XXXVI. — Septième concile de Toulouse
La bulle d'Urbain n'eut pas été plutôt rendue publique en deçà des Alpes,
que Dalmace, archevêque de Narbonne, résolut de faire un voyage à Rome
""T pour en obtenir la révocation St v soutenir les droits de son église. Il assista
An 1090 1 ^ , -^ ^ D
auparavant à un concile qui fut tenu à Toulouse' au printemps de l'an logo 5i. auquel se trouvèrent, avec les évêques de Ig. Gaule gothique, ceux de diverses provinces. Le pape avoit ordonné à ses légats de le convoquer pour la correction des mœurs &. pour la discipline. Isarn, évêque de Toulouse, y fut accusé de divers crimes 5 mais il se justifia si bien, qu'il fut pleinement absous. Bernard, archevêque de Tolède, se trouva à ce concile 5 il revenoit alors de Rome où le pape lui avoit accordé la primatie sur l'Espagne. Alphonse VI, roi de Léon &c de Castille, y envoya de son côté des ambassadeurs &. demanda des légats apostoliques pour rétablir le christianisme dans la ville de Tolède qu'il avoit enlevée depuis peu aux infidèles. Raimond^ de Saint-Gilles s'y trouva aussi, car nous savons qu'il abandonna à l'abbaye de ce nom, en présence des prélats assemblés dans le concile, la part des offrandes qu'on faisoit à l'autel de ce saint. Se dont ses prédécesseurs s'étoient emparés. C'est tout ce que nous savons de ce concile de Toulouse, qui fut le septième de cette ville dont nous ayons quelque connoissance.
Nous ne doutons pas cependant que ce ne fût aux évêques qui le composoient que s'adressèrent^ les chanoines de l'église de Béziers, pour se plaindre de quelques seigneurs du diocèse qui s'étoient emparés de leurs biens. En effet, l'anathème qui fut prononcé en conséquence de cette plainte contre les usurpateurs est au nom de Richard & d'Ame, vicaires de V Eglise romaine y de Dalmace, métropolitain de Narbonne, 8<. des évêques Matfred de Béziers, iu ""T's Godefroy de Maguelonne, Pierre de Nimes, Pierre de Carcassonne, Bernard de Lodève, Béranger d'Agde, 8c Guillaume d'Albi. L'époque de leur épiscopat convient très-bien, d'ailleurs, avec la date de ce concile. Le cardinal Richard, abbé de Saint-Victor de Marseille Se Amé, archevêque de Bordeaux, y auront donc présidé en qualité de légats. Se non pas le cardinal Raynier, comme on le prétend "* sans aucune preuve.
' Bertol. Chronicon. — Conciles, t. lo, p. 479 & ' Martène, Thésaurus nov. Anecdotorum , t. .Jj
suiv. — Roderic de Tolède, 1. 6, c. 26. p. 12c.
* Baluze, Miscellanea, t. 6, p. 382 & seq. ^ Ruinart, V'ita Urhani papae II, n. 70 & seq.
" / An 1090
XXXVII. — Accord entre Vêvêque de Maguelonne ^ Guillaume V, seigneur de Montpellier, qui lui fait hommage. — Agrandissement de cette dernière ville.
L'église de Maguelonne n'étoit pas moins vexée alors par les puissances séculières que celle de Béziers. Guillaume V, seigneur ' de Montpellier, refusoit non-seulement de se reconnoître vassal de Tévêque, mais il avoit encore usurpé l'église de Notre-Dame de Montpellier Se divers fiefs qui étoient du domaine de l'évêché, entre autres celui de Montpellieret. Godefroy, évêque de Maguelonne, soutint de son côté avec tant de vigueur les droits de son église qu'enfin il obligea Guillaume à remettre leur différend à l'arbitrage de Pierre, archevêque d'Aix, de Hugues, évêque de Grenoble, de Didier, évêque de Cavaillon, &. de quelques autres ecclésiastiques & séculiers qui jugèrent que Guillaume, par ses usurpations 6c le refus qu'il faisoit de reconnoître l'évêque pour son seigneur, devoit perdre son bénéfice, c'e.st-à-dire les domaines qu'il avoit reçus en fief de l'église de Maguelonne. Ces arbitres portèrent en même temps les parties à s'accommoder. Suivant l'accord dont elles convinrent 8(. qui est daté du 20 de décembre de l'an^ 1090, 8c non de l'an' 1098 comme l'a avancé un moderne ^, Guillaume laissa à la disposition de l'évêque l'église de .Notre-Dame de Montpellier avec ses clercs, 8c la troisième partie des dîmes, les autres églises, les clercs, ô» la justice des clercs, pour en disposer selon les canons. Se enfin les deux tiers du fief que tenoit Pierre de Liée as ; il acheta de ce prélat l'autre tiers de ce que le même Pierre de Liecas avoit dans Montpellier pour la somme de treize cents sols melgoriens, 8c promit par serment de laisser jouir paisiblement le même prélat de tous les domaines de son église 8c de ceux qu'il acquerroit dans la suite avec son conseil, ainsi que les chanoines de Saint-Pierre, de ce qu'ils tenoient en commun. Il chargea ses héritiers qui posséderaient son domaine de faire un semblable serment aux successeurs de Godefroy 8c à la communauté {communia) de chanoines. Quant au lieu de Montpellieret, dont Guillaume s'étoit emparé, l'évêque en retint deux tiers dont il en donna un en fief à quelques seigneurs, avec le conseil de Guillaume. Celui-ci garda le troisième qu'il reçut en fief, à condition qu'il ne s'opposeroit pas à l'agrandissement de ce lieu : en sorte que Godefroy ne retint dans sa main que le tiers de Montpellieret, avec le pouvoir d'y mettre un vicaire ou viguier.
En conséquence de cet accord, Guillaume prêta serment de fidélité à Godefroy 8c à son chapitre. Il demanda ensuite à ce prélat de lui donner le fief de Saint-Pierre que lui 6- ses prédécesseurs avaient tenu^ parce qu'il avoit mérité d'en être dépouillé par sa conduite, suivant le jugement des arbitres.
' Voyez tome V, Chnrtes & Diplômes, n. CCCIII. ^ Gariel, Séries praesulum Magaloiun. p. i zS,
' Ib'ii. — Arnaud de Vcrdale, Séries praesulum 2*" édit. Magalon. p. 799.
-;; 458 histoire générale de Languedoc, liv. xv.
An 1090 '
Godefroy lui dit alors : Ne reconnoisse-^-vous pas que vous teiie-^ plutôt ce hénéfice de S. Pierre ^ de moi que de tout autre seigneur (senior), (S- qu'il vous est . bien plus avantageux d'être mon vassal ^ de S. Pierre que d'un autre ? Guillaume répondit qu'il le reconnoissoit. L'évêque ajouta : « N'abandonnez-vous « pas à Dieu , à S. Pierre 5c à moi , l'église de Notre-Dame de Montpellier, « ses cimetières, son alleu &c ses dépendances, la troisième partie de la dîme, « tous les clercs de la ville & les deux tiers du fief de Pierre de Liecas situé au c( dehors? » Guillaume ayant répondu oui, Godefroy lui donna tout le fief que les prédécesseurs de ce seigneur avoient eu de S. Pierre, excepté l'église de Notre-Dame de Montpellier, celle de Montpellieret, les autres églises, les dîmes, tous les clercs & la Justice des clercs. Il lui donna aussi le tiers du
, fief que Pierre de Liecas possédoit hors la ville, entre autres à Montpellieret,
avec la troisième partie des édifices qu'on y avoit construits ou qu'on y construiroit dans la suite, à la réserve de l'église &. de ce que l'évêque Arnaud, son prédécesseur, avoit possédé dans le domaine de ce lieu avant qu'il plaidât avec le même Guillaume. Enfin Godefroy pardonna à ce dernier tous les griefs qu'il avoit contre lui, à condition qu'il ne lui manquerait plus de fidélité comme il avoit déjà fait, qu'il le serviroit, ainsi qu'il y étoit obligé, & que lui &(. ses successeurs seroient fidèles à l'église de Maguelonne. Guillaume exécuta de
Mi"p'276 bonne foi cet accord, 5c rendit entièrement à l'évêque, le 24 d'avril de t'an 1098, toutes les églises 5c les dîmes qu'il possédoit en propre, ou que d'autres tenoient de lui. Il prêta un nouveau serment de fidélité vers l'an 1 1 10 à Gautier, successeur de Godefroy, 5c à l'église de Maguelonne, 5c ses successeurs ne firent pas difficulté d'en faire de même dans la suite.
Nous nous sommes un peu étendus sur cet événement, parce qu'il nous apprend l'état où étoit la ville de Montpellier à la fin du onzième siècle. Nous ajouterons ici quelques remarques à ce sujet. 1° On distinguoit alors la ville de Montpellier du lieu de Montpellieret, situé au voisinage, dans lequel on élevoit tous les jours de nouveaux bâtimens. C'est donc là proprement l'époque de l'agrandissement de Montpellier, qui devint dans peu une ville des plus considérables de France. Le lieu de Montpellieret, qui est depuis longtemps dans son enceinte, s'étendoit depuis la porte du Pilé-Saint-Gilles, jusques à celle de Lates^ 2° il paroît que Guillaume V, seigneur de Montpellier, avoit refusé jusques alors de se reconnoître vassal de l'évêque de Maguelonne; &c comme il est marqué dans l'acte qu'il s'étoit soumis à d'autres seigneurs, cela peut faire croire qu'il avoit fait hommage de son domaine à Raimond de Saint-Gilles, qui en qualité de marquis de Gothie, ou de duc- de Narbonne, étendoit sa suzeraineté sur toute la Province. On peut appuyer cette conjecture sur ce que le même Guillaume setoit mis ' dans sa jeunesse sous la protection de ce prince, qui s'étoit engagé de lui conserver ses domaines 5c avec lequel il tut toujours lié très-étroitement j 3° c'est là le plus ancien hommage
' Voyez tome V, Chartes £<. Diplômes, mimcio CCLXVI,
• / An 1090
que nous ayons des seigneurs de Montpellier aux évêques de Maguelonnc j ainsi il est assez vraisemblable que les prédécesseurs de Guillaume V s'étoient tenus dans l'indépendance de ces prélats durant le onzième siècle j 4° nous trouvons ici l'origine des différentes justices de Montpellier, qu'on distinguoit anciennement en trois, savoir : en r^ctorie ou part antique, en seigneurie ou baillie, 8c en baronnie. La première, qui appartenoit à l'évêque, s'étendoit .sur les deux parties de Montpellicret, que l'évêque Godefroy se réserva par l'accord dont nous venons de parler Se dans lesquelles il fit administrer la justice par un viguier, qui dans la suite prit le nom de recteur, ce qui fit donner à cette ' partie le nom de rectorie ^ elle eut celui de part antique parce que ce fut la première qui fut réunie à la couronne. La seconde, dont les seigneurs de Montpellier étoient les maîtres, comprenoit toute cette ancienne ville 5c le tiers de Montpellicret Se s'appeloit la haîllie, à cause que le chef de la justice des seigneurs de Montpellier prenoitle titre de bailli. Enfin la justice de la baronnie s'étendoit sur tout le reste du domaine de ces seigneurs situé hors la ville. Nous expliquerons ailleurs de quelle manière ces différentes portions ont été enfin réunies au domaine de nos rois. Reprenons l'aftaire de la métropole de
Tarragone.
XXXVIII. — Vains ejjbrts de Dalmace. archevêque de Narhonne, pour empêcher le rétablissement de la métropole de Tarragone.
Peu de temps ' après le concile de Toulouse, Dalmace, archevêque de Narbonne, s'étant rendu à Rome, représenta vivement au pape Urbain II le tort qu'il feroit à son église s'il retiroit les évêques de la Tarragonoise de sa juridiction métropolitaine. Il se plaignit aussi de la primatie qu'il avoit accordée sur cette province à l'archevêque de Tolède au préjudice de la sienne. Mais toutes ses remontrances furent assez inutiles ; les instances du roi de Castille Se du comte de Barcelone avoient entièrement prévenu le pape en faveur de l'archevêque de Tolède Se de l'évêque d'Ausone. Béranger, comte de Barcelone, pour gagner de plus en plus les bonnes grâces d'Urbain, avoit fait donation ^ depuis peu à l'Église romaine, entre les mains du légat Raynier, de tous les domaines qu'il avoit hérités de son père 6- qu'il avoit partagés avec Raimond- Béranger son frère"^^ Se en particulier de la ville de Tarragone, avec promesse, tant pour lui que pour ses successeurs, de tenir le tout en fief du Saint-Siège, sous le cens annuel de vingt-cinq livres d'argent. Il s'étoit engagé encore de favoriser de tout son pouvoir le prompt rétablissement de Tarragone Se de permettre à tous ceux qui y contribueroient de posséder en alleu b en aprision les biens qu'ils avoient aux environs. I/acte est souscrit par Béranger^ arche-
Cunciles, t. lo, p. 4ÔÔ Si. si.iv.; 1840 & suiv. ' Conciles, t. 10, p. 426 & suiv.
— M^irca Hispanica, p. 470 & seq. — Ruinart, Vita. ' Ibid.
Urbant papae II, n. 65 & scq.
An 1090 '
vêque de Tarragone, Béranger, évêque de Girone , & plusieurs seigneurs séculiers ; ce qui fait voir que quoique le pape n'eût pas encore prononcé t^n°"|'"' définitivement, Tévêque d'Ausone, sûr de réussir, se regardoit déjà comme archevêque de Tarragone.
Quelque favorable que fût le pontife.à ce prélat, il n'osa cependant condamner sitôt l'archevêque de Narbonne, & pour garder au dehors quelque forme de justice, il écrivit ' au cardinal Raynier, son légat en Espagne &. dans la Gaule Narbonnoise, 8c le chargea « d'ordonner aux évêques de la Tar- « ragonoise d'obéir à Dalmace comme à leur métropolitain jusques à ce que « l'église de Tarragone fût rétablie ; mais qu'ils eussent en même temps à re- « connoître l'archevêque de Tolède pour leur primat, jusques à ce ([ue le même « archevêque de Narbonne eût fait voir par des titres qu'il avoit la primatie « sur euxj car, ajoute-t-il, vous* savez que lorsque nous avons accordé la (c primatie à l'archevêque de Tolède, nous l'avons tait sans préjudice des pri- « viléges des autres métropolitains. Enfin, continue-t-il, l'archevêque de (( Narbonne m'ayant assuré que son église avoit pour cette primatie des pri- « viléges que son prédécesseur avoit égarés, mais qu'il espéroit retrouver, je « vous charge d'examiner cette affaire 8c de m'en faire votre rapport, pour (c porter ensuite moi-même un jugement définitif. Que si on ne peut trou- « ver ces privilèges, vous n'avez qu'à travailler toujours avec les principaux <( du pays au rétablissement de Tarragone, dont les évêques seront tenus, « en attendant, d'obéir à l'archevêque de Narbonne comme à leur métropo- « litain «
XXXIX. — Plaintes contre les abhés de Saint-Pons 6- de la Grasse,
Suivant un autre article de cette lettre, Dalmace s'étoit plaint au pape contre Frotard, abbé de Saint-Pons de Thomières, qui, appuyé des puissances du siècle, envahissoit les églises de son diocèse, admettoit à la communion ceux qu'il avoit excommuniés avant que d'avoir reçu leur absolution, 8<. avoit fait sacrer un évêque à Jacca sans sa participation , 8cc. Urbain renvoie à Raynier, son légat, la décision de ces différends 8c lui mande d'ordonner à l'abbé .de Saint-Pons, homme, ajoute-t-il, qui est dans une grande réputation de sainteté, de faire satisfaction à l'archevêque, de ne plus user sans sa permission du droit épiscopal, en un mot de le respecter comme son évêque 8c d'entretenir la paix avec lui. On croit ^ que cet abbé avoit abusé d'un privilège qu'il avoit obtenu du pape, le i^'' de juillet de l'année précédente, 8c pour lequel il avoit fait un voyage à Rome. Urbain par cette bulle avoit exempté le monastère de Saint-Pons de la juridiction épiscopale 8c lui avoit accordé diverses autres prérogatives.
' Conciles^ t. 10, p. 1840 & suiv, *Ruinart, Vita Urhani papae II, n. 48 & 66.
Bertrand, évêque de Barcelone, forma aussi quelques plaintes' contre le même abbé de Saint-Pons qu'il accusa d'avoir chassé de l'abbave de Saint- Cucufat, dépendante de son église, un abbé qu'il y avoit établi. Le pape renvoya encore la discussion de cette affaire, que Frotard lui avoit exposée tout autrement, au cardinal Raynier auquel il ordonna par une lettre particulière de porter là-dessus un jugement équitable 8t définitif, de môme que sur celle de l'église de Saint-Sylvestre, que les religieux de Psalmodi avoient usurpée, disoit-on, sur ceux de Saint-Ruf. Il écrivit aussi à l'abbé Frotard, pour lui faire part des plaintes que l'archevêque de Narbonne 5c l'évêque de Barcelone formoient contre lui j il lui marque qu'il avoit renvoyé la décision de ces affaires à son légat, auquel il lui ordonne d'obéir sans appeler de nouveau au Saint-Siège. Il l'exhorte à la fin de rendre à l'archevêque de Narbonne le respect qui lui étoit dû, Se d'honorer ce prélat comme son évêque 8c son père spirituel.
Dalmace avoit encore avec l'évêque d'Elne 8c les religieux de la Grasse quelque démêlé ^ dont il demanda justice au pape, qui en renvoya la décision sur les lieux à son légat. Ce pontife, pour consoler en quelque manière Dalmace de ne lui avoir pas accordé les principaux chefs de ses demandes, écrivit çn sa faveur^ à Raimond^ comte de Narbonne, au vicomte Aymeri, au clergé, 8c au peuple de cette ville, pour les exhortera lui obéir, lui rendre le respect 5c la soumission qui lui étoient dus, lui payer les dîmes, 5c restituer à son église les biens usurpés sur elle. Peut-être que Pierre de Narbonne, ancien compétiteur de Dalmace à l'archevêché de cette ville, vivoit encore alors, 5c que celui-ci voulut se prémunir contre ses entreprises par cette lettre, dans laquelle le pape fait un fort grand éloge de sa personne.