‹ Histoire générale de la tapisserieChapitre 6 sur 21 · L’Adoration des Mages · texte numérisé non relu

L’Adoration des Mages

2. (Deux scènes.) — Une femme se jette aux genoux de l'empereur Trajan pour implorer sa justice. — Trajan fait trancher la tête au soldat qui avait tué le fils de cette veuve.

3. (Deux scènes.) — Le pape saint Grégoire recommande Trajan à la clémence de Dieu pour ce trait de justice. — La tête de Trajan, dont la langue a été trouvée intacte, est apportée au pape qui est accompagné de cardinaux.

4. (Deux scènes.) — Herkinbald ordonne de mettre à mort son neveu pour avoir violé une jeune fille. — Herkinbald attire prés de son lit son neveu que l'on avait épargné et lui coupe la gorge.

5. (Deux scènes.) — L'évêque appelé pour administrer à Herkinbald moribond les derniers sacrements les lui refuse pour le meurtre qu’il a commis sur la personne de son neveu. — Herkinbald montre à l'évêque l'hostie qu’il tient dans la bouche, et celui-ci constate que la pixide est vide.

6. (Deux scènes.) — Élection des triumvirs César, Pompée et Crassus. — César reçoit une ambassade et se rend en Gaule à la tête de son armée pour combattre Arioviste.

7. (Deux scènes.) — Défaite d’ Arioviste près de Besançon. — Expédition de César en Bretagne.

8. (Deux scènes.) — Passage du Rubicon par César. — Bataille de Pharsale.

9. (Deux scènes.) — Triomphe de César à Rome. — Conspiration pour sa mort.

Ces tapisseries sont dépourvues de bordure : c’est un caractère de l’époque. Leur conservation laisse peu à désirer et les couleurs sont encore admirablement conservées. Elles ont été tissées de laine et de soie, et il y a très-peu de parties où l’or a été employé : on en voit dans les vêtements de Trajan, sur le harnachement du cheval qu’il monte, sur les vêtements de l’évêque, etc. La plus ancienne de toutes est celle de l'Adoration des Mages. Les tapisseries ayant pour sujets l’Histoire de César' sont accompagnées de légendes en français; celles qui représentent les histoires de Trajan et de Herkinbald ont de longues légendes en latin. Nous avons démontré de la manière la plus évidente* que les dernières sont, quoi qu’on en ait dit3, la reproduction des tableaux que Roger de la Pasture, dit Van der Weyden, avait exécutés pour la grande salle de l’hôtel de ville de Bruxelles, et qui furent détruits lors du bombardement de cette ville, en 1695*. Elles ne rendent, nous en sommes convaincu, que bien imparfaitement les œuvres picturales du grand peintre tournaisien, tant vantées par ceux qui les ont vues ; mais il n’en est pas moins bien établi que les personnages qui composent les mêmes scènes y avaient les mêmes attitudes, ce que prouvent les descriptions anciennes qui nous ont été conservées des tableaux incendiés. De plus les légendes sont la copie textuelle de celles qu’on y lisait.

Vient actuellement se poser la question : Toutes ces tentures proviennent-elles du duc de Bourgogne ? Quelque respectable que soit la tradition qui repose sur un fait historique, il est permis d’en douter, car dans la partie supérieure des quatre tapisseries de l'Histoire de Trajan et de l’Histoire de Herkinbald, il y a un écusson coupé d’azur et d’argent, qui a été appliqué après l’achèvement du travail, et au haut de la tenture où est figurée la Défaite d’ Arioviste, on voit un écu d’or à la bande dentelée d’azur. Mais on conserve à Berne des tapis de haute-lisse qui ont incontestablement appartenu au duc Charles le Téméraire : ce sont des tapis n’ayant pour motifs décoratifs que les armes et la devise de ce prince. L’un d’eux, qui est d’assez grande dimension, offre au centre l’écusson du duc accompagné du heaume et de ses lambrequins et du collier de l’ordre de la Toison, le tout rehaussé d’or, avec le fusil ou briquet de l’ordre et le monogramme aux deux I adossés. Serait-ce là une des pièces qui faisait partie de la « chambre de tappisserie de fine verdure faicte aux « armes et devise de Monseigneur de deux ee et à fuzilz », et dont l’acquisition est consignée dans un compte de mai 1466 à mai 1467 8 ?

Environ trois mois et demi après sa défaite à Granson, Charles le Téméraire fut attaqué par les Suisses, le 22 juin (1476) dans le camp qu’il avait établi à Morat, et forcé de battre de nouveau en retraite. Là encore, selon le rapport d’un témoin oculaire (lettre d’Antoine Appiano au duc de Milan), le duc de Bourgogne éprouva de grandes pertes en artillerie, pavillons, tentes et chariots".

L’histoire de la tapisserie est liée à celle des revers du duc Charles. Au Musée archéologique de Nancy on montre avec orgueil comme des trophées rapportés par les Lorrains du camp de ce prince , qui fut tué sous

1 Jdbinal parle de ces tapisseries dans son Rapport à M. le Ministre de l’instruction publique sur les manuscrits de ta Bibliothèque de Berne (Paris, i838), p. 23 ; il croit que la figure de César est le portrait du duc Charles, et que les autres personnages, tels que Pompée, Brutus, Caton, etc., offrent au spectateur ceux des grands seigneurs de la cour de Bourgogne.

s Alex. Pinchart, Roger valider Weyden et les Tapisseries de Berne. Cet article a été imprimé dans les Bulletins de l’Académie royale de Belgique, 2» série, t. XVII (1864), n« 1. — Sans connaître notre travail, M. G. Knout, est

Brüsseler Rathliausbilder des Rogier van der Weyden und deren Copien in der Burgundischen Tapeten ju Bern, Zurich, 1867, in-4», qui a été réimprimé dans son ouvrage intitule : Mosaik Zur Kunstgeschichte, Zurich, 1876, pp. 302-363.

:l A. Michiels, Histoire de la peinture flamande, 2° édition, t. III, p. 28.

* M. Wauters a adopté la même opinion {Bulletin des commissions royales

d’art et d’archéologie, t5» année, p. 3g8), mais il persiste seul aujourd’hui & considérer Roger van der Weyden comme étant natif de Bruxelles, malgré les

véritable était Roger de la Pasture (Van der Weyden, en flamand), naquit à Tournai. Voy. sur cette question nos deux notices intitulées, l’une : Documents authentiques relatifs aux frères Van Eyck et à Roger Van der Weyden, (Bruxelles, juillet i863), qui fait partie de nos Annotations, déjà citées, ù l’ouvrage de MM. Crowe et Cavalcaselle; et l'autre : Roger de la Pasture, dit Van der Weyden, qui a été insérée dans le Bulletin des commissions royales d’art et d’archéologie, 6° année, pp. 408-494.

* Registre n» 25 1 g 1, fol. 29 V", de la chambre des comptes, aux Archivesdu royaume, à Bruxelles.

a puochi ne sonno salvati. » (De Gikoins la Sarra, Dépêches des ambassadeurs milanais sur les campagnes de Charles le Hardi de 1474 à 147 7, t. II, p. 295).

les murs de leur capitale, le 5 janvier i477, sept tapisseries de haute-lisse du quinzième siècle. Cette origine semble tout d’abord quelque peu discutable , à cause du silence des historiens du pays Elles appartiennent à deux séries distinctes : deux d’entre elles font partie de l'Histoire d'Assuérus et d'Eslher; les cinq autres représentent des sujets empruntés à la moralité de la Condamnation de Souper et de Banquet. Les premières sont les moins grandes (2 mètres 35 centimètres de largeur) ; les dimensions des dernières varient beaucoup, surtout en largeur (3 mètres 20 à 5 mètres 80) ; leur hauteur est à peu près la même (3 mètres 70 à 3 mètres 80). Celles-ci forment ensemble un développement de 22 mètres 5o centimètres. Le nom de chaque personnage de 1 allégorie est inscrit près de lui, et les légendes en vers français aident à comprendre les sujets, lesquels nous semblent pouvoir être désignés de la manière suivante : i° Repas offert par Dîner à Bonne Compagnie et autres gens de joyeuse vie; — 2“ Banquet reçoit à sa table Bonne Compagnie et ses amis, et se prépare traîtreusement à faire frapper ses convives par les Maladies; — 3° Combat livré par Banquet et les Maladies auxdits convives; — 40 Expérience entourée de ses conseillers ordonne l'arrestation de Banquet et de Souper; — 5" Expérience assistée de quelques docteurs et de juges prononce la sentence de mort de Banquet.

Il y a des lacunes dans ces tapisseries; elles ont, en outre, beaucoup souffert par suite de réparations inintelligentes à différentes époques’, et ont failli être anéanties par le feu en 1871 *. Nous savons, par un document ancien*, qu’il y manque une sixième pièce. Ce document est une lettre sans date, écrite a un duc de Bourgogne par un de ses serviteurs qui se trouvait à Vienne, et qui y vit, exposées en vente par un marchand turc qu’il avait déjà rencontré à Venise à l’époque où le duc l’avait envoyé en mission près du conseil des Dix ”, trois riches tentures, chacune de six pièces, et dont l’une reproduisait les scènes de la moralité qui se déroule dans les tapisseries de Nancy. Les deux autres représentaient l'Histoire de Vénus et d’Honneur et l'Histoire du Débat entre Jeunesse et Vieillesse à la cour de Vénus. Ce serviteur propose à son maître de faire l’acquisition de ces trois tentures ou tout au moins de l’une d’elles. Quoi qu’en aient dit nos devanciers, la lettre n’est pas adressée à Charles le Téméraire, mais à Philippe le Bon ; il ne peut être question du dernier puisque l’auteur dit qu’on l’a interrogé sur les « haulx faits, grandes entreprises et belles victoires », dont le bruit s’était répandu jusqu’à la cour du Sultan. Nous sommes confirmé dans cette ^opinion par les premières lignes de la lettre qui sont ainsi conçues, et qui s’appliquent parfaitement aux goûts du duc Philippe : « Mon très-redouté <r seigneur, — dit-il, — pour ce que vous voyés voullantiers belles et riches tapisseries , mesmement quand elles « portent signiffiance de quelque joyeuse nouvelleté, et qui despiéça m’avez commandé bailler à vos tapissiers « quelque matière de bonne sustance joyeuse pour récréation, aussi quelque instruction pour la tailler et appli- « quer à l’ouvraige de figurance de tapisserie, je me suis advisé de vous présenter ung bref extrait de la belle « tapisserie de Turquie que je viz longtemps au palays impérial à Vienne, en Austrisse, etc. » Quant à l’auteur lui-même, nous sommes convaincu que c’est Jean Lefèvre, seigneur de Saint-Remy, roi d’armes de l’ordre de la Toison d’or depuis son institution, mort en 1468, dans un âge assez avancé, et qui nous a laissé de curieux mémoires sur les événements de son temps. D’après ce qu’il y déclare lui-même dans son prologue, il fut très-fréquemment envoyé en ambassade par Philippe le Bon. En parlant dans sa lettre de la tenture où était figurée l'Histoire du Débat entre Jeunesse et Vieillesse , l’écrivain anonyme dit qu’elle « estoit belle et riche, « toute fin veloux, entretissée en plusieurs lieux d’or fin, et se estoit entremeslée de plusieurs et divers « personnages, hommes et femmes, tous habillés moult richement à la façon turquoise, qui estoit à veoir « chose bien nouvelle, et se avoit plusieurs robes escriptes de lettres turquoises en langaige de Turquie, « déclarant les noms d iceulx personnages et les beaulx mistères à eus pertinens. » Relativement aux deux autres tentures, il n’est question ni de l’espèce de tissu, ni des costumes, ni de la langue des inscriptions. Nous n’avons pas ici à nous étendre en conjectures sur le lieu de fabrication de ces tapisseries, qui étaient toutes, croyons-nous, de véritables draps de haute-lisse, et nous partageons entièrement l’opinion de M. Jubinal qui ne peut admettre que des sujets pareils aient été inventés et exécutés en Orient, et ne soient pas des produits des manufactures d’Arras ou de quelque autre localité des Pays-Bas. Revenons à la moralité de l Histoire de la Condamnation de Souper et Banquet. La description minutieuse faite par l’écrivain anonyme de la tenture qui lui fut montrée à Vienne, convient si parfaitement à celle de Nancy, qu’il n’est pas étonnant

I Voy. ce que nous avons dit dans notre article intitulé: Voyage artistique en France et en Suisse, en iS65, qui a paru dans le Bulletin des commissions royales d'art et d’archéologie, 7e année.

s Une description de ces tapisseries a paru en 1779, dans l’Esprit des Journaux (p. 223). Il y en a une autre également détaillée dans le Catalogue des objets d'art et d'antiquité exposés au musée lorrain à Nancy, i863, pp. 1 19-129. Une brochure spéciale leur a été consacrée par M. le marquis de Vii.leneuve-Trans : Notice sur la tapisserie de Charles le Téméraire conservée à Nancy, 1837, in-8». Ces tapisseries, ou quelques-unes d'entre elles, ont été reproduites dans les ouvrages suivants : Jubinal, les Anciennes

Tapisseries historiées, Paris, 1837, in-folio ; — V. de Sansonnetti, Tente de Charles le Téméraire ou tapisserie prise par les Lorrains en 1477, in-4»; — Jubinal, Recherches sur l’usage et l'origine des tapisseries à personnages dites historiées, Paris, 1840, in-8°; Du Sommebaed, les Arts du Moyen Age.

3 Lepage, Promenade dans Nancy et ses environs, 1872, p. 58.

* II a été imprimé dans les ouvrages de V. de Sansonnetti 'et de Jubinal (Recherches, etc.).

8 * . duquel temps j’estoye envoyé devers les seigneuries de Venise, et

■ par vous mon très redoubté seigneur. »

TAPISSERIES FLAMANDES

que les auteurs qui ont parlé de cette dernière aient conclu qu’elle avait été achetée par le duc de Bourgogne.

Les deux tapisseries de Nancy de l'Histoire cTAssuérus et d'Esther ont fait partie d'une suite d’au moins quatre pièces; elles représentent, l’une, le Renvoi de la reine Vasthi', et l’autre, Assuérus révoquant l’édit contre les Juifs en présence d’Esther, de Mardochêe et d’Amman Une tenture du même sujet est citée dans un document de 145 1 ; le garde de la tapisserie de Philippe le Bon y déclare avoir fait réparer « xviij

« des grands tapis de sale, assavoir : cinq de la Passion Nostre -Seigneur, quatre de la Rose, celluy de

« Joseph, deux du Corps et de l’Ame et de l'Arbre des Vices et des Vertu deux de Holefernes et de Judith, « et quatre du Roi Assuère et de Hester1 * 3 * * * *. » Ce même prince fit acheter à Tournai, en 1462, plusieurs tentures qu’il donna au cardinal Geoffroy, évêque d’Arras, et parmi lesquelles il y en avait une, destinée à parer les murs

d une salle, qui représentait aussi , mais en six pièces , l'Istoire du roy Assuère et de la royne Hester *.

L’inventaire des collections de Marguerite d’Autriche, gouvernante générale des Pays-Bas, dressé en i5i6, mentionne également une tenture de cette histoire en quatre pièces, tt bien riches et faites d’or, d’argent et de « soye8. »

DÉCADENCE DE LA MANUFACTURE DES TAPISSERIES DE HAUTE-LISSE A ARRAS A LA FIN DU QUINZIÈME SIÈCLE. — - TENTATIVES FAITES POUR Y RELEVER CETTE INDUSTRIE DANS LES SIÈCLES SUIVANTS.

Tous les historiens de l’Artois sont unanimes pour déclarer que ce fut Louis XI qui porta le coup de la mort à l’état si florissant des manufactures de haute-lisse d’Arras *. On sait que, immédiatement après la mort de Charles le Téméraire, le roi fut assez peu généreux pour déclarer la guerre à Marie de Bourgogne, alors âgée de vingt ans, sa bonne filleule , comme il l’appelait, afin de lui enlever l’héritage de son père, dont elle était la fille unique. Il vint faire le siège d’Arras et s’empara de cette ville le 4 mai 1477. Les vainqueurs firent subir aux habitants toutes sortes d’exactions jusqu’au mois de juillet 1479. Louis XI voyant qu’il ne pouvait parvenir à les soumettre entièrement, prit alors une grande et dure résolution. 11 en chassa toute la population, hommes, femmes, enfants, prêtres, religieux : personne ne fut épargné. Pas plus les documents que les historiens du temps ne nous disent où se réfugièrent tous ceux qui s’exilèrent volontairement. Les malheureux qui furent expulsés par les ordres du roi se virent obligés de se rendre à Paris, à Tours et à Rouen. Une chronique manuscrite de l’abbaye du Mont-Saint-Éloi, située à deux lieues d’Arras parle de manufactures de cette ville qui ont été transportées à Lille à cette époque, et y ont prospéré. Un document des archives d’Amiens nous apprend que plus de cinquante sayetteurs arrageois, hommes et femmes, s’y retirèrent en 1479, et que le magistrat s’empressa de les accueillir malgré les remontrances du sire de Beaudricourt, gouverneur d'Arras, au nom du roi de France8. Pas un mot des haute-lisseurs.

Quand il ne fut plus resté dans Arras que les gens de guerre, le roi Louis voulut y attirer d’autres habitants auxquels il accorda les privilèges les plus étendus, et il substitua le nom de Franchise à celui d’Arras. Mais comme on ne répondait guère à son appel, il employa un moyen plus tyrannique et ordonna qu’un certain nombre de marchands et d’artisans de differentes villes de son royaume fussent désignés pour transporter bon gré mal gré leur domicile à Franchise 9. Puis croyant qu’il suffisait d’ordonner pour faire renaître le commerce et l’industrie, il établit des métiers de toutes sortes; entre autres il chercha à faire revivre les grandes manufactures de la draperie, de la tapisserie et de la sayetterie qui y florissaient avant la conquête. Mais les étrangers employés à ces fabriques n’avaient pas les connaissances voulues pour ces travaux, et Louis XI, — sa lettre du i3 mars 1480 (n. st.) est là pour le prouver ,0, — ne voulait pas qu’ils fussent instruits par des gens du pays. « Des femmes

1 Catalogue des objets d’art et d'antiquité exposés au Musée lorrain, 1863, p. 127.

* Liannois, Essai sur la ville de Nancy, p. 75.

3 Collection des acquits des comptes de la recette générale des finances,

aux Archives du royaume, à Bruxelles.

* De Laborde, les Ducs de Bourgogne, t. icr, p, 480.

3 Cet inventaire a été publié d’abord par A. Le Glay, dans la Correspon¬

dance de l’empereur Maximilien 1 « et de Marguerite d’Autriche, puis dans je Cabinet de l'amateur et de l’antiquaire, t. I".

3 Voy. , entre autres, Harbaville, Mémorial historique et archéologique du département du Pas-de-Calais, t. I", p. 72 ; Arras, 1842.

TAPISSERIES FLAMANDES

1 C’est une citation deM. l’abbé Proyart, dans ses Recherches historiques sur les anciennes tapisseries d’Arras.

t. II, p. 376. ’ C ‘ UerS e,at’

» Harduin, Mémoire pour servir à l’histoire de la province d’Artois. Arras, 1763, p. 167. Cet auteur a fait un grand usage pour ce travail des

10 Elle a été publiée par M. l’abbé Proyart dans la notice citée plus haut. Ce même écrivain est l’auteur de mémoires intitulés : Louis XI à Arras, qui font partie des t. xxxiv et xxxv des Mémoires de l’Académie d'Arras. Une des sources les plus intéressantes pour l’histoire de l’occupation de cette ville par les Français est le Journal de dom Gérard Robert, religieux de l’abbaye de Saint-Vaast, qui a été imprimé en i85a (217 p.).

« que vous demandez, - écrit-il, - pour aprandre les vôtres à faire des sayètes, nous ne voulons pas que « hommes ne fèmes du pays demeurent en la ville sinon ceux que avons ordonné. »

La paix conclue à Franchise le 23 décembre 1482 n’amena guère de changement dans la situation de la malheureuse cité, alors habitée en majeure partie par l’écume de la population des grandes villes de France. Ce ne fut que le i3 janvier 1484 que le roi Charles VIII signa les lettres patentes qui rappelaient les anciens habitants exilés par son père, et qui leur permettaient de retourner dans leur patrie avec faculté d’y réclamer leurs biens immeubles dans l’état où ils les auraient trouvés. Il laissa aux marchands français le choix de quitter la ville ou d’y rester, mais sans pouvoir retenir les maisons qu’ils occupaient autrement qu en les prenant a bail de commun accord avec les vrais propriétaires. Antoine de Crèvecœur, seigneur de Thiennes, sénéchal d’Artois et gouverneur d’Arras, chargé par le roi de faire exécuter ses lettres patentes, convoqua tous les marchands et ouvriers français nouvellement domiciliés en ville, leur notifia les ordres du souverain, et ne leur donna que huit jours pour y satisfaire volontairement, avec menace de les y contraindre après ce délai'.

Louis XI était mort quelques mois auparavant (3o août 1483) et avait obstinément travaillé jusqu’à ses derniers moments à accomplir la fondation de Franchise. Mais en 1484 il était déjà trop tard, le coup était porté, et Arras ne se releva jamais de ce grand désastre. Les troubles qui agitèrent ensuite l’Artois pendant la guerre entre Charles VIII et l’archiduc Maximilien d’Autriche ne firent qu’empirer la situation. Les ressources de cette ville étaient épuisées à tel point qu’en 1491 elle offrit une tapisserie de l’Histoire de Moïse au maréchal d’Esquerdes, lieutenant général du roi de France, pour obtenir « don et quittances de toutes aides extraordinaires « l’espace de vj ans durant ». Cette tapisserie, qui mesurait environ cent quarante aunes, fut achetée à Jean de Villers, haute-lisseur, et payée la somme de 3y3 livres i3 sous 6 deniers1.

Lorsque la ville d’Arras fut, en 1492, soustraite à la domination des Français par le courage de quelques-uns de ses enfants, il y avait loin de l’état de splendeur dont avait brillé l’industrie de la haute-lisse sous les ducs de Bourgogne. Les produits des fabriques arrageoises avaient depuis assez longtemps déjà perdu leur brillante réputation. La décadence de cette industrie devait avoir été bien rapide si l’on en juge par les registres aux bourgeois qui mentionnent à peine une douzaine d’inscriptions pendant les années 1470-1514’. Il est à noter aussi que nous n’avons pas rencontré un seul nom de haute-lisseur d’Arras dans les registres des bourgeoisies des villes wallonnes de Lille, Tournai et Valenciennes à l’époque où nombre d’artisans de toute espèce abandonnèrent leurs foyers pour échapper aux mesures d’oppression de Louis XI.

Pendant la seconde moitié du quinzième siècle, la manufacture de la sayetterie qui se travaillait en basse-lisse, prit peu a peu à Arras le rang que la tapisserie de haute-lisse avait conquis au quatorzième. « Le « mestier et stil de la sayeterie qui est le principal fait et l’entretènement de la ville et des bourgeois, mannans « et habittans d’icelle », dit une ordonnance du magistrat à son sujet en date du 29 octobre 1497*. Depuis plus d’un siècle déjà, les sayetteurs y étaient organisés en corps8, et les registres dits Mémoriaux conservés dans les archives municipales renferment diverses ordonnances qui les concernent8, mais aucune sur les haute-lisseurs. Nous avons déjà eu l’occasion de dire que ces archives nous ont été de très peu de secours pour notre sujet6.

Au temps des guerres entre Charles-Quint et François I", l’industrie des sayetteurs qui faisait alors vivre les deux tiers de la ville, et procurait en outre l’existence à un grand nombre de personnes du plat pays d’Artois, fut menacée d’une ruine complète. Le roi de France avait défendu, en 1537, l’importation dans ses Etats des sayettes venant des pays de l’empereur. Dans une lettre du 23 novembre de cette même année, le magistrat d’Arras avertit Marie, reine douairière de Hongrie, et gouvernante des Pays-Bas, du danger que courait l’industrie locale, et la pria d’écrire ou de faire écrire au roi pour faire lever l’interdit dont étaient frappés les produits artésiens7. Les détails suivants qui se rapportent aussi à l’époque des luttes entre l’empereur et le roi de France, prouvent que la manufacture de la haute-lisse était déjà alors abandonnée à Arras. Des lettres patentes de sauf-conduit furent accordées, le i5 juillet i543, à Éloi et Bonaventure Gontier, marchands de cette ville, pour pouvoir faire passer en pays ennemi, entre autres choses, « cent pacquetz de tapiserie ». Pareilles lettres urent délivrées, le 22 août, à Jean et Gérard Herlin et à Pierre Vignon, autres marchands de la même cité,

du Nord de la France; Gand, i857, p. rp ; - Van d'Arras, p. i3g.

3 Voy. Van Drival, Documents concernant les Arras, 1877. Quelques noms lui ont échappé dans M. Tebninck a reproduit cette liste dans son Iiv:

’■ métiers de la Belgique et ’ Drival, les Tapisseries

tapisseries de haute-lice-, les années 1470 à 1475.

're intitulé : Arras, pp.

Mémorial de 1496-1 SoS, fol. 16 r°.

Voy. entre autres : Mémorial de i3g3-i3g7, fol. i35; - Mémorial

de 1463-147 g, fol. 26, 65 et 192; - Mémorial de 1 5 24-1 545, fol. i63 v°,

0 On ne possède plus de comptes du quatorzième siècle. Ceux du quinzième qui existent encore sont en très petit nombre : il y en a quelques-uns au dépôt des Archives départementales du Pas-de-Calais, à Arras; la Bibliothèque royale de Bruxelles en conserve trois (n« 14,846-14,848), qui ne sont pas complets : ils proviennent de la vente de Monteil où a été acquis celui de l'an i49, acheté par feu M. Devions qui en a extrait la note dont nous avons fait usage plus haut.

1 Bulletins de la Commission royale d'histoire; ï' série, t.

VII, p. t3g.

TAPISSERIES FLAMANDES

conjointement avec trois marchands de Paris, pour l’expédition de cent autres paquets de tapisseries1. Ces autorisations étaient nécessaires, car l’empereur avait frappé d’un impôt d’un pour cent la valeur des marchandises qui étaient dirigées sur la France et de celles qui venaient de ce royaume. En rencontrant les notes qui précèdent, nous avons cru un instant qu’elles s’appliquaient à des produits travaillés à Arras même: mais en consultant les comptes des revenus de cet impôt, nous avons constaté que ces cinq marchands faisaient commerce de toutes sortes : tapisseries, sayetteries, draps, laines, fils tissés, satins, épiceries, etc. Nulle part dans ces comptes, où sont annotées jour par jour, et du 21 février 1543 au 29 septembre 1 545, les marchandises passant par le bureau d’Arras, le plus important de la frontière du Midi pour sortir des Pays-Bas, il n’est question de tapisseries fabriquées en cette ville, et l’on n’y trouve mentionnées que celles de Tournai, d’Audenarde, de Bruxelles et de Saint-Trond. Jean Herlin et Eloi Gontier y figurent pour avoir encore acquitté le droit sur une quantité assez considérable de tapisseries de cette dernière localité’.

Toutes nos recherches pour découvrir des renseignements sur les haute-lisseurs d’Arras pendant le seizième siècle sont restées infructueuses. S’il y resta, sous les règnes de Charles-Quint et de Philippe II, quelques métiers en activité et quelques marchands de tapisseries, les guerres avec la France, et plus tard les troubles qui ne cessèrent d’agiter cette ville frontière de i566 à i582, eurent bientôt anéanti leur commerce et leurs relations. Les persécutions religieuses, les condamnations qu’elles entraînèrent, la guerre civile, tout cela était peu fait pour ramener le calme dans les esprits et faire revivre l’ancienne industrie locale. « C’est « une chose presque incroyable, — écrit un contemporain de cette malheureuse époque, — combien de « dommage ont aporté les perséqutions de quarante ans ença à la drapperie, sayeterie et tapisserie, lesquels « mestiers, comme propres et particuliers à ces Pays-Bas, l’on a chassé par ce moyen vers les François, Anglois « et autres nations; je laisse à parler d’une infinité d’autres bons et proufitables mestiers qui se sont retirez en a pays estrangés pour jouyr de la liberté de leurs consciences 3. » Ces paroles remarquables sont extraites d’un mémoire adressé, en 1 566, au roi Philippe II par François Bauduin, ministre protestant, ancien avocat d’Arras, l'un des plus célèbres personnages qui eussent alors embrassé les nouvelles doctrines. Louis Guicciardini, qui écrivit son livre en x56o, paraît confirmer ce que dit Bauduin, puisqu’en parlant d’Arras il se contente de noter que « cette ville est assez populeuse, et qu’elle possède beaucoup de marchands et d’artisans qui exercent divers métiers , parmi lesquels celui de la sayetterie, dont les produits sont connus et recherchés dans toute l’Europe* ». Et qu’on n’aille pas croire que cet estimable auteur ait employé le mot sayettes pour tapisseries; il distingue parfaitement et ne mentionne la fabrication de ces dernières qu’aux seuls articles qu’il a consacrés à Enghien et à Audenarde.

Un des écrivains qui se sont occupés avant nous de l’histoire de la manufacture des tapisseries à Arras cite un document de l’an i56o dans lequel il est question des haute-lisseurs de cette ville5. Mais à en juger par l’analyse qu’il en a publiée, cette pièce doit être de la même teneur que celles qui existent dans divers dépôts d’archives en Belgique0. Ce sont des lettres des prévôt et échevins de Tournai, datées des 25 et 26 novembre de cette même année, où ils déclarent que les chefs du métier des haute-lisseurs de leur cité se sont engagés, à l’occasion d’un procès qu’ils soutenaient, à payer tous les frais qui seraient faits par les magistrats des localités auxquelles ils s’adressèrent pour interdire à tous « haulte-licheurs, bourgecteurs et trippiers champestres » d’exercer leur métier hors des villes.

< Collection des papiers d’État et de l’audience, aux Archives du royaume,

* Voici quelques extraits à l’appui de ces faits :

« Février-mai 1543. — Deuxpacquetz de petite sorte de tapisserye conte- « nant xvij piéches, portans iiij» xxv aulnes, fachon de Tournay et d’Odenarde, « vallans ensemble cxxvij livres 10 s., envolées d’Arras à Amyens. »

a Mai-juillet 1543. — De Jacques Houfnagles (marchand d’Anvers), pour « trois fardeaux de tappisserie de Tournay et Audenarde, contenant liij « piéches, portant xij“ liij aulnes, à x solz l'aulne; font vj° lvij livres xvj s.

« De George Veseler, ung fardeau de tapisserie de Tournay et Aude- « narde, contenant xxij piéches et trois rabatz, portans lesdictes parties iij° « aulnes iij quars, à xj s. vj d. l’aulne, »

27 décembre 1543. — «Jean Mherlin.— /ton, trois fardeaux de tappisserie

29 janvier 1544. — Éloi Gontier. — « Item, vj“l aines de tappisserie de « Sain-Tron, à x gros l'aune. ■

12 novembre 1544. — René de Nouveau, marchand de Paris. — « Dix « piéches de tappisserie à personnaige, tant grandes que petites, contenans

« Dix pièces aultre tappisserie à personnaiges, avec dix-huict petiz rabatz « semblables; tenans cnsamblc ij'xxix aulnes, à xiiij gr. >

« Unze pièces gros branquaiges, tant petites que grandes, tenans ensamble « ij°xlv aulnes, au pris de xvij gr. »

# Dix-sept piéches de tappisscries de verdure, tant petites quegrans, tenans

« xviij gr. >

« Quatorze pièces de tappisserie à personnaiges, double estoffe, tenans

« Une piéche seulle de branquaige contenant xx aulnes, à xvij gr. »

2Ô décembre 1544. — Jérôme de Paris. — « Ung fardeau de tappisserie « contenant v'xl aulnes, à x gr. »

2 janvier 154.5.— René de Nouveau. — « x piéches de tappisserie à person- « aulnes, à xviij gr. t

8 janvier 1545. — « Une casse de tappisserie de Bruxelles, contenant ij«I « aulnes & xx s. >

i3 février 1545. — « Une balle de tapisserie d'Odenarde. >

22 mars 1545. — « Deux fardeaux contenant iij« aulnez ouvrages d’Au- « denarde, & xiiij gr. 1

(Ces notes sont tirées des comptes qui portent les n«> -3373, 23375, 23376

cette collection, aux Archives du royaume, à Bruxelles.)

Ce curieux passage n’a pas échappé à Dieudonné, Statistique du département du Nord; Douai, an xit (1804), p. t3.

* Descrittione di tutti i Paesi Bassi ; Anvers, 1567, p. 25a.

0 L’abbé Pboyart, Recherches sur les anciennes tapisseries d’Arras, p. 22.

0 Van Duvse, Inventaire analytique des Chartres et documents appartenant aux Archives de la ville de Gand, n“ 1 198, etc.

En 1862, M. Guesnon, alors professeur au lycée d’Arras, nous envoya la description d’une petite tapisserie qu'il venait de voir dans cette ville. Elle mesure trois mètres cinquante centimètres de large sur un mètre de haut, et elle est divisée en trois compartiments séparés par des colonnes; chacun deux représente un sujet à figures. Au centre est la Sainte Trinité. A gauche une religieuse, agenouillée sur un prie-Dieu, vêtue de blanc, avec voile noir et le manteau de cérémonie sur les épaules, et, près d’elle, saint Jean portant 1 agneau dans ses bras. A droite, la même religieuse, également à genoux, en robe blanche et scapulaire noir, et derrière elle saint Augustin en costume d’évêque tenant un cœur dans une main. M. Guesnon croit avec- beaucoup de raison que cette tapisserie a été originairement faite pour l’hôpital de Saint-Jean d Arras que desservaient les religieuses augustines. Sur le bord se trouvent un A potencé avec les mots : Achevés l’an 1S64 et deux O entrelacés, qui pourraient être, l’un, la marque d’Arras, et l’autre, celle du fabricant.

Parmi les tapisseries conservées aujourd'hui dans les palais, les châteaux, les églises, les musées et ailleurs encore, et surtout parmi celles qui remontent au quatorzième ou a la première moitié du quinzième siècle, il y en a beaucoup qui sortent incontestablement des ateliers d’Arras. Quand elles sont à figures, leur âge peut être souvent déterminé par le costume des personnages et par le caractère du dessin ; lorsque ce sont des tapis à armoiries, il est plus aisé de leur assigner une date exacte. Sur aucune tapisserie de cette période nous n’avons toutefois rencontré quelque signe, quelque marque se rapportant au lieu de provenance ou au nom du haute-lisseur. Mais en ce qui concerne l’attribution à Arras plutôt qu’à telle autre ville, on ne saurait être trop prudent, car l’on ne peut s’appuyer sur aucunes données certaines, et tout n’est que conjectures. Pour ce qui est du dessin, les haute-lisseurs d’Arras exécutaient les patrons qui leur étaient envoyés, et par les sujets représentés, il est extrêmement difficile de reconnaître les différentes écoles de cette époque reculée des ducs de Bourgogne, et par conséquent une origine entièrement indépendante du lieu de fabrication. Grâce aux nombreux documents que nos deux collaborateurs et nous, citerons ou publierons dans cet ouvrage, il est assez probable que l’on parviendra à constater d’une manière positive les localités où ont été tissées un grand nombre de tapisseries. Défions-nous pourtant des expressions de draps de haute-lisse d’Arras et de fil d’Arras, ou de toute autre du même genre que l’on rencontre dans les anciens inventaires.

Au dix-septième siècle, dans les premières années du règne du roi Philippe IV, Vincent Van Quickelberghe, tapissier de haute-lisse d’Audenarde, essaya d’y faire refleurir cette fabrication; mais n’ayant pas réussi dans son commerce, il s’établit à Lille, en 1625 ou 1626, où le magistrat lui avait assuré des avantages considérables1. Combien on était loin alors de ces temps où les haute-lisseurs d’Arras s’en allaient porter leur merveilleuse industrie à Bude, à Sienne’, etc.

La ville d’Arras fut conquise par Louis XIII en 1640 et ne fut plus détachée de la France. En 1664, un autre effort pour y faire renaître les fabriques de haute-lisse fut tenté par les sieurs Lelès et Parent; c’étaient des gens fortunés qui étaient disposés à sacrifier quelque argent dans ce but honorable. Cette même année, une manufacture royale de tapisseries avait été fondée à Beauvais, en vertu de lettres patentes de Louis XIV, datées du mois d’août, par les soins de Colbert’. Cet homme éminent, à qui la France doit tant de sources de prospérité, voulut aussi essayer de relever l’ancienne industrie d’Arras : il envoya l’intendant Courtin s’enquérir dans la ville des ressources qu’elle offrait pour la réalisation de son plan. Courtin était habile et très capable de seconder les plans du grand ministre. Il apprit à Arras le projet conçu par les deux notables bourgeois de la cité, projet qui avait reçu un commencement d’exécution, puisqu’ils avaient déjà fait venir d Audenarde des ouvriers afin de s'entendre avec eux pour la direction d’une pareille entreprise. L’intendant leur dit daller trouver Colbert et de lui développer leurs desseins. C’est ce que nous apprend la lettre qu il écnvit d’Amiens, le 17 octobre 1664’, au ministre, en lui faisant part des obstacles que le rétablissement de la fabrication des tapisseries rencontrerait à Arras, ville chargée d’une garnisoa considérable que devaient loger les habitants. On ne sait rien de plus sur la tentative des sieurs Lelès et Parent. Trois ans après, fut créée la manufacture dite des Gobelins, et dès lors Colbert concentra toute sa sollicitude à faire prospérer les ateliers de haute et de basse-lisse organisés par lui à Beauvais, à Aubusson et à Paris.

D après les faits qui précèdent il n est donc pas possible de pouvoir attribuer à Arras l’exécution des trois tapisseries représentant l’Histoire du saint Cierge qui ont été exposées à Lille en 18745, et qui, suivant 1 inscription qu’on y lit, furent données, en 1672, pour décorer la chapelle des Ardents à l’église de Saint-Vaast, par Michel Mathon, receveur des exploits du conseil d’Artois6.

1 Houdoy, les Tapisseries de haute-lisse, p. 7i. s Muntz, les Arts à la Cour des Papes pendant le quin^ièi

s, Notice hi avais, 1834 (66 p.).

ique sur la manufacture royale de tapisseries

* Cette curieuse lettre a été publiée par Depping, Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, t. III, p. 692.

6 Van Drivai., Catalogue de l'exposition d'objets d'art religieux ouverte à Lille en 1874, p. 76.

6 Terninck, Arras,

TAPISSERIES FLAMANDES

M. le chanoine Van Drivai a parfois confondu, dans son livre intitulé : les Tapisseries d'Arras ', la tapisserie de haute ou de basse-lisse avec la sayetterie, et appliqué à la première de ces industries des textes qui ne se rapportent qu’à la dernière. Nous n’avons pas jugé à propos de relever les erreurs que renferme un ouvrage fait avec si peu de critique.

Dans une requête adressée au magistrat de Lille, en 1740, par un haute-lisseur du nom de François Bouché, qui y demeurait et dont il sera question plus loin, le pétitionnaire déclare qu’il joint à sa demande une lettre de l’administration d’Arras qui lui offrait des avantages considérables, tels que le logement et la jouissance de plusieurs exemptions, et lui faisait espérer d’importantes commandes, s’il consentait à aller se fixer dans cette ville \

Voici quelques renseignements sur une dernière tentative faite encore au dix-huitième siècle pour installer de nouveau la manufacture de la tapisserie d’Arras, tant étaient restés vivaces les souvenirs de la splendeur passée de cette fabrication.

En 1745, le magistrat contracta avec Bernard Planté ou Plantez, qui travaillait chez la veuve Werniers, à Lille, sous la promesse d’une indemnité annuelle de logement de 200 livres et quelques petits privilèges. Plantez était reconnu fort habile dans la pratique de son métier, mais il ne possédait guère de ressources; il réalisa néanmoins son avoir, se procura quelques cartons, et s’en alla à Arras, l’année suivante, avec un outillage fort modeste et accompagné seulement d’un ouvrier. Ses affaires ne prospérèrent point, et, après dix ans, le subside lui fut retiré pour n’avoir pas rempli les conditions du contrat, qui étaient d’établir et de développer à Arras l’industrie qu’il exerçait. Le pauvre fabricant s’adressa à l’intendant de la province de Flandre et d’Artois, par requête du 27 novembre 1757, prétendant que les reproches qu’on lui avait faits n’étaient pas fondés, puisqu’il travaillait alors sur trois métiers et qu'il employait deux excellents ouvriers et deux apprentis; il affirmait en outre qu’il possédait actuellement des dessins assortis pour quatorze tapisseries de différentes grandeurs et de différents goûts, « et plus de cent trente tableaux en figures et animaux ». L’intendant de Caumartin écrivit au magistrat (7 février; 1758). pour l’informer de ce que Je plaignant disait, et connaître ses observations sur tous ces faits. Celui-ci répondit qu’il avait vérifié ces diverses allégations ; qu’à l’époque où les avantages que la ville accordait à Planté lui avaient été retirés « il paroissoit qu’il ne travailloit plus » ; mais qu’il se trouvait avoir effectivement « plusieurs ouvriers et des métiers battans ». « Son peu de fortune, — ajoute la lettre des mayeur et échevins, — l’empêche de faire des ouvrages sans qu’on lui en fasse les avances. » Une ordonnance de l’intendant, en date du 21 février, rétablit la pension supprimée jusqu’à décision ultérieure. Une autre du 18 juillet 1759 continua à Marie Robillard, sa veuve, la jouissance de cette pension et des exemptions accordées à son mari par la résolution du magistrat du 23 novembre 1746 « tant et si longtemps qu’elle aura des métiers « batans et des ouvriers dans sa manufacture’ ». Dans ces conditions, l’établissement de feu Bernard Planté ne pouvait avoir longue durée. Le Musée d’Arras possède deux tapisseries de verdures avec figures d’animaux, signées : Plantez J. -B. *.

t li a été imprimé A Arras, en 1S61, chez A. Courtin. En 1878, on en a rafraîchi le titre, et cette soi-disant seconde édition porte le nom du libraire Édouard Rouveyre, à Paris. M. Van Drivai, avait d’abord publié quelques pages sur le même sujet dans le t. XXXV des Mémoires de l’Académie d’Arras (pp. I23-Î35)', sous le titre suivant : Étude sur les tapisseries d’Arras, et dans le même volume (pp. 177-186) un autre article intitulé : Réponse de M. Van

l’objet. Cette réponse s’adressait à M. l'abbé Provart qui avait’ fait insérer à la suite de l'Étude de M. Van Drival, et dans le même recueil, ses Recherches

historiques sur les anciennes tapisseries d’Arras, dans lesquelles il a montré beaucoup plus de sens critiqueque son contradicteur : cette notice a été tirée 5 part (3 i p.);

1 Houdoy, les Tapisseries de haute-lisse, p. 1 ig.

s Nous avons extrait ces détails du fonds de l'Intendance, aux Archives départementales du Pas-de-Calais, à Arras. M. Van Drival a publié dans l’ouvrage cité (pp. 175-176) la lettre de l’intendant au magistrat d’Arras et la réponse que celui-ci en a reçue.

TAPISSERIES

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