti lœtitia est receptus. > — Ibid., col. 5ga d.

* Fonds latin, n» 5 180. « Istud est inventarium de omnibus rebus inventis in thesauro sedis npostolicæ, factum de mandato sanctissimi patris domini

primo pontificatus ipsius. » Voir surtout les If. 89 v», 90 v», 91, 93,g8, 117 v»,

Item alium pannum rub. ad arbores, et Item

inm magm pro cc n unurn pannum

unum pannum in cujus medio est figura majestatis media cun :t figura aposiolorum Pétri et Pauli, et in circuitu est operatus ai guras hominum, et bestiarum ad aurum.

Chrîstï. » Arcl

ad aurum brodât, da cultra gine Episcoporum.

im pannum hispanicum rub. ad rosas de serico ialdo, et sunl ti panni ad usum corone et cene domini.

Item alium pannum magnum, ad predictum usum coronationis et cene im arcubus magnis in rôtis. — F» ia3.

nent a été publié par Mgr Barbier de Montault dans les Annales ■ de Didron, t. XVIII, pp. 28 et suiv.

:ortinas magnas siricatas et voluit et mandavit quod appenta basilica annuatim in festo corporis domini nostri Jhesu tives de la basilique du Vatican, livre des Donateurs, fol. 124 v». « Delta vita privata dei Genovesi. 2» édition. Gênes, 1872, pp. 57 et suiv. et Atti delta Società ligure di storia patria, t. IV, pp. 106-107.

8 Federici, Memorie trevigiane suite opéré di disegno. Venise, i8o3, I, pp. 179-185. Voici le texte de cette note :

• Anno i335. Habeo infrascripta agere Venetiis. ... Et nota quod mag. Marcus pictor, qui moratur Venetiis pœnes locum fratrum minorum, fecit pnnos Theotonicos quæ sunt Tarvisii ad sanctum Franciscum Minorum; qui pani sunt picti etiam Venetiis in loco fr. minorum : et sunt ibi fcncstrævitreæ facta: manu dicti magistri et bene facta:. Nam quidam frater Thcotonicus fecit omnia ab antiquo ibi in Venetiis, et magister Marcus excmplavit et misit Tarvisium, et nota quod supradictus mag. Marcus pictor qui moratur

penes sanctam Mariam fratrum nomine Paulum piclorem, qui minorum : qui habet in carta de gloriosœ, sicut pictæ sunt ad 111 in Tarvisio. »

a fratrem

1 in pano ad locum Min.

1 Notiria

opéré di disegno. Bassano, 1800, p. 222.

TAPISSERIES ITALIENNES 7

lisse aurait donc été introduite en Italie dès i335. Mais, outre que cette date si reculée faisait naître des doutes bien légitimes, l’expression « panni theotonici » a également été pour nous une cause de surprise. Tous les auteurs s'accordent en effet à donner pour berceau à la tapisserie de haute lisse la France ou les Flandres, non l’Allemagne. Comment se faisait-il que l'invention en fût subitement attribuée à ce dernier pays par un texte d’une si haute antiquité ? L'explication suivante, que nous devons à M. de Montaiglon, résout le problème de la manière la plus satisfaisante : il s’agit, dans la note d’Oliviero Forzetta, de tentures peintes destinées à remplacer les vitraux de couleur, et nullement de tapisseries. Le fait résulte du rapprochement des mots « panni theotonici » et « fenestræ vitreæ ». L’emploi de toiles « turpentinées », c'est-à-dire enduites de térébenthine et coloriées « en façon de verrines », était fort fréquent vers la fin du moyen âge; il s’est maintenu dans certaines villes jusqu’au siècle dernier1. Le document que nous venons de mentionner n’a pas d'autre signification.

Dans le dernier tiers du quatorzième siècle, l'introduction en Italie de tentures d'Arras peut, au contraire, être considérée comme établie d’une manière authentique. Dans un règlement de la cité d’Asti, daté de 1377’, il est dit que les tapisseries servant à recouvrir les sièges et provenant soit de la France, soit d’autres pays, seront soumises à un droit fixé par les agents de l’octroi. On ne nous accusera pas de témérité si nous admettons que ce règlement, vise les produits de l’industrie artésienne. A quelques années de là, en 1 38g, les mots tentures d’Arras sont d'ailleurs écrits en toutes lettres dans la chronique de Plaisance, compilée par Jean de Mussis. Cet auteur nous apprend que ses compatriotes attachaient un grand prix aux « banderiæ de Arassa, » et il part de là pour constater les progrès du luxe5. Il attribue le mal aux fréquentes relations commerciales des Placentins avec la France, les Flandres et l’Espagne. Rappelons aussi que dès 1376 le souverain d’un pays en quelque sorte intermédiaire entre la France et l’Italie, Amédée VI, comte de Savoie, commandait à Paris des tapisseries très-certainement exécutées en haute lisse.

Cependant, lorsqu’en 1 38g Valentine Visconti se mit en route pour la France, « bene zojolata, ornata et jocalibus munita », pour parler comme les auteurs du temps, elle n'emporta pas de tapisseries. Dans l'inventaire de son riche trousseau, dont l'estimation se montait à plus de 68,000 florins d’or', on chercherait en vain la mention d’un arazzo. Il semble résulter de ce fait que, vers la fin du XIV” siècle, les précieux tissus des Flandres étaient loin d’abonder en Italie. Peut-être aussi les parents de la jeune princesse se disaient-ils que sa nouvelle patrie lui offrirait en abondance des tentures infiniment supérieures à celles qu’ils auraient pu lui procurer à Milan. Leur espoir ne fut pas déçu : à peine arrivée en France, Valentine reçut de Philippe Le Hardy, à titre de don, une tapisserie de fil d’Arras, tissée d'or et d’argent de Chypre, où l’on voyait la prise de Babylone par Alexandre-le-Grands.

LE QUINZIÈME SIECLE. - ROLE DES TAPISSERIES DANS LES FÊTES PUBLIQUES. - LISTE DES PRINCIPALES COLLECTIONS.

- PROVENANCE DES TAPISSERIES DE CETTE ÉPOQUE I L’iMPORTATION FLAMANDE ; LA PRODUCTION INDIGÈNE. -

REVUE DES PRINCIPAUX ATELIERS ITALIENS. - CARACTÈRE DE LA TAPISSERIE ITALIENNE DU QUINZIÈME SIÈCLE.

Pendant le quatorzième siècle, on vient de le voir, les arazzi n'apparaissent en Italie que de loin en loin. Dès le quinzième siècle, au contraire, ils occupent dans l'art officiel, dans les diverses manifestations de la vie publique, une place tout à fait prépondérante. On les associe à toutes les cérémonies; ils interviennent comme élément constitutif dans les fêtes les plus variées8. Qu’il s’agisse du couronnement d’un pape ou d’un

< Voir les Archives de V Art français, I" série, t. V, pp. 65-67; s t. II, pp. 157-8.

s Statuta revarum civitati.

Frantia et aliundc ponantur et solvant ad cstimationem officialium. . Un autre article du même réglement concerne les draps d’or et de soie (drappi omncs de auro et de seta) non spécifiés dans les paragraphes précédents.

J Muratori, Scriptores, t. XVI, col. 58a-583 : « Homines Placcntiæ ad præsens vivunt splendide... et utuntur scudellis et scudellinis de petra et a tabula, et bronzinis, et bacinis, et sarziis magnis et parvis

.534, fol.

is de te

m bande

c ferro, -e

vcl utebantur in Francia, in Flandria, ac etiam in Hispania. »

4 Muratori, Scriptores, t XVI, col. 8o5-8i3. Voir aussi Corio : Historia di Milano, édit, de i554, fol. 266-267.

» L 'Art, 1876, t. IV, p. 173, article de M. Pinchart.

« Voir sur les fêtes italiennes du quinzième siècle le beau livre de Burckhard, Cul tu r der Renaissance in Italien, 20 éd. pp. 283 et ss-, l’histoire de l'architecture italienne, du même auteur, dans la Geschichte der Baukunst de Kuglcr, t. IV, pp. 321 et ss., ainsi que les Antichità romantiche d'Italia, de Sacchi, t. II, Milan, 1829. Notons en passant que les arazzi que ce dernier auteur (p. 63) dit avoir été exposées à la cour de Cane I délia Scala (1291-1329), à Vérone, étaient sans doute de simples broderies, ou bien des brocarts.

g HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA TAPISSERIE

empereur, de la canonisation d’un saint', d’une entrée triomphale, d’un mariage princier, d’un tournoi, partout ils figurent au premier rang. A Rome, la grande procession par laquelle le pape nouvellement élu inaugurait son règne le « sacro possesso », tirait son plus vif éclat des tapisseries exposées depuis le Vat.can jusqu’au Latran’. Dans les cités les plus humbles, on pavoisait les moindres maisons lors de l’entrée de quelque grand personnage'. Que fut-ce lorsque ce personnage s'appelait Charles VIII ou Louis XII et qu’il entrait dans la ville en conquérant ! Un contemporain déjà, Saint Gelais, a célébré, en vers d’ailleurs fort médiocres, la splendide réception faite au premier de ces monarques par les habitants de Turin .

Tendues furent les maisons en avant,

Tant pour le Roy que pour son train suyvant,

De fins tapis de drap d’or et de soye,

Si riche et plus que de ça l’on les vent*.

Les tapisseries avaient leur place marquée jusque dans les représentations théâtrales : sur la scène de Mantoue, on suspendait des « panni d’oro », des verdures, à côté des admirables cartons de Mantègne, représentant le Triomphe de César*.

La nature même de ces brillants tissus, qu’il était si facile de transporter d’un lieu dans un autre, les rendait particulièrement aptes à figurer partout où la richesse, la pompe étaient de mise. Suspendues sur la façade des maisons, ou sur les flancs d’un gigantesque bucentaure6, elles remplissaient l’office de peintures murales, peintures mobiles, flottantes, en quelque sorte animées. Aucun autre ornement ne se serait prêté à des combinaisons aussi multiples. Des guirlandes de feuillage naturel, de fleurs et de fruits, servaient à les encadrer, à les enchâsser, et sur ce fond d’une variété et d’une vivacité si grandes, se détachaient des trophées, des statues de marbre et de bronze, des arcs de triomphe, des tribunes sur lesquelles une nombreuse troupe d’acteurs représentait des mystères ou des pièces allégoriques. Joignez à un tel décor l’éclat des costumes de satin et de velours, des armures d’acier aux fines damasquinures, des chars et des baldaquins couverts des plus riches broderies, et vous avouerez que les plus belles fêtes d’aujourd’hui ne sauraient donner qu’une idée imparfaite de ce luxe à la fois si noble et si éblouissant, de ces triomphes de la couleur.

Dans ses Commentaires, Pie II nous a laissé une description, aussi fidèle qu’élégante, d’une cérémonie religieuse dont les tapisseries firent les principaux frais. Se trouvant à Viterbe pendant l’été de 1462, il résolut de célébrer la Fête-Dieu avec un éclat inaccoutumé. Monarque en général assez débonnaire, il usa cette fois de son autorité pour amener les prélats de sa cour à déployer ce faste italien qui n’avait peut-être d’égal que celui des ducs de Bourgogne ou des rois de France. C’était prêcher à des convertis. Chaque cardinal choisit un emplacement déterminé, dans la rue que la procession devait parcourir, et s’efforça de l’orner de la manière la plus somptueuse. Les archevêques et évêques se chargèrent du reste. Pie II cite parmi les cardinaux qui exposèrent les plus belles tapisseries ceux de Rouen, de Constance, de Pavie, d’Arras, de Mantoue, etc. Les arazzi de Rodrigue Borgia, le futur Alexandre VI, excitèrent surtout une admiration unanime : la matière en était aussi précieuse que l’exécution en était parfaite, ils enlevèrent les suffrages non-seulement de la foule, mais encore des amateurs les plus raffinés. Constatons à ce sujet que toutes les fois que le pape-écrivain parle de 1 art merveilleux de la haute lisse, toutes les fois qu’il prononce ce mot magique de tentures d’Arras, son style s’élève et quelque parole émue trahit son enthousiasme. Pie II lui-même avait fait dresser dans le cimetière de Saint-François, devant l’église, une sorte de pavillon gigantesque, orné de tissus aux couleurs variées. On y voyait de ces « histoires » si chères à nos ancêtres, des portraits d’hommes célèbres, des scènes de chasse; des guirlandes de myrte, de laurier, alternaient avec les tapisseries et en faisaient ressortir

1 Le pape Alexandre VII (1655-1667) décida que la fabrique de Saint-Pierre recevrait pour chaque canonisation 6,000 écus « per restaurare la fabbrica dell’ • augusto tempio vaticano, e per indennizarc quclla basilica délia fatturadegli . arazzi destinati per la funzione delle canonizzazioni. , Moroni, Ditfonario di Erudijione storico-ecclesiaslica. T. VII, p. 3i5.

5 Le ■ possesso 1 d’Alexandre VI, en 149a, fut un des plus brillants. Voici

templum. > Cancellieri, même ouvrage, p. 3j.

“Voici, pour ne citer qu'un exemple, comment la rue principale de Pratofut décorée lors de l’entrée du cardinal de Médicis, en 1492 : « Via qua itur a pa-

• latio ad portam florentinam, per quam ingressus est, tota frondibus et flori-

* bus JParea > parietes domoruin u trinque auleis tapetibus ornati ; ad portam

• interiacct spatium inter utramque portam pannis laneis desuper tectum ;

* parietes similiter auleis et pannis, qui vulgo razzi dicuntur, adoperti. » Diurni de G. Baldinucci, publiés dans l'ouvrage intitulé : Delta chicsa cattedralc di Pralo. Prato, 1846, p. 270.

lLc Vergier d’honneur.

* « Dcntro nel prospccto eran panni d’oro. et alcune verdure si corne le recita- 1 tioni reccrchavano, una delle bande cra ornata delli sei quadri del Ccsareo ■ tnunpho per mnn del singulare Mantengha. • Lettre de i5oi dans les Letlere artisliclie inédite, du marquis G. Campori, Modéne, 1866, p. 4.

TAPISSERIES ITALIENNES

toute la richesse. Les rayons du soleil couchant pénétraient, pour nous servir des expressions mêmes de Pie II, ces parois de laine et donnaient naissance à des jeux de lumière, comparables à ceux de l’arc-en-ciel. A un certain moment, l'effet fut tellement saisissant que le pape se crut transporté dans les régions célestes et que le pavillon du cimetière de Saint-François lui sembla un autre paradis1.

Dans les décorations d’intérieur, dans les fêtes d’un caractère plus intime, les tapisseries jouaient un rôle tout aussi considérable. C’est ainsi qu'à l’occasion du mariage d’Hercule d’Este avec la fille du roi de Naples (1473), le riche et puissant cardinal de Saint Sixte, le neveu du pape régnant, Sixte IV, fit couvrir des plus magnifiques tentures le palais des Saints Apôtres, dans lequel il devait recevoir les hôtes de son oncle. Au premier rang brillait la célèbre Histoire de la Création, jadis exécutée à Rome même par ordre du pape Nicolas V. Le chroniqueur auquel nous devons ces détails, Corio, appelle cette pièce la plus belle tapisserie de la chrétienté : <t il più bello panno che sia trà cristiani. » Les décorateurs choisis par le cardinal n’avaient d’ailleurs négligé aucune des branches de l’art textile. Aux arazzi se mariaient de précieuses broderies, des bandes du velours cramoisi le plus riche, des couvertures en satin bleu frangé d’or. Le mobilier n’était pas moins somptueux. Les crédences ployaient sous le poids de vases en or massif. On avait poussé le luxe jusqu’à faire dorer un enfant vivant qui, placé sur une colonne, remplissait le rôle d’ange. Ici encore, au milieu de tous les raffinements d’un art qui marchait à grands pas vers la maturité, la tapisserie formait la base de la décoration ; c’était elle qui fixait l’attention des connaisseurs les plus distingués.

Pour faire face à un déploiement de tapisseries aussi grand, il fallait que les garde-meubles italiens fussent singulièrement bien garnis. Et en effet il n’y avait point de sacrifices que prélats, grands seigneurs, ou marchands enrichis, ne s’imposassent pour réunir des suites aussi nombreuses, aussi variées que possible, de ces précieux tissus*. On considérait les arazzi comme tellement indispensables au succès des fêtes que des monarques mêmes n’hésitaient pas, à l’occasion, à en emprunter à leurs voisins ou alliés. Nous verrons tout à l’heure qu’en 1465, le roi de Sicile, lors du mariage de son fils avec la fille du duc de Milan, sollicita du pape Paul II le prêt de six belles tentures. Vers la même époque, le marquis de Mantoue demanda un service analogue à la maison d’Este3, et celle-ci, à son tour, quelque riche que fût sa propre collection, recourut plus d’une fois à l’obligeance de ses parents, de ses amis, voire des marchands de Venise. Cet exemple trouva des imitateurs jusque parmi les simples particuliers. Un registre des Archives d’Este nous a conservé la liste des tapisseries prêtées par la famille ducale à divers citoyens de Ferrare, à l’occasion de mariages, de baptêmes ou de simples banquets*.

Voici les renseignements que nous avons pu recueillir sur les principales collections italiennes de tapisseries du quinzième siècle. Nous commencerons, comme de juste, par la cour pontificale.

Il est probable que Martin V déjà (1417-1431) possédait des tapisseries de haute lisse.. Dans ses comptes, il est en effet question, une fois de la restauration faite a in quibusdam tapetis », une autre fois d’un « pannus » mis en gage à Florence6. Cependant, vu la confusion que l’on faisait souvent à cette époque entre les différentes espèces de tentures ou de tapis, nous n’oserions rien affirmer à cet égard. Nous serons plus près de la vérité en considérant Nicolas V (1447-1455) comme le vrai créateur de l’admirable collection de tapisseries du Vatican, aujourd’hui encore composée de plusieurs centaines de pièces 6 . On voit ce pape mettre tour à tour à contribution les fabriques des Flandres, l’atelier de Sienne dirigé par M° Jacquet d’Arras, enfin fonder à Rome même une manufacture de haute lisse sur les destinées de laquelle on trouvera des renseignements dans la seconde partie de ce travail. Un inventaire, dont nous avons publié des extraits7, nous a conservé la liste de celles des tapisseries de Nicolas V ou de ses prédécesseurs qui subsistaient encore du temps de Léon X. On y compte seize pièces représentant des sujets empruntés aux Saintes-Ecritures et deux pièces représentant, l’une une Bataille (cum hominibus inter se pugnantibus), l’autre les Vertus et les Sentences des Prophètes (cum virtutibus et dictis Prophetarum).

Du vivant même de Nicolas V, il se trouva dans la Ville Éternelle un amateur qui rivalisa de magnificence avec lui et qui dans la suite, lorsqu’il ceignit à son tour la triple tiare, renchérit encore sur cette tradition de

faciem reddiderunt : nec aliud quam paradisus quædnm visa est, cum hinc canlores tanquam angeli dulces hymnos intonarenl, inde luminaria mirabili

melos, nunc musicorum instrumentorum suavis conccntus exaudiretur. — Commcntarii, éd. de 1614, p. 208.

1 Savonarole ne manque pas de s’élever contre ce luxe: il nous montre « le mura delle case loro tutte coperte d’arazzo et di tappeti, e insino aile mule tutte ornate. «

sVoir 1 ’Araqqeria estense du marquis G. Campori, pp. 9 et 33.

6 Archives d’Etat de Rome. Mandats de la Chambre apostolique. 1417-1421 fol. i3a et 146 v».

6 Mgr Barbier de Montault a décrit un certain nombre de ces tentures dans les Annales archéologiques, t. XV, pp. 232 et suiv.; il a compté plus de 3oo pièces exposées sur la place de Saint-Pierre à l’occasion de la Fête-Dieu.

1 Gaqelte des Beaux-Arts, 1876, t. II, p. 175.

luxe et de somptuosité à laquelle, tout un siècle durant, sauf Adrien VI, on ne voit plus déroger un seul des papes. C’était le cardinal vénitien Pierre Barbo, qui monta sur le trône pontifical en 1464, sous le nom de Paul II. L'inventaire de son musée, dressé en i457, nous montre quelle série incomparable d'arazzi il possédait dès cette époque. Ses tentures n’avaient à la vérité pas la valeur intrinsèque de celles de Nicolas V, - une seule d’entre elles était tissée d’or, — mais elles leur étaient peut-être supérieures par le nombre et la variété.

La description en est trop longue pour qu’il soit possible de la publier ici; il suffira de donner au moyen de quelques chiffres une idée approximative de l’étendue de la collection. Elle comprenait vingt-cinq pièces ornées de figures de saints et de saintes (panni in quibus figuræ sanctorum et sanctarum positæ sunt) et estimées 563 ducats d'or, et trente-deux pièces représentant des scènes profanes (panni in quibus figuræ hominum et mulierum positæ sunt), estimées 459 ducats. Le nombre des tapisseries destinées à servir de dossiers ou à recouvrir les meubles (spalleriæ sive banchalia) s’élevait à trente-huit, estimées 370 ducats, et celui des tapisseries sans figures (fleurs, verdures, etc.) à dix-huit, estimées 247 ducats. Enfin on comptait une vingtaine de portières et de couvertures de mulets, estimées 1 14 ducats. Il suffira de mentionner les simples tapis ; on leur assigne une valeur de 25o ducats. Parmi les pièces les plus caractéristiques il faut signaler des Chasses, des Combats d Hommes et de Femmes sauvages, une Bataille entre les Espagnols et les Mores (cum hystoria yspanica contra infidèles), Y Histoire de Lohier, la Prise de Jérusalem, Y Envoi en France d'un Légat (cum hystoria unius cardinalis ad regem Franciæ), les Dou\e Mois, etc., etc.

Sur la plupart de ces pièces le cardinal, suivant les habitudes du temps, avait fait broder son écusson. Cette marque, que l’on apposait indifféremment sur les tapisseries commandées ou achetées, neuves ou vieilles, ne servait d'ordinaire qu’à constater la prise de possession ; nous nous exposerions à de graves erreurs en cherchant à tirer de ces armoiries, le plus souvent ajoutées après coup, des inductions sur l’âge ou la provenance des tapisseries qui en sont revêtues.

Pie II (1458-1464) recherchait, comme Nicolas V, tout ce qui était riche et beau, et les productions des Flandres eurent plus d’une fois le privilège de fixer l'attention de l’élégant humaniste. Parmi ses acquisitions il faut surtout noter celle d'un arazzo tissé d’argent 1 . Un inventaire, encore inédit, qui nous a été signalé par M. A. Bertolotti, nous montre combien la collection pontificale était riche à cette époque : elle se composait, en 1464, de plus de soixante pièces, parmi lesquelles on remarquait Y Histoire du pape Eugène IV et de l’empereur Sigismond, Y Église implorant le secours de l’Empire, Y Histoire de Saint Pierre, le Combat des Vertus et des Vices, des Enfants jouant, des Planètes, une Bataille du roi Ferdinand, etc. 5

Pour la fin du quinzième siècle, les documents nous font presque complètement défaut. Il est cependant certain que Sixte IV (1471-1485) et Innocent VIII (1485-1492) ont considérablement augmenté les collections laissées par leurs prédécesseurs ’. Alexandre VI (i4g2-i5o3) se montra moins prodigue : c'est à peine si du temps de Leon X trois ou quatre pièces perpétuaient son souvenir dans le garde-meuble, ou floreria, apostolique.

Les collections des autres princes italiens n’avaient rien à envier à celle des papes. Si les Médicis vendirent plus d une fois à leurs voisins des arazzi du plus grand prix, ils en gardèrent aussi quelques spécimens pour eux-mêmes. L’inventaire de Piero di Cosimo nous apprend que ce fils du grand Cosme possédait dès 1456 une vingtaine de tentures, d’espalières, de « bancquiers » *. La série laissée par Laurent le Magnifique (mort en 1492) était plus belle et plus riche encore. On en trouvera également en note la description \

La municipalité de Florence paraît avoir attaché plus de prix encore aux arazzi dont elle se servait pour

Uno panno da lectuccio di br. 6 coll’ar Pczzi XIII di padroni di panni d’arazo, Ira grandi et piccholi.

Due fornimenti razzo a erbaggio per la chamera e per l’antcchamera.

Uno panno mczano di razo a erbaggio.

Uno panno da lettuccio a erbaggio.

Uno panno di razo a erbaggio con animali.

Uno panno di razo con una cerbia.

de 1464, placé à la si

. orini 100 (fol. 4.) a a fighure in uno torniamento, fior. 36,

1 cani et chavagli, lungho braccie 10,

icha, di braccie 14 Iungha, br. 4 alta et

paesi, soppannate di tela verde, lun->

fighure di versura choirarme nell mezzo I. 7 i/3.

chon chandel-

TAPISSERIES ITALIENNES

pavoiser les édifices publics. En 1457, lorsque l'artiste chargé de l'exécution de ces tapisseries, Livino Giglii, de Bruges, eût terminé son travail et demandé son congé, les « prieurs des arts » lui remirent un certificat qui témoignait de leur naïf enthousiasme. Ils y célébraient notamment la perfection de certaines de ses figures, auxquelles la voix et le souffle seuls semblaient manquer. Cet ouvrage, ajoutèrent-ils, fait les délices de la population. Lorsqu'il est étendu sur la façade du palais municipal, dont il couvre treize cents coudées carrées, l’édifice devient tout brillant et prend un air de fête : <t circiter mille trecentos cubitos quadratos palatii nostri quod cohùperit, ridere facit » 1 * .

A Sienne, la municipalité possédait vers la même époque trente « bancquiers » et onze « panni da letto » destinés à la décoration du palais communal. Nous parlerons plus tard en détail de ces pièces qui étaient un produit de la fabrication locale. A Pérouse, en 1467, le Conseil des Prieurs fit de la nomination des gardiens des tapisseries appartenant à la ville l'objet d’une longue délibération s .

A Ferrare, la famille d’Este avait commencé, dès le premier tiers du quinzième siècle, à réunir les éléments de cette « arazzeria » qui ne devait pas tarder à devenir la première de toute la Péninsule après celle des papes. On trouvera dans l'ouvrage du marquis G. Campori la liste des principales d’entre les tentures dont elle se composait. L’évèque et la municipalité de Ferrare ne voulurent pas se laisser éclipser et s’occupèrent de leur côté de doter la cathédrale et les édifices publics des plus magnifiques tissus3 *.

A Venise, de nombreuses églises ou confréries étaient ornées, dès les premières années du quinzième siecle, de tentures, devants d'autel et dosserets, tous en haute lisse*.

Les renseignements que nous avons pu réunir sur la collection des ducs de Milan manquent de précision. Valentine Visconti, comme on l’a vu, n’emporta pas de tapisseries en France. Le duc Philippe-Marie, le dernier de la famille (>£ 1447), en possédait, mais il ne paraît pas en avoir fait grand cas. Son biographe, Decembrio, nous dit formellement que, malgré la richesse de son garde-meuble, ce prince ne faisait orner son palais que de tentures communes et cela seulement aux grands jours 5. Un inventaire qui nous a été signalé par l’illustre historien C. Cantu , surintendant des archives de Milan, contient la liste des tapisseries trouvées à Pavie, à la mort de Philippe-Marie, chez la maîtresse du défunt, Agnèse del Mayno. Nous reproduisons en note la description de celles de ces pièces qui paraissent être des arazzi * ; les autres ne sont que des étoffes de soie, des velours, des brocarts, etc., etc., malgré le titre de « tapazariæ » qui figure en tète de l’inventaire.

Les successeurs des Visconti semblent avoir également formé une nombreuse collection de tentures faites a la façon d Arras. Lorsque Bianca Sforza-Visconti épousa, en 149^, l’empereur Maximilien, elle lui apporta six grandes <t espalières », six <t bancquiers », et douze tapis \

lierij et arme di casa, lavorate chon setn, soppannatî di tcla verde, sono antiche, lunghe br. XII l’una. (fol. 4. b.)

Lunghe br. XII l'una, f. 80.

Quattro spallicre, dua chol triomfo délia fama, et dua chol triomfo dell’ amore, lunghe br. XII l’una.

Dua panchali a dette spalliere, chol cimiere et arme di chasa et penne, fior. 200. — Uno portière suvi et triomfo délie fama, bello.

Sei pezzi di spalliere a fighure et cavagli et arme et altro cioè in una chacciagione, nell’altra ucccllagione, l’altra pescagione, l’altra balli, Paîtra suoni et altra giuochi, di br. XII Iungha l’una, fior. i5o (fol. 5).

Uno dossale da altare d’arazzo, tessuto di seta etd'oro, con cinquc storie di Christo, lungho br. 5, fior. 3oo (fol. 36 b.).

Uno pannetto d’arazzo, lungh. br. t 1/4, la.br. 1, entrovi una mezza fighura di Nostra Donna, chol bambino in chollo et tre magi, mezze fighure, f. 5o.

Un altro dossale d’altare,con tre crucifixi.cioè Christo in mezzo de ladroni, tessuto di seta e d’oro lungh. br. 4. fior. 3o.

Uno panno di br. 4 per ogni verso tessuto di seta et oro, entrovi 1 1 fighure e più chasamenti, fior. 100.

Florence, Archives d’Etat. — Ces extraits nous ont été communiqués de la manière la plus obligeante par un connaisseur distingué fixé à Florence,

question dans le même inventaire (voir la Chronique des Arts, 1876, p. 214. et le Bulletin de V Union centrale, 1876, p. 292), ce sont, non pasdes tapisseries,

1 Au commencement du siècle suivant, le Palais de la Seigneurie renfermait encore de nombreux arazzi. On en trouvera la liste dans deux manuscrits de la Bibliothèque Riccardien ne de Florence, n°» 1 84g (ff. 1 58-i 68) et 1 95g. Cette I iste est intitulée : Inventario fatto di tutte le cose che si trovarono nel pàlazzo délia signoria di Firenze, cominciato a di 26 Aprilc i53a. Signalons-y 1 un panno « d’arazzo col segno del quartiere di S Maria Novella », — un « quadro di * panno d’nrazzo con figure di S Giovanni, — quattro panni d’arazzo di seta « lavorati a figure. » Etc., etc.

> Giornale di Erudiqione artistica, 1873, p. 268.

3 Cittadella, Document/'.. . risguardanti la storia artistica ferraresc. Ferrare

‘Urbani de Gheltof, degli araqqi in Veneqia, pp. 15-17. Nousauronsplus d’une fois l’occasion de revenir sur l’intéressant ouvrage de M. Urbani.

5 « Cum supcllectile ornatissima et splendidissima abundaret, vix modicis * aulæis, et his quidem solemnibus diebus regiam ornari passus est, rare « peristromatibus cubicula induit; argento vero modico, nec nisi ad quotidia- « nas dapes necessario, ususest. » Muratori, Scriptores, t. XX. col 1007.

°MCCCCXLVII, die XV Augusti. Infrascripte sunt tapazarie invente in domo quondam domine Agnetis, etc. in Papia...

Item, petie 14 banchalium lane rubee, laborate a rama (arma) regis Francic et ducalis.

Item cortina una lane rubee, ut supra, laborata ad gatias viridas (sic) et

Item, cortina una suprascripti col loris, laborata adeimeria, fracta et misera, et ad modum Francie.

Item banchalia quinque laborata ad cimcria ducallia.

... Item, cortine due magne lane rubee pro aponendo ad murum, laborate ad cimeria regis Francie.

Item, cortina una magna lane viridis Raynaldi, br. 45.

Item, cortina una magna lane Saladini. br. 45.

Item, cortina una magna Raynaldi, br. 28.

Item, cortina una alia viridis, laborata ad fontanas.

Item, cortina una magna leonis, longitudinis br. 3i.

Item, alia cortina barronum, br. 23.

Item, alia cortina magna fodrata tota tella cellcstri cum litteris incipientibus : Brogogne nobles homes.

Item, alia cortina magna cum litteris incipientibus : Chiens mcsagicrsderoyt.

...Item, cortina una alia magna viridis, laborata cumhominibusctfeminabus,

Item, cortina una magna viridis et blaveta cum armis regis Francic, cum certis litteris finientibus : Le Roy de Franche grande honor.

Item, cortina una magna laborata imperatoria majestate.

Item, cortina una magna laborata de auro cum istoriiscum litteris incipientibus : Cest istoriefert mensionis, etc.

Item, alia cortina magna laborata ad figurant sancte Marie.

Item una alia cortina magna laborata a stellis aurais.

Item, alia cortina magna, laborata de auro ad istoriam unius imperatoris.

...Item, cortine due magne laborate diversimode pulcriores aliis et laborate

Archives d’Etat de Milan. D’après la copie

■ Peristromata, seu panni de raza.

Spalertc sex alla; et longœ ad varia insignia domestica.

i2 histoire générale de la tapisserie

Les voisins des ducs de Milan, les ducs de Savoie, possédaient à coup sûr une des suites les plus nombreuses et les plus brillantes de toute Pltalie. On a vu que, dès le quatorzième siècle, Amédée VI commandait à Colin Bataille datait tentures en haute lisse ■. Une soixantaine d'années plus tard, en ,440, un de ses descendants, Amédée VIII, élu antipape sous le nom de Félix V, emportai, au concile de Bâle une quarante, ne d'arazzi Nous donnons ci-dessous la liste de ces pièces, d'après une publicatmn recen.e due au savant bibliothécaire de S. M. le roi d'Italie à Turin, M. V. Promis h Remarquons à ce propos que l'on ne tenait alors aucun compte des sujets représentés dans les tapisseries; parmi celles que l'ant.pape destina,! a la décoration des appartements pontificaux figurent les motifs les plus profanes : des jeux, des scènes d'amour, etc.

On est moins exactement informé de l'état des collections dans le sud de l'Italie. A Naples, le roi Ferdinand d’Aragon se vit forcé, en ,465. lors du mariage de son fils avec la fille du duc de M.lan, de demander au pape Paul II le prêt de six tentures •. Cependant, lorsque quelques années plus tard, en ,473, sa fille épousa le duc de Ferrare, il lui donna une précieuse série d’arazzi, parmi lesquels on remarquait la Visite de la reine de Saba à Salomon •. Lors du couronnement d'Alphonse II (,494) on parait avoir employé plutôt des brocarts que des tentures de haute lisse 5.

Les tapisseries que l’on rencontre en Italie pendant le quinzième siècle provenaient de plusieurs sources différentes. Tantôt on les commandait directement dans les Flandres, tantôt on les achetait aux marchands flamands fixés en Italie, tantôt enfin on les demandait à l’industrie indigène. Aussi longtemps que dura la Renaissance, on ne cessa de recourir à ces trois facteurs; on se tromperait en croyant que la création d’ateliers italiens ait mis fin à l’importation étrangère. La maison d’Este, en même temps qu’elle entretenait à Ferrare bon nombre de métiers de haute lisse, confiait des travaux aux ateliers d Arras, de Bruxelles, et leur expédiait les cartons nécessaires. Au besoin, on se contentait de tapisseries exécutées sur des modèles flamands; les quattrocentistes, on le sait, n’étaient pas exclusifs. Les relations de l’Italie avec ces grands centres industriels dataient de loin. Dès les premières années du quinzième siècle, la communauté des marchands de Florence commandait dans les régions occidentales (in Ponente), c’est-à-dire sans doute à Arras, à Lille, ou à Paris, des tentures ornées de ses armoiries et destinées au Baptistère *. Les papes aussi s’adressaient à chaque instant à ces manufactures si puissamment outillées. Nicolas V y fit exécuter cinq pièces de tapisserie qui devaient être d’une richesse extraordinaire, du moins si nous en jugeons par leur prix : un seul des paiements faits à cette occasion, le paiement pour solde, s'élevait à la somme énorme de 1,200 ducats d’or7.

Quoique par suite des commandes directes dans les Flandres le rôle des intermédiaires se trouvât notablement diminué, le commerce des tapisseries ne tarda pas à prendre une grande extension dans la Péninsule même. A chaque instant on voyait arriver des marchands flamands avec de riches cargaisons d'arazzi. Les uns s’établissaient dans quelque grande cité et y fondaient un dépôt permanent; d’autres parcouraient le pays et colportaient de château en château leurs précieuses marchandises. Quelques-uns étaient en même temps fabricants ; quand le commerce chômait, ils se mettaient à tisser. Parmi ces derniers il faut citer Rinaldo di Gualtieri, dit Boteram, qui introduisit à Sienne l’art de la haute lisse. Son négoce, plus peut-être encore que son habileté comme tapissier, ne tarda pas à l’enrichir. L’humble ouvrier qui, en 1438, implorait la municipalité siennoise pour

Banchalia se

:um insignibi igni. — Tapei 0 Lombardo,

t. II, 1875, p. 72.

5 Inventaire fait au quinzième siècle des meubles, ornements religieux, vaisselle, tapisseries, etc., empruntés par le pape Félix Và l’hôtel de la Maison de Savoie. Ext. du tome XV des Mémoires et documents publiés par la Société Savoisienne d'histoire et d'archéologie.

Magne tapisserie.

Primo magnum tapissium artiliciefs/c, pour altœ licite), Chlodovis Francia.

Secundo magnum tapissium Caroli Magni.

Tcrcio magnum tapicium tocius ystorie Theseij.

Quarto magnum tapissium duelli duorum liberorum Ravmundi de Montauband.

Quinto magnum tapissium grossarum gentium.

Tapiss Primo sex ta

Tcrcio tapissium

parva ejusdem sc

illayrie.

Primo unum bancheriui

rmis Burgundie et Flandrie.

e papagalis... (suivent les co

n sexymaginibus altelicic t irto gebennenses.

ie ubi est crufimentum {sic)...

tem unum parvum tapissium album ubi est crucifixus.

Voir la Chronique des Arts, 1876, n» 41, p. 36g, où nous avons ; iption de ces pièces, d’après un document qui nous avait été comi I. ie chevalier A. Bertolotti.

Lamport, A ramena estense, p. 29.

G Diarium de Burckard, édit. Gennarelli » Labarte, Histoire des Arts industriels.

Michacle de Ferro.

magines ludentes cum

it plurcs imagines site

t aliud est cum ymagi-

IV, 373, 2» éd. II, 439. La

ercatanti «, (Marucelliana de Florence. A 199, fol. 220.) fTappctisi fanno in Ponente (le copiste avait d’abord écrit : 1 venire de Ponente •) con e dell’ arte per la chiesa di S. Giovanni, 1404. >

1439, 9 janvier. « Honorabili viro Angelo de la Casa pro se et aliis herc- 1 Antonii de la Casa recipienti florenos auri de caméra mille ducentos pro ao et complemento pretii et valoris quinque pannorum operis atrebai seu de razo quos felicis rccordationis Nicolaus papa V alias fieri commiin partibus occidentalibus.» — Archives d’État de Rome. Mandats, 1458-60,

TAPISSERIES ITALIENNES

obtenir une modique subvention, devint à quelques années de là le fournisseur attitré des ducs de Ferrare ; ses transactions avec eux se chiffraient par des centaines de ducats ; on lui fit même l’honneur de lui assigner un logement dans le palais ducal.

Venise figure au premier rang des villes qui servaient d’entrepôt au commerce des tapisseries. La maison d’Este y acquit mainte belle pièce. L’évêque de Ferrare aussi y fit acheter quatre verdures, en 1494 Les papes mêmes s’adressaient à la ville des doges ’. Après Venise venait Florence. En 1452, Nicolas V y fit l’acquisition d’une « spaliera » et de deux « banchali » ornés de figures a. Les plus grands banquiers toscans ne dédaignaient pas de se livrer à ce trafic. On a vu plus haut les Médicis vendre à Pie II une tenture tissée d’or et d’argent, du prix de 1,200 ducats; le même pape en acheta une autre, moins belle, aux rivaux des Médicis, les Pazzi \ A Gênes aussi ce genre de commerce semble avoir pris un certain développement5.

A un moment donné, vers la fin du quinzième siècle, le nombre des tapisseries importées dans la Péninsule était si grand qu’on les employait en guise de numéraire. A la cour pontificale nous voyons effectuer les payements non-seulement en drap (in panno), mais encore en tentures d’Arras. Innocent VIII, par exemple, fit ordonnancer en faveur du dépositaire de la Chambre apostolique la remise de 5oo aunes d’arazzi à raison de deux ducats l’aune Dans une lettre adressée de Rome, quelques années auparavant, à Laurent le Magnifique par son oncle, Jean Tornabuoni, celui-ci lui parle de la vente de 1,000 aunes'de tapisserie de soie ou de laine, comme d’une affaire fort ordinaire 7. De pareils chiffres n’ont pas besoin d’être commentés.

En présence de la vogue toujours croissante des tapisseries, il était naturel que les Italiens songeassent à s'affranchir du tribut payé chaque année aux Flandres et à fabriquer eux-mêmes des tentures de haute lisse. Aux considérations économiques, nullement étrangères aux esprits si éminemment pratiques de la Renaissance, s’ajoutaient des considérations d'un ordre plus élevé : l'art même n’était-il pas en jeu? En faisant tisser en Italie les cartons des peintres italiens, au lieu de les envoyer dans les Flandres, il devait être possible d’exercer une surveillance active sur les tapissiers, d’obtenir d’eux une exactitude plus grande dans la reproduction des originaux. Et puis, que de lenteurs, que de difficultés, ne supprimerait-on pas du coup! Le plus petit seigneur de village allait se trouver en mesure de faire exécuter sous ses yeux des tentures ornées de ses armoiries, quelquefois de son portrait, de la vue de son manoir, de l’histoire de sa famille. Trop de motifs, on le voit, poussaient l’Italie à faire sienne une industrie qu’elle considérait alors comme la première de toutes et à déposséder les Flandres de leur antique monopole.

On n’hésita guère sur le choix des moyens : ils étaient tout indiqués. Il ne s’agissait que de faire venir des Pays-Bas quelques ouvriers en haute lisse et de leur confier le soin de former des élèves. N’était-ce pas ainsi que l’on avait procédé de tout temps ! Quand le roi Roger voulut fonder à Palerme cette manufacture de soieries, qui devait devenir si florissante, il prit pour directeurs des tisserands byzantins. Il est vrai que ceuxci ne s’étaient pas fixés en Sicile de leur plein gré : le roi normand les avait fait enlever pendant la guerre, et, la paix une fois conclue, il refusa de les rendre avec les autres captifs *.

Avec les Flamands du quinzième siècle on pouvait se dispenser de recourir à la violence : ils ne demandaient pas mieux que de partir pour la belle Italie. Le plus souvent même on n’eut pas besoin de les appeler; ils accouraient spontanément, et se contentaient du plus modique des salaires, d’ « una provisioncella » . Les artistes de la Renaissance avaient l’humeur vagabonde. De 1435 à i5oo des essaims de tapissiers originaires d’Arras, de Lille, de Bruges, de Tournai, s’abattirent sur les États des ducs de Ferrare, sur la Vénétie, la Toscane, l’Ombrie. A Rome, nous rencontrons même un Parisien. La durée de leur séjour variait avec l’importance des commandes, l’affluence des élèves. Tantôt elle se chiffrait par mois, tantôt par années. Leur tâche remplie, ces intrépides voyageurs partaient pour chercher fortune ailleurs. Quelques privilégiés, comme Livino di Giglio, ou Giachetto d’Arras, travaillaient même pour plusieurs villes à la fois. Leurs pérégrinations incessantes de l’une à l’autre n’ont pas laissé que de dérouter les biographes; bien souvent on serait tenté de leur attribuer le don de l’ubiquité. Rien n’égalait l’entrain avec lequel ils plantaient leur tente partout où le terrain leur semblait

ti in Sicilia, t. II, pp. 195-196.

favorable. En un clin d’œil le métier était dressé, l’artiste à l’œuvre, et les tissus les plus merveilleux naissaient comme par enchantement. Ces étrangers se montraient d’ailleurs de bonne composition : tentures ou dosserets, histoires sacrées, histoires profanes, verdures, armoiries, ils acceptaient avec empressement n’importe quelle commande. Il leur fallut bien du courage pour entreprendre, sous la surveillance de juges si sévères et si compétents, la traduction de cartons exécutés dans un style si différent de celui de leurs compatriotes, les peintres de l’école de Bruges. Plus d'une fois, dans ces travaux d’interprétation, leurs tendances réalistes jurèrent avec les formes nobles et savantes des quattrocentistes italiens-, plus d’une fois, par leur amour des détails, ils troublèrent l’harmonie de quelque belle composition florentine ou ombrienne. N’importe, ils ne perdirent pas courage. Pendant plus de cent cinquante ans on assista au spectacle de cette lutte sans cesse renouvelée, jusqu’à ce qu’enfin les peintres flamands envahirent à leur tour l’Italie et que la fusion des deux styles rendit moins ardue la tâche des interprètes.

Les Italiens de leur côté exercèrent l’hospitalité la plus large. Les républiques disputèrent avec les monarchies à qui traiterait le mieux les nouveaux venus, les détenteurs de secrets si précieux : « si bello et honorato mistero. » On ne leur marchanda ni les éloges, — les noms d’Apelles et de Zeuxis flattèrent plus d’une fois leurs oreilles, — ni les encouragements d’un caractère plus positif, tels que exemption d’impôts, subventions, indemnités de logement. En échange de tant de faveurs on leur demandait de propager la connaissance de leur art, de former des élèves. Le grand mot d’enseignement figure régulièrement en tête des contrats qui furent conclus avec eux. A Sienne, en 1438, les prieurs et le capitaine du peuple votent en faveur de Rinaldo di Gualtieri une indemnité de vingt écus pour une période de deux ans, a condition qu’il instruirait dans son art quelques jeunes gens du pays : « teneatur docere dictam artem tribus vel quatuor. » En 1440, l’artiste demande et obtient le renouvellement du traité. Les raisons qu’il fait valoir sont des plus plausibles ; il affirme qu’en six mois, ou en une année, il est impossible d’enseigner un secret (misterio) tel que la haute lisse. En 1463, un contrat analogue intervient entre le Conseil des arts de Pérouse et une famille de tapissiers lillois. Ici, comme à Sienne, on stipule la gratuité de l’instruction. En 1464, le magistrat de Ferrare, quoique la maison d’Este eût depuis longtemps introduit la tapisserie dans la ville, prit à son service deux maîtres flamands chargés, eux aussi, de former des élèves. La durée de l’apprentissage était fixée à trois ans, la rétribution à neuf ducats d’or par élève, soit trois ducats par an.

Il semblait que, grâce à ce programme, l’Italie pourrait se passer bien vite des services de ses hôtes. Dans un avenir plus ou moins rapproché les élèves ne manqueraient pas sans doute de supplanter les maîtres et dès lors l’arazzeria italienne volerait de ses propres ailes. Les tapissiers flamands cependant n’hésitèrent pas à souscrire à des conditions en apparence si désastreuses et pour eux et pour leur patrie, et l’événement prouva qu’ils n’avaient pas trop mal calculé. En effet, soit que la minutie du procédé rebutât les Italiens, soit pour tout autre motif, la haute lisse ne compta jamais chez eux beaucoup d’adeptes. Après bien des sacrifices faits pour créer un personnel de tapissiers indigènes, il fallut toujours de nouveau recourir à l’élément étranger.

Pour que les ateliers créés par les colons flamands pussent prospérer, un dernier problème restait à résoudre : il fallait les mettre à même de se procurer facilement les matières premières nécessaires à une industrie aussi raffinée. En ce qui concerne l’outillage, nul embarras ; on sait combien est simple l’installation d’un métier de haute lisse. Mais la préparation et la teinture des laines et des soies, le filage de l’or et de l’argent, pouvaient donner lieu à des difficultés bien autrement sérieuses. Une contrée qui serait réduite à demander tous ces produits à l’étranger n’aurait guère de chances de voir la tapisserie fleurir sur son sol, y jeter des racines profondes. Autant vaudrait importer les tentures toutes faites !

Sous ces divers rapports l’Italie était admirablement préparée. L’ « arte délia lana e délia seta » faisait la gloire de la plupart de ses grandes villes ' ; la chimie des couleurs n’avait pas de secrets pour les habiles teinturiers de Venise, de Bologne, de Florence ou de Naples. De nombreux traités manuscrits nous prouvent aujourd’hui encore combien de soins ces industriels apportaient à la préparation de leurs produits \ Les fileurs ou tireurs d’or aussi jouissaient d’une réputation méritée : l’or de Gênes, celui de Lucques, celui de Milan, étaient célèbres pendant le moyen âge*. A Rome même, cité à coup sûr peu industrielle, il était facile de se

1 On trouvera des détails sur les manufactures italiennes de tissus dans le précieux ouvrage de M. Francisque Michel : Recherches sur le commerce et la fabrication des étoffes de soie, d’or et d’argent, t. Il, pp. 3oo et ss.

« Voir l’arte délia seta in Firenje, trattato del secolo XV, publié par M. Gargiolli. Florence, 1868, in-8». — On y remarque des recettes spéciales pour les tonsou nuances destinésaux brodeurs, par exemple, p. 63: ta tigniere

adoperano. » —Pour le seizième siècle, voir l’ouvrage de Gioanventura Rossetti,

Plichto de farte di tcntori. Venise, 1540, in-8» (cité par M. le marquis G. d'Adda, dans son Lodovico Maria Sfor\a e il convento di S. Maria delle V' *“*"■ '*«. ■“»'■ VSnOh Mœ tahnfe 1. 1) î. Mr» deUa lana m Fcrrara nell’anm i55o, publié par G. Ferraro. Ferrare, 1876, in-8».

3 Les fileurs ou tireurs d’or employés par la cour de France étaient, en i53o et i54o encore, exclusivement Italiens. - L'or employé dans les tentures flamandes ou françaises est presque toujours appelé or de Chypre, (Communication de M. J. Guiffrey.)

procurer les différentes matières nécessaires à la fabrication des tapisseries; l'atelier fondé par Nicolas V put fonctionner à l’aide des seules ressources fournies par la Ville Éternelle *.

Là où ces industries accessoires faisaient défaut, on n’hésitait pas au besoin à les créer tout exprès. C est ainsi qu’aux différentes époques de la réorganisation de l’atelier de haute lisse de Ferrare, en 1446, en 1465, en 1466, Lionel d’Este et son successeur Borso appelèrent dans leurs États des fileurs ou tireurs d’or auxquels ils accordèrent de grands privilèges1. Si nous ajoutons que l’art de la broderie, si propre à favoriser l’avénement de la tapisserie, était florissant dans les moindres villes de la Péninsule, on reconnaîtra que l’Italie offrait toutes les conditions de succès désirables et que la haute lisse, la vraie peinture en matières textiles, venait à point pour résumer et féconder tant d’efforts divers.

Venise paraît avoir été la première ville d’Italie qui ait offert l’hospitalité aux tapissiers venus des Flandres. D'après un renseignement qui date, il est vrai, du dix-septième siècle seulement, et qui n’a pas tous les caractères de l’authenticité, l’a arte di razzi » y aurait été introduite en 1421 par Jehan di Bruggia et Valentino di Raza. Peut-être des métiers de haute lisse s’étaient-ils dressés antérieurement déjà dans l’intérieur de quelques couvents italiens. L’hypothèse n’est pas invraisemblable si l’on en juge par ce qui s’est passé en Allemagne a la même epoque; mais rien jusqu'ici n’est venu la confirmer. Après Venise vient Ferrare, où les beaux-arts et les belles-lettres ont brillé d’un éclat si vif, quoi qu’en ait dit un écrivain célèbre, A. -F. Rio. En 1436, le marquis Nicolas d’Este prit à son service un tapissier nommé Jacomo de Flandria de Angelo. On trouvera dans la seconde partie de ce travail des renseignements sur la fabrique ferraraise, qui compta au quinzième siècle de longues années de prospérité, ainsi que sur les fabriques des autres cités italiennes. Ici nous devons nous borner à une simple énumération. Sienne ne tarda pas à suivre l’exemple de Ferrare : en 1438, elle accueillit dans ses murs maître Rinaldo di Gualtieri, et un peu plus tard maître Giachetto d’Arras. En 1443, d’après un témoignage qui n’est, toutefois, pas universellement accepté, le faubourg San-Giorgio, de Mantoue, fut à son tour doté de métiers de haute lisse. Vers 1455, un Parisien, maître Renaud de Maincourt, fondait à Rome un atelier qui n’eut qu’une existence éphémère. Vers la même époque, Livino di Giglio, de Bruges, recevait de la ville de Florence l’éloquent certificat dont nous avons rapporté plus haut -des extraits ; de même que Rinaldo di Gualtieri, cet artiste alla se fixer à Ferrare. Johannes de Alemania le remplaça sur les bords de l’Arno (1476-1480). Si l’on tient encore compte des ateliers de Pérouse (1463), de Correggio (1480), de Modène (1488), de Vigevano (fin du quinzième, ou commencement du seizième siècle), etc., etc., on verra que, pendant la période dont nous nous occupons, la tapisserie avait pénétré partout, du moins dans l’Italie du nord et dans l’Italie du centre.

Ces ateliers naissaient et disparaissaient avec une égale facilité. Rien ne ressemblait moins à nos manufactures modernes. Un chef entreprenant, quelques ouvriers habiles, il n’en fallait pas davantage pour mettre l’établissement à même de fonctionner. Quelquefois, comme à Pérouse, le personnel ne se composait que d’une seule famille, le père, la mère, le fils, la bru. Point de règles fixes pour l’administration, pour la rémunération. Tantôt on payait au mois, à la journée, tantôt à l’aune. Le taux même des salaires variait à l’infini. A Ferrare, en 1436, maître Jacomo recevait trois livres par mois; en 1475, dans la même ville, on accordait jusqu’à cinq livres à un de ses successeurs. A Rome, les tapissiers de Nicolas V, au nombre de six, touchaient chacun quatre ducats par mois, et en outre trois ducats pour l’indemnité de logement et les frais d’entretien. D’autres fois la fabrication avait lieu aux risques et périls des tapissiers. Le plus souvent il n’y avait même pas d’installation régulière; le premier local venu servait d’asile aux ouvriers, à leurs métiers, à leurs modèles. L’initiative tenait lieu de bien des ressources ; l’instabilité, le manque d’organisation, n’empêchaient pas la nouvelle industrie de vivre d’une vie non factice, de prospérer, de peupler l’Italie de chefs-d’œuvre.

De cette production si variée, si multiple, que reste-t-il aujourd’hui? Quelques rares fragments. Quand nous aurons cité la Présentation de la tête de Pompée à César, les Scènes champêtres, de Correggio, les Doiqe mois tissés à Vigevano, à la limite extrême de la période qui nous occupe, nous aurons passé en revue tous les spécimens actuellement connus de la tapisserie italienne du quinzième siècle*. Sans les documents écrits qui nous aident à combler la lacune, il nous serait bien difficile de dire quels caractères présentait

1 Ce fait est attesté par les Registres de la Chambre apostolique : 1456, 12 janvier. Venerabili viro domino I’etro Gucll, s»1 domini nostri papæ

auri filati ad rationem florenorum quatuordecim pro libra, 11. LXXV, item pro

(mundatura;) sivc dealbatura cum alumine, serusa, et alia necessaria (sic) ad

decem. (Archives d’Étatde Rome. Mandats, 1455-1456, fol. 71). — Au seizième

l’étranger.

a Cittadella, Notifie relative a Ferrara, pp. 497, 5oo.

3 G. M. Urbani de Gheltof, degli ara^i in Venejia, p. 14.

travail flamand, non italien. — Le Tournoi, exposé à Milan en 1874 et dont nous publions la gravure, est un travail de la fin du seizième siècle et non du quinzième, comme on le lit dans plusieurs ouvrages.

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