II
cet ensemble autrefois si riche. Heureusement ces documents ne laissent rien à désirer par rapport à la netteté, à la précision. Ils nous prouvent tout d’abord que les tapisseries tissées de l’autre côte des monts, et une partie assez notable des tapisseries tissées dans les Flandres pour le compte d’amateurs italiens, ont été exécutées d'après des cartons italiens. Ce fait est à la vérité contesté par l’historien de la manufacture florentine d’arazzi, M. Conti. Dans son ouvrage, il incline à croire que les premiers tapissiers flamands fixés en Italie ont apporté avec eux des cartons tout faits, afin d’aller plus vite’. Mais cette conjecture ne saurait être acceptée, pour des raisons qui seront exposées plus loin. Si nous y insistons, c’est, que l’on a trop souvent attribué à l’Italie des tentures où tout était flamand, non-seulement le tissage, mais encore le dessin. Ceci nous amène à parler des peintres italiens du quinzième siècle qui ont eu part au développement de la tapisserie.
A Ferrare, Lionel d’Este chargea, en 1447 et en 1449, Jacopo Sagramoro et Niccolo Panizato d exécuter pour les dosserets qu’il se proposait de commander dans les Flandres des cartons ornés de ses armoiries. Dans la même ville, Cosimo Tura, Gerardo de Vicence, Ugolino, défrayèrent plus d’une fois de modèles la fabrique ducale’. A Correggio, Enrico de Lodi et Bartolomeo de Milan exécutaient des travaux du même genre’. A Venise, maître Alvise fournit en 1450 un carton représentant la vie de saint Théodore*. A Mantoue, André Mantègne dut s’acquitter d’une tâche analogue. En 1469, son protecteur, Louis Gonzague, lui écrivit pour lui demander de peindre d’après nature un dindon et une dinde qu’il désirait faire mettre dans ses tapisseries5. Qui sait si les cartons du Triomphe de César n’étaient pas aussi destinés à être transportés sur le métier ! Dans tous les cas, nul ouvrage ne se serait mieux prêté à une pareille tentative, nul n’aurait réuni au même point la noblesse du dessin et le sentiment de la convenance décorative. Ces compositions nourries, savamment pondérées, aux lignes sévères, presque architecturales, nous apparaissent aujourd’hui encore comme le modèle inimitable des tapisseries à sujets historiques.
Le grand Léonard lui-même ne dédaigna pas de fournir, en 1472, le modèle d’une portière que l’on se
proposait de faire tisser dans les Flandres. Vasari décrit longuement cet ouvrage merveilleux qui existait
encore de son temps et dans lequel l’immortel auteur de la Cène avait mis tout son art0. La composition représentait le Péché originel. Paysage, plantes, figuier, animaux, tout avait été traité avec un soin minutieux, une habileté consommée; la délicatesse du travail arrache plus d’une fois des cris d’admiration au biographe.
De ce qui précède il résulte que les peintres italiens ont participé dès le début au développement de la
tapisserie de leur pays et que les tapissiers flamands fixés chez eux ont fait usage, non de cartons flamands,
mais de cartons italiens. Ceci posé, recherchons quels sont les caractères des ouvrages dus à cette collaboration, et en quoi ils se rapprochent ou se distinguent de ceux qui ont pris naissance de ce côté-ci des monts.
•i.QuesI
è per ora una supposizione, la quale soll
4 Campori, Araqjeria estense, passiir 4 Q. Bigi, atti et memorie... per le p (1872) p. 357 et Notifie di Antonio Alleg * Urbani, degli arajqi in Venejia, p.
due galine de India del naturale uno maschio et una femina et mandarîe qua retracte, per che le voressimo far metter suxo la tapezzaria nostra : potereti veder le nostre che sono ne lo zardino li a Mnntua. • — Lettre du 1 1 juillet 1469, publiée par M. Armand Baschet, Cadette des Beaux-Arts, t. XX, p. 333.
ment des Triomphes des dieux, appartenant au Garde-Meuble et exposés en 1876 è l’Union Centrale, n°* 23i-a33 du catalogue.
« Li fu allogato per una portiera, che si avea a litre in Fiandra d’oro e di seta tessuta per mandare al re di Portogallo, un cartone d’Adamo c d’Eva, quando nel paradiso terrestre pcccano : dove col pennello fece Lionardo di ' chiaro e scuro iumeggiato di biacca un prato di erbe infinité con alcuni ani-
de’ rami, condotto cc rotondité délié ruote
:. Quivi
; il fico, oltra lo sc
ella palma la
si grande a
1 si fece
e, onde il cartone é oggi in Fiorenza nelli :l magnifico Ottaviano de' Mcdici, donatogli, non ha molto, dal zii — Vie de Léonard, éd. Lemonnier, VII, t5-i6.
>gue des tapisseries du Prince L. Odescalchi (ancienne collectioi Christine) mentionne huit pièces représentant les Triomphes d , l'aprés les dessins de Léonard. En voici la description d’apréi irissime intitulé : Descri^ione degli arajqi délia Regina Cristinc foir le titre complet à la Bibliographie), pp. VII-VIII : Quartt
o palm
ontano 21 ; largo paient 18 1/2
e figure bellissime; con fregio accompagnatc
le Virt
Arazzo alto palmi, corne sopra,circa 2t, largo 18 1/2, rappresentante le medesime virtù, ed insieme fanno un solo arazzo, attaccandosi le figure un pezzo con l’altro, e percio non vi è cimosa da una parte d’ambi li detti arazzi ; con fregio. — N» III. Arazzo alto palmi corne sopra circa 21, largo 19; rappresentante la santissima Trinité in gloria d’angeli, colli significati dclli quattro Evangelisti c dottori délia Santa Chiesa, con fregio simile. — N» IV. Arazzo alto palmi, corne sopra, circa ai, largo 18 1/2, rappresentante il tempo coll’ali, c stampelle accanto, sopra un carro tirato da due cavalli alati per aria, che si spaventano vedendo scendere il fuoco dal ciclo, il quai pezzo non fa che uno col sudetto — N“ V. Arazzo alto palmi, corne sopra, circa 21, largo palmi 38 1/2, rappresentante il trionfo dclle virtù morali, col disprezzo de’ vizi, con figure varie. — N» VI. Arazzo alto circa palmi, corne sopra, 22, largo palmi 38 1/2, rappresentante il carro délia morte trionfante delle monarchie del mondo, tirato da bufale diverse, e ricchissimo di figure. — N» VII. Arazzo alto palmi, corne sopra, circa 22, largo palmi 3i, rappresentante li soggiogati dell'amore> amor in alto trionfante; ricchissimo di figure, corne sopra. — N" VIII. Arazzo alto palmi, corne sopra, circa 21, largo 3 e mezzo. — N» IX. Arazzo alto corne quali vanno annessi al pezzo sudetto n» VII, e sono palmi, corne sopra, circa 21, largo palmi
dcllastessa man
38 1/2, rappresentante il Tempo trionfanti segni del zodiaco in cielo, opéra siinilmente riccl de la reine Christine (dressé en 1689) attribue, : tapisserie au Pérugin et è Raphaël : 1 tapezzeria due pezzetti tagliati, alti secondo l’ala correntc c Trionfi del Petrarco, disegno di Pietro Perugino
101 seguaci, 1 a. — L’inve
re (inédit)
parte di Raffaello, foderati V. Bertolotti.) Nous donnons 1 et l’autre attribution pour ce qu’elles valent. — Ces tapisseries ne seraientpas identiques é celles qui figuraient en 1868 è l’exposition de Gènes et sortaient la date 1470. (Voir Staglieno et Belgrano, Catalogo dell' Esposi- ’ artistico archeologico industriale aperta nelle sale dell' Accademia ligula primavera del MDCCGLXV1II, Gênes, 1868, pp. 9 et ss., et Belgrano, vita privata dei Genovesi, 2» éd., pp. 62 et ss.), et ces dernières, è leur
;nt-e!lcs pas les mëmt : l’Unioi
celles
le Mantèj
'riomplies d
-entrale (p. 73 du catalogue)? rarque le sujet de plusieurs cartons, qui furent peut- •e destinés, eux aussi, è servir de modèles è des tapisseries. (Crowe et Cavalaselle, Histoire de la peinture italienne, éd. ail. t. IV, p. 424.) — Rappelons que eurent le Magnifique possédait dans sa collection de tapisseries le Triomphe ’e la Renommée et le Triomphe de l'Amour.
TAPISSERIES ITALIENNES
Constatons tout d'abord que la différence des procédés, ou de la matière, ne fournit pas un critère suffisamment exact. Un savant, auquel l’histoire de la tapisserie a beaucoup d’obligations, n’a-t-il pas considéré la présence de la soie dans les tentures de la Chaise-Dieu comme une preuve de leur origine italienne ! Or, tout le monde sait aujourd’hui que la soie entrait dans la fabrication de la plupart des tissus exécutés dans les Flandres5. Sans doute, l’Italie la prodiguait davantage; elle nous offre même des chaînes exclusivement formées de cette matière précieuse. Mais ce n’est là qu’une question de mesure, de quantité, non une distinction fondamentale. Au point de vue technique, les analogies ne pouvaient être que fort grandes des deux côtés des Alpes, puisque tous les tapissiers de haute lisse travaillant en Italie étaient soit des Flamands, soit des élèves des Flamands. Aussi sera-t-il toujours fort difficile de distinguer les tentures exécutées en Italie sur des cartons de provenance italienne d’avec celles qui ont été exécutées à Arras ou à Bruxelles sur des cartons de même provenance.
Les marques ou monogrammes ne nous seront aussi que d’un faible secours pour reconnaître les tapisseries italiennes du quinzième siècle. D’après les documents que nous possédons, celles de Ferrare et de Sienne seules étaient parfois signées. Dans cette dernière ville, maître Rinaldo di Gualtieri joignait à ses ouvrages une marque sur la nature de laquelle on manque malheureusement de détails (lo breve v’è posto suso). Peut-être étaient-ce les armoiries siennoises, la louve. Mais ce n’est là qu’une hypothèse.
Reste le style. La croyance généralement répandue, c’est que les tapissiers flamands fixés en Italie ont altéré le caractère de leurs modèles au point de donner à leurs ouvrages l’aspect de tapisseries flamandes. Mais nous n hésitons pas à nous élever contre un pareil préjugé. Les ouvriers étrangers ont bien pu, à leur insu, modifier les types, les draperies, le ton des originaux; mais il est inadmissible que la composition ait subi des changements assez grands pour nous induire en erreur sur la nationalité de l’œuvre. Comment admettre que l’architecture, les ornements, les accessoires, se soient prêtés à des libertés pareilles ! Pour qui a vu les fresques de Cosimo Tura au palais de Schifanoja, celles de Mantègne à Padoue, le doute n’est pas possible : le style de ces maîtres percera toujours à travers les interprétations les plus imparfaites. La Présentation de la tête de Pompée à César , dont nous publions une photoglyptie, est une preuve de ce que nous avançons. Personne ne se méprendra sur son caractère foncièrement lombard. Il en est de même de la Sainte Famille , conservée à S. -Maria délia Salute à Venise, et de vingt autres tentures que nous savons avoir été exécutées par des tapissiers flamands d’après des cartons italiens. Rappelons seulement ici un exemple connu de tous, les Actes des Apôtres de Raphaël. Pour avoir été tissés à Bruxelles, ressemblent-ils à des peintures ou tapisseries bruxelloises? La confusion ne sera possible que plus tard, lorsque les peintres flamands chercheront à imiter la manière italienne.
Le choix des sujets traités dans la tapisserie italienne du quinzième siècle achève de montrer combien étaient profondes les racines que cet art avait jetées chez nos voisins. L’élément profane y joue de bonne heure un rôle considérable : la mythologie, l’allégorie, la poésie épique du moyen âge, tel est son domaine favori. Les inventaires énumèrent tour à tour le Combat des Vertus et des Vices, des Scènes de l’Histoire romaine (Présentation de la tête de Pompée à César , atelier de Milan), des Scènes champêtres (atelier de Correggio), une Fête antique (atelier de Ferrare). L histoire contemporaine formait l’objet de nombreuses compositions ; citons l'Histoire du pape Eugène IV et de l'empereur Sigismond (inventaire de Pie II), V Église implorant le secours de l’Empereur (même inventaire), \ Envoi d'un Légat en France (inventaire du cardinal Barbo), etc., etc. On affectionnait également les détails d’un caractère local ou personnel. Dans la Passion de saint Pierre , qui avait appartenu au pape Nicolas V, on remarquait la figure (c’est-à-dire sans doute une vue, un plan) de la ville de Rome (ubi est figura urbis). Une des tentures exécutées par Jacquet d’Arras pour le palais de Sienne portait l’emblème de cette fière république : la louve. Dans l’inventaire du cardinal Barbo figure une longue série de portières dans lesquelles deux anges soutiennent les armoiries du possesseur, etc., etc. Cette belle période de la Renaissance redoutait avant tout l’abstraction, la banalité.
I.E SEIZIÈME SIÈCLE. — INFLUENCE DE LA PEINTURE SUE LE DÉVELOPPEMENT DE LA TAPISSERIE. — L ÉCOLE ROMAINE ;
LES TAPISSERIES DE RAPHAËL ET DE SES ÉLÈVES. - AUTRES ÉCOLES ITALIENNES. - PRINCIPAUX ATELIERS DE