‹ Histoire générale de la tapisserie (volume 2)Chapitre 40 sur 59 · LE MOYEN AGE · texte numérisé non relu

LE MOYEN AGE

En Allemagne, aussi bien qu’en France, dans les Flandres, en Italie, la haute lisse a succédé à des industries employant des procédés différents, mais se plaisant dans des représentations analogues. Le terme de tapissier aussi s’y rencontre de fort bonne heure, dès le xu° siècle, quoiqu’il soit possible que les artistes auxquels il s’appliquait ne fussent pas des haute-lissiers. Entre 1 164 et 1200, Meginwart de Weltinburch, qualifié de tapetiarius, et ses deux « fratrueles » Gerwich et Chounrad, figurent parmi les témoins d’un acte relatif au couvent de Schefftlar, en Bavière s. En 1177 on trouve au couvent du Chiemsee « Fredericus tapifex, de familia ecclesiæ’a ; entre 1 182 et 1 197, au couvent de Weihenstephan « Aschwin tapeciarius V Les renseignements que nous possédons sur ces maîtres se bornent à la mention de leurs noms.

Les plus anciennes tapisseries conservées en Allemagne sont probablement celles du dôme de Halberstadt. Cette suite, qui est suspendue au-dessus des stalles du chœur, se compose de deux parties mesurant chacune 43 pieds de long sur 3 pieds 1/2 de haut. On y voit, à côté de scènes de l’Ancien Testament (Vie d’Abraham, Songe de Jacob), les figures du Christ et des douze Apôtres, celle de saint Georges tuant le dragon, celles de Caton (avec une banderole portant l’inscription : Dénigrâtmeritum • dantis • mora), de Sénèque (Qui cito ■ dat • bis • dat), enfin d’un roi ou d’un empereur désigné par les mots Karolus • rex, sans doute Charlemagne.

Des lignes assez larges, d’un brun foncé, marquent les contours. Quant aux lumières ou aux ombres, elles sont produites par la dégradation ou le renforcement du ton principal . L’ensemble se distingue par sa gravité.

Kugler, auquel nous avons emprunté les renseignements qui précèdent, attribue les tapisseries du dôme de Halberstadt à la fin du xn“ siècle ’. Le chanoine Bock est tenté de leur assigner une antiquité encore plus haute : il les revendique pour le xi” siècle '.

A la même époque, vers 1200, Agnès, abbesse de Quedlimbourg, exécuta avec ses nonnes des tentures destinées à la décoration du chœur de son église. Le sujet représenté était le Mariage de Mercure avec la Philologie (d’après Marcianus Capella ; ce sujet avait été choisi dès la seconde moitié du x" siècle pour les broderies d’or dont Hedwige de Souabe orna’ une aube destinée au couvent de Saint-Gall). Kugler, qui parle de cet ouvrage, l’apprécie comme suit : le style est inégal (les patrons ont été évidemment dessinés par différents artistes) ; tantôt, il se rapproche du style courant de cette époque ; tantôt, surtout dans les figures isolées, il s’élève à une telle beauté de formes, à une

1 Dans le Mittelhochdeutclies Wœrterbuch de Mûllcr et Zarncke (tome III, Leipzig, 1861) on trouve de nombreux exemples des mots Teppich, Teppech, Tepech, Tepei, employés au moyen-âge comme synonymes de tapis de pied. M. Schultz, de son côté {Das hœfische Lcben jur Zeit der Minnesinger; Leipzig, 1879-1880, t. I, p. 62, 63), cite les mots Umbehenge, Ruclachen, Sperlachen, Stuollachen, comme servant au moyen âge à désigner les tapisseries. M. Schultz a raison de traduire Ruclachen par dorsalia (en français dosserel). Quant à Sperlachen, c’est l'équivalent, je crois pouvoir l’affirmer.

On trouve souvent aussi les mots de Arrasch, Arreis, Harrass, Rasch, Rass, mais ils ne signifient pas, comme en italien ou en anglais, tapisseries

de cette ville -, ce terme, qiii désigne une étoile assez grossière, me paraît plutôt provenir de Rascia, étymologie déjà mise en avant par Muratori dans ses Antiquitates. Voy. Frisch, Teulsch lateinisches Wœrterbuch; Berlin, 1741, 1. 1, p. 36, 417 ; t. II, p. 87, etc. ; Schmeller, Bayeriscli Wœrterbuch; Stuttgard, 1827, t. I, p. 91, et Dieffenbach, au mot A rracium.

dit, chercher

. Mais comme les tables des mi gences de l’archéologie (le p Pictura ou Imago), autant v dans une botte de foin. Je me VIII, p. 479, des Scriptores. C’es

liguill.

ot Tapetiolum, la famille Tapet..

trois premiers volumes.

3 Monumenta boica, t. VIII, p. 430.

:| Ibid., t. II, p. 3o2, 3o3.

* ,bli > '• 1X> P- 473-

* Kleine Schrifteu, u I, Sluttgard, i853, p. i3i-i33.

6 Geschichte der liturgischen Gewœnder des Mittelalters, 1. 1.;

nt on n’y à citer le

7 Kugler, Geschichte der Malerei, éd. de 1847, t

TAPISSERIES ALLEMANDES 3

telle harmonie de proportions, à une telle noblesse, à une telle science de la draperie, qu'on croit y reconnaître la manifestation d’un art parvenu à son apogée 1 ».

Quelques lustres plus tard, l’abbé Albert, qui habitait depuis 1220 le couvent de Wessobrunn, fit exécuter deux tentures, dont l’une représentait les Visions de saint Jean *.

Dans le même siècle, Jeanne, abbesse du couvent de Lothen, près de Minden, en Westphalie, broda, assistée de trois sœurs, un tapis retraçant l'histoire de la fondation de son couvent, fondation qui eut lieu en 1265. La description de cet ouvrage curieux nous apprend qu’il fut exécuté à l’aiguille (acu artificiose depicta), et qu’il était destiné à recouvrir le sol (Quisquis me calcat, bona me facientibus optât ').

Mentionnons, pour le xiv” siècle, l’essai fait à Prague, vers i36o, par l’empereur Charles IV. Ce souverain appela auprès de lui des tapissiers persans ; il leur assigna un logement particulier sur le Lorenzberg (montagne de Saint-Laurent) et leur permit de se livrer aux pratiques de leur culte. On ne possède malheureusement pas d’autres détails sur cette entreprise intéressante *.

Pendant la période romane, si nous en jugeons par les quelques spécimens qui sont parvenus jusqu à nous, ainsi que par les textes contemporains, la tapisserie s’était tour a tour complue dans les compositions religieuses et dans les compositions philosophiques. L’avènement du style gothique marque une ère nouvelle pour l’art dont nous esquissons l’histoire, aussi bien que pour l’architecture, la sculpture et la peinture; l’horizon s’élargit; les idées gagnent en fraîcheur et en poésie : aux scènes tirées de l’Ancien et du Nouveau Testament, scènes dont la vogue dura en Allemagne plus longtemps que partout ailleurs, s’ajoutent les sujets profanes. La tapisserie ne sert plus seulement à décorer l’intérieur des églises; elle est désormais de toutes les fêtes; ici de riches tentures exposées sur la façade des maisons, lors de l’entrée de quelque souverain, marqueront l’allégresse des habitants; là, flottant sur des tribunes improvisées, elles rehausseront l’éclat d'un tournoi. M. Schultz, qui s'est livré à un dépouillement consciencieux des chansons de gestes allemandes, y a relevé d'innombrables mentions de tapisseries de haute lisse : il a montré qu’on poussait le luxe jusqu'à les parfumer. Le sol même disparaissait sous des tapis précieux jonchés de feuilles et de fleurs.

Le choix des compositions répondait à ces aspirations nouvelles, à ce besoin de F'6“r‘' 1 «/zà ^phiiotojé. M"cun jouir et d’éblouir. Henri von dem Türlin, dans son poème Der Aventiure Krone, Tapisserie d" dôme ^ Queiiimbourg. composé vers 1220, cite des tentures représentant l'Histoire de Paris et d’Hélène ,

Y Histoire de Troie , l'Histoire d'Enêe \ Plus souvent on puisait dans les souvenirs ou dans les fictions propres au moyen âge. Ici, dans une tenture appartenant au grand-duc de Saxe-Weimar et exposée au château de la Wartburg, nous voyons un combat d’hommes nus, les uns attaquant, les autres défendant une forteresse : malgré l’ardeur de la lutte, les armes dont se servent assiégeants et assiégés n’ont rien de meurtrier : ce sont des fleurs. L’aspect du champ de bataille n’éveille pas non plus d’idées attristantes : sur une pelouse émaillée de fleurs, oiseaux, lapins, écureuils s’ébattent et folâtrent sans se laisser troubler par les cris des combattants. La composition est complétée, à gauche, par un banquet. Dans les airs enfin on voit flotter des banderoles portant des inscriptions en allemand. Tout, dans cette tenture, que l’on attribue à la première période du style gothique (frühgothisch), respire la grâce, la poésie °.

Une autre tapisserie, appartenant au prince de Hohenzollern et exposée à Bruxelles en 1880, a son point de départ dans un roman de chevalerie. « L’histoire s’ouvre par une scène où le jeune héros de la légende entrevoit, pour la première fois sans doute, la dame de ses pensées sortant de son manoir ; plus loin une femme est couchée sur un lit, derrière lequel se trouvent ses parents ; près d’eux un médecin montre une fiole. L’aventure se continue de la sorte, se devinant plutôt qu’on la comprend, conduisant les deux amoureux à travers des épisodes de tout

è gravée dai itis studium

etibus templi in quorum 1

no visiones apocalypticæ S. Joannis exhibebantur, inibus expressæ.Texturam vero etpicturam perfecit, :o nomcn indicat, Sibotto Chenich de Hohemos, qui machus fuerit, vel aliunde accitus artifex, nondum , Historia Wesmfort., t. 1, p. 235, n»2, apud Fiorillo, , den Künsle in Deutschland und den vereinigten Nie-

3 Marchese, Memorie dci piit insigni Pittori, Scultori e Archilelli dôme nicani, 4» éd.; Bologne, 1878, 1. 1, p. 535-537, 578-582.

» Grueber, Die Kutisl des Mittelalters in Bœhmen. Vienne, 1872, t.' 1 p. to5.

3 Schultz, Dos hœfische Leben ,-nr Zcit der Minnesinger, 1. 1, p. 62, 63. Un sujet analogue, l ‘Histoire d'Œdipe, fait les principaux frais d'un

Tapete von Sitten. Zurich, 1857.

0 Laine. Hauteur o“90. D'après l’auteur de la notice, la tenture serai tissue en basse lisse. Voy. VAnjeiger Jilr die Kunde der deutschen Vorjeil 1870, p. 92.

genre. ' o Comme la presque totalité des compositions de ce genre, la tapisserie du prince de Hohenzollern est ornée de banderoles à inscriptions allemandes s.

C’est encore un roman de chevalerie qui sert de thème à la curieuse tapisserie du Musée de South Kensington, exposée en 1876 au Palais de l’Industrie11. Nous y voyons, en commençant par la gauche, un jeune prince à cheval,

suivi de deux écuyers, et s’avançant vers un château sous la porte duquel se tiennent un roi et sa fille. Le roi adresse à l’étranger ce souhait de bienvenue :

Bisz Gott willkum dusent Stunt,

Grosser Freyd wart uns nie Kunt.

Le compartiment suivant représente l’intérieur du château : le prince s’entretient avec ses écuyers. Puis viennent les préparatifs du départ. Quatrième compartiment : retour du prince. Il s’avance vers le château, suivi d un écuyer ; il est reçu par le roi, accompagné d’un prince dans lequel il faut peut-être voir un second prétendant à la main de la princesse. Cinquième compartiment : le second prince se dirige vers le roi, aux côtés duquel se tient la princesse. Sixième et dernier compartiment : le premier prince part en compagnie de la princesse et de deux écuyers. L’inscription suivante, tracée sur une banderole, fait allusion au bonheur de la nouvelle mariée :

Ich bin sin in grossen Freiden.

Le Musée germanique de Nuremberg possède une autre tenture en longueur, ayant comme la précédente la

forme de << dosseret »

• et offrant avec elle les plus grandes analogies de facture et de style. Ici encore un roman de chevalerie se déroule devant nous en cinq compartiments, on pourrait presque dire en cinq actes. Fond bleu, tantôt un,, tantôt orne d’arbres ou d’édifices. Banderoles avec inscriptions allemandes. Comme dans la tenture du Musée

p. 298. Voy. aussi la description que j’ai donnée de cette pièce dans le Catalogue de rUnion centrale des beaux-arts appliqués à l'industrie. Cinquième exposition. 1876, p. a36, 237.

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de South Kensington, les femmes ont le teint blanc, les hommes brun, presque noirâtre. Hauteur, environ o"70.

Trois autres pièces de la même collection, une Cour d’amour (m6 G. i), une Conversation en plein air (u 17 G. io3), enfin des scènes d’un roman de chevalerie, avec la date 1492, sont conçues dans des données analogues. Je signalerai dans la dernière de ces pièces, à gauche une femme vendant des rubans, à côté d elle un singe enchaîne sur une table ; plus loin une princesse à cheval précédée d’un homme armé d’un bâton et d’un enfant armé d'un arc ; la rencontre de deux princesses et un repas complètent cette composition, d’un style passablement mou.

Une tenture du Musée de la Porte de Hall, à Bruxelles (longueur 3"85, hauteur i”i2), parait également inspirée d’un roman de chevalerie ; on y voit des personnages couronnés (ayant tous, détail assez curieux, les pieds nus), une licorne, des ornements divers. Cette pièce, qui est ornée de banderoles à inscriptions allemandes, appartient à la fin du xiv° ou au commencement du xv° siècle.

Une tenture que son possesseur, M. de Hefner Alteneck, directeur du Musée national bavarois, attribue au milieu du xv” siècle, développe un thème tout aussi mondain : nous y voyons des personnages jouant aux échecs, une chasse au faucon, une chasse au chevreuil, la main chaude, le roi ne passe pas le ruisseau : les inscriptions allemandes qui se déroulent dans les banderoles ne laissent pas de doute sur la provenance de ces pièces1.

Nous retrouvons les mêmes préoccupations dans une tapisserie autrefois conservée à l’hôtel-de-ville de Ratisbonne, aujourd'hui au Musée national de Munich (seigneur et dame jouant aux cartes)’, ainsi que dans d’autres tentures de l’hôtel-de-ville de Ratisbonne qui nous montrent SE,G^ MJ,. noü*n , / Munlch des hommes et des femmes sauvages se livrant à diverses distractions.

Cette dernière suite, dont on place l'exécution entre les années i35o et 1400, porte les armoiries des Ruederer de Kolmberg et des Stain de Rechtenstain , familles qui existent aujourd’hui encore en Souabe : elle se compose de douze pièces, à fond rouge 3.

Le Combat des Vices et des Vertus (même collection, xv' siècle; i“3o de haut)* forme la transition entre les représentations profanes et les représentations sacrées, représentations que nous ne sommes pas en droit de négliger dans cette étude.

Nous citerons en première ligne, au Musée germanique de Nuremberg (n° 1 1 14), une tenture paraissant remonter au xiv° siècle et contenant les figures de sainte Claire, de saint Jean-Baptiste, de sainte Agnès, de sainte Elisabeth, de saint Pierre et de saint Paul. Cette pièce, à fond bleu parsemé d’étoiles, est d’une exécution fort grossière.

Un savant autorisé, M. le baron de Rettberg, assigne une antiquité non moins reculée aux tapisseries de l’église Saint-Laurent de Nuremberg représentant les douze Apôtres. Il affirme que ces tapisseries, dont on trouvera ci-joint une gravure empruntée à son ouvrage, ont été exécutées vers 1375 \ Tapisserie de Vhâtel de ville de Ratisbonne.

On attribue également aux ateliers allemands du xiv" siècle une tapisserie de la collection de M. de Schickler (hauteur o"90, largeur 2m8o), représentant Y Annonciation, la Descente de croix et la Nativité 6.

> Hefner Alteneck, Costumes du moyen âge chrétien; Francfort, 1840-1854, t. II, pl. 99-102. Longueur, i5 pieds; hauteur, 2 pieds 1 pouce.

* Mittheilungen der A’. K. Central -Commission fur Erforschung und Erhaltungder Baudenkmale, t. VIII; Vienne, i863, p. 63.

* Ibid., p. 61.

« Nürnberg's Kunstleben in seinen Denkmalen dargestellt. Stuttgard, 1864, p. 44. 45.

« Exposition de l’Union centrale; 1876, n" 335 du catalogue, ou j’en ai

Ajoutons que les. tapisseries françaises commencèrent, dès le xiv° siècle, à se répandre en Allemagne. Nous en avons pour preuve Y Histoire d’Hector de Troie, tissue d’or, envoyée, en i3g5, par le duc de Bourgogne au grand maître de l’ordre Teutonique, en Prusse1.

Le xv° siècle est représenté dans les églises ou les musées de l’Allemagne méridionale par d innombrables tapisseries à sujets religieux, véritables pendants de ces gravures que 1 art populaire mettait alors au jour avec plus de piété que de goût. Je citerai, au Musée germanique de Nuremberg, la Sainte Cène , le Châtiment d Héliodore , la Manne , V Agneau pascal (G. n5, fond bleuâtre), le Christ assis entre deux anges tenant les instruments de son supplice (n° 1121), un antependium avec le Christ debout entre des saints (G. 109, fond damassé, figures à mi -corps).

L’église Saint-Laurent, dans la même ville, possède plusieurs tentures témoignant d’une inspiration peu différente : le Christ entre la Vierge, saint Jean l’Évangéliste, saint Jean-Baptiste, et saint Jérôme (fond rouge damassé) ; — le Martyre de saint Étienne, avec le Martyre de saint Laurent, la Crucifixion, l’empereur Henri et Cunégonde tenant une église, saint Éloi et saint Léonard’; — Y Histoire de sainte Catherine d'Alexandrie (inscriptions allemandes; fond d’un bleu foncé, avec quelques édifices).

Au Musée national de Munich on peut citer un antependium avec le Saint-Esprit, sainte Ursule, sainte Agnès, et l'inscription : Misericordias dni in eternum cantate (fond rouge avec ornements blancs, jaunes ou verdâtres).

Une tapisserie en forme de frise (haut. o"95; larg. 3“35, cadre compris), attribuée à la fin du xv° siècle, et conservée au Musée de South Kensington, est traitée dans des données analogues : elle représente la Préparation à la vie monastique. A gauche, on voit une jeune fille debout, les mains jointes, au milieu de banderoles portant ces deux vers allemands : Das wir Maria Kindr in Treiv moge werden , So vil ich myn Sunde bichten uf Erden. Plus loin, la même jeune fille est agenouillée devant un prêtre à qui elle se confesse : Bicht din Sunde mit Ernst sonder Spot, So findest du eivig Treiv by Got. Troisième scène : La jeune fille tient un cœur ensanglanté ; Sol (sic) ich myn Sunde hi lechen , So muss ich myn Hert\ mit Blud jvesche(n). Her, myn Sunde vil ich uch (sic) clagen , Uff das mir Gott Treiv moge behagen. Scène de la communion : le prêtre, vêtu de ses habits sacerdotaux, donne 1 hostie à la jeune hile agenouillée devant lui ; derrière lui est placé l’autel supportant un calice, deux chandeliers et un crucifix flanqué des statues de la Vierge et de saint Jean. L’inscription est ainsi conçue : Liber Her , nu versorget mich mit Gottes Treiv. Das bitten ich waren Crist. — Di vil dyn Her\ nu reyn ist, So entphang in Treiven den Kron den dyr Got hat bereit. En continuant d’avancer vers la droite, on aperçoit un monastère sur les murs duquel sont tracés ces mots : Des Hymels Eyport , Godes un eyn Hus% dis% ist. A l’unique fenêtre du monastère, deux nonnes ; plus loin, sous la porte, une autre nonne et l’abbesse allant au-devant de la jeune fille qui se prépare à entier en religion; à 1 extrême droite, une seconde jeune fille, sans doute une compagne de la première. L’abbesse loue celle-ci, dans les termes suivants, de la résolution qu’elle a prise : Kum, Brude (Braut) Christi mol gemeide (?), NimdiKron dy dir Got hat bereit . Le fond de cette pièce, qui montre une main peu expérimentée, est verdâtre, il est parsemé de grandes fleurs.

La Visitation, de la collection de M. A. Willems (h. 0-80 ; 1. 0-80J, trahit également une origine germanique. Le milieu de la composition est occupé par la Vierge et par sainte Élisabeth qui se rencontrent et se donnent la main. Toutes deux sont nimbées. Au-dessus de leur tête flottent des banderoles ornées du distique suivant : Mm Sel machet gros f de,, Heren (sic). Min Frncht im Lib neige sicb Got, jn Eren. A gauche, une fontaine à laquelle vient boire un oiseau; au fond un pigeon avec des lièvres, des lapins, des cerfs et d'autres animaux. Laine et soie, avec de l’or dans les nimbes ’.

Ces ouvrages, dont quelques-uns appartiennent déjà aux premières années du xvf siècle, donnent une idée peu favorable du talent et de la science des tapissiers allemands. Comme s’ils avaient eu conscience de leur impuissance, leurs auteurs y ont d’ordinaire exagéré le rôle de l’ornementation : les fonds damassés remplacent plus d’une

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TAPISSERIES ALLEMANDES

fois le paysage ou les vues d’édifices; il existe même un certain nombre de pièces où les figures humaines font complètement defaut : comprend-on que l’on ait eu recours au procédé si lent et si dispendieux de la haute-lisse pour produire des effets infiniment inférieurs à ceux que donne le métier de tisserand? Que sont en effet ces fleurs traitées dans un style conventionnel et disposées dans un ordre rigoureusement symétrique, en comparaison des splendides étoffes de brocart, dont l’usage était dès lors si répandu?

L’Allemagne n a pas possédé, au moyen âge ou à l’époque de la première Renaissance, de centre de production comparable à ces vastes pépinières de tapissiers qui s’appellent Arras, Bruges, Bruxelles, Paris. C’est dans les demeures seigneuriales ou dans les couvents que semblent avoir pris naissance les tentures, de dimensions d’ordinaire fort restreintes, dont nous venons de décrire quelques spécimens ; il est tout naturel que ces efforts isolés n’aient pas abouti à la haute perfection technique qui distingue les ateliers, ou, pour mieux dire, les manufactures de la France septentrionale et des Pays-Bas : on y chercherait en vain et la science consommée des haute-lissiers franco-flamands et la richesse de la matière première; la soie y paraît rarement; les fils d’or presque jamais, et encore ces derniers manquent-ils généralement de finesse et d’éclat.

Ces défauts, loin de nous autoriser à douter de l’existence d’ateliers de haute-lisse allemands, nous semblent au contraire constituer un argument irréfragable en leur faveur. Où auraient pris naissance ces tentures, allemandes par leur inspiration, leur style, leurs inscriptions, si ce n’est précisément en Allemagne?

De nombreux documents, jusqu’ici ignorés ou mal compris, nous prouvent qu’au xv” siècle des métiers de haute-lisse fonctionnaient dans diverses parties de l’Allemagne méridionale, notamment à Nuremberg et dans les environs.

En 1458, le conseil de cette ville dépensa 14 florins pour une grande et belle tapisserie, qu’il fit tisser par les nonnes de Sainte-Catherine du Tabernacle, « sous la tente du sanctuaire ». M. Baader ', auquel on doit ce renseignement, ne cite malheureusement pas la source à laquelle il l'a emprunté; en outre, il ne reproduit ses documents qu’en extrait; il nous est donc impossible de préciser davantage. Le même auteur ajoute que l’art de la tapisserie (Teppichwirkerei) fut pratiqué à Nuremberg, soit dans les couvents, soit au dehors, avec beaucoup de zèle et d’habileté. Le Magistrat offrit plus d’une fois des tentures de prix aux visiteurs de distinction. C’est ainsi que le chancelier de Bohême, Procopede Rebenstein, en reçut quatre, l’année même où prenait naissance la tapisserie des nonnes de Sainte-Catherine, en 1458.

Pour ne pas multiplier les divisions géographiques, je mentionnerai encore ici l’atelier établi au xv" siècle en Hongrie, à Bude, par un haute-lissier flamand. Un voyageur français qui visita Bude en 1432-1433, Bertrandon de la Brocquière, nous a laissé sur cet établissement le témoignage suivant : a Et est cette ville gouvernée par Allemans en tous estats, tant au fait de la justice et de la marchandise que aussy aux faiz des mestiers, comme cousturiers, charpentiers, maçons et orfèvres, ainsi qu’il me fut dit par ung marchant d’Arras, que je trouvay là, nommé Clays Davion, lequel l’empereur Sigemond avoit mené avecques plusieurs autres gens de mestier du royaulme de France et est ledit Clays ouvrier de haulte lice’. »

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