‹ Histoire générale de la tapisserie (volume 2)Chapitre 43 sur 59 · LA PREMIÈRE MANUFACTURE DE MUNICH · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE MANUFACTURE DE MUNICH

Le duc Maximilien 1" le Grand (1 5y3- 1 65 1) compte parmi les protecteurs les plus éclairés de l’art delà tapisserie. Nous le voyons, de i6o3 à i6i5, commander, acheter ou négocier des suites précieuses soit à Anvers5, soit à Venise. Le détail de ces négociations nous entraînerait trop loin. Qu’il nous suffise de dire qu'en i6o3, le duc acquit à Venise, de Jean Van der Goisz (Goes), par l’intermédiaire de Marx Fugger, une Histoire d'Annïbal en sept pièces, de 6 aunes brabançonnes de haut et de 46 aunes de cours, soit au total 276 aunes carrées 8.

Le duc encourageait en même temps la fabrique, ou plutôt les ateliers qui avaient pris naissance dans une ville du Palatinat, à Frankenthal. Une lettre du 23 mars i6o3 nous apprend qu’il y négociait des tapisseries exécutées par Eberhart de Orle (Evrard van Orley, 1 Histoire de Josué), en huit pièces et par Pierre de Waeyere : quatre pièces ( de « von Poeterei » ; il est en outre question d’une Histoire de Diane et de Calixte, d’une Histoire de Romulus et de Rémus , enfin de Verdures (Laubwerk) 7.

Les noms qui viennent d’être prononcés prouvent que nous avons affaire à des Flamands ; on sait avec quelle facilité les tapissiers de Bruxelles s’expatriaient et dressaient leurs métiers partout où le terrain leur semblait propice. Les deux maîtres établis à Frankenthal semblent d’ailleurs n’avoir pas trouvé une clientèle suffisante dans la population groupée autour d’eux : nous les voyons envoyer leurs ouvrages à la messe de Francfort, et jusqu’à Venise.

Ces achats semblent n’avoir fait que fortifier Maximilien dans son désir d’établir une manufacture à Munich même. Il s'adressa d’abord aux tapissiers de Frankenthal. En i6o3, il appelle auprès de lui maître Dietrich Wouters (Thierry Wouters, aussi appelé Walter), de Bruxelles, avec quelques compagnons *. Le traitement de Thierry devait être de 175 florins. Cet essai toutefois ne paraît pas avoir réussi.

En 1604, nous le savons à la fois par les documents que M. Pinchart a découverts dans les archives de Bruxelles et par ceux que nous avons relevés dans les archives de Munich, le duc s'occupa activement de faire venir une colonie de tapissiers bruxellois. La chose n’était pas si facile qu’on pourrait le croire. Le gouvernement flamand mettait toute espèce d’obstacles à l’émigration des ouvriers, de peur qu’ils ne fondassent au dehors des ateliers capables de rivaliser avec les siens. Force fut à Maximilien de s’adresser à l’archiduc Albert, gouverneur des Flandres (lettre du 14 juin 1604)”. Lorsque, quelques semaines plus tard, le maître qu’il avait pris à son service voulut embaucher des compagnons, le Magistrat de Bruxelles lui intenta un procès et l’empêcha de partir. Dans une lettre du 3o avril, le duc proteste contre ces mesures vexatoires. Si l’on s’oppose au départ des artistes engagés par lui, il en fera venir d’autres de Florence, de la France ou de Frankenthal. 11 ajoute qu’il n’a nullement l’intention de dépouiller les Pays-Bas de l'industrie de la haute-lisse : son unique désir est de faire exécuter dans sa capitale quelques tentures pour sa satisfaction personnelle (Zue meinem Lust und Khurzweilen) Quelques jours plus tard

1 Répertoriant fur Kunstui » t Itaque erigltur in fore cendebatur, stragulis ac tapi

senschaft, t. Il, 1879, p. 33g-34-

it, solioque prœparato consedit. » (de 1 hou, tustorta idres, i733, t. I, p. 707).

3 Kugler, Kleine Schriften, t. I, p. 81 5.

* Communication de M. Ph. Dautzenberg-Braquenic.

a Cyripedi Perssia (s

eune; — les Boscaglie, de 63» aunes 1/4, à 1 thaler i/a chacune, acquises «iartin Stuerbant (n° î6).

« Archives royales de Munich, n» ai. Un autre document (n° 17) contient iste des tapisseries offertes en vente, à Venise, par les frères Van der Goes utres marchands d’Anvers. Voy. mon Histoire de la tapisserie italienne,

(7 septembre), le duc rappelle qu’on a accordé une faveur analogue au roi de Danemark, qui a fait venir vingt-six tapissiers1.

Le maître appelé à diriger l’atelier de Munich s’appelait Jean van der Biest, d Engliien; il avait exercé — et un de ses compagnons le lui reprocha plus tard publiquement — la profession de cordonnier avant de faire manœuvrer les lisses5. Malgré ces débuts si humbles, maître Jean affichait des prétentions fort hautes. Il demanda six cents rixdales de traitement, plus le logement, le chauffage, la lumière, la nourriture et différents autres avantages. Quant à ses compagnons, ils devaient recevoir de 180 à 200 florins par an, outre le logement, le chauffage, l’éclairage et la nourriture. Ces compagnons étaient au nombre de six : Hansz von der Boss (Jean van den Bosch), Jacob de Visch (Jacques de Visch), Hansz von dem Dali (Jean van den Daele), Bosquier de Neckhe (Pasquier de Neck) et Andréas de Neckhe (André de Neck)3. En i6o5, Lucas de Nieuwenkheven (Neuenhoven ; Luc van Nieuwenhoven) et Petter von derGehuchten (Pierre van den Guchte) * vinrent se joindre à eux : ces artistes déclarèrent, le 14 janvier i6o5, avoir reçu de Hanns Andréas la somme de 304 florins, i5 steiffers (à 20 st. le florin), pour faire le voyage de Munich5. En 1606, nouvelles négociations avec l’archiduc Albert pour obtenir l’autorisation de faire venir le tapissier Paulus van Neuenhoven (lettre du ior août 1606) °.

Les travaux commencèrent à la fin de l’année 1604. Une pièce cotée n° i52 nous a conservé le détail des fournitures d’or, d’argent et de soie faites à maître Jean van der Biest : la première en date de ces fournitures est du 9 novembre. Disons tout de suite, avant d'aller plus loin, que de 1604 jusqu’au 6 septembre 1611, la valeur totale des matières premières fournies par la maison du duc à l’atelier de tapisserie s’éleva au chiffre de 9,662 florins, 35 cr., 4 h.7.

Les réclamations formulées en 1607 par le tapissier Hermann, ou plutôt Germain Labbe, jettent quelque lumière sur les travaux exécutés à ce moment. Labbe écrit au duc pour lui dire qu’il sait son métier aussi bien que n’importe quel maître et qu’il demande en conséquence que son traitement soit porté de 200 à 3oo florins. La nécessité de pourvoir aux besoins de sa femme et de ses enfants, restés dans les Pays-Bas, lui paraît également justifier cette augmentation. Ayant appris que le duc se propose de faire exécuter deux pièces de Rodes^khi (Grotteschi), il lui demande en outre de lui confier ce travail, qu’il promet de mener à fin, avec toute la perfection désirable, pourvu qu’on lui permette de l’exécuter chez lui, dans les Flandres 8. Sa requête ne semble pas avoir été prise en considération, car, peu de mois après, le 25 avril, il demande son congé, vu qu’on ne le paye pas suffisamment. En 1612, nous trouvons-cet artiste à-Nancy, en qualité de directeur de l’atelier ducal.

Il est question de ces Grotesques dans un autre document encore, qui nous apprend que, pour une pièce mesurant 35 aunes brabançonnes et pesant 25 livres 1/4, la dépense monterait à 1,463 thalers, 45 kreuzers, à savoir :

Salaire du maître pendant six mois . 300 thalers

— de trois ouvriers . g0o .

22 livres d’or italien à 18 fl . 3gg

6 livres de soie à 12 fl .

7 1/4 livres de fil pour la chaîne et les visages (zum Zetl und Gesichtern) . 25,45

Dépenses diverses . . g

En 1607, l'atelier reçoit une nouvelle extension. Le duc fait embaucher à Bruxelles six tapissiers, qui seront chargés d'exécuter des tapisseries en laine, soie et or, et qui, le travail terminé, pourront retourner dans leur patrie.

En 1609, six métiers étaient en pleine activité. Un rapport de Jean van der Biest {27 février) nous fai. connaître les sujets des tapisseries en voie d'exécution. Le premier métier (Studel, ailleurs Stuet] , travaillait à une pièce tissue d'or, appelée Die Clause. Après l’achèvement de cette pièce, c'est-à-dire dans un délai de six mois, le même métier devait commencer l'exécution d'une autre tenture, également tissue d'or : Landshut; celle-ci, dont l'exécution exigerait 27 mois, serait suivie de la pièce représentant Milan (délai approximatif, dix mois).

Deuxième métier. Une pièce de . Rodischo , (grotesques), en or. Sera terminée à Pâques, après quoi on commencera l’exécution du Mariage des princes (wie die Fûrstenpersonen sich verheyrathen), et après cette pièce, dont le tissage exigera sept mois. Die Clause, en soie (seixe mois). Celle-ci, à son tour, sera suivie d'une tenture en

:s portant le même ne Wauters, les Tapisse hographe de ces nom

•s bruxelloises, t

^ 5 Archives de Munich, fol. 60. La quittance porte en guise de signature

leurs tapisseries. Voy. la Tapisserie, éditée par M. Quantin, p. 364.

6 Une tenture Je 0 Paulus van den Nieuwenhove n, l'Histoire de Noè, est conservée au Musée de Madrid. Voyez PArt, 1881, t. 111, p. 244.

7 Archives de Munich, n« iôz. Document du 16 novembre 161t.

la chan-

TAPISSERIES ALLEMANDES

soie représentant l’Empereur remettant lepée au duc de Bavière (wîe der Khayser dem Herzoge in Bayern das Schwerdt gibt) ; durée approximative du travail, dix-sept mois ; soit au total, 3 ans, 6 mois.

Le troisième métier travaille au tissage d’une pièce de Rodischo (grotesques), qui sera terminée à Pâques. Puis on commencera une tenture tissue d’or : les villes de Bavière prêtant serment à leur souverain (wie die Landschafft in Bayern irem Landsfürsten schweeren). Cette pièce exigera deux ans ; elle sera suivie d’une autre de la même suite, qui exigera quatorze mois.

Quatrième métier. Tapisserie en voie d’exécution : l’Empereur remettant l’épée au duc de Bavière (wie der Khaiser dem Herzog in Bayern das Schwerdt gibt). Délai nécessaire pour l’achèvement du travail : 20 mois. On commencera ensuite une pièce « von Pabst und Cardinal » ; durée du travail: 20 mois. Total 3 ans, 4 mois.

Cinquième métier. On a commencé une « Battaglia (?) » tissue d’or, qui sera terminée au bout de seize mois. Une autre pièce de la même suite exigera 22 mois.

Sixième métier. On travaille à une tenture représentant « Pabst und Cardinal », qui sera terminée dans 16 mois. Elle sera suivie d une tenture en soie, telle que Landshut; durée approximative du travail : 16 mois. Puis viendra le tour de la ville de Ferrare, également en soie, qui exigera 7 mois. Total 3 ans, 5 mois.

Quant à la piece des Grecs (die Griechen), on la confierait à ceux des ouvriers qui auraient terminé leur tâche les premiers, ou qui resteraient le plus longtemps à Munich ‘.

Jean van der Biest termine en annonçant que, sur dix pièces de Y Histoire de la maison de Bavière, quatre sont achevées : Mantoiœ, Milan, les Grecs, et le Mariage. Quant à la Bataille , au Cardinal, à Y Histoire von der Clausen et à Y Histoire de l’Empereur, ils sont commencés, ainsi que deux Grotesques-, ces pièces, tissues d’or, d’argent et de soie, devaient être ensuite répétées en simples tapisseries de fil et de soie (in Garn und Seide).

L'année 1612 marque le point culminant du développement de la fabrique munichoise. Un document contemporain nous a conservé les noms des artistes attachés à l’établissement pendant cette première période. Nous y voyons qu’il comptait en 1604 six tapissiers, non compris le directeur Van der Biest, en 1607 douze, en 1608 vingt. Ce dernier chiffre s’est maintenu avec quelques variations jusqu’en 1612, où il retombe à dix-neuf. (D’après M. Kuhn, la fabrique aurait, à un certain moment, occupé jusqu’à trente-sept ouvriers ’). Voici les noms de ces maîtres, avec l’indication de l’époque à laquelle ils sont entrés au service du duc :

Joseph von der Altkürch (1604-1612) ; Hannss von der Boss (1604-1612) ; Jacob de Visch (Jacques de Visch, 1604-1612); Hannss von Dal ou vom Thall (Jean van den Daele; 1604-1610); Bosquier (Pasquier) de Neckhe ou Negkher (Pasquier de Neck; 1604-1612); Andréas de Neckhe (André de Neckere; 1604-1611); Lucas de Neuenhoven ou Neuwenkheven (Luc van den Nieuwenhoven), spécialement chargé de tisser les figures s (i6o5-i6i2) ; Peter de Hœchten ou Hechten ou encore Gehùchten (Pierre van den Guchte; i6o5-i6ii); Germain ou Hermann Labe ou Læbe (Germain Labbe ; 1607-1609) ; Paulus van Neuenhoven (1607-1612) ; Jacob, son beau-frère (1607-1612) ; Peter Roloff (1607-1608) ; Hanns Rozier (1608-1612); Martin de Schmidt (1608-1612) ; Jacob Walther (1608-1612); Adrian Handtschuehmacher (1608-1612) ; Franciscus Stalrauber (1608*1612) ; Anthoni von der Nelse (1608-1612) ; Hanns Roloff (1608); Caspar Humburger ou Hemburger le jeune (1608-1612); Philippe Hæring (1609-1612); Jacob de Nai ou Denai ou encore de Nis (1609-1612); Hanns von der Blasch ou Plasch (1610-1612); Wilhelm von Triesz (161 1-1612); Hanns von Tigen (?) (1612) *. — Notons encore, en 1614, Wilhelm Spirinck.

Les traitements variaient de 200 à 23o florins; seuls, Jean von der Bosz (Jean van den Bosch), comme directeur adjoint (rr décembre 1611), et Wilhelm van Triesz touchaient 38o, et Jean van der Biest 600 florins, non compris divers accessoires *. Une ordonnance du 29 juillet 161 1 substitua aux traitements fixes le payementàla tâche à raison de 18 florins l’aune'. Les trois ou quatre tapissiers principaux, Van der Biest, Lucas van Neuenhoven, Peter de Hechten, Jean von der Bosz, furent seuls exceptés de cette mesure.

Un personnel aussi nombreux devait donner lieu à plus d'une réclamation, à plus d’un conflit. A diverses reprises nous voyons s’élever des nuages entre le directeur, Jean van der Biest, et ses subordonnés. Dès i6o5, Marc Delibet ou Delobett avait tenu contre lui des propos injurieux \ En 1610 un autre compagnon, Germain Labbe, écrivit au duc une lettre que nous reproduisons ci-dessous et dans laquelle il lui signale l’impéritie de son directeur8. Plus nombreuses encore sont les suppliques par lesquelles les ouvriers demandent une augmentation de salaire ".

1 Lettre du 27 octobre 1607.

s Archives de Munich; n« i33. 27 février 1609.

a Katalog ftir die A iisslellung der Werke altérer Meister. Munich, 1876,

aune de Grotesques.

• Voy. ci-dessus, p. 12. Dans le document n» i58, le coupable s'intitule » Marx Delebet, Debichmacher, Seydenfierber und Mitbûrger alhie » (c’està-dire tapissier, teinturier en soie et citoyen de cette ville, Munich). Mêmes

Monseigneur,

Pour ce que j’ay cy devant eu cest honneur d’estre au service de Vre Alteze par faveur de Mad* la duchesse de Brunsvich, n'ay voulu faillir de mon debvoir en advertissant a icelle du dommaige qui peult advenir de la tapisserie grosse que Ytrc Alteze a faict commencer, et qu’il en seroit besoing prendre esgard dessus aftin qu’elle ne soit gastde comme sont les quattre pièces de Crotesque (sic), faictes d’or et de soye, et aussi les huict pièces d’histoire. pareillement, qui sont faist, veu que ce n’est pas la faulte des ouvriers qu’elle ne soit bien faiste, mais à cause du maître, qui n’a point baillé les assortimens baux et bien faietz, comme la besoingne mérite d’avoir, car l’on y a travaillé de soyes qui dans peu de temps perdront leur couleur et deviendront jaulnes ; le maître debvoit avoir travaillé de deux ou trois sortes de soyes oranges ou incarnates; les visaiges pareillement sont gastés par ce qu’ilz ne sont pas de couleurs ù l’advenant de l'ung l’autre, car maître Lucas cerche (sic) d’un costé et d’aultre pour trouver ses assortimens, les quels il ne peult trouver ainsy qu’il les voudroit bien avoir pour bien faire.

Et s’il plaist à Votre Alteze de vouloir avoir la monstre et chantillon de soye orangée que le maître debvoit avoir travaillé, j’envoyrai à Vire Alteze de sept sortes de couleur de visaige de femme et aultant de sortes de couleurs d’hommes différentes l’ung à l’autre, oar la poste ordinaire, pour montrer la faulte que le maître a faist. Lequel ne se peult déguiser (?) que à son grand déshonneur, car s’il savoit bien son mestier il debvroit teindre les couleurs de visaige et les soyes au lieu que les d. couleurs de visaige sont teintes de la teinture qu’est faict la soie orangée et incarnat, lesquelles couleurs ne changent jamais, car c’est toutte la monstre et richesse de la tapisserie.

S’il plaist à Vre Alteze me faire honneur d’ung mot de response, je demeure en ceste ville de Bruxelles, dans la rue des Teinturiers, près la maison jaulne, et la faudra addresser à Germain Labbe, mr” tapissier, et mesme je supplie ù Vre Alteze de n’advertirle dict maître entrepreneur de cecy, parce qu’il m’en vouldroit du mal et me feroit faire desplaisir s’il pouvoit.

Et, cependant, je baise humblement les mains à Vre Alteze, de laquelle je suis et seray pour à jamais

Le très humble et obéissant serviteur,

Germain Labbe.

De Bruxelles, le dernier de janvier 1610.

Je supplie aussy à Vre Altesse me pardonner de ne l’avoir pas adverti cependant que j’ay demeuré en sa court à son service, veu q. c’est esté par crainste d’estre en mauvois (sic) disgrâce du maître. (Archives de Munich , n“ 149).

Maximilien n'eut donc pas toujours à se louer du zèle ou de l’habileté de ses tapissiers. Un rapport de 1612 récapitule les diverses imperfections des tentures exécutées par Jean van der Biest et ses compagnons. On reproche d’abord à Van der Biest d’avoir fait son apprentissage à Munich seulement, aux dépens du duc, de sorte qu'il a fallu refaire entièrement plusieurs tapisseries. Un second grief, c’est que, les lisses ayant été tendues inégalement, il existe parfois une différence de près d’un palme entre le côté gauche et le côté droit. En ce qui concerne les Grotesques, les compagnons de Van der Biest ont dû d’abord les exécuter à titre d’essai, avant de procéder au tissage définitif, telle était leur inexpérience. L’assortiment des couleurs laissait aussi beaucoup à désirer; les compagnons n’ont pas été seuls à s’en apercevoir; des dames mêmes en ont fait l’observation. On accuse en outre Van der Biest d’avoir appris la teinture des couleurs à Munich seulement, d’avoir employé des couleurs sujettes à changer, d’avoir repris à l'aiguille, ou même (nefas est dictu !) d’avoir repassé en couleurs un certain nombre de visages, etc., etc. ‘.

A partir de 1612 la fabrique de Munich décline. Ralentissement des travaux, départ de plusieurs ouvriers, tels sont les premiers symptômes de décadence. Le 2 octobre i6i3, on renvoie Joseph von Allerszkhirch, à cause de sa négligence. Le 3 décembre 1614, Hanns Van den Plaschen demande une subvention pour rentrer dans sa patrie ’ ; le 4 juillet 161 5, Wilhelm von Triesz obtient un secours de 20 florins s ; moins exigeant, Jean Rogiers ne sollicite que la faveur d’un passeport (8 avril 1 6 1 5) ; il ne tarde pas à être suivi de Jean van den Bosch, auquel le duc accorde, le 3o juin de la même année, un sauf-conduit rédigé en termes très élogieux; enfin, par Jean van der Biest \

Dans l'intervalle prennent naissance plusieurs pièces de la suite des Grotesques , une pièce du Mois de juillet (par Jacob de Nis, Paulus van Neuenhoven et Martinus de Schmidt), le Jour, la Nuit, les Quatre Saisons.

Les maîtres flamands se séparèrent de Maximilien dans les meilleurs' termes possibles : nous en avons pour preuve la commande que le duc leur fit de certaines tentures qu’ils devaient exécuter dans leur patrie. Cette dernière convention mérite de nous arrêter. Le duc confie à Jean van der Biest et à Jean van den Bosch l’exécution d une suite de tapisseries, en laine et en fil (von Lana fina, oder zarter Woll und Garn), et deux suites en soie (von gerechter gueter bestendigen frischen Seyden). Les tapisseries ne doivent pas être exécutées à la manière flamande, mais « aufden Schlag » (à la marche?), de même que celles fabriquées à Munich. Pour les figures de petites

TAPISSERIES ALLEMANDES

dimensions, on prendra du « caparol » ou d’autres soies de bonne qualité. Les cartons seront imités avec toute l’exactitude possible; les visages, les mains, les parties nues seront confiées aux plus habiles tapissiers en figures (die besten Gesichtmacher), en particulier à Wilhelm van Driesz. Le duc, de son côté, promet de payer 7 gulden, de 60 treutzers chacun, pour chaque aune de tapisserie, le versement devant être effectué à Anvers.

Les deux maîtres s’engagent en outre à tisser 806 aunes de tapisseries de soie, aussi bonnes que les tapisseries d’or qui ont été faites à Munich. Ils commenceront cette suite dès que l'autre, c’est-à-dire celle en laine et fil, sera terminée. Le travail leur sera payé à raison de r3 écus l’aune : vu la nécessité de faire une provision de soie] ils recevront une avance de 2,000 écus une fois les métiers seront dressés.

Dès le mois de novembre 1616, Hanns van der Biest envoie à Munich quatre pièces, mesurant chacune 7 aunes brabançonnes, 1/2 1 pouce de haut, et 5 aunes 3/4 de large, soit pour chaque pièce 43 aunes carrées 1/4, au total i73 aunes. Le 20 février 1618, Hanns von der Posch (Jean van den Bosch), tapissier à Enghien (Tappeziermeister zu Enngern), reçoit à son tour, pour tapisseries destinées à la nouvelle salle un acompte de 2,000 florins. Le 24 février suivant pareille somme est versée aux héritiers de Hanns von der Piest (Jean van der Biest; ce maître était donc mort à cette époque)' . Le 3 août 1618 enfin, Jean van den Bosch reçoit le payement pour solde s.

Le principal des peintres chargés de l’exécution des cartons destinés à la manufacture ducale était Pierre Candido; c’est à lui que nous devons, entre autres, les Saisons et les Mois. Originaire de Bruges, Pierre de Witte (le mot Candido est la traduction italienne de son nom) avait visité jeune encore Rome; il séjourna ensuite à Florence ou il exécuta, vers i56o, sous la direction de Vasari, des cartons que le duc de Toscane fit traduire en tapisserie \ Fixé à Munich, il y mourut en 1628.

Le collaborateur de Candido s’appelait Hanns Krumpper, de Weilhaimb. En sa qualité de peintre à la cour (Hofmaler), ce maître recevait un traitement de 400 florins \ Puis venait Christophe Zimmermann, qui reçut, le 11 février 1616, une augmentation de traitement (35o florins au lieu de 3oo), afin de pouvoir terminer dans le plus bref délai les nouveaux cartons de tapisseries. Zimmermann avait sous ses ordres Hanns Khæppler et Hanns Pründerl, dont le traitement fut porté, pour le même motif, à 3oo florins (ordonnance du 7 mars 1616). Comme la manufacture de Munich n’existait plus à cette date, il est probable que les compositions de ces trois artistes furent tissues à l’étranger, probablement à Bruxelles, par Jean van der Biest et Jean van den Bosch.

Le principal ouvrage de Jean van der Biest et de ses compagnons existe encore; il se trouve au Musée national de Munich. C’est une suite des Douze Mois, sujet si souvent traité en tapisserie (tapisseries de Vigevano, au marquis Trivulce, du Bacchiacca, aux Offices, de Lucas de Leyde, au Garde-Meuble national, etc.) Chaque pièce, de dimensions colossales, est tissue de laine, de soie et d’or. Deux troncs d’arbres couverts de feuillage et mariant leurs branches encadrent la composition principale, qui est coupée en deux par un troisième tronc. Aux angles inférieurs le chiffre de l’électeur Maximilien Emmanuel. La plupart des pièces portent en outre, dans la lisière bleue, la signature : hans vand’ biest, son monogramme, et les armoiries de Munich (écusson à champ blanc avec un enfant debout, les bras étendus). Deux inscriptions latines servent de commentaire à chaque composition; nous nous bornerons à reproduire celles des mois de février et de décembre :

FEBRVARIVS. MENSIS II :

ÆRA STREPUNT, CITA RHEDA VOLAT, STAT TESSERA BACCHO,

INDULGET GENIO LÆTA JUVENTA SUO.

AGRICOLA AD REDUCES MUTILAT RAMALIA SOLES,

MENTITUR VETULAS ANNUA I.ARVA GENAS.

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