LA RENAISSANCE
L’action de la Renaissance se fit sentir dans le domaine de la tapisserie aussi bien que dans les grands
arts.
La fin du xv” et le commencement du xvi" siècle nous offrent, à côté des ouvrages attardés que nous venons de décrire, un certain nombre de tentures également remarquables au point de vue de la composition et à celui de l’exécution. On n’hésite plus à demander des cartons aux peintres les plus éminents, et ces cartons, on les confie à d’habiles tapissiers flamands ; lorsque ceux-ci font défaut, les artistes indigènes s’efforcent de suppléer par la richesse de la matière première à ce qui leur manque sous le rapport de la science du coloris et du dessin.
Nous ne ferons que mentionner ici la superbe Messe de saint Grégoire, que les Holzschuher commandèrent en 1495 dans les Flandres, et qui fait aujourd’hui l’ornement du Musée germanique de Nuremberg 3. Cet ouvrage, ayant été exécuté en dehors de l’Allemagne, échappe à nos recherches.
Si nous en croyons le baron de Rettberg, les Nurembergeois auraient favorisé l'établissement dans leur ville, au commencement du xvi" siècle, d'un tapissier d’Arras 1 ; celui-ci serait 1 auteur de la tapisserie qui est conservée dans la sacristie de l'église Saint-Laurent et qui porte, tracée à l’encre sur la doublure, la date de i5ii, avec un monogramme analogue à un W. Cette pièce, de dimensions assez grandes (larg., environ 3"i/2; haut., environ o”85) et d'une conservation étonnante, représente le Supplice de saint Laurent -, Au centre, le saint est étendu sur le gril, au milieu de quatre bourreaux, dont deux attisent le feu, l’un avec un soufflet, 1 autre avec une sorte d’éventail. A gauche, on trouve un groupe de cinq personnages, parmi lesquels on remarquera celui qui est coiffé d’un turban et celui qui porte le costume impérial ; plus loin saint Étienne debout, avec la palme et les pierres, symboles de son martyre. La droite est occupée par trois personnages armés et par un saint tenant des tenailles. Au fond, un paysage avec une ville de fantaisie. Bordure de fruits et de fleurs, dans le goût flamand ordinaire.
Dans cette tenture, d’une exécution fort soignée, d’une tonalité riche et savoureuse (le rouge, le bleu, le jaune et le vert y dominent), les éléments allemands semblent lutter avec les influences flamandes. Tantôt on songe à Durer’ et à son entourage, tantôt aux écoles des Pays-Bas. Il est probable que le carton, peint à Nuremberg par un disciple de Dürer, aura été envoyé à Bruxelles pour y être interprété par quelque haute-lissier habile.
Nous possédons sur l’intérêt témoigné à la tapisserie par le glorieux chef de l’École de Nuremberg, une autre information encore, plus probante : le cabinet de M. Cornill, à Francfort-sur-le-Mein, renferme une rarissime estampe que Passavant décrit comme suit : « Dürer, n° 206. Modèle de tapisserie en deux feuilles (Heller, n°2i04, où il est donné comme un bas-relief). Dans des rinceaux de pampres à enroulements se trouve, de chaque côté,
un satyre couronné de feuilles de chêne et qui souffle dans une corne recourbée; vis-à-vis de chacun, un aigle, et, dans chaque coin inférieur, une femme nue qui tient devant elle un enfant qui la regarde. Une des feuilles forme pendant avec l’autre vers les deux côtés, de manière à ce que, placées l’une près de l’autre, elles se complètent et forment un riche patron. Ces dessins ont été probablement exécutés pour des décorations ou tentures d’appartement, et ont dû, par conséquent, être coloriés. La gravure est exécutée d’une manière très large, et, pour l'effet et le dessin qui en est très franc, dans le style des dernières productions de Dürer. Chaque feuille mesure : haut., 19 p., 1 1 1. ; larg., 12 p. *. »
Le maître de Dürer, Wolgemut, semble également avoir composé des cartons destinés à être transportés sur le métier. Mais, mieux partagé que son disciple, il eut la satisfaction de les voir interpréter en Allemagne même par des compatriotes. L 'Adoration des Mages qui, de la collection de M. de Reider, à Bamberg, est entrée au Musée national de Munich, nous montre, au premier plan, une nonne assise devant un métier vertical et tissant une pièce de tapisserie, celle-là même, selon toute vraisemblance, que nous avons sous les yeux. Nous découvrons enfin une œuvre d art allemande dans toute 1 acception du terme ; à la richesse des matières premières (la soie est prodiguée) se joint la science du dessin et du coloris. La gamme n’a plus rien de la pauvreté propre aux tapisseries allemandes; elle est nourrie et brillante. On remarquera surtout l’éclat des tons cramoisis. Les figures (aux côtés de la scène
1 A ’ürnberg's Kunstleben, p. 137. — Voy. en outre Murr, Bcschreibung der vornehmsten Merknnï rd igke il en in... Nûrnberg, p. 177-178.
D'après l’auteur d’une encyclopédie des arts industriels, M. Trautmann,
Mû! 1er, Kuntzmeir, Hanns Nœckl {Kunsnmd ' Kunstge, verbe, p. i55)’. Malien
témoignage de son contemporain Neudœrfer, était brodeur et non tapissier. {Des Johann Neudœrfer... Nachrichten, éd. Lochner. p. 180: Seidensticker). Quant à Kuntzmeir, qui vivait en i5î4,et à Jean Nœckl, qui vivait en i53f>,
ils sont qualifiés de t. V, p. 17, 76, 77).
! M- Rettberg
Deckweber » (tisserands), et ne semblent nullement listoire de l’art (Murr, Journal jur Kunslgeschichle,
ne semble avoir confondu cette tapisserie avec une , gravure, p. ,37.
rtout la ressemblance de l’empereur vu de face avec irésentés sur un dessin de l’Albertine (gravé dans le traduction G. Gruyer, p. 49.S.
rar, t. III, p. tg3.
TAPISSERIES ALLEMANDES
principale, et separees d’elle par des colonnettes torses peintes en rouge, se tiennent sainte Agnès et sainte Dorothée) sont calmes et recueillies, sans manquer cependant de liberté; elles offrent toutes les particularités du style allemand de la fin du xv° siècle. Le paysage, avec un château au fond, est fort étudié; d’élégantes guirlandes de fleurs et de fruits ornent les bordures verticales1.
Waagen et M. de Rettberg" ont, sans hésiter, fait honneur de V Adoration des Mages à Wolgemut. Nous croyons qu en tenant compte des transformations que le dessin a subies en passant du carton sur la chaîne, cette attribution peut se soutenir. On attribue en outre à Wolgemut le dessin d'une tapisserie exécutée entre 1480 et 1490, les Scènes de la vie du Christ après la Résurrection (ancienne collection Reider, à Bamberg)1.
Parmi les tentures de luxe tissées en Allemagne vers cette époque, je citerai encore un dosseret appartenant à l’église Saint-Sebald de Nuremberg, avec la date de 1497 et les lettres gothiques D. S. ; cette pièce, haute d’environ om,90, est fort riche; la soie et l’or y alternent avec la laine. Elle contient, au centre, la Vierge adorant 1 Enfant, qui repose sur un linge soutenu par deux anges. A gauche, sont agenouillés deux bergers, l’un tenant un bâton, 1 autre une cornemuse. A droite, saint Joseph, muni d’une lanterne. Aux deux extrémités, à gauche, saint Jean-Baptiste et sainte Madeleine, avec le vase à parfums ; à droite, un saint imberbe, tonsuré, tenant un bâton et un livre, et à côté de lui sainte Catherine d’Alexandrie. Deux colonnes rouges encadrent le groupe central. Les bordures verticales sont ornées de fleurs ; quant à la bordure horizontale inférieure, elle est remplacée par des franges.
Le concours que des maîtres tels que Wolgemut et Durer ont prêté à la tapisserie montre assez quelle place cet art, si éminemment décoratif, occupe dans l’histoire de la Renaissance allemande. Peut-être le plus grand des peintres d outre-Rhin, Holbein, a-t-il aussi eu en vue les merveilles enfantées par la haute-lisse sous l’inspiration de Mantegna, de Raphaël, de Jules Romain, lorsqu’il a esquissé ses fameux cartons, le Triomphe de la Pauvreté et le Triomphe de la Richesse. S’il fallait en croire un document du siècle dernier, la question pourrait même, sans témérité, être résolue dans le sens affirmatif : •< Trois cartons (lit-on dans une lettre de M. de la Traverse adressée en 1779 à M. d’Angeviller), que je crois d’Holbein, sujets tirés de la Passion, me sont offerts; composés, dessinés et coloriés assez vigoureusement, pour tapisseries de dix pieds de hauteur et largeur, sans bordure5... » Mais nous savons trop avec quelle facilité on prodiguait autrefois ce nom glorieux pour nous arrêter à cette attribution.
Je ne quitterai pas l'Allemagne du xv° siècle sans dire que si les noms des haute-lissiers de cette époque sont d’une extrême rareté, en revanche les brodeurs d’outre-Rhin ont, dès l’époque de la première Renaissance, tenu une place considérable, même en Italie, où leurs ouvrages semblent avoir été fort recherchés'.
l’atelier de lauingen
Les premiers renseignements que nous possédions sur les fabriques de haute-lisse établies en Bavière — je parle de fabriques vraiment dignes de ce nom — remontent à l’année 1540. Auparavant la maison palatino-bavaroise semble avoir demandé à l’industrie flamande les tentures dont elle avait besoin : lasse enfin de payer ce tribut à l’étranger, elle résolut d’implanter des métiers dans ses propres États et fit choix à cet effet de la ville de Lauingen. C’est là que furent exécutées, probablement d’après les cartons du peintre Mathias Gerung, de Noerdlingen7, les tapisseries si élégantes du château de Neubourg : les Ancêtres, les Cités saintes de la Palestine, un Camp. Quelques unes d’entre elles existent encore à Neubourg; une autre a passé dans une collection particulière; d’autres sont exposées au Musée national de Munich. Nous étudierons en détail ces dernières.
Les tapisseries de Lauingen exposées au Musée national de Munich sont au nombre de cinq. Si elles ne brillent point par la richesse de la matière première — elles contiennent peu de soie et encore moins d’or — en revanche il y a dans leur simplicité je ne sais quel caractère de grandeur qui finit par séduire. Les couleurs sont peu vives ; cependant dans les draperies les tons bleus et cramoisis ne manquent pas d’éclat ; on sent dans le modelé de celles-ci la main exercée des tapissiers flamands. Dans les trois premières8, l’auteur des cartons semble avoir pris à tâche de montrer quel parti on peut tirer des motifs héraldiques pour de grandes compositions décoratives. Ces arbres généalogiques — car en réalité ce n’est pas autre chose — avec les personnages étagés les uns au-dessus des autres
1 Hauteur, o™!)* environ ; longueur, s mètn
2 Kunslwerke, 1. 1, p. 1 17.
3 Nûrnbcrger Briefe; Hanovre, 1846, p. i5o. * Je rapporterai, par acquit de conscience,
artiste du dessin d.une Crucifixon conservée i Mission. « Due arazzi csprimenti Cristo in cr e l’altro tolto dalle invenzioni del Wolghemt (G. Casaii : Guida per la città di Forli, i83S, p.
et ayant à côté d’eux leur écusson, leurs insignes, les inscriptions relatant leurs noms et titres (les femmes tiennent parfois une fleur à la main), forment un ensemble qui frappe par son harmonie et sa sévérité. Un sentiment commun, celui de la solidarité de la famille, semble unir ces chevaliers bardés de fer (probablement copiés sur de vieux portraits), dont les descendants devaient être appelés un jour à ceindre la couronne royale. Les oiseaux représentés au premier plan, le feuillage aux tons conventionnels (tantôt d’un vert bleuâtre, tantôt jaune), les bordures avec leurs fleurs ou leurs fruits prenant naissance dans un vase placé dans le bas, ajoutent encore à l’effet général.
L’auteur des cartons, évidemment, n’avait pas assez de talent pour créer des scènes mouvementées, dramatiques; ce n’est pas un peintre d’histoire, c’est un chroniqueur. Mais dans ce domaine restreint il nous intéresse et nous charme par la vérité des portraits, la précision des costumes et des attributs, la netteté de groupement, enfin par un grand caractère d’honnêteté et de sincérité.
Ces trois tentures portent dans la bordure inférieure la date de 1540, et au centre de la bordure verticale, à gauche, le monogramme O. H. S. (Othon-Henri et Suzanne), à droite M. D. Z. (Mit der Zeit, avec le temps).
Une quatrième pièce représente le pèlerinage fait à Jérusalem, en 1 5a 1 , par le comte palatin Othon Henri de Neubourg. Elle nous montre au premier plan les pèlerins agenouillés, plus loin la ville sainte avec les lieux où le Christ a souffert la Passion.
La cinquième tenture, exposée dans la salle voisine, est postérieure aux précédentes (elle porte la date de i557) : on y voit l’arbre généalogique du même prince, devenu électeur de Bavière. La bordure est d’un autre dessin.
Le duc Albert V fit un pas de plus : il entreprit de fonder une manufacture de haute-lisse dans sa capitale même. Nous possédons encore les lettres qu’il échangea à ce sujet avec Jean Fugger, d’Anvers, au mois de février 1 565 . Fugger annonce au prince qu’il vient de trouver deux maîtres-tapissiers prêts à partir pour Munich1. Mais là s’arrête malheureusement la correspondance, et l’on en est réduit à ignorer si l’entreprise eut une suite ou non.