‹ Histoire générale de la tapisserieChapitre 8 sur 21 · HAUTE-LISSEURS A YPRES, BÉTHUNE, ORCHIES, TOURCOING, ETC · texte numérisé non relu

HAUTE-LISSEURS A YPRES, BÉTHUNE, ORCHIES, TOURCOING, ETC

Avant la publication des précieux articles de M. le baron de la Fons-Melicocq7 et des intéressantes découvertes de M. Jules Houdoy8, on croyait que la manufacture de la tapisserie de haute-lisse n’avait été introduite à Lille que vers la fin du quinzième siècle3 : il faut reculer cette date de cent ans au moins. Dans les pages qui suivent nous avons largement mis à profit les travaux de nos devanciers, et nous les avons complétés par des renseignements nouveaux.

A 1 époque dont nous parlons, la ville de Lille faisait partie du comté de Flandre, ainsi que le territoire de sa châtellenie. Après avoir été l’une et l’autre annexées pendant plus d’un demi-siècle au royaume de France,

1 Compte de la ville de 1690-1691, aux Archives municipales. s Manuscrit n» 55i, p. 367, de la Bibliothèque de cette ville. a Archives du nord de la France et du midi de la Belgique, 1™ série, t. IV,

« la manufacture de tapisserie la somme de 480 livres « pendant le terme de ce compte. »

6 II y a lacune à partir de i6g3.

1 Les hauts-lisseurs d'Arras et de Lille ( Archives histor

s-lisseurs d'Arras et de Lille (Archives historiques et littéraires

■ien payé

i-affiaux, ssssai sur le régime economique, financier et industriel du Hainaut après son incorporation à la France, p. 338.

6 « A Nicolas Billiet, tapissier, auquel a esté accordé par gratification pour

‘ Caffiaux, Essai sur le régime économique, financier et industriel

du Nord de la France et du Midi de la Belgique-, 3° série, t. VI p. 170).

6 Les tapisseries de haute-lisse. Histoire de la fabrication lilloise du xiv» xviii" siècle; Lille, 1871.

“ De Rode, Histoire de Lille et de la Flandre wallonne; t. i»r, p. 35a.

TAPISSERIES FLAMANDES

le roi Charles V les avait données en apanage, en 1 36g, à son frère Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, à l’occasion de son mariage avec Marguerite, fille de Louis de Male, comte de Flandre.

Nous avons dit en parlant d’Arras, que le magistrat de Lille avait été commander dans cette ville, en 1367, les tapisseries qu’il voulait offrir au roi de France et au comte d’Etampes. Parmi les dépenses inscrites dans le compte de l’an i368 figure celle de la location de deux « dras de l’œuvre de haulte- « fiche » pour tendre devant les fenêtres des deux maisons d’où les échevins et les consaux assistèrent à une fête de joutes1. A trente ans de là on trouve des haute-lisseurs établis à Lille; c’était déjà alors une cité importante, où l’industrie s’était grandement développée. Les cinq premiers artisans de ce genre que nous font connaître les registres aux inscriptions des bourgeois, étaient natifs d’Arras ou des environs ; ce sont : Robert Ponsson, fils de Henri, admis en i3g8 ; — Simon et Jean Lamoury, fils de Jean, l’un en 1401, l’autre en 1404; — Nicolas des Grès, fils de Jean, en 1406, — et Jean de Ransart, fils de Jacques, en 1407. Cinq ans plus tard, en 1412, les mêmes registres mentionnent les noms des haute-lisseurs suivants : Pierre Beghin, fils de Jean, natif de Saint-Denis, près de Paris, et Antoine Semectre, fils d’Adam, né à Paris même8. Peut-être ces deux derniers étaient-ils des réfugiés de la grande ville, où se faisait sentir depuis plusieurs années déjà la décadence de la manufacture de haute-lisse, par suite des guerres continuelles et des discordes intestines qui troublaient le royaume. Dans les registres en question, on rencontre encore l’inscription de Rogier Desfontaines en 1418 3 ; mais comme à partir de 1412 le métier du récipiendaire y est rarement indiqué, bien des noms n’auront probablement pas été recueillis par les honorables écrivains qui les ont dépouillés. M. Guiffrey s’est demandé s’il ne faut pas assimiler le premier de ces haute-lisseurs avec un certain tapissier de Paris, nommé Robert Pinson, que les textes du temps appellent aussi Pisson, Poinsson ou Poisson, et que l’on retrouve dans des comptes de Louis Ior, duc d’Anjou, de i3y5 à 1379; de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, en i386 et i3gi, et du roi Charles VI, en i3go. Au sujet de Jean de Ransart, cité plus haut, nous avons à noter un fait qui tend à démontrer que la date de l’inscription d’une personne, dans les registres aux bourgeois de nos vieilles cités, ne correspond pas à celle de son établissement dans la localité. Ce fabricant vend au duc de Bourgogne, pour la somme de 600 écus d’or, qui lui furent payés en vertu d’un mandement du i3 avril 1399, « un drap de haulte-lice » fait aux ymaiges du Roy et des xij per s de France », et qui mesurait cent cinquante-six aunes carrées d’Arras1. Ce sujet revient plusieurs fois dans les comptes de Philippe le Hardi. Nous rapellerons ici que le duc fit distribuer, en i3g3, une gratification aux ouvriers qui travaillaient à Hesdin au « tapis des Xij pers » ; qu’il avait fait don, la même année, d’une tapisserie semblable à l’un des seigneurs anglais venus sur le continent pour conférer de la paix à signer entre les rois Charles VI et Richard II; que, l’année suivante, il acquit de Jean Cosset, au prix de 2,5oo francs d’or, « un tapiz de fille d’Arraz, ouvré à or de Chippre de « l'Istoire du roy et des xij pers de France , lequel Monseigneur fist mectre avec ses autres tapisseries »"; que c’est dans l’une de ces tentures que Nicolas d’Inchy fut chargé, en i3g9, de remplacer la figure de Louis de Male, comte de Flandre, à laquelle le duc de Bourgogne, son gendre, voulait donner plus d’importance; enfin que ce fabricant vendit à ces princes, en 1400, un tapis de haute-lisse avec la représentation des douze pairs de France, qui fut donné à l’évêque d’Arras".

Les renseignements que l’on possède sur les haute-lisseurs de Lille du quinzième siècle se bornent presque exclusivement à quelques noms. Nous les consignons parce qu’ils peuvent servir de jalons pour d’autres recherches ou de contrôle pour de nouvelles découvertes. D’ailleurs il est hors de doute que la fabrication des tapisseries n’a jamais pris de l’extension dans cette ville, et que le nombre des métiers de haute-lisse y a toujours été très restreint. On peut déduire cette conclusion du maigre résultat des patientes investigations de M. Houdoy dans les comptes communaux, dont la série est pourtant assez complète et qui remontent à une époque fort reculée, et de celles auxquelles s’est livré M. de la Fons-Melicocq dans les archives des hospices et des églises de la cité7. Voici donc ce que l’on sait sur les haute-lisseurs lillois de cette époque.

Jean Filloel eut affaire, en 1409, avec un officier de justice pour quelque délit qu’il avait commis8. En 1442, Jacques Largèche, « hault-liceur », fournit au magistrat quarante-huit aunes de tapis, ornées chacune d’une fleur de fis, pour en faire les coussins des sièges de la chambre échevinale °. Ce même Largèche est qualifié, en 1453, de « marcheteur », mot dont l’explication ne se trouve pas dans les lexiques de la langue

' Houdoy, toc. cit., p. 16.

* Houdoy, loc. cit., p. 20.

8 De la Fons-Mélicocq, loc. cit.

* Compte de la recette générale des finances du i“r février 1399 (n. st.) au 3i janvier suivant, coté B i5i7, folixaxxvj r°, aux Archives départementales de la Côte-d’Or, à Dijon.

TAPISSERIES FLAMANDES

° Mandement du 26 février i3g4(n. st.). (Compte du trésorier du 25 avril i393 au 3i juillet i3g4, côté B i5oo, fol. vjxx xvij r°, Ibidem.

• Voy. l’article Arras.

1 Revue universelle des Arts. t. XII, p. 275, et t. XIII, p. 5’.

8 Houdoy. loc. cit. pp. 23-24.

8 Ibidem, p. a5.

romane, et que M. Houdoy suppose devoir signifier tapissier en basse-lisse. Nous ne sommes pas à même de contester ni d’appuyer cette opinion, car les textes sont insuffisants pour en tirer quelque lumière. Revenons à Largèche, qui, à la date indiquée, livra avec Gilles de le Planque, « marcheteur » comme lui, « des draps « de marcheterie de couleur vermeille, entresemée de fleurs de lys blanches, qui sont les armes de la ville, « dont on a fait un dossier servant en la halle au derrière du siège d’eschevins, ouquel dossier sont faites à « toute ladite œuvre de marchetier, les armes et hachemens du roy, nostre sire, de monseigneur le duc de « Bourgoigne et de monseigneur de Saint-Pol Si par marcheteur on doit entendre un ouvrier travaillant certaine espèce de tissu en haute ou en basse-lisse, il faut aussi consigner le nom de Simon le Vinchent, qui exerçait cette même profession, et vendit, en 1424, « des banquiers vermaulx semés « de fleurs de lys « blanches mis sour les sièges d’eschevins, du conseil, huit hommes et clers en la halle « d’eschevins Jean Pickart, haute-lisseur, qui demeurait dans le château de Lille, et y travaillait peut-être pour le duc de Bourgogne est cité dans un compte d’un des hôpitaux de cette ville de l’an 1455, « pour avoir faict, ouvré et livré une devanture d’autel, d’ouvrage de haulte-lisse », d’environ 5 aunes de largeur, au prix de 2 écus ou 96 gros l’aune. On avait d’abord eu l’intention d’acheter l’œuvre d’un tailleur d’images d’Armentières, mais, après l’avoir vue, les maîtres de l’hôpital renoncèrent à en faire l’acquisition »3.

Les anciens comptes de la ville de Lille ne mentionnent aucune acquisition de tapisserie de haute-lisse, et le magistrat n’en possédait point : lorsqu’on en avait besoin pour une cérémonie quelconque, on s’adressait à un marchand pour la louer. L’usage d’orner de draps de haute-lisse ou de patrons de tapisseries la façade de la halle ou hôtel de ville à l’occasion de la procession du Saint-Sacrement, et la salle où avait lieu annuellement le banquet des échevins, le jour du carnaval, paraît s’être introduit vers 1460. A partir de cette date et pendant plusieurs années c’est Pierre Delos qui fait le prêt*; en 1470 apparaît le nom du haute-lisseur Jean Calet3, et en 1479, celui de Pierre du Jardin.0 Trois ans auparavant, ce dernier, qui était bourgeois de la cité depuis une vingtaine d’années7, avait été condamné paf le magistrat à une amende honorable et à divers pèlerinages pour s’être avisé de remplacer le fil de soie par du fil de lin dans « un drap de tapisserie » qu’il avait exécuté. Le document qui rapporte le fait, prouve qu’il y avait alors plusieurs fabricants à Lille, car du Jardin fut dénoncé aux échevins « par « certains hault-liciers de cette ville ». Son père, surnommé Camus, avait vendu à Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, au mois de mai 1468, quelques pièces de tapisserie pour servir à recouvrir des sièges dits alors « bancquiers » \ A la même époque (1466-1470), on trouve un haute-lisseur appelé Jean de Haze, travaillant à Bruxelles : il y a peut-être lieu de le rattacher à Lille, parce qu’un homonyme s’y fit recevoir dans la bourgeoisie, en 1461°. Vers le même temps encore, en 1463, une famille lilloise de haute-lisseurs, du nom de Birgières, s’en alla établir la fabrication de la tapisserie, sous la protection du magistrat de la cité, à Pérouse, dans les États du pape10. Il ressort de ce que nous venons de rapporter que les haute-lisseurs de Lille du quatorzième et du quinzième siècle n’ont guère fabriqué autre chose que des pièces de tapisseries destinées aux ameublements.

M. Houdoy a rapporté dans son livre un extrait du compte communal de 1480, à propos de « riches « patrons de haute-lice » qui furent placés pour orner la salle de la halle où se fit la cérémonie de la prestation de serment du châtelain de Lille. Ce nouveau châtelain était le fils de Louis de Luxembourg, comte de Saint- Pol, qui avait été décapité à Paris, en place de Grève, le 19 novembre 1475, et dont les biens meubles et immeubles furent confisqués au profit du roi de France et du duc de Bourgogne. Les tapisseries suivantes qui lui appartenaient furent trouvées à Douai et à Escaudœuvres : « xiiij pièces de tapisseries de Meluxsine ; — « iiij tapis de la salle de l’Histoire de Julius César ; — une chambre de tapisserie de l’Histoire de Godefroy « de Bouillion , c’est à savoir : ciel, dossier, couverture de lit et iiij tapis pour muraille; — une autre chambre « de tapisserie de l Hôpital d Amours, c’est à savoir : ung ciel sans goutières, ung dossier et iiij tapis y « tenans à ladicte chambre; - et ung tapis de Trionfle [sic] des Dames , laquelle tapisserie madame la « duchesse [de Bourgogne], par lettres de monseigneur le duc, pour don qu’il en avoit fait à elle, elle a fait « lever.11 »

Les détails qui précèdent prouvent que les recherches de MM. Houdoy et de la Fons-Mélicocq et les nôtres dans les riches dépôts d’archives existant à Lille, à Bruxelles et à Dijon ont à peine fait connaître quelques noms de véritables haute-lisseurs qui ont travaillé à Lille au quatorzième et au quinzième siècle.

' Ibidem.

3 Revue universelle des Arls, t. XIII, p. 55.

3 Ibidem, p. 3oj— Revue universelle des A rts, i. XXI, p. 257, note 2.

0 Houdoy, I oc. cil. p. 34.

7 Ibidem , p. 3o.

“ Ibidem, p. 29 jd’aprés le compte de l’argentier de l'an 1468 exist

aux Archives départementales du Nord, à Lille. Un double de ce compte est conservé aux Archives du royaume à Bruxelles, (n° 1923 de la chambre des comptes). Voy. de Labokde, les Ducs de Bourgogne, t. i°r p. 5oo.

0 Houdoy, loc. cil., p. 3o.

10 E. Muntz. Notice sur les manufactures italiennes des xv» et xvi» siècles. (Extrait du Bulletin de l'Union centrale; 1876.)

" Compte des confiscations faites sur le comte de Saint-Pol, côté P 35, aux Archives départementales du Nord, à Lille.

TAPISSERIES FLAMANDES

Pour le seizième, les renseignements sont plus rares encore. On a trouvé dans les comptes communaux des années i5i2 et 1524 des achats à des tapissiers (Jean Faussart et Gabriel Sauvaige) de draps armoriés destinés à la chambre échevinale'. En i538, à l’occasion d’une ordonnance édictée pour remédier à certaines fraudes qui s’etaient introduites dans le commerce des tapisseries, et dont il sera question ailleurs, le magistrat de Lille fit comparaître devant lui les personnes qui y exerçaient le métier de tapissier : elles étaient une vingtaine qui « ont dit qu’ils n’y avoient aucun marchand tapissier en la ville de Lille, ains vendoient leurs ouvrages en la « ville d’Anvers* » . Quoi qu’il en soit de cette déclaration, que semblent confirmer Marchantius, historien contemporain1 * 3, et la présence du nom de Lille dans l’édit général de 1 544, nous hésitons à voir dans tous ces

industriels des haute-lisseurs fabricant des tapisseries dans le sens que l’on attache à ce mot, et nous

attendrons la production d’autres preuves. Il faut noter que nous n’avons pas rencontré la moindre acquisition de tapisserie faite à Lille pendant les règnes de Philippe le Beau et de Charles-Quint. En mettant cette expression de tapissier employée dans les documents extraits des archives locales en rapport avec l’objet livré, on voit qu’il s’agit de fournitures de tapis armoriés pour être tendus ou pour recouvrir les sièges des échevins. Nous ne contestons pas toutefois qu’il y ait eu à Lille pendant le seizième siècle quelques haute-lisseurs qui fabriquaient des verdures, mais ce n’était pas dans cette cité qu’on se livrait alors à la confection des tapisseries à personnages. Le fait suivant ne saurait être un argument à invoquer pour soutenir la thèse contraire, puisque le lieu d’origine de l’objet n’est pas connu. En 1 5 18, Jean Ruffault, trésorier général des finances,

donna à l’église de Saint-Étienne, à Lille, a quinze pièches de fine tapisserie ouvrée de laisne et de soie, où

« est figurée la Vie et passion de saint Étienne , avecq un riche drap d’or d’autel et les gourdines y servant « de taffetas vermeil* ». Citons néanmoins tout ce que l’on sait afin d’éclaircir le débat relatif à l’existence de manufactures de haute-lisse lilloises, qui auraient été, selon l’opinion de nos devanciers, nombreuses et actives pendant le seizième siècle. Le dépouillement des registres aux bourgeois de Valenciennes de cette période a fourni au baron de la Fons-Mélicocq sept à huit noms de personnes Originaires de Lille qu’il a classées sous la rubrique : haute-liceurs3 *. D’autre part, dans les documents qui concernent les troubles religieux arrivés dans cette ville sous Philippe II nous n’avons trouvé que des sayetteurs qui aient été compromis6, et deux tapissiers de haute-l'sse, l’un, natif de Lis-lez-Lannoy, qui fut fustigé à Lille, puis banni en juillet 1 567 ; l’autre, de Lannoy, qui fut décapité, le 19 août i5687.

Comme à Arras et à Valenciennes, la fabrication de la sayetterie avait fini par prendre la première place. Elle s’y était introduite en 1479, quand Louis XI eut chassé les habitants d’Arras. L’année suivante, le magistrat de Lille demanda aux archiducs Maximilien d’Autriche et Marie de Bourgogne la permission d’ériger momentanément dans cette cité le métier de la sayetterie. Ces souverains y consentirent par lettres patentes du 22 décembre 1480, mais avec certaines restrictions, déclarant que dans le cas où Arras leur serait restitué, le magistrat devait renoncer aux avantages de son octroi, et donner acte scellé en due forme de sa renonciation. Mais cette disposition fut bientôt abolie. Les mayeur et échevins représentèrent aux archiducs que l’industrie nouvelle ne pouvait se développer sérieusement dans de telles conditions, et ils en obtinrent d’autres lettres patentes, le 25 mars 1482 (n. st.), qui autorisèrent l’établissement définitif de la sayetterie à Lille, avec cette seule réserve que les habitants d’Arras pourraient retourner dans leurs foyers si cette ville venait à faire retour à ses anciens maîtres 8.

A côté de la corporation des sayetteurs il y avait aussi à Lille, de même qu’à Valenciennes, celle des haute-lisseurs, bourgeteurs et tripiers de velours. Un règlement fondamental, qui remonte au 28 mai 1496', concerne « les maistres et tous le corps du mestier des haute-lisseurs appelés bourgeteurs »; c’est le nom qu’il portait alors. Une ordonnance de i528 concerne les étoffes de haute-lisse et de bourgeterie et les tripes de velours. Les deux corporations étaient en perpétuel conflit au sujet des étoffes qu’elles pouvaient fabriquer : elles finirent par se mettre d’accord. Au mois d’octobre 1544, on publia à la bretèque de l’hôtel de ville, le nouveau règlement approuvé par le magistrat qui renfermait les statuts relatifs aux deux

1 Houdoy, loc. cit., pp. 42-43.

s Ibidem, p. 49.

3 o . tapetiumque et peristromatum textura celebri, totiusque fere

« Europæ procerum aulas exornante. Quod artificium elegantissimum, non 1 passim in Flandria, sed hic Aldenardte prœcipue, Brugæ, Alosti, Tornaci, 1 excrceri permittitur. » ( Flandria descripta-, Anvers, i5g6. p. 46.}

* Houdoy, loc. cit., p i35.

6 Frossard, L'Église sous la croix pendant la domination espagnole, pp. 85 et g3.

» Revue universelle des Arts, t. X, p. 3 18. On trouve dans l'ouvrage de

M.A.jACQUEMART,intitulé://isroiVe du mobilier Paris, i876;(p. 142), une liste chronologique de haute-lisseurs lillois. Malheureusement l’auteur y a compris un très grand nombre de noms étrangers à cette ville, d’après les

extraits de comptes publiés par M. Houdoy à la fin de son livre. Les mêmes erreurs ont été répétées dans la liste publiée dans les Tapisseries françaises (Paris 187g; p.102) de M. le baron de Boyer de Sainte-Suzanne.

1 Archives du Conseil des troubles, aux Archives du royaume, à Bruxelles.

* Ces documents sont transcrits, l’un, dans le registre aux titres coté DEF, fol. 3o, et l’autre dans le registre coté F, fol. 174, aux Archives municipales de Lille. Ils sont analysés dans Houdoy, loc. cit., p. 36. Cet auteur a oublié de changer le style de la seconde pièce, qui est datée d’avant Pâques. Ces deux documents ont été publiés du reste avec une foule d’autres dispositions postérieures concernant le métier, dans le recueil intitulé: Lettres et statuts des corps de métiers de la ville de Lille-, deux volumes in-40.

> Les divers règlements et ordonnances qui regardent ce métier font également partie du recueil cité plus haut â propos des sayetteurs.

métiers, et qui déterminait aussi exactement que possible les tissus qui étaient de la compétence des sayetteurs et les étoffes que pouvaient travailler leurs antagonistes. La nomenclature des ouvrages appartenant à ces derniers est plus complète que l’énumération qu’en fait l’ordonnance de Valenciennes de 1 566 ; c est à ce titre que nous l’insérons ici :

a Pour faire fin aux questions et différons meuz et suscitez par-devant nous entre les maistres des mestiers des sayeteurs et « bourgeteurs de ceste ville, etc., avons ordonné et statué par ces présentes, etc., les poincts et articles quy s’ensuivent : Premiers, que « lesdicts sayetteurs et nuis autres feront et polront faire, par leurs serviteurs et ouvriers, sayes, ostades, demyes-ostades, royés, buses « d’orghes de changeans des couleurs de blancq et bleu, à part soy; et lesdicts bourgeteurs et nuis autres feront et polront faire « par leurs serviteurs et ouvriers, velours, trippes de velours de puraine saiette ou autrement, et tous ouvrages figurez soit de « sayette à part soy, ou meslé, et tout ce où il y aura meslure ou lanchure de lin, de soye, de cotton, de fil d or ou d’argent, et aultrcs a ouvrages expressément désignez et dénommez ès lettres de leurs ordonnances ; et quant aux changeans de diverses couleurs et autres « pièches tissues en forme de changeans d’une seule couleur de puraine sayette, saulf le blancq et le bleu quy demoureront ausdicts « sayetteurs, et tous autres ouvrages cy-dessus spécifiez ne notament déclarez ès ordonnances desdicts deux métiers, inventez présen- « tentent à inventer cy-après, par quy que ce soit, se feront par chascun desdicts deux mestiers quy prouffict y sentira, etc. 1 * »

On le voit par ce que nous avons dit des discordes qui ont existé à Valenciennes et à Lille entre les sayetteurs et les bourgeteurs et tripiers de velours, discordes qui se sont reproduites ailleurs dans les mêmes conditions, il y a de grandes réserves à faire à propos du mot de haute-lisseur que l’on rencontre dans les documents, et qui ne signifiait pas toujours, surtout à partir de la fin du quinzième siècle, un fabricant de tentures décoratives. Les haute-lisseurs de Lille sont encore nommés dans un document de i6o5, conjointement avec les bourgeteurs, et peut-être en trouvera-t-on quelque mention postérieure à cette date.

En i625, une véritable manufacture de haute-lisse fut créée à Lille. A cette date, Vincent Van Quickelberghe, d’Audenarde, qui n’avait pas eu de succès à Arras, comme nous l’avons dit, s’adressa par requête au magistrat de Lille pour lui représenter que dans cette cité où existaient actuellement des fabriques de toute espèce, il n’y en avait point de haute-lisse, et que ses habitants s’en allaient acheter à Valenciennes, à Audenarde et ailleurs les tapisseries dont ils avaient besoin pour leur usage et pour la décoration des édifices consacrés au culte'. Il était, — disait-il, — « très-expert à faire toutes sortes d’histoires, armoiries et ouvrages [de] telle et telle sorte « que les esprits humains le peuvent désirer; aussi raccommoder viels tapisseries qu’ils auroient perdu ses « couleurs, et les rendre presque aussi beau que neufve ouvrage ». Enfin le but de cette requête, qui était loin d’être un modèle de style, était de solliciter l’autorisation de pouvoir s’installer à Lille avec ses métiers à tisser, ses ustensiles et ses chaudières à teindre les laines, un moulin à tordre les fils, etc. Il promettait d’instruire dans « son art » deux ou trois apprentis. De son côté, le magistrat devait lui accorder une demeure ou une indemnité annuelle de 100 florins pour son loyer, et une autre du même chiffre pour ses frais de déplacement; de plus, exemption de garde, de tailles, d’aides et de maltôtes, sa vie durant, pour lui et sa famille, et le privilège d’être inscrit dans la bourgeoisie3. Le magistrat comprit qu’il y avait un réel avantage pour la ville à favoriser cet établissement; il offrit au pétitionnaire un traitement annuel de 100 florins pendant neuf ans, avec le droit d’introduire chez lui certaine quantité de bière et de vin sans rien payer, mais à la condition de prendre comme apprentis, chaque année, quatre enfants pauvres, auxquels il devait payer un salaire au bout de trois ans3. Dans les comptes années 1627 à 1 635 figurent les noms de Jean et d’Emmanuel Van Quickelberghe, qui étaient très probablement les fils de Vincent4; c’est à eux que l’on paye la pension. Vers cette dernière paye, Emmanuel partit pour l’Angleterre, où avait été fondée à Mortlake une fabrique de tapisseries de hautelisse . La pension fut réduite depuis et continuée à Jean encore pendant quelques années0. Le compte de 1640-1641 renseigne la somme que ce dernier reçut pour livraison de vingt aunes et un quart « de tapisserie par lui fait et livré au conclave échevinal, à i5 livres « l’aune »’.

Un nommé Gaspard Van Caeneghem, qui se disait « fabriqueur de toutes espèces de tapisseries », et qui demeurait alors à Audenarde, demanda, en 1634, au magistrat de la ville de Lille, dont la prospérité grandissait chaque jour, d’être autorisé à y prendre sa résidence, avec sa famille et dix-huit ouvriers, afin d’y installer sa fabrique, à cause a du grand nombre de peuple et extrême richesse y estant »“. Il offrait, — proposition qui du reste se reproduit dans toutes les requêtes du même genre que nous aurons à analyser, — d'enseigner son métier à trois enfants pauvres ou à d’autres, et, comme faveurs, il désirait qu’il lui fût accordé d’être

1 Ce texte est celui d’une copie qui est jointe au dossier du procès n» 146, fonds du conseil privé, layette E, n» ig, aux Archives du royaume, à Bruxelles. Confrontez le texte publié par M. Houdoy, loc. cit., p. 38.

» Houoov, loc. cit., p. 71.

3 Archives municipales de Lille.

* Ibidem.

3 Voy. quelques documents que nous avons publiés sur ce sujet en 1868,

sous le titre de : The origin of the tapestry manufactory at Mortlake-, dans la revue anglaise The Chronicle, et Notes d’un curieux par M. le baron de Boyer

« Archives municipales de Lille.

1 Houdoy, p. 74. Plusieurs détails relatifs à Jean et Emmanuel Van Quickelberghe ne se trouvent point dans cet ouvrage. Nous les avons extraits

3 Houdoy, pp. 73 et 74.

TAPISSERIES FLAMANDES

exempté des charges ordinaires d'aides, de maltôtes et de logements militaires, plus une maison pour y loger sa famille et ses ustensiles. Van Caeneghem avançait dédaigneusement dans sa requête que Jean Van Quickelberghe n’avait « moïens de fortune pour entretenir ladite fabrique », et disait que les habitants de Lille étaient forcés d’aller se pourvoir ailleurs, à Anvers1, à Audenarde et autres lieux plus éloignés, des tapisseries dont ils pouvaient avoir besoin. Ses offres furent agréées, et le magistrat comprenant bien qu’il était dans les intérêts de la ville d’y favoriser le développement de la manufacture de haute-lisse, lui octroya les avantages qu’avait obtenus le père de son concurrent. Disons tout de suite que l’établissement de Van Caeneghem n eut pas longue durée; en effet, il résulte d’une annotation du compte communal de i638-i639 que sa pension ne lui fut plus payée parce qu’il s’était retiré de la ville5.

Quant au mérite artistique des tapisseries qui ont été fabriquées dans cette période du dix-septième siecle, ainsi que le fait remarquer M. Houdoy, on ne trouve aucun renseignement, et l’on n’en a pas encore découvert des spécimens, que nous sachions, pour pouvoir au moins risquer une opinion. Cet estimable écrivain rapporte3 que Van Quickelberghe et sa femme avaient fait présent, en 1644, de six pièces de tapisseries pour décorer la chapelle dédiée à saint Joseph dans l’église de Saint-Sauveur, à Lille, et qu’en 1750 elles furent vendues à cause de leur mauvais état de conservation.

Un assez long temps s écoule ensuite sans qu’il soit plus question de fabriques de tapisseries de hautelisse à établir à Lille. Le magistrat s’adressa, en 1664, à Josse de Vriese, à Audenarde4, pour lui commander « une tapisserie tissée, sans soie, de couleur rouge vifve, parsemée de fleurs de lis blanches », qui devait être <t de la plus fine estoffe et filet ». Elle contenait deux cent vingt aunes et demie et fut payée à raison de 6 livres 12 sous laune. Un petit tapis aux armes de Charles II, roi d’Espagne, qui fut livré en vertu du même marché, coûta seul 48 livres0.

Nous voici arrivé à l’époque de la domination française. Louis XIV s’empara de Lille en 1667, et cette riche cité ainsi que le territoire de sa châtellenie lui furent cédés, l’année suivante, par le traité d’Aix-la- Chapelle.

Georges Blommaert et François Van der Stichelen, d’Audenarde, étaient allés demeurer dans cette ville, en 1676, à titre d’essai, dans le but d’y vendre un certain nombre de tapisseries qu’ils possédaient. L’absence complète de toute concurrence les engagea à soumettre au magistrat un projet tendant à obtenir quelques avantages à l’effet d’y asseoir d’une manière stable la manufacture de tapisseries, pour laquelle ils devaient faire venir à grands frais des ouvriers experts de Bruxelles, d’Anvers et de Gand. De père en fils, disaient-ils, et depuis plusieurs générations, ils avaient « toujours travaillé et fait travaillé de tapisserie de basse-lisse, tant à « Audenarde que dans les villes de Gand et autres ». Le magistrat de Lille n’était plus depuis la conquête seul maître d’autoriser pareil établissement, et la requête fut soumise au maréchal d'Humières, gouverneur de la Flandre française, qui l’aspostilla favorablement ainsi que la chambre de commerce. Les suppliants obtinrent d’abord une somme de 100 patagons et la promesse de six annuités de 5o patagons, avec exemption d’impôts sur une certaine quantité de bière, à charge d’employer au moins vingt ouvriers dans leur manufacture Celle-ci fut installée sous le nom de Blommaert, qui fut admis à la bourgeoisie de la cité en 1680e.

Ce fabricant eut bientôt un rival dans Jean Cabillau, son premier ouvrier, qui était à la fois son compatriote. Ce dernier sollicita également les faveurs du magistrat, qui lui accorda aussi quelques privilèges pourvu qu’il justifiât de l’emploi « d’au moins trois métiers battants ». Il était capable, avait-il dit dans sa requête, « de faire de très rares et belles pièces de tapisseries, même de les garnir de fil d’or et d’argent »7. Ces établissements des Van Quickelberghe, de Jean Van Caeneghem, de Georges Blommaert et de Jean Cabillau, tous émigrés d’Audenarde, n’eurent qu’une existence bien éphémère, et les motifs de leur courte durée sont assez difficiles à deviner. Ajoutons qu’il paraît qu’au commencement de l’année 1684, époque où périclitait la manufacture de Beauvais, dont la création, en vertu de lettres patentes de Louis XIVe, remontait à 1664 des pourparlers avaient eu lieu avec Blommaert pour lui en confier la direction, mais elle fut donnée à Philippe Behaegel, tapissier haute -lisseur de Tournai”.

Ces bruits avaient poussé François et André Pannemacker'”, père et fils, maîtres tapissiers de haute-lisse,

imprimé M. Houdoy.

Ibidem, p.

Archives municipales de Lille P.75.

Nous avons pu établir que c’éti

c’était un fabricant do cette ville. Voy. l'article

» Duaos, Notice historique sur la manufacture royale de tapisseries de Beauvais; 1834, p. a.

que nous a écrit M. Paeile, archiviste de la ville flamande exige Pannemaekcr.

que

10m est orthographié dans les comptes, d’après ce , archiviste de la ville de Lille; mais l’orthographe

5o HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA TAPISSERIE

à Bruxelles, lesquels avaient travaillé aux Gobelins , à Paris, à prendre la place de Blommaert. Ils obtinrent du magistrat de Lille, par résolution du 3o mai 1684, les avantages dont celui-ci jouissait, plus une somme de 20o patagons après leur installation1. L’établissement des de Pannemacker fonctionna pendant plus de trente-cinq ans. Au décès du père, arrivé vers 1700, il fut dirigé par son fils et par Jacques Destombes ou Deletombe , son gendre. On s’y occupait exclusivement, paraît-il, de la fabrication des tap.sser.es à paysages, qui étaient exécutées avec beaucoup d’habileté. Dans l’inventaire du riche mobilier de Jean Volans, se.gneur des Werquins, argentier de la ville, est mentionnée une tenture de cinq pièces provenant de la seconde pénode de cette manufacture». Le magistrat avait commandé à Destombes l’exécution de tapisseries pour garnir la salle du conclave, qui était ornée de belles boiseries et de tableaux d’Arnould de Vuez. Au moment de la mort de cet industriel, en 1719, sa veuve se trouvait avoir à réclamer de ce chef une somme de 2,100 florins3.

Une autre manufacture contemporaine des de Pannemacker eut aussi pour fondateur un Bruxellois du nom de Jean de Melter : elle date de 1687*. Afin que le magistrat fit bon accueil à la requête qu’il lui avait adressée, ce tapissier fit exhiber devant M. du Gué de Bagnols, intendant de la province, et ensuite devant Messieurs de la loi, un échantillon de son ouvrage, lequel représentait une Tête de Christ couronnée d épines \ Il aurait- pu se dispenser, semble-t-il, de fournir cette preuve de capacité, car il avait déjà produit de grandes tentures à sujets historiques, dont plusieurs existent encore, et dès 1679 il était doyen de la corporation de Bruxelles, et considéré comme un des principaux maîtres de cette ville6. De Melter obtint d’abord une somme de 400 francs pour indemnité de déplacement et quelques exemptions du droit d’accises sur les bières qu’il consommerait, et plus tard, par l’intermédiaire de l’intendant, une pension annuelle de 400 livres de France. Un an s’était à peine écoulé que de Melter avait neuf métiers qui fonctionnaient. Il paraît que le goût de couvrir les murs des appartements de tapisseries de haute-lisse s’était ranimé dans la contrée, puisque les deux établissements lillois travaillaient avec activité. Les droits considérables dont les produits manufacturés dans les Pays-Bas étaient frappés à leur entrée en France ont dû beaucoup favoriser ce développement. De son côté, la ville s’imposait de lourds sacrifices pour les soutenir.

Voici d’autres notes recueillies par M. Houdoy qui regardent notre sujet’. Le magistrat acheta, en 1641, pour la salle du conclave des échevins, comme on disait à cette époque, vingt aunes et un quart de tapisserie à Jean Van Quickelberghe, au prix de i5 livres l’aune. Il avait acquis, en i5g8, pour la même destination, « cent trente-six aulnes et demye de tapisserie de sayette de Bruges rouges tainctes en garanche, avec fleurs « de lys blanches semées en grand nombre, ayant icelle tapisserie ensemble les armoiries du roy, notre sire, « avec les healmes, timbres, la toison et le collier, le tout d’or et de soye, moïennant huit livres parisis de « chascune aulne carrée, etc. » Nous avons déjà rapporté la commande de tapisserie, faite, en 1664, à Josse de Vriese, haute-lisseur d’Audenarde. Vingt ans plus tard, une résolution du magistrat apprend qu’il avait arrêté de faire exécuter deux tapisseries armoriées pour orner la grande salle de la halle échevinale, que l’on appelait alors hôtel-de-ville, mais cette dépense ne fut pas autorisée. Dans le compte de 1719 figure, avons-nous dit, le payement de 2,100 florins à Marie de Pannemacker, veuve de Jacques Destombes « pour avoir travaillé et livré a la tapisserie du conclave ». Enfin on lit dans un inventaire des meubles appartenant à la ville en 1768, quelle possédait trois tapisseries de haute-lisse faisant partie d’une tenture qui avait pour sujet l'Histoire de Cléopâtre et d’Antoine. Nous extrayons d’un manuscrit8, où l’on raconte le voyage fait à Lille, en i6g5, par Michel le Pelletier, le passage suivant relatif à la visite de la fabrique de J. de Melter : « Il vit ensuite celle « des tapisseries où le maistre, nommé Meldert, fait d’excellents ouvrages. Il lui montra une pièce très fine, « dont les personnages sont de la façon de Teniers, sur le modèle que M. de Bagnols a fait venir et payé pour « en avoir la première tapisserie. M. Lepeltier s’informa du prix. Il répondit que les six pièces coûtent 4,200 « florins de Lille; mais, à mon sens, — c'est l’auteur qui parle — cet ouvrage est un des plus agréables et des « plus exquis que l’on puisse faire en ce genre. » Parmi les tapisseries exécutées par ce haute-lisseur, on peut citer la Vierge tenant l’enfant Jésus dans ses bras, d’après Rubens, qui appartenait, en 1874, à M. Van der Cruyssen-Waziers, à Lille, et qui fut alors publiquement exposée”. A gauche, sur un pilier, on lit : I. D. MELTER. Il y avait au siècle dernier, dans l’hôtel qu’habitait cet amateur un salon garni de tapisseries représentant les Arts libéraux , d’après Corneille Schut. De Melter mourut en 1698'°, et laissa une fille nommée Catherine, qui épousa, en 1700, un haute-lisseur, compatriote de son père, du nom de Guillaume Warniers ou Werniers; c’est sous cette dernière forme que sont signées la majeure partie des

1 Houdoy, loc. cit ., p. 8g.

* Ibidem, p. 94.

3 Ibidem, p. g5.

‘ Son nom ligure déjà parmi les exemptés dans le

de 1686-1687.

3 Houdoy, loc. cil., p. 98.

compte de la ville

0 Wauters, les Tapisseries bruxelloises, p. 346.

’ Pp- 70, 74, 95, i3i et 1 33.

* Manuscrit de M. de Woerden, à la Bibliothèque de Lille.

0 Van Drival, Catalogue de l'exvosition d’ob‘ets d’art religieux de Lille,

10 Houdoy, loc. cit., pp. gg et 100.

TAPISSERIES FLAMANDES

œuvres sorties de ses ateliers. Werniers dirigea l’établissement avec tant d’habileté qu’il acquit en peu de temps une très grande réputation. Le magistrat continua de lui payer la pension dont avait joui son beaupère, mais cette pension fut réduite au quart de 1710 à 1713, époque pendant laquelle la ville de Lille fut soustraite à la domination française par les armées alliées qui guerroyaient dans les Pays-Bas, à l’occasion de la succession de Charles II, roi d’Espagne. Un rapport dressé en 1713 par un personnage officiel nous dit qu’alors la production des fabriques de tapisseries lilloises était fort restreinte. Le subside et les exemptions d'accises accordés à Werniers, et qui avaient été supprimés pendant plusieurs années, furent rétablis en 1724, grâce à de hautes influences. Cet industriel se vantait, en 1714, d'entretenir soixante familles, et dans un autre document de l’an 1733, on lit qu’il ne possédait pas moins de vingt et un métiers* : beaucoup de ses ouvriers lui venaient de Bruxelles*.

Werniers n’avait pas eu d’enfants de sa première femme, et il n’en avait pas de sa seconde union avec Catherine Ghuys. Pour assurer après sa mort la continuation de sa fabrique à Lille, un contrat fut passé, après bien des pourparlers avec les autorités de la province et de la cité, entre lui et sa femme, d’un côté, et Pierre de Pannemacker, fils cadet d’André, de l’autre, lequel travaillait chez lui3. Cette convention doit remonter à 1733; voici un curieux extrait du compte de l’an 1734- 1735 * qui s’y rapporte :

« A Guillaume Vernier, manufacturier de tapisseries de haute- lisse, 400 florins pour deux années de gratification annuelle, « la dernière échue le 7 septembre 1735, qui lui a été accordée par le magistrat, le 7 septembre 1733, à condition de donner au « nommé Pierre Panemakre toutes les connaissances nécessaires pour se perfectionner au travail de cette manufacture, et que la « femme dudit Vernier, le cas de la mort de son mari arrivant, sera tenue de fournir audit Pannemaker toutes les matières « et l’argent nécessaires pour continuer ladite manutacture. »

L’association de la veuve Werniers et de Pierre de Pannemacker ne fut pas de longue durée. Après la rupture , chacun se mit à travailler de son côté ; ce dernier ne parvint cependant pas à se faire subsidier par la ville, et c’est là tout ce que l’on sait sur l’établissement qu’il a créé. Dans une requête qu’il adressa au magistrat, il cite, pour preuve de sa capacité, un portrait du roi Louis XIV qu’il avait exécuté5.

Pour ne rien omettre de ce qui appartient à l’histoire de la tapisserie de haute-lisse à Lille, il nous faut mentionner les établissements fondés au dix -huitième siècle, et parmi eux nous comprendrons ceux qui s’appliquèrent à la contrefaçon de la tapisserie décorative. Et d’abord, à ce propos, citons un nom appartenant au siècle antérieur, celui de Ferdinand Marlier, natif de Tourcoing, qui se disait « ouvrier tapissier à l’imitation « de la haute-lisse, carpette, mouquette et autres». Il reçut 600 florins par résolution du magistrat du 19 mai 1689, à charge de dresser deux métiers en plus des trois qu’il avait déjà, et de rester douze ans dans la ville6. M. Houdoy, à qui ce passage a échappé, parle néanmoins de lui, et dit qu’il obtint, en 1691, 3oo florins pour acheter diverses chaudières7. En 1710, il fut permis à la veuve Duquesne et à ses enfants, de Tournai, d’établir une manufacture de tapisseries à Lille. Elle disait dans sa requête que vingt- six ans auparavant , un échevin de la localité avait sollicité son mari de transférer ses métiers dans cette ville, ce qui nous reporte à l’année i684#. La veuve Duquesne ne donna pas suite à son projet. C’était une triste époque pour s’aventurer dans des frais de déplacement aussi considérables. Un certain Deslobes voulut, en 1714, fonder une fabrique de « moucades, carpettes, point de Hongrie et tapis », mais il échoua, malgré une pension annuelle assez élevée et la jouissance gratuite d’un vaste local0. En 1728, un tournaisien du nom de Ternois fit une tentative du même genre qui ne parait pas avoir mieux réussi. Jean Hendrick et Guillaume Beer, peintre allemand, montèrent, en 1723, une fabrique de tapisseries à la façon de haute- lisse, que les documents ne font que mentionner. Il sera question plus loin de l’établissement fondé à Douai, en 1726, par Lievin Schietecate, qui venait de Lille. Cependant la manufacture de Guillaume Werniers prospérait d’année en année. Son chef mourut en 1738. Sa veuve continua de taire travailler jusqu’à sa mort, arrivée en 1778, mais depuis assez longtemps, elle ne possédait plus en œuvre que trois métiers10 : la ville n’avait pas cessé de lui servir la pension qu’elle accordait à son mari11. Nous faisons suivre ici la description de quelques tapisseries tissées chez Guillaume Werniers :

1. — Baudouin de Constantinople et Marie, sa femme; Jeanne et Marguerite, leurs filles, sont assises à leurs pieds sur des Coussins.

1 Houdoy, toc. ciU, p. 79.

a Ibidem, p. 104.

a Houdoy, toc. ciU, p. io5.

<• Registre aux résolutions, t. XIV 1°, fol. 206, dUx Archives municipales. Voÿ. aussi le compte de 1689-1690, ibidem.

’ Houdoy, toc. cil., p, 1 1 7.

• Houdoy, toc cil., p. 118.

1» Mémoire dans le fonds de l’intendance d’Artois, aux Archives dépar- 11 Houdoy, loc. cil., pp. 103-104.

, - Jmm, comtes ié Fl* et », deux maris Ferrari et Thomas. - Ce. deex p.ece. on, 1. «ta, bord™, en for, riche e, ,ur chocnne ee rron.e», le. .moine, dn don., .ire. Elle, .ppernennen, .u,o»rdhu, . 1 hôpn.l de S.m.-S.uveur , à Lille e, provienne», de Phôpinl Com,e..e, ,ne Jeanne av.i, fondé. On li, dm. le Cutulegue de I ex, osttmn i'ohjets dar, religieux o «verte à Lille eu ,Sj4 (p. 73) qu'elle, on, coûté 54o florin, e, meurent 56 .une. de Bruxelles. L une et l’.utre .ont

signées: G. ■ WERNIER • 1703'. Q . c . . ...

3-8 - Six pièces qui se voyaient encore en 1772 au-dessus des stalles du chœur de 1 église de Saint-Sauveur, a Lille», à laquelle elles avaient été données, en i735 , par Françoise Lâchez, veuve de Michel Freco». L’une d’elles, qui représente 'les Noces de Cane, est aujourd’hui la propriété de l’église d’Ascq ; elle a figuré à l’Exposition universelle de Paris en 1867*, et plus tard , à l’exposition du costume organisée par .l’Union centrale des beaux-arts appliqués à l’industrie. Sur la lisière on lit • G ■ WERNIERS • LILLE (fleur de lis) • EN • FLANDRE • i735. Une autre, malheureusement coupée, se trouve au Musée archéologique de Lille; c’est sur cette dernière qu’est tissée l’inscription qui fait connaître le nom de la donatrice.

q-i j De la même époque datent trois tapisseries qui ont été exposées à Lille en 1874“. Celles qui représentent Jésus appelant les petits enfants et Jésus pardonnant à la femme adultère, et qui appartenaient alors à M. Bellet-Degroux, pourraient bien avoir fait partie de la série précédente. En voici les dimensions pour aider au rapprochement: Hauteur, 3“ 5o; largeur, 3"3o et 3m 5o. La troisième, qui a pour sujet la Multiplication des pains (H., 5” 40; L., 3“3o) est la propriété de l’église de Fresnes. Toutes trois sont signées de la même manière : G • WERNIERS - LILLE (fleur de lis) • EN . FLANDRE . i735 ta. — Une tapisserie représentant les Armes de France soutenues par des anges , avec un bel encadrement allégorique, aux angles duquel se trouvent les écussons des seigneurs de Phalempin, de Cysoing, de Wavrin et de Comines, qui étaient les quatre hauts justiciers de la châtellenie de Lille. Elle fut exécutée par Werniers aux frais des baillis de ces seigneuries pour décorer la salle des états du pays. C’est actuellement le musée archéologique de Bailleul qui la possède».

13-14. — Nous avons vu à Lille, il y a plus de dix ans, chez M. Droulers-Vernier, deux tapisseries signées: G- WERNIERS • L- (fleur de lis) F - , qui mesurent 3“ 5o à 4” 00 de largeur, et sur lesquelles, au milieu de jolis paysages, sont reproduites des scènes du genre de Teniers, savoir : 1" les Joueurs de quilles; 2° les Maraîchers et les Moissonneurs. La première se composait de treize figures demi-nature.

i5. — M. Houdoy dit7 qu’il y a chez M. Danel, à Lille, un salon entier avec des sujets de kermesses flamandes, d’une superbe conservation, sorti de la manufacture de Werniers.

!5,8. Le même auteur cite comme existant à Lannoy, ehez M. Motte-Bossut, deux tapisseries à fonds de paysage identiques,

représentant le Pédicure, d’après D. Teniers, le jeune, et la Leçon de flageolet, de la même école, et une troisième, qui reproduit une composition de Poussin, toutes trois marquées au nom du fabricant lillois.

ig. Une autre tapisserie encore du même industriel, où se voient des scènes pastorales et champêtres, a été exposée à Milan,

en 1874; elle provenait dit palais royal de Turin*.

20-22. — Lors de la cinquième exposition de l’Union centrale des beaux-arts appliqués à l’industrie, qui eut lieu à Paris en 1876», M. le comte de Pontgibaud avait trois tapisseries de la même suite, encadrées dans une bordure composée de masques, de trophées, de rinceaux, etc., et dont voici les sujets: i° le Triomphe d'Ampliitrite; — l'Éducation de Bacchus (H., 3m 55; L., 7m25); — 20 Bacchus et Ariadne; — 3° F Amour couronnant Psyché de fleurs (H., 3"5o; L., 2”55). Les deux premières, qui ont à peu près les mêmes dimensions, sont signées: G. WERNIERS. L. (fleur de lis) F., et la dernière du monogramme G. W. seulement.

23-3o. — L’Histoire de don Quichotte, en huit pièces. M. Houdoy est d’opinion '“.que ces tentures étaient des imitations des sujets (au nombre de vingt et un) 11 que Charles Coypel avait dessinés pour la manufacture des Gobelins. Nous croyons que Werniers a plutôt reproduit les compositions d’un maître flamand, d’après les cartons qui se trouvaient entre les mains des fabricants de Bruxelles, et qui sont décrits dans Wauters, les Tapisseries bruxelloises, p. 357'*.

En 1740, Jean-François Bouché, qui se qualifie de a marchand - manufacturier de tapisserie de haute- « lisse, à la façon des Gobelins et de Bruxelles, demeurant à Lille, » demanda au magistrat de cette dernière ville la jouissance d’un subside annuel ; il alléguait pour motifs que la manufacture de la veuve Werniers dépérissait, et il joignait à sa supplique une lettre du magistrat d’Arras dans laquelle on lui faisait des offres avantageuses. Il fut éconduit; malgré des démarches réitérées et les influences qu’il employa il ne réussit à se faire pensionner qu’en 1749, et la pension lui fut continuée, de terme en terme, jusqu’en 1773 : c’est à peu près l’époque de sa mort. Ayant exécuté en tapisserie, vers 1755, le portrait de Charles de Rohan, prince de Soubise, qui était gouverneur de la province de Flandre, ce seigneur l’autorisa à prendre le titre de « tapissier de Monseigneur le gouverneur13». M. Houdoy croit pouvoir attribuer à ce fabricant une tenture de cinq pièces représentant l’Histoire de Psyché , qui a été exposée à Paris, en 1867, par M. le capitaine Leyland, de Londres, et qui porte sur la lisière la signature : F. BOUCHÉ1».

Étienne Deyrolle, tapissier de haute- lisse, était déjà fixé à Lille, au moment où il envoya à l’intendant de la province une requête tendant à être récompensé par ce magistrat des efforts qu’il faisait pour remettre en honneur dans cette ville la belle industrie de la tapisserie de haute -lisse. Deyrolle avait appris son art aux Gobelins, où travaillait encore son père. Le magistrat lui accorda annuellement une somme de 5o florins, à charge d avoir trois métiers battants; ce subside fut réduit à 3o florins, par résolution du 7 avril 1781“, parce qu’il n’avait plus en œuvre que deux métiers. Nous avons vu, à Lille, il y a déjà quelques années (chez M. Droulers-Vernier), une composition de plusieurs figures ayant pour sujet la Fileuse, au bas de laquelle

1 Guide des étrangers à Lille, p. 84.

8 Houdov, Ioc. cil., p. 11a.

* Catalogue général ; histoire du travail, a» partie, n° 4625.

5 Catalogue, pp. 76-77.

0 Houdov, Ioc. cit., p. i3î.

8 Esposiqione storica d'arte industriale; catalogo générale, p. ifl.

9 Catalogue , pp. 255-a56.

11 Lacordaire, Notice historique sur la Manufacture impériale de tapisseries des Gobelins; Paris, i853, p. go.

13 Ce dernier écrivain s’est trompé en avançant (Ioc. cit., p. 348) que l'hôpital de Saint-Sauveur, à Lille, possède des tapisseries représentant des Scènes de la vie de don Quichotte.

18 Houdov, Ioc. cit., pp. ug-121.

'* Ibidem, pp. 131-124.

16 Compte communal de 1780-1781, aux Archives municipales.

TAPISSERIES FLAMANDES

on lit : DEYROLLE. LILLE. C’est le dernier nom que nous avons à inscrire dans l’histoire de la tapisserie lilloise.

DOUAI. — Placée comme elle l’est entre Arras, Lille et Valenciennes, et à peu près à la même distance de chacune de ces villes, nous nous sommes étonné de n’avoir pas rencontré dans le cours de nos recherches des notes constatant l’existence de haute -lisseurs dans cette localité au quinzième siècle, et même au quartozième.

On trouve enregistrés dans les anciens inventaires d’objets précieux de l’église collégiale de Saint-Amé, à Douai, parmi des tapis de diverses espèces, un grand nombre de coussins et de tapisseries de haute -lisse. Cette dénomination apparaît déjà dans celui de i386‘, où figurent trois « coussins de haulte-liche que li « demoiselle englesse [anglaise] dona. » Un autre, qui date de 1479, mentionne ces trois articles : « Trois coussins « de haulte-liche, à chascun ung aigle noire, dont les deux soutiennent ung escut à trois lyons, et l’autre, ung « escut barré et trois lyons couronnés. — Trois aultres coussins de haulte-liche semés de vingnettes. — Trois « bancquiers lichez de deux fâchons, et six coussins haulte-lichiez, et par-desoubz de cuir de pluiseurs fâchons, « donnez par défunct sieur Thomas le Grard, mis en la trésorie ou mois de juin l’an lxx. » Les articles suivants sont tirés d’une liste dressée en 1484: « Trois grants coussins de haulte-liche, où il y a un cherf attendant « merchy, donnez par Pierre Barré l’an lxxix. — Trois aultres coussins de tapisserie , de cuyr par - dessoubz , « et au-dessuz une licorgne , donnez par maistre Amand Corbel. » Enfin , nous extrayons d’un fragment d’inventaire sans date, mais qui doit appartenir à la première moitié du seizième siècle, la désignation des tentures historiées que possédait alors l’église : a Six tapis représentant les Sept péchés mortelles; — nœuf « représentant l’Histoire des Rois; — deux représentant l'Histoire de Jacob; — ung représentant la forme de la « Royene de Saba; — ung à grant fœuillage, avec les armoieries au millieu; — ung aveque une fontaine; — « ung avec le Salvator au Jardin. » Les comptes de la collégiale de Saint-Amé renferment aussi des renseignements pour notre sujet. En i36o, l’on acheta deux tapis, dont l’un de couleur vermeille, pour étendre devant le maître-autel. Guillaume Layn, « tappisseur », fut chargé, en 1445, de restaurer les « six grans coussins « de haulte - lisse de plusieurs couleurs, desquels trois servent aux kaïères devant le grant autel , et les aultres « sur les kaïères de coristes au cœr. » Citons également un inventaire du trésor de l’église de Notre-Dame, à - Douai, fait en 1454, dans lequel il est question de deux draps de haute-lisse, dont l’un représentait la Gésine, c’est-à-dire la Naissance de Jésus , et dont l’autre était « ouvret de escuchons avec armoyeries" ».

On rencontre l’expression de haute-lisseurs de Douai dans des documents du seizième siècle, et ils sont notamment désignés dans un règlement du magistrat de Lille de 1 5g5 ; les francs maîtres des deux localités semblent avoir eu entre eux une sorte de fédération, car ceux de Douai seuls pouvaient exercer leur métier à Lille". Mais cette expression s’applique ici encore, ainsi que nous l’avons démontré ailleurs, à ceux qui formaient la corporation des bourgeteurs et des tripiers de velours.

Puisque nous sommes à parler de Douai, nous ne pouvons nous dispenser de mentionner une tapisserie qui existe dans une maison particulière de cette ville*, et qui sort très probablement de quelque atelier d’Arras, de Lille, de Douai ou de Valenciennes, mais sur laquelle on ne possède aucun autre renseignement. Elle est datée de 1597, et on y lit une inscription composée de six méchants vers français. Le sujet qu’elle représente est une Allégorie à la situation des Pays-Bas , dont l’avenir était, en effet, bien peu rassurant alors. Une femme, assise au milieu du tableau, a grand'peine à résister aux attaques furieuses de quatre hommes de nationalité différente. Dans la partie supérieure, se voient les écussons des dix -sept provinces protégés par la Fidélité. Quatre figures de femmes: l’Envie, la Défiance, l’Ambition et l’Avarice, complètent à gauche et à droite la composition, que rend plus dramatique encore le spectacle des incendies allumés dans le fond de la scène.

La preuve qu’il n’y avait point à Douai de fabricant de tapisseries de haute-lisse dans le second tiers du dix-septième siècle ressort du fait suivant'. Le magistrat s’adressa à Henri Rydams, à Bruxelles, qui travaillait dans les années i63o à 1670, pour lui commander des tentures destinées à orner l’une des salles de l’hôtel-

1 Dans la Table chronologique et analytique des Archives de Douai,

eurs de liches, présumé du quatorzième siècle, est transcrit dans un ulaire de ce dépôt, il s'agit ici de tendeurs de lisses servant aux drapiers.

est aujourd’hui archiviste du département du Nord, à Lille. Il venait d’être imé archiviste de la ville de Douai lorsqu’il nous les a envoyés en 1864.

3 Archives municipales de cette ville * Van Dkival, les Tapisseries d’A rr n Le préfet Dieudonné, dons sa St imprimée à Douai, en 1804, s’est trompe « partageait avec Cambrai et Lille la fabrti

livrées par H. Rydams, qu'il a versé dans

distique du département du Nord, en avançant (t. Il, p. o) que Douai ition de belles tapisseries de laine ».

de-ville, d’où elles ont disparu à la fin du siècle dernier, pour s’en aller au château de Ferrières, près de Montdidier, et de là au palais de justice de cette ville, où elles sont actuellement. Il y en a six, dont cinq représentent des sujets de l'Histoire de Moïse'. Dans la bordure, qui est composée d’instruments de musique, de fleurs et de fruits, sont tissées les armes de Douai (de gueules à un D antique d’or), et le nom du fabricant se lit sur la lisière. En faisant à notre demande des recherches dans les archives municipales , M. Preux a trouvé que la ville acheta, en 1679, au prix de 400 florins, six tapisseries d’un nommé Redaix, pour meubler « la chambre de Monsieur le gouverneur », que la ville était tenue de loger à ses frais. Il croit que ces tentures ont été aliénées, en 1720, à la suite de la destruction de l’hôtel du gouverneur, lors du siège de 1710. M. Preux s’est demandé s’il ne s’agissait pas là des tapisseries de Rydams. Nous n’avons contre cette opinion qu’une seule objection à faire : la somme de 400 florins représente-t-elle bien la valeur de six tapisseries historiées’?. Si Rydams et Redaix ne sont effectivement qu’une seule personne, il faut alors attribuer les tapisseries à Henri Rydams jeune, car le père avait cessé de fabriquer vers 1671.

Voici quelques notes sur des établissements de tapisseries de haute-lisse et d’imitations de ces sortes de tissus, qui ont été fondés à Douai depuis la conquête de cette ville par Louis XIV, en 1667; elles sont extraites des Registres aux mémoires de l’échevinage et d’autres documents conservés dans les archives municipales’. En 1679, François Pannequin et André, son fils, que nous soupçonnons fort être les mêmes que les de Pannemacker, père et fils, fixés à Lille en 1664, et dont le nom flamand aura été tronqué, furent favorisés par le magistrat de Douai de certaines exemptions « à proportion des ouvriers et auctres personnes quy « travailleront chez eulx, » et de la jouissance d’une grande maison pour y installer leur industrie de « tapisseurs ». On leur fit même une avance sur une tapisserie qui resta en nantissement entre les mains du magistrat*. Un autre nom, celui du tapissier André Chivry, apparaît dans les registres à la date du 3i mai 1692°. Il est cité à l’occasion de quelques avantages qui lui furent accordés. Le 23 mars 1705, en vertu d’une résolution du 12 décembre de l’année précédente0, les échevins de Douai, n’ayant personne à favoriser dans la localité, passèrent une convention avec Jacques Destombes, pour la livraison, dans le terme d’un an , de six pièces de tapisseries qu’ils destinaient à la décoration de la chapelle de la maison de ville, à raison de 8 florins, l’aune de Bruxelles , et de i3 florins pour certaines figures que devait dessiner Arnould de Vuez, artiste fort en renom dans ce temps, qui demeurait aussi à Lille, et qui reçut de ce chef 600 florins7. Ces tapisseries coûtèrent 2,000 florins environ, et représentaient l’Histoire des anges", parce que la chapelle échevinale était consacrée à saint Michel. En 1714, le magistrat de Douai se montra disposé à accueillir la demande de la veuve d’André Duquesne, qui demeurait à Tournai, et qui sollicitait, pour elle et ses quatre enfants”, l’autorisation « d’établir une manu- « facture en carpette, tapis double, moucades et points d'Hongrie10 ». Nous avons vu plus haut que cette veuve avait déjà cherché à se fixer à Lille en 1710 et nous avons retrouvé deux de ses filles à Valenciennes en 1718. En vertu de la convention passée entre elle et le magistrat de Douai, le ior juin 1714, une somme de 2,000 florins lui fut avancée pour la « dédommager des frais de déménagement et de voyage », et pour monter de nouveaux métiers qui devaient être au nombre de trente au moins, attendu qu’elle ne pouvait transférer les siens dans

1 Voici ce que nous a écrit à ce sujet M. Preux, ancien procureur général à la cour d’appel de Douai (i 3 février 1879): « On ignore commentées grandes tapisseries, qui, d’après le blason qui les décore, ont été fabriquées à Bruxelles pour la ville de Douai, sont passées en Picardie. Elles viennent en dernier lieu du château de Ferrières (Oise), qui fut démoli en 180g, et avaient été achetées, en 1791, par un M. Cousin de Beauménil, qui plus tard en fit don au tribunal de Montdidier. Au XVII» siècle, le château de Ferrières appartenait à la famille le Maistre, l’une des illustrations du parlement de Paris; avant la révolution de 1789 il était possédé par M. de Béthisy. Placées d’abord dans le corridor qui communiquait de la salle des pas perdus du palais à la salle d’audience, ces tapisseries souffrirent, en 1820, de la stupidité de maçons qui n’eurent pas hontedes’en emparer pour y déposer leur mortier, lors de travaux de répara-

avaient été altérées. En 1801, ces tentures disparurent du corridor et furent remplacées par du badigeon. Un ancien magistrat, M. Victor Cauvcl de Beauvillé signala, en 1837, dans son Histoire de Montdidier (t. II, p. 206),

parfaitement remises à neuf et soutenues de "cadres de sapin, cllesavaient repris place dans la salle des pas perdus et dans le corridor indiqué plus haut. Ces tapisseries ont figuré, en 1860, â l’exposition rétrospective qui a eu lieu à Amiens, mais elles ne sont inscrites au Catalogue, sous le n“ i3o6 (p. 204), qu’avec une simple mention. »

* Voyez le compte du logement du 7 décembre 1O78 au 7 janvier 1680, coté CC i3*i, fol. 60 v», aux Archives communales.

heureux d'en témoigner ici publiquement notre reconnaissance.

' Registre aux mémoires de 167 7 à r6gs, fol. 89 r“, 94 r» et i3o r°

6 Ibidem, fol. 332.

< maison de ville; at esté résolu de In faire, et que le prix d’icelle se prendrait

< sur les osuvres pieuses pour la payer de temps en temps, et d'en passer » contract. t {Registre aux consaulx de i635 à 1 706, fol. 350 v», aux Archives

« Douay, le procureur du roy de la ville, présent et consentant, d’une parte, « et Jacques Destombes, maistre tapissier de la ville de Lille, y demeurant, « de ce que s’ensuit ; Ledit Destombes a promis et promet de faire six pièces « de tapisseries pour la chapelle de l’hostel de ville dudit Douay, confor- « mément au modèle qu’il a laissé et déposé chez Laurent Piron, sergeant « à verges de l'eschevinage dudit Douay; que de ce jour en un an elles seront « achevées, pourveu que le sieur Arnould, peintre, luy donne en temps ses

« payer audit Destombes, de chaque aulne de tapisserie, mesure de Bruxelles

« arrêté en double & Douay, le vingt-trois mars dix-sept centcinq. 1 (Archives • municipales de Douai, série DD, layette 63, n» a.)

8 « Dans la chapelle. Une tapisserie d’aute-lisce, représentans des figures

ville dressé en 1713. Dans un autre, fait en 1742, on lit : « Dans la chapelle. « Six pièces do tapisserie d’haute-lisse représentans l'Histoire des Anges. « (Archives municipales, série DD, layette 63 citée, n« 3.)

" Jean-Baptiste, Charles-Léopold, Piat-Joseph et Marie-Madelaine.

'" Registre aux consaulx de 1713 à it3i, fol. 34 et 46, aux Archives

TAPISSERIES FLAMANDES

les états d’un souverain étranger. Par acte passé, par-devant notaire, à Tournai, le 28 février 17 1 5, la mère et les enfants s'engagèrent solidairement à restituer à la ville de Douai les 2,000 florins, s’ils venaient à quitter avant six ans, et c’est en effet ce qui arriva. Les Duquesne furent forcés, par arrêt du parlement du 9 novembre I7I7» d’abandonner la maison qu’ils occupaient et de payer à la ville environ 1,100 florins1.

Un certain Liévin Schietecate, un vrai nom des Flandres, s’était adressé au magistrat de Douai, en 1726, pour aller s’y fixer; il se disait « manufacturier de tapisserie d’autlisse, demourant à Lille ». Il parvint à obtenir la promesse d’un prêt de 600 florins pour ses frais de déplacement, une indemnité annuelle de logement de 80 livres et l’exemption d’accises sur les tonneaux de bière destinés à sa consommation , etc. L’argentier de la ville lui avança les 600 florins à ses risques et périls, contre la garantie de trois pièces de tapisseries qui lui furent en effet remises. Schietecate ne parvint à restituer cette somme qu’en mettant ces tapis en loterie, en 1729’. On ne sait rien de plus sur son compte.

Tobie Coucks, qui passa, le 26 octobre 1743, le contrat suivant, est probablement le nom du dernier haute-lisseur de Douai. Il s’engagea à faire et livrer, environ six mois après, « une pièce de tapisserie d’haute- « lisse pour le conclave de l’hôtel-de-ville, de onze aulnes de longueur sur trois aulnes d’hauteur, à fond bleu « fleurdelisée, les armes de France et de Navarre dans le milieu, avec bordures tout autour, dans le goût des « tapisseries qui sont dans les chambres du palais, en soye et laines des plus fines et des plus belles. » On devait lui fournir « les tableaux nécessaires tant pour les armes que pour le fond et les bordures », et lui payer 12 florins par aune carree de Douai3. D’autres documents prouvent que ce manufacturier travaillait encore plus de vingt ans après cette date. Ne pouvant rembourser à la caisse communale les sommes qu’il avait reçues en prêt, la ville fut obligée de faire vendre, en 1765, pour les récupérer en partie, cent soixante-quinze aunes de tapisseries, qui produisirent au-delà de 1,375 florins, et furent achetées par le procureur général du parlement et un ancien échevin *. Des recherches ultérieures viendront compléter sans aucun doute ces renseignements, qui sont, du reste, tout à fait inédits.

YPRES. — Cette ville est située au N-0 de Lille, à quelques lieues de celle-ci. C’était au moyen âge une des cités les plus importantes de la Flandre; elle fut particulièrement renommée pour ses draps. Nous n’avons pas grand’chose à en dire au point de vue de notre sujet.

Dans un cartulaire appartenant aux archives locales se trouve un document de l’an i3og, intitulé : « Che « sont les keures des tisserans des tapis et leur cevre5. » Cette pièce concerne les tisserands de tapis proprement dits (tapyhvevers), et non les haute-lisseurs comme l’a cru certain écrivain moderne0.

Les notes qui suivent sont relatives à des tapisseries de haute-lisse mentionnées dans les comptes communaux. En 1419, un nommé François de Wichtere ou Van der Wichtere dessina des cartons pour les tapis armoriés de haute-lisse qui servirent, en 1420’, à parer les murs des salles des échevins et celle du conseil dans ce magnifique édifice connu sous le nom de Halles. Les trésoriers avaient voulu traiter pour leur livraison avec un fabricant de Bruges8, mais n’ayant pu tomber d’accord ils contractèrent avec Jean de Fevere", d’Arras, moyennant le prix de 36o livres parisis10. Deux tapissiers de Wervick furent chargés, en 1421, de fournir la toile qui devait servir à garantir ces tentures contre la poussière et les rayons du soleil11. Jean Van Belle dont le lieu d’établissement n’est pas renseigné, reçut, en 1457, 10 livres 4 sous, à titre de solde du prix d'un tapis de haute-lisse aux armes du duc de Bourgogne qu’il avait livré pour servir de décoration au-dessous de la statue de la Vierge, à la façade de la Halle et dont le patron avait été fait par le peintre Melchior

1 Layette 240, aux Archives municipales. Communication de M. Preux.

8 Voy. les comptes du logement des années 1725-1726, 1726-1727, 1727-1728 et 1728-1729, cotés CC 1369, 1370, 1371 et 1372, ibidem. s Série H, 4° liasse du cabinet sur les anciens inventaires, ibidem.

1 Tobie Coucke, manufacturier d’hauttc-lisse en cette ville, à Messieurs ( d’Abancourt, procureur général au parlement, et Lcpinoy, cy-devant échevin

< l’exploitation de laditte manufacture, etc. » (Compte du logement de 1734- 1763, fol. 8 r», série CC 1409, ibidem.)

8 WarNKonio et Gheldolf, Histoire de la Flandre, t. V, p. 16.

6 Van Bruvssel, Histoire du commerce et de la marine en Belgique, 1. 11, p. 121.

’ Registre n“ 38644 de la chambre des comptes, aux Archives du royaume, 8 a Eenen mecster tapydtvevere die \vas ghedaen commen van trésoriers « accorderen dat hy ghenomen hadde te maken de tapytten van der camerc,

“ waer of zy, met verheeusden, hem ghegheven over zinen herberc : ij liv. x ns.» (Ibidem.)

8 C’est ainsi qu’il faut lire le nom, et non de Severe on de Severen.

10 « Alsvan den tapiten die by mynenheeren vooghd ende scepenenebsteidt

n somme van iij« Ix liv. par. » (Registre n» 38643 de la chambre des comptes, aux Archives du royaume, ù Bruxelles.)

‘i Toutes ces particularités ont été relevées par M. Vandenpeereboom dans ses Ypriana, t. I»r, pp. SS et 202, et t. II, pp. i3i-i34.

12 « Jaune van Belle, over eene reste ende in vuller betalinghe van enen n cleedevnn haute-iytswerkedat hyghemaect heift,verwapentmetonsgheduchts n heerentvapenc, ende ’t welke men upden Sacrement ende Thundach hanghen n zal voor Onzer Vrauwen voor de vaulte : x liv. iiij s. p. » (Registre n» 3868i de la chambre des comptes, aux Archives du royaume, à Bruxelles.) Dans le compte de 1438 (registre n» 3868a) il y a une autre dépense relative à l’achat d'étoile pour doubler cette tapisserie.

de Wichtere 1 . Il est à supposer que la seconde partie de la somme fut payée par les membres du magistrat eux-mêmes, parcequ’elle ne figure pas dans le compte. En i5ii, on rencontre une autre mention de tapis achetés pour l’usage des salles qu’occupait le magistrat, mais elle ne présente aucun intéièt . Jean Tevelin, peintre de la localité, dessina, en i5Ô2, le patron d’une nouvelle tapisserie que l’on se proposait de faire placer dans la chambre des échevins’; son carton ne paraît pas avoir été approuvé, puisque dans le libellé du registre qui relate le payement de ces tapis à Christophe de Roovere, haute-lisseur, on dit que le tapis de la cheminée, qui mesurait vingt-deux aunes, au prix de 4 livres 16 sous l’aune, fut fabriqué d’après un patron livré par ce dernier*. En i564, de Roovere reçut encore près de 400 livres pour avoir fourni deux pièces de tapisserie, tissées de laine et de soie, hautes de trois aunes et demie, et larges, l’une de neuf et l’autre de douze aunes”. Ce tapissier s’était établi à Ypres depuis très peu de temps, et pour l’engager à s’y fixer avec sa famille, le magistrat lui avait fait un don de 18 livres6.

ENVIRONS DE LILLE. — L’industrie des sayetteurs qui avait pris à Lille, avons-nous dit, une extension si rapide et vraiment extraordinaire, s’était répandue dans les environs. Déjà, en i534, le magistrat avait obtenu du souverain un octroi qui défendait d’exercer « aucuns mestiers de filletz de sayette en la chastellenie ni « ailleurs que en la ville, s et cet octroi avait été confirmé en 15477. La fabrication des étoffes attribuées au métier des haute-lisseurs, bourgeteurs et tripiers de velours, étoffes déjà longuement énumérées ailleurs8, s’était également fort développée dans cette même localité, mais pas dans des proportions aussi considérables. On lit dans un document de cette époque le passage qui suit: a Le mestier et stil de sayeterie,' lequel est le « principal mestier de ladicte ville, dont la pluspart des manans s’entretiennent, en sorte qu’il y a plus de deux « mil maistres ouvrans, ayans, l’un portant l’autre, quatre ostilles pour le moins, etc.; qu’il y a aussi audit «. Lille ung autre mestier et stil que l’on dit de bourgetrie et tripes de velours, dont il y a plus de trois « cens maistres, ouvrans à six ostilles, l’un portant l’autre, etc. » Ces renseignements sont consignés dans une sentence que prononça le conseil privé, le 6 novembre 1 553, à propos d’un procès que soutinrent devant cette juridiction Pierre de Werchin, seigneur de Roubaix et les habitants de cette seigneurie, contre les mayeur et échevins de Lille, qui voulaient y interdire toute fabrication du ressort des industries florissant dans leur cité8. Nous voyons se produire dans le cours du seizième siècle de nombreuses réclamations au sujet des haute-lisseurs et des sayetteurs « champestres, » c’est-à-dire qui habitaient dans les campagnes, où les charges étaient moins lourdes, et où l’on ne devait tenir compte d’aucuns règlements, ni statuts, fort rigoureux, du reste, auxquels les autres étaient astreints; l’on pouvait y travailler sans devoir subir le contrôle sévère des égards ou eswards du métier au double point de vue des matières employées et de la fabrication18. La concurrence que ces derniers faisaient au premiers, causait à ceux-ci un grand préjudice. C’était surtout dans les villages des châtellenies de Lille et de Tournai que les industries en question s’étaient propagées. Peut-être aurions-nous dù passer sous silence l’histoire de ces réclamations, attendu qu’elles concernent plus particulièrement les sayetteurs et ceux qui exerçaient l’une des professions comprises sous l’appellation collective de haute-lisseurs , bourgeteurs et tripiers de velours. Toutefois, il est certain que plusieurs haute-lisseurs proprement dits, fabriquant des tapisseries décoratives, s’étaient établis en dehors des centres de populations emmuraillés. En 1 543, la corporation des haute-lisseurs de Tournai parvint à convaincre les magistrats de cette ville de la nécessité d'intenter un procès contre ceux du même métier qui habitaient dans le bailliage de Tournai-Tournaisis. C’est là le début de procédures qui se succédèrent pendant vingt ans et auxquelles ceux de Lille furent directement mêlés. La sentence que prononça à ce propos le conseil privé de l’empereur Charles-Quint est trop intéressante pour ne pas trouver place ici :

1 « Melsioor de NViclitere, portraturwerkere, van ghemaect te hebbene den a patroon van cenen clede van tapisserie, ende ooc gheleviert ’tcanebets’t welke « de stede heeft besteit te makenc omme te hanghene voor de vaulte van dcr • halle voor Onzer Vrouwen : vij liv. xij. s. par. » (Registre n° 3868i cité.)

* Vandenpeereboom, loc. cit., t. Il, p. 168.

de la chambre des comptes, aux Archives

lionnée plus loin.

•e n» 45 (Rolle des causes et registre aux actes de i336 à i54S), fol. 202 r°, du conseil privé, aux Archives du royaume, à Bruxelles.

553 : « . au grant détriment et ruyne apparente de ladicte ville de Lille,

se pourroit dépopuler, non-seulement à cause que ilz et autres villaiges circonvoisins ne apportent plus leurs filiez en ladicte ville, mais aussi que pluiseurs manans de ladicte ville se retireroient audict Roubaix, tant pour

d'impostz et assiz qui se lièvent en ladicte ville, et aussi pour non estre 0 submis 4 apprentisaige et chief-d'euvre et autres charges estans audict < Lille, etc. >

“ Sur le différent meu ou privé conseil entre les prévostz, jurez, muyeur et cschevins de la ville de Tournay, représentans

* le peuple et communaulté d’icelle, supplians, d’une part, et les haulte-licheurs et sayeteurs du baillaige dudit Tournay et « Tournésis, opposans, d’autre; l’empereur, pour éviter la dépopulacion de sadicte ville de Tournay et aucunes autres bonnes « considéracions, a ordonné et ordonne par cestes, touchant les deux mesticrs, assavoir de haulte-liche et suyeterie, comme il s’ensuyt: '< Premiers, que ou baillaige dudit Tournay et Tournésis ou plat pays, l’on ne pourra avoir osiille pour besoingner en sayeterie; — « que tous les haulte-licheurs estans pour le présent, demourans oudit baillaige, pourront, leurs vies durans, exercer ledit stil et mestier " de haulte-liche, comme ils font à présent; — que cy-après ne pourra quelc’un de nouveau commencher à exercer ledit mestier de « haulte-liche, saulf que pour le temps advenir pourront toujours estre audit baillaige autant de haulte-licheurs qu’il y a à présent, et " ce des manans et habitans dudit plat pays, sans que aucunement le nombre d’iceulx haulte-licheurs se pourra augmenter ny « pareillement le nombre des ostilles; — et n’y pourront les estrangiers, sinon ceulx qui sont natifz oudit baillaige estre dudit " nombre des haulte-licheurs; — et ne pourra personne ayant exercé le stil de haulte-liche en ladicte ville de Tournay, laisser la « résidence et demeure d’icelle ville pour aller faire ledit stil ou mestier ou plat pays dudit baillaige; — que les opposans ne pourront " acheter filletz pour ouvrer et besoingner audit stil de haulte-liche, sinon au marchié de Tournay ou autres francz marchiez, et

* non ailleurs, réservant à Sa Majesté et ses successeurs la modération, altéracion, augmentacion on changement èsdits points et " articles, ainsi que selon l'exigence du cas ilz trouveront appartenir et que bon leur semblera; ordonnant ausdictes parties de se « rigler selon lesdictcs ordonnances. Fait à Bruxelles, le xijc jour de juillet xv° quarante-tr.

Peu satisfaits de cette sentence, les haute-lisseurs et sayetteurs de Tournai cherchèrent à attirer dans leurs intérêts les magistrats qui gouvernaient les villes d’Arras, Valenciennes, Douai, Orchies et autres, « ayant « stilz et mestiers de haulte-liches et sayeteurs, » et ils recommencèrent à procéder. Ils voulaient « qu’il fuist a ordonné et statué par édict perpétuel que d’ores en avant l’on ne pourrait, ès lieux champestres ne ailleurs « que ès bonnes villes franchises, faire, ne composer aucunes sortes d’ouvraiges comprins soubz les mestiers et « stilz de haulte-lice et sayetrie, sur confiscation des ostilles et estoffes estans dessus, et trois carolus d’or « d amende. » Le conseil privé déclara, le 11 septembre i55o, que sa première sentence était « depuis « passée en forche de chose jugée, » et qu’il « n’estoit raison de remectre ladicte matière de rechief en justice*. » Les prévôts et échevins de Tournai ne se découragèrent pas encore, et ils continuèrent à recruter des adhérents partout. Au mois de novembre i56o, ils adressèrent des lettres aux magistrats de différentes villes d’Artois, de Flandre et de Hainaut, pour leur dire qu’ils payeraient les frais qui seraient faits par eux afin de parvenir au but qu'ils désiraient tous, l’exercice des professions de haute-lisseur et de sayetteur limité aux villes fermées seulement*. Enfin a trois années de là, le 3 décembre 1 563, une ordonnance du conseil privé fut promulguée à la requête de magistrats des localités suivantes : Gand, Bruges, Ypres, Arras, Valenciennes, Lille, Douai, Orchies, Tournai, Audenarde, Courtrai, Alost, Termonde, Grammont et Lannoy. Voici les dispositions qu’elle renfermait; nous les empruntons à l’analyse fort détaillée qui a été faite de ce document par M. Diegerick1. Cette curieuse ordonnance « porte que les haute-lisseurs du plat pays du bailliage du Tournaisis et des villages de Roubaix, Tourcoing, Lers et Toufflers, situés dans la châtellenie de Lille, devront se conformer strictement aux jugements intervenus antérieurement, sous peine d’amende et de confiscation des métiers. — Ils ne pouri’ont en aucune manière augmenter le nombre des métiers. — Les lieutenants du bailliage de Tournai et de la châtellenie de Lille feront, quinze jours après la publication de la présente ordonnance, le relevé des métiers qui se trouvent dans leur juridiction. — S’ils trouvent que dans le bailliage du Tournaisis le nombre de deux cent cinquante métiers, chiffre du dernier recensement, est augmenté, et si dans les autres localités de la châtellenie de Lille il dépasse le nombre fixé par les dernières sentences, ils ordonneront à ceux qui en ont établi de nouveaux, de les faire disparaître dans un délai de six semaines, sous peine d’amende et de confiscation des métiers , harnais , filets , ouvrages et autres objets y appartenant, feÿ Ce recensement se renouvellera de six mois en six mois. — Pour pouvoir distinguer facilement les produits fabriqués dans le plat pays de ceux des villes, et écarter toute fraude, il sera désigné des égards ou visiteurs pour le plat pays, et, dans trois localités différentes, il sera déposé un petit sceau, différent de celui de la ville, pour plomber les ouvrages approuvés par les égards. — Nul ne pourra mettre en vente un ouvrage non plombé par ces officiers. — Il est défendu de mêler les ouvrages du plat pays avec ceux de la ville, sous peine d’amende et de confiscation. — Ce qui précède est applicable au bailliage de Tournai et à la châtellenie de Lille. — Quant au plat pays des autres villes mentionnées ci-dessus, on fera le recensement des ouvriers et des métiers, et le nombre ne pourra pas être augmenté dans la suite ; ils seront, du reste, soumis à toutes les prescriptions mentionnées ci-dessus. »

Quoique sans grande importance pour 1 histoire de l'industrie que nous retraçons, on ne peut passer sous silence le fait isolé que Yolande, comtesse de Bar, dame de Cassel, etc., avait à son service, en i385, un « ouvrier de haute-liche », mais le document qui en parle5 ne dit pas s’il travaillait au château de Nieppe,

Registre n« 45 du conseil pr Ibidem, fol. 174 r° ; — Rcgish

près de Cassel, chef-lieu alors d'une des châtellenies de la Flandre, ou dans quelque autre domaine appartenant à cette célèbre princesse 1 .

M. Houdoy a rencontré dans le cours de ses recherches* le nom de Mathieu Legrand, qualifié de tapissier à Béthune, situé en Artois, à qui on achète, en i5o5, au prix de ioo livres, pour le compte de Philippe le Beau, qui venait d'hériter du royaume de Castille, « ij grans tappis et ung bancquier de drap, sur chascune « desquelles pièces sont les armes du roi des Romains et du roi, nostre sire, et plusieurs chiens qui rongent « 02. » Deux ans plus tard, la manufacture de la sayetterie fut introduite dans cette localité”.

Il résulte d’autres recherches que des haute-lisseurs d'Orchies, qui s’étaient réfugiés à Valenciennes, y furent poursuivis à cause de leurs opinions religieuses, peu de temps avant qu éclatât le mouvement révolutionnaire de i566‘. On ne pouvait exposer en vente à Tournai des produits de fabrication étrangère; c'est en vertu de cette disposition des ordonnances que le sergent-bâtonnier de la ville saisit deux pièces appartenant à un marchand d'Orchies, et dont la confiscation fut prononcée par sentence des prévôts et jurés du 14 juin i535\ D’après une tradition, que rien ne justifie, cette petite ville aurait été autrefois plus grande que Lille, dont elle est si voisine. A l'époque où vivait l'écrivain qui a consigné cette particularité dans un livre imprimé en 1739, on fabriquait encore à Orchies des tripes de velours, mais en très petite quantité0.

Deux tapissiers de haute-lisse, l’un de Lannoy, l’autre de Lis-lez-Lannoy, figurent parmi les adhérents de la Réforme dans les registres aux causes criminelles du magistrat de Lille des années 1 566 et i56y7. En 1617, on trouva chez un marchand de Tournai des tripes de Lannoy qui furent confisquées par sentence des prévôts et jurés8. Une autre, du icr décembre 1618, déboute les fabricants de cette localité de leur prétention de pouvoir vendre leurs ouvrages à Tournai, chose tout à fait contraire aux règlements de cette ville8. Nous avons trouvé une dernière mention des haute-lisseurs de Lannoy dans une sentence des prévôt et échevins de Tournai du 28 avril 1698'°. Toutes ces citations ne s'appliquent qu'à des bourgeteurs et tripiers de velours, et nous les avons rapportées dans la crainte que l’on ne soit tenté de les confondre avec de véritables tapissiers de haute-lisse.

Terminons ce chapitre par quelques renseignements encore qui appartiennent également à la partie toute industrielle de 1 histoire de la tapisserie. Les villages de Roubaix et de Tourcoing sont mentionnés dans l'ordonnance de 1 563 que nous venons d'analyser. Ils sont encore cités dans un règlement du 3 mars i6o3, en tête de dix localités de la châtellenie de Lille, auxquelles était réservée la fabrication des tripes de velours et autres

ouvrages du même genre". Nous avons vu que le magistrat de cette ville était parvenu à attirer, en 1689, Ferdinand Marlier, qui était établi à Tourcoing, et qui avait monté des métiers pour fabriquer des imitations de tapisseiies de haute-lisse et d autres produits similaires. Une quarantaine d'années plus tard, Jeanne- Marie Lefebvre, veuve d’un nommé Neering ou Neerinck, fonda à Tourcoing une fabrique de tapis, façon d’Audenarde, mais la chambre de commerce de Lille s'y opposa de toutes ses forces, lorsqu’elle fut consultée à ce sujet, en 1740, prétendant que cette manufacture, située si proche de leur cité et dans une ville ouverte, devait favoriser la fraude'*. En effet, le 3o juillet i73ü, Guillaume Werniers s’était plaint qu’on débauchait les ouvriers haute-lisseurs qui travaillaient à Lille, et qu’on introduisait clandestinement à Tourcoing, où on les plombait, des tapisseries provenant d Audenarde '3. Ce qui semble justifier les appréhensions de la chambre de commerce ae Lille, c’est 1 existence d une tapisserie d'une assez belle qualité, représentant une Fête champêtre qu'a vue M. Houdoy", signée sur la lisière : LEFEVRE-TOURCOING, et accompagnée de la fleur de lis, qui est la marque de Lille. Il existe aujourd hui à Tourcoing un certain nombre de fabriques de tapis dits moquettes, qui toutes ont été créées dans ce siècle ,s,

archh

Revue universelle des Arts, t. X, pp. a33 et 3ig. Vçj-, Sac C, n" i, des archives du métier des haute-lisseurs

de Tournai, aux

0 Sac C, n» g, ibidem.

"> Sac C, n» 23, ibidem.

11 Sac C, n» 12, ibidem; — Prévost, Histoire de Wattrelos, p. 212.

12 Houdoy, les Tapisseries de haute-lisse, etc., p. 10g; — Jacquemart, Histoire du mobilier, p. 1 5a; — De Boyer de Sainte-Suzanne, les Tapisseries françaises, p. 2g6.

d N''1 k'.aSS? n° du fonds des intendances, aux Archives départementales

14 Loc. cit., p. n o.

15 D’après des renseignements que nous a communiqués M. Philippe Dautzenberg, nous savons que la plus ancienne fut fondée, en 1826, par M. Duquennoy-Delpoulle, et reprise plus tard par M. Floris Lorthiois. En 1827, M. Requillard en établit une autre; il s’associa, en i83o,avec M. Roussel, et en 1837, avec M. Wlnoc Chocqueel. Ce dernier a publié, en 1863 un petit volume intitulé : Essai sur l'histoire de la situation actuelle des tapisseries et tapis (Paris, i83 p.). Plus de la moitié du livre est consacrée à l’histoire de la fabrication de la moquette en France.

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