SIENNE
Cette cité, si florissante au quinzième siècle, est une des premières qui ait accueilli les tapissiers flamands. Dès 1438, Rinaldo di Gualtieri Boteram, de la Magnia Bassa, « maestro di panni di razzo, » c’est-à-dire Renaud fils de Gautier (en flamand Wouters), de la Basse-Allemagne (les Pays-Bas, maître Renaud était originaire de Bruxelles), maître de tentures à la façon d’Arras, adresse aux prieurs et au capitaine du peuple siennois une pétition, dans laquelle il leur demande de favoriser son établissement dans leur ville. Son langage est des plus touchants; il expose qu’il a quitté son pays à cause du malheur des temps (per li mali temporali concorsi), et qu’il désirerait exercer son métier à Sienne et y former des élèves. Vu qu’il est fort pauvre (poveretto), il ajoute qu’il ne pourrait pas réussir dans son entreprise sans une subvention de la cité. Il supplie donc celle-ci de lui accorder une petite provision (una provisioncella), moyennant laquelle il se chargera d’instruire dans son art deux jeunes gens ou plus1. Par une délibération en date du 19 novembre de la même année, le Conseil de Sienne fit droit à la requête de l’artiste étranger et lui accorda une somme de 20 florins pour les deux années à venir.
A l’expiration de cette période, maître Renaud supplie la commune de vouloir bien prolonger de dix ans le contrat qu’elle avait passé avec lui. Voici les motifs qu’il fait valoir : il a déjà exécuté plusieurs tapisseries (sans doute de haute-lisse), ainsi que des garnitures pour meubles ; il travaille en ce moment même à une pièce fort belle; il a, en outre, reçu des commandes de divers citoyens. Tous ces ouvrages sont revêtus à leur partie supérieure d’une marque destinée à en faire connaître l’origine (lo breve v’è posto suso) et à montrer que la cité de Sienne est en possession d’un secret si beau et si grandement honoré (si bello et honorato mistero). Il ajoute enfin qu’il est le seul à Sienne qui ait cultivé cet art. Cette fois-ci encore (mars 1440), un accueil favorable est fait à sa pétition, et on lui accorde une indemnité annuelle de 20 florins d’or pendant six ans, à condition qu’il occuperait d’une manière continue au moins deux citoyens, auxquels il enseignerait son art, et qu’il se chargerait également gratis de l’instruction des autres postulants’.
Qui aurait dit que, quelque dix ans plus tard, l’humble artisan bruxellois serait un des plus riches fournisseurs de la cour de Ferrare? C'est là, en effet, qu’il chercha fortune après son départ de Sienne; c’est là que nous le retrouverons quand nous étudierons l’histoire de la tapisserie dans la capitale de la famille d’Este.
Le traité avec maître Renaud n’avait pas encore pris fin que déjà un autre tapissier offrait ses services à la République de Sienne, et celle-ci n’eut garde de refuser. Le nouveau venu était précédé par sa réputation : le rapport des prieurs le qualifie, en effet, de „ egregius vir et famosus magister. » Il avait pour patrie Arras même et s’appelait Giachetto di Benedetto, Jacquet, fils de Benoît.
' 1438. 19 novembre.— « Dinanzi a Voi, magnifici cl potenti signori e Priori et Capitano di Popolo de la città di Siena expone con ogni débita reverentia, Renaldo di Gualtieri de la Magna Bassa, maestro di panni di Razo, che conciosiacosachô sia capitato in questa vostra città, et partitosi da casa sua perli mali temporali concorsi, volentieri si posarebbe in essa vostra città effare el dccto mestiero et insegniare a chi taie mestiero volesse inparare. F.t perché ô povarccto, questo non potrebbe fitre senza subsidio et aiuto délia M. S. à • col quale possa sostentare la vita sua. Per la quai cosa esso domanda a essa V. M. S. che vi piacia fare solennemente provedere et ordinare per li vostri opportuni consigli, che a esso sia ordinata qualchè provisioncella, quale pince a essa V. M. S. et per quello tempo anco che piace a essa Vostra M. S., et esso si vole obligare a insegnare el decto mestiero a due, o più garzonecti quali vorranno imparore, et corne sarà per essa V. M. S. ordinato. Et tucto quello che sarà proveduto et factoli, sel reputarà a gratia singularissima da essa S. V., la quale l’Altissimo si degni in perpetuo conscrvare.
Anno domini MCCCCXXXVUI, indictione secunda, die veroXVUII novembris. Lecla fuit hec petitio — etobtentum quodponatur ad Consilium Populi cum hac lintitatione, videlicet : quod dicto Renaldo dentur per Camerarium Bichernc Comunis Sen : viginti flor : — in duobus annis proximis futurts — cum hoc, quod teneatur docere dictam artem tribus vel quatuor ». (Mîlanesi, Document i, t. II, p. 180).
» 1440. 14 mars.-» Dinanzi ad voi, magnifici et potenti signori Governatori del Comuno e Capitano di Popolo de la magnifica città di Siena. El povero, meschino, et miserabileetdevoto servidore de la M. S. V., Renaldo di Gualtieri de-la Mangnia Bassa maestro di banchali e di panni di raza, humilmentesi raco-
TAPISSERIES ITALIENNES
manda alla M. S. V. che lui è stato nella vostra città circha anni due, et acci fatto debito per chagione che in questa vostra magnifica città non ci è stato persona che ci abbi fatti simili escrcizi se none io, che ci 6 fittti già parccchie banchali e parecchie panni di raza, et fonne hora al présente uno bellissimo et anco n’ô da più cittadini più richiesta. E quali panni sempre dove andaranno, si veghano sono fatti in Siena per lo breve v’ê posto suso; acciô che si vegga che la vostra magnifica città sia dotata di si bello et honorato mistero. AI quale misterio io mi voglio ubrigharea qualuche persona volesse inparare, 0 picolo, o grande d’insegnarli ; che già ne sono stato da più persone richiesto, che io insegni. E perché io veghn, che per insengniare sei mesi, o uno anno ne viene a dire nulla; chè non si puô imparare questo misterio in si breve tempo ; e a ciô che io possi seghuilare Parte e insengniare a ongni persona che volesse imparare a perfezionc ; io suprico alla M. S. V. che per honore délia V. M. città vi dengniate perli vostri oportuni consegli provedere et ordinare per Dio e pergrandissima limosina voi mi provediate per dieci anni, corne paresse alla V. M. S. : la quale prowisione mi farete, accietto sia per grandissiina limosina, ricievendo e riconoscendo in grazia sempre quanto per la V. M.S. evostri consigli sarà deliberato; pregando Idioche vi conservi in stato felice, secondo che voi desiderate.
Lecta et approbata fuit dicta petitio — et deliberatum quod ponatur ad Consilium generale cum ista — limitatione — quod ipse Renaldus — habere debcat a Com : Senarum quolibet anno flor : viginti auri pro tempore sex annorum — quod ipse Renaldus teneatur — retinere continue per dictum tempus ad minus duos cives quos — doccat dictam artem, et teneatur docere etiam omnes alios cives qui vellent adiscere dictam artem, sine aliquo salario.» (Milanesi, Document 1, t. Il, pp. 190 et igt).
D’après la convention conclue avec lui, le 27 octobre 1442, la commune lui accordait, pour une période de dix ans, un traitement annuel de 45 florins; maître Jacquet, de son côté, s’engageait: 1° à installer et à faire fonctionner deux grands métiers; 2» à enseigner gratis son art, ainsi que la teinture, à tous ceux qui voudraient l’apprendre1.
Cet espace de temps fut bien rempli, si nous en jugeons par la longue liste des tentures exécutées par le maître : elle ne comprend pus moins de quarante pièces. La plupart d’entre elles étaient destinées à recouvrir les meubles (banchali, spallerie, panni da letto), et on y remarquait les armoiries de la commune et du peuple de Sienne. Elles servaient surtout à la décoration de l’hôtel de ville5. J’ignore s’il s’en est conservé quelque fragment ; les recherches que j’ai faites à ce sujet dans ce magnifique édifice sont demeurées infructueuses.
En i456, maître Jacquet d’Arras paraît de nouveau à Sienne. Dans l’intervalle, — après avoir toutefois fidèlement tenu, pendant les dix ans stipulés, l’engagement contracté avec la ville, — il avait travaillé pour le pape Nicolas V. Il ne semble pas qu’il ait fait fortune à la cour de Rome; car, au moment de rentrer à Sienne, il demande un sauf-conduit, afin que ses créanciers ne puissent pas l’inquiéter. Il attribue le fâcheux état de ses affaires aux « temporali aversi » et à « l’essere l’arte sua pocho richiesta, » enfin à ce que plusieurs de ses aides ont pris la fuite en lui emportant une grosse somme d’argent, alors qu’il travaillait aux tapisseries du palais public de Sienne. Le conseil lui accorda le sauf-conduit demandé et déclara qu’il serait valable pendant deux années5.
Nous avons été assez heureux pour retrouver, dans les comptes des bâtiments de Nicolas V, une mention des tapisseries exécutées par maître Jacquet pour cet illustre protecteur des lettres et des arts *. La livraison en eut lieu en 1451 ; la dépense totale fut de 5a3 florins d’or. Quand au sujet des tentures, c’était l'Histoire de saint Pierre. Nous ne serons à coup sûr pas taxé de témérité en admettant que cette suite est identique à celle qui figure dans l’inventaire de Léon X (i5i8) et qui comprenait à l’origine six pièces “.
A partir de 1456, nous n’entendons plus parler de maître Jacquet, pas plus d'ailleurs que de tapisseries fabriquées à Sienne. Cette ville, qui fut une des premières à accueillir la brillante industrie à laquelle est attaché le nom d’Arras, semble aussi avoir été une des premières à l’abandonner.