LIX. — Suite du voyage d'Urhain II dans la Province
On croit' que ce concile finit le 14 de juillet; en effet, le pape se rendit le même jour, ou du moins le lendemain, à l'abbaye de Saint-Gilles où il demeura jusques au 20, 8<. où il consacra^ pendant son séjour l'autel de la nouvelle église. Il alla ensuite à l'abbaye de Saint-André sur le Rhône, vis-à-vis d'Avignon, où il confirma^ par une bulle du 22 de juillet ce qui avoit été arrêté en faveur des chanoines de Saint-Sernin de Toulouse au concile de Nimes. Il accorda en même temps divers privilèges à leur église, en considération de ce qu^il V avoit consacrée de ses propres mains j avec défense de changer l'état régulier des chanoines 8c à ceux-ci de rien posséder en propre. Il leur accorda entre autres la liberté d'élire leur prévôt régulier. Le même jour le pape confirma"^ l'acte que le comte Raimond avoit fait en faveur de l'abbaye de Saint-Gilles (S- dont ce prince^ lorsqu^il étoit sur son départ pour l'expédition de Jérusalem, avoit juré l'observation entre ses mains au concile de Nimes. Le lendemain 23 juillet il confirma^ par une bulle les privilèges de l'abbaye Saint-André, & ayant passé ensuite le Rhône il alla à Cavaillon*^, où il étoit encore le 3o du même mois. Il partit pour l'Italie bientôt après, 8(. il étoit déjà arrivé dans le Milanois le 14 de septembre'^.
LX. — Raimond de Saint-Gilles se prépare à son départ pour la
Terre-Sainte.
Cependant tout se préparoit pour le départ des croisés, fixé par Urbain au 25 d'août. Une troupe, conduite par un chevalier nommé Gautier Sans- Avoir 8c par Pierre l'Ermite, avoit déjà pris les devants. Tous les autres t.^n/p^lgs. croisés de France, au nombre de trois cent mille, se partagèrent en trois corps sous trois divers chefs. Godefroy de Bouillon, duc de la basse L^orraine, suivi de son frère Baudouin, se mit à la tête du premier, partit le i5 d'août 8c se rendit à Constantinople par l'Allemagne 8c la Hongrie. Le second, sous la conduite de Robert, comte de Flandres, de Hugues, comte de Vermandois, frère du roi Philippe, 8c de Robert, duc de Normandie, prit la route d'Italie 8c de la Calabre au mois de septembre. Enfin le troisième suivit Raimond de Saint- Gilles, qui, accompagné d'Aymar de Monteil, évêque du Puy &c légat du Saint-Siège, ne se mit en marche ^ que vers la fin du mois d'octobre.
Rumart, Vita. Urbani papae II, n. 269 & seq. ^ Archives de l'abbaye de Saint-André.
^ Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. CCCXV, « Ruinart, Vlta Urbani papae II, n. 278 & seq.
' Baluze, Mlscellanea, t. 6, p. 891 & seq. ' Ibid.
■• Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. CCCXV. » Voyez tome IV, A^ore XLIII, n. 1 & suiv. — Ruinart, Vita. Urbani papae H, n. 272.
An iop6
Raimond' étoit le plus âgé de tous les princes croisés, & ne cédoit à aucun ni en valeur ni en magnificence; en sorte que si on eût eu à choisir un généralissime, il n'est pas douteux qu'on ne lui eût déféré cet honneur. On prétend^ que pour fournir à la grande dépense dans laquelle cette entreprise l'engagea, il aliéna peu de temps avant son départ une partie de son domaine, entre autres les comtés de Cahors & de Rodez, Se qu'il vendit le premier aux évêques de Cahors Se l'autre à Richard, vicomte de Cariât 3. Il paroît en effet, quelque riche que fût Raimond , qu'il lui eût été difficile de soutenir des dépenses si considérables sans aliéner quelque portion de ses domaines. Un ancien historien "^ assure même que ce prince qui étoit, ajoute-t-il, très-puissant, vendit tous ses biens lorsqu'il se mit en marche pour la délivrance du Saint- Sépulcre, mais il est certain que tous les principaux domaines qu'il possédoit avant la croisade passèrent à ses successeurs. Quant aux comtés de Cahors Se de Rodez, nous voyons ^ : 1° que les évêques de Cahors jouissoient auparavant du domaine de cette ville sous l'autorité des comtes de Toulouse dont ils étoient vassaux Se qu'ils continuèrent d'en jouir dans la suite; mais ils ne prirent pas le titre de comtes de Cahors avant le treizième siècle. On ne sauroit donc attribuer à Raimond de Saint-Gilles l'aliénation de ce comté; 2° ce prince ne peut pas non plus avoir aliéné, avant son départ pour la Terre-Sainte, le comté de Rodez, qui comprenoit environ le tiers du Rouergue, puisque Richard, vicomte de Cariât, qui en fit l'acquisition, ne se qualifioit^ encore que vicomte au commencement de l'an 1097, lorsque Raimond de Saint- Gilles étoit déjà parti. Il paroît'7 cependant que le dernier engagea ce comté au même Richard durant le cours de son expédition. Se qu'Alphonse Jourdain, son fils Se son successeur, l'aliéna ensuite entièrement en faveur de ce vicomte 8<. de son fils Hugues, à la charge de lui en faire hommage.
Raimond de Saint-Gilles se prépara à son voyage par divers actes ^ de piété Se de religion. Il alla peu de temps avant son départ à l'abbaye de la Chaise- Dieu en Auvergne pour implorer le secours de S. Robert, son protecteur. La dévotion singulière qu'il avoit envers ce saint le porta à demander la tasse dont il s'étoit servi pendant sa vie. Se après l'avoir obtenue, il la porta toujours depuis avec lui, ainsi que plusieurs autres reliques qu'il conservoit dans sa chapelle. Il persuada ^ enfin à un religieux de ce monastère nommé Arbert, prieur de Privazac en Rouergue, de le suivre à la Terre-Sainte.
Ce fut alors peut-être que Raimond donna à cette abbaye les églises de Saint-Pasque, de la Vierge Se de Saint-Nazaire de Beaucaire. Nous avons du
' Guibert, Hist. Hierosol. 1. 2, c. 18. ' Voyez tome IV, Note XLII.
' Voyez tome IV, Note XLII. * Voyez tome V, Chartes & Diplômes , nu-
' Ce fait n'est rapporté que par GeofTroi du méro CCCXVIII, la 3*" charte citée sous ce numéro. Vigeois. (Voyez \^ Recueil des hist, de France, t, 12, ' Voyez, tome IV, la Note XLIII.
p. 434.) Aucun autre historien n'en parle j aussi * Acta Sanctorum ordinis sancti Benedicti, saec. 5,
les auteurs de l'histoire de Languedoc ont-ils raison part. 2, p. 21 5 & seq. de le révoquer en doute. [E. M.] " Ihid,
^ Robert le Moine, Historia Hierosol, 1. 2, p. 34.
~y An 1090
moins un acte ' sans date, par lequel Raimond fit cette donation du conseil de Bertrand, son fils, de Guillaume de Sabran, & de quelques autres seigneurs, & y ajouta divers droits, tant dans le lieu même que dans la terre d'Argence, pour en jouir pendant sa vie &. celle de sa femme, de ses fils 6* de leurs sœurs. Gibelin, archevêque d'Arles, confirma ^ la donation de ces églises situées dans son diocèse, 5c l'abbaye de la Chaise-Dieu établit depuis un prieuré conventuel à Beaucaire, dont les religieux turent sécularisés &. leur église changée en collégiale en iSçy.
Raimond ^ alla au Puy vers le même temps & s'étant rendu dans la cathédrale devant l'image de la Vierge, il y déclara, en présence de tout le clergé, que pour réparer le tort qu'il avoit fait à S. Gilles, c'est-à-dire à son abbaye, il donnoit à l'église du Puy les villages de Segrier, Bruguières 8c Fabrejargues, t^ii°p%\ à condition qu'on célébreroit tous les ans la fête de ce saint, tant dans cette église que dans toutes les autres du diocèse j qu'on feroit brûler continuellement un cierge dans la cathédrale du Puy devant l'image de la Vierge j qu'après sa mort on y célébreroit tous les ans son anniversaire, de même que dans toutes les autres églises qui en dépendoient , 5c qu'on y réciteroit tous les jours une oraison pour lui durant sa vie 5c après sa mort. Le comte confirma peu de temps après cette fondation, du consentement de Bertrand son fils, 6- de sa femme j fille du roi Alphonse, 5c déclara que si quelqu'un y donnoit atteinte, il encourroit l'anathème lancé dans le concile de Clermont /'ar le pape Urbain, les évêques 6 les abbés, contre quiconque s'opposeroit aux donations faites par ceux qui marchaient à la délivrance du Saint-Sépulcre ^ ce qui nous fait comprendre que Raimond fit cette donation, qui n'est pas' datée, peu de temps avant son départ pour la Terre-Sainte. Ce prince délivra ensuite à Uzès, en présence de Raimond, évêque de cette ville, les biens qu'il avoit donnés pour cette fondation le lendemain quil eut pris la forteresse de Saint-Maximin.
Quelques auteurs"^ veulent que cette forteresse ne soit pas différente de la ville de Saint-Maximin en Provence, 5c prétendent prouver par là que Raimond envahit cette province sans aucun titre légitime j mais il n'y a pas lieu de douter que la forteresse de Saint-Maximin dont il s'agit ne soit la même que le château de ce nom situé à demi-lieue d'Uzès vers le sud-est , dont le seigneur étoit peut-être rebelle à ce comte : car 1° Raimond dominoit sur le diocèse d'Uzès; 2° les lieux qu'il donna à l'église du Puy, pour la fondation dont nous venons de parler, sont situés dans le même diocèse au voisinage du château de Saint-Maximin. Au reste, on infère avec fondement de cette donation que ce prince dominoit aussi sur le Vêlai.
'Voyez tome V, Chartes & Diplômes, nu- 'Voyez tome V, Chartes & Diplômes, nu-
méro CCCXVI. méro CCCXVIT.
' Recherches sur la y ille de Beaucaire, -p. i5&.siiiv. ^ Voyez tome IV', Note XIV , n. 29.
An lopo ~y
LXL — Départ de Raîmond. — Son voyage jusque s à Constantïnople, Armoiries des comtes de Toulouse,
Ce prince, que les divers auteurs contemporains qui ont écrit l'histoire de la guerre sainte appellent indifféremment tantôt comte de Toulouse 5c tantôt comte de Saint-Gilles ou de Provence, ayant disposé toutes choses pour son départ, se rendit à l'abbaye de Saint-Gilles' 5c là il confirma dans le chapitre, en présence de toute la communauté, l'abandon qu'il avoit déjà fait plusieurs fois des droits qu'il prétendoit sur la ville 5c sur l'abbaye de ce nom. Il alla ensuite se mettre à la tête des croisés qui s'étoient rassemblés au nombre d'environ cent^ mille hommes, tant de ses vassaux Goths^, Provençaux 6» Aquitains, que des peuples de Gascogne 5c des provinces voisines. Aymar, évêque du Puy, légat du Saint-Siège, le joignit 5c ne le quitta jamais, non plus que Guillaume, évêque d'Orange, lieutenant de ce prélat ou vice-légat. L'évêque d'Apt"^ fut aussi du voyage. Les principaux seigneurs séculiers qui partirent avec lui furent, selon les mêmes historiens 5, Raimbaud , comte d'Orange, Gaston, vicomte de Béarn, dont la plupart de ces auteurs ont défiguré^ le nom sous celui de Gastus de Behers ou de Beders, Centule, fils de ce vicomte, Girard ou Guinard, fils de Guilabert, comte de Roussillon, Guillaume, seigneur de Montpellier, Guillaume, comte de Forez, Raimond Pelet 5c Guillaume Amanieu d'Albret, outre plusieurs autres dont on a déjà fait mention 5c dont nous aurons occasion de parler dans la suite. Raimond de Saint-Gilles commanda donc tous ceux qui avoient pris la croix dans les provinces méridionales du royaume, depuis les Pyrénées jusques aux Alpes'^^ 5c que quelques-uns des mêmes historiens se contentent de désigner sous le nom général de Provençaux. La principale force de cette armée, de même que les autres qui partirent pour la croisade, consistoit en cavalerie pesamment armée, 5c composée seulement de nobles ou de gentilshommes qui ne combattoient alors qu'à cheval, armés de casques, de cuirasses, d'épées, de boucliers 5c de lances ; le reste consistoit en infanterie qui se servoit d'arcs 5c de flèches.
Tous les meilleurs critiques rapportent à cette expédition l'origine des armoiries^. Ils prétendent que les chevaliers rassemblés de presque toutes les
' Tome V, Chartes & Diplômes, n.CCCCLXXXVI. tion delà Terre-Sainte. C'est ce qui paroît par son
' Voyez, tome IV, la Note XLIII, n. 3. sceau, pendant à la charte qu'il donna en 1088 en
ï Gesta Franc, expugn. Hierosol. c. 3. — Foucher faveur de l'abbaye de Saint-André d'Avignon, &
de Chartres, tint. Hierosol. 1. 1, c. 2. — Gilo, que nous avons insérée dans nos preuves'. Dom
'■• ' ' '-^^* Jérôme Deidier, notre confrère, qui nous a envoyé
Raimond d Agiles, p. lyS. les variantes de cette charte, prises sur l'original
5 Guillaume de Tyr, 1. 2, c. 17 & suiv. conservé dans les archives de cette abbaye, a fait
Marca, Histoire de Bearn, 1. 5, c. 6. dessiner exactement le sceau qui est en plomb, &
• Guillaume de Malmesbury, 1. 4, c. 2. nous le donnons dans ce volume' avec les autres
* Raimond de Saint-Gilles, comte de Toulouse,
portoit la croix de Toulouse en plein dans ses armes ,, ,, ^, „ ^. ,. ^^^
^ , , ,-1 • A .. .,. ' Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. CGC.
quelques années avant qu il se croisât pour lexpedi- . Voyez aux Sceaux , le n. 3 de la planche 2K
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XV. 4q3 "T T
'f An 1096
provinces de l'Europe, ne pouvant se reconnoître entre eux, parce que les casques caclioient leur visage, ils mirent pour se distinguer certains signes ou figures sur leurs cottes d'armes, leurs drapeaux, leurs boucliers, &. sur les caparaçons de leurs chevaux. Un auteur ' contemporain rapporte, en effet, que HC^'^wi. les drapeaux des seigneurs croisés étoient àe diverses couleurs, de même que leurs boucliers j que les uns étoient couleur d'or, les autres verts, rouges. Sec. Il paroît donc qu'on doit rapporter à cette époque l'origine des armoiries des comtes de Toulouse, qui étoient une croix cléchée, vuidée 8c pommetéej 8c que Raimond de Saint-Gilles, l'un des premiers chefs de la croisade, prit ce symbole sacré comme une marque de la part qu'il avoit à cette expédition. Outre que nous savons que ce comte avoit ^ alors un sceau, on peut se fonder d'ailleurs sur le témoignage d'un célèbre critique^, qui prouve u que la croix que « les comtes de Toulouse portoient dans leurs armes est semblable à celle que « le grand Constantin éleva dans le marché de Constantinople 8c à celle qu'il « avoit vue au ciel lorsqu'il combattit Maxence, qui étoit garnie de petites « pommes aux extrémités. » Raimond de Saint-Gilles, qui fut le principal de tous les princes qui se croisèrent en 1096 pour aller combattre pour les intérêts de Jésus-Christ, aura donc pris pour ses armes le même symbole qui rendit cet empereur victorieux des ennemis de la foi.
Il y a lieu de croire que les seigneurs de l'Ile-Jourdain 8c quelques autres^ vassaux des comtes de Toulouse, qui portoient les mêmes armes que ces derniers, les prirent dans cette occasion, parce qu'ils marchoient à la suite 8c sous les bannières de Raimond de Saint-Gilles. On sait, en effet, que Raimond-
sceaux de la maison de Toulouse & de la noblesse de de l'an 1088. Ainsi, s'il prit les armoiries qu'il la Province. Il est vrai qu'il n'est pas fait mention transmit aux comtes de Toulouse avant qu'il de l'apposition du sceau dans l'acte j mais nous en partît pour la Terre-Sainte, il est toujours vrai de avons des exemples dans quelques autres chartes dire qu'il fut le premier de ces comtes qui en ait de Raimond de Saint-Gilles, où il a fait certaine- eu. Nous observerons encore que les comtes de Tournent apposer son sceau, quoique cela ne soit pas louse scellèrent toujours depuis en plomb les charexprimé dans l'acte. Telle est la charte que ce tes qu'ils donnèrent pour leurs domaines situés prince donna en 1096 au concile de Nimes en fa- dans l'étendue de leur marquisat de Provence ou veur de l'abbaye de Saint-Gilles, qu'on peut voir du comtat Venaissin, d'oii l'abbaye de Saint-André dans nos preuves ', & où il n'est rien dit de l'appo- d'Avignon dépendoit ; de quoi nous avons plusieurs sition du sceau, lequel y fut néanmoins apposé, preuves. Enfin il paroît que les plus anciens comme il est prouvé par le témoignage'* que Rai- sceaux pendans au bas des chartes furent aussi en mond, évêque d'Apt, rendit à ce sujet en i i5i. Et plomb, comme il paroît par celui d'Aldebert, évêque vïiï instrumentum guirpitionis Raimundi coinitis de Nimes, de l'an 1174, qui est aussi en plomb, & sigillo signatum. que nous donnons parmi ceux des ecclésiastiques, Il résulte de ce que nous venons de dire que les planche 1'% n. 11. {Note additionnelle placée par armoiries des grands seigneurs commencèrent à être ^<"" Vaissete autome V de Védition originale, -p. 6^0.] en usage quelques années avant la première croi- ' Albert d'Aix, Historia Hierosol. 1. 3, c. 35. sade, à la fin du onzième siècle, & nous ne croyons ' Voyez tome V, Chartes & Diplômes, numépas qu'on puisse trouver rien de plus ancien sur méro CCCCLXXXVI.
ce sujet que le sceau de Raimond de Saint-Gilles ^ Du Gange, Dissertation quatorzième sur l'Histoire de S. Louis, p. 25>2.
, ,, ,, ^, s ,. ,. rnr-v^T ^ Rufû, Dissertation sur les yicomtes de Marseille^
3 Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. CCCXV. '
4 Ibid. n. CCCCXXXVI. p- 9^-
An 10^6
Bertrand de rile-Jourdain fut de cette première croisade. On peut former la même conjecture sur les armes des anciens comtes de Forcalquier, semblables à celles de Toulouse j ainsi Guillaume, puîné de la maison d'Urgel, qui possédoit alors le comté de Forcalquier &. qui le transmit à ses descendans, suivit vraisemblablement Raimond de Saint-Gilles dans cette expédition. Il est vrai qu'un historien ' provençal prétend que les comtes de Toulouse ont pris leurs armes des comtes de Provence Se qu'ils les ont portées depuis le mariage de Guillaume, comte de Toulouse, avec Emme, fille de Rotbold, comte de Forcalquier^ 5 mais il seroit à souhaiter qu'il eût donné quelque preuve d'un fait si important.
Raimond de Saint-Gilles 3, avant son départ, laissa à Bertrand, son fils du premier lit, l'administration de tous ses Etats, ou plutôt il s'en démit entièrement en sa faveur : car outre qu'il iit vœu de finir ses jours à la Terre-Sainte, nous vovons par divers actes "^ que depuis son départ Se avant sa mort, Bertrand prit le titre de comte de Toulouse , de Rouer gue 6- d'Albigeois , Se qu'il fut reconnu pour tel par les peuples de ces pays. Elvire ^ de Castille, femme de Raimond, qui, comme on a déjà dit, le suivit dans cette expédition Se voulut partager courageusement avec lui les périls d'une si grande entreprise, emmena avec elle un fils qu'elle en avoit eu Se dont on ignore le nom. Ce jeune prince mourut sans doute durant le voyage , car il n'est plus parlé de lui. Enfin Raimond s'étant mis à- la tête des croisés partit <^ pour Constantinople vers la fin d'octobre de l'an 1096, passa les Alpes Se entra dans la Lombardie.
Ce comte, après avoir traversé ^ l'Italie, prit sa route du côté du Frioul, passa auprès d'Aquilée, entra dans l'Istrie, Se arriva sur les frontières de la Dalmatie ^, Cette province, située entre la mer Adriatique Se la Hongrie, faisoit alors partie "du royaume d'Esclavonie Se étoit habitée par des peuples à demi-barbares, quoique chrétiens, lesquels s'occupoient bien plus volontiers du vol Se du brigandage que de la culture de terres. Raimond n'eut pas plutôt pénétré dans leur pays qu'il rencontra de plus grandes difficultés qu'il n'avoit cru, tant par la saison de l'hiver où on étoit alors Se par un brouillard continuel qui dura pendant toute sa marche dans cette province, que par la nature du pays entre-
' Ruffi , Histoire de Marseille, z" édit. 1. 3, c. i. tants. Plusieurs volumes du Recueil des historiens
^ Voyez tome IV, Note XIV, n. 20. des croisades publié par l'Académie des Inscriptions
' Guibert, Historia Hieros. 1. 2, c. 18. — Roderic &. Belles-Lettres ont paru, 8c dans ce recueil nous
de Tolède, 1. 6, c. 21. citerons tout particulièrement le premier volume
■•Voyez tome V, Chartes &. Diplômes, nu- des historiens arméniens , édité par M. Dulaurier,
mero CCCCLXXXIV. q^j renferme la chronique de Mathieu d'Edesse,
^ Guibert, Histona Hieros. 1. 2, c. 18. — Roderic relative aux événements de la première croisade.
de Tolède, 1. 6, c. 21. En dehors des publications de l'Académie nous men-
fi Voyez tome IV, Note\L\\l, n. 1 & suiv. tionnerons aussi l'Histoire de la première croisade,
^ Ra'imonà d'Agiles, Historia Hieros. -p. iSp&seq. par J.-L.-A. Peyré, 2 vol. in-8, Lyon, 1869, & le
— Guillaume de Tyr, 1. 2, c. 17. — Orderic Vital, récit des événements de la première croisade, dans
1. 9. — Gesta Tancredi^ c. 12. les Mélanges de M. Defremery. C'est a ces ouvrages
* Depuis la publication de l'fl'/jtoire </eZ,ang[aeioc que nous emprunterons une partie des notes qui
la première croisade a été l'objet de travaux impor- vont suivre. [E. M.J
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XV. 4q5 "T T
• 7 An icpo
coupé de montagnes, de forêts 8c de rivières, & par le défaut de vivres. A son approche, les peuples saisis d'effroi avoient abandonné leurs habitations pour se retirer dans les montagnes ou en des lieux inaccessibles, Se avoient emmené avec eux leurs troupeaux qui faisoient toutes leurs richesses j en sorte que les troupes souffrirent une grande disette pendant quelques jours. Pour comble de malheur les Dalmates, sortant de leurs retraites, donnoient sur les traîneurs 8c ne faisoient quartier à aucun, sans qu'il fût possible aux croisés de les pour- t''n,°p.''ii98. suivre dans un pays dont ils ne connoissoient pas les routes. Toute la précaution que put prendre Raimond fut de marcher à l'arrière-garde 8c de camper toujours le dernier pour couvrir l'armée. Il fut attaqué néanmoins un soir dans un défilé par une troupe d'Esclavons qui l'enveloppèrent ; mais il se défendit si bien qu'il les obligea à prendre la fuite, après s'être saisi de six de ces brigands à qui il fit arracher les yeux , couper les pieds , le nez 8c les mains pour jeter la terreur parmi les autres. Enfin, au bout de quarante jours ~T d'une marche très-pénible 8c très-fatigante, l'armée sortit heureusement de la Dalmatie 8c arriva à Scutari, ville alors capitale du royaume d'Esclavonie 8c aujourd'hui de l'Albanie, située vers les frontières de la Macédoine à vingtcinq milles de la mer. Raimond alla aussitôt trouver Bodin, roi du pays, qui y faisoit sa résidence 8c obtint de lui, à force de présens, la liberté d'acheter les provisions nécessaires pour l'armée. Il se rendit ensuite à Durazzo sur la mer Adriatique, ville soumise à Alexis Comnène, empereur de Constantinople.
La part que ce prince paroissoit prendre à la croisade qu'il avoit sollicitée fit croire à Raimond qu'il ne lui restoit plus rien à craindre, 8c qu'étant arrivé dans les provinces de l'empire d'Orient, il n'avoit que de bons traitemens à espérer} mais il fut trompé dans son attente. Alexis, qui étoit un prince rusé 8c défiant, voyant que l'armée du duc Godefroy 8c les autres croisés qui étoient déjà arrivés auprès de sa capitale dès la fin de décembre y vivoient à discrétion comme dans un pays ennemi, après avoir commis mille désordres dans ses provinces, appréhenda qu'ils n'en voulussent à sa couronne 8c qu'ils ne tournassent leurs armes contre lui. L'armée de Raimond augmenta d'autant plus ses alarmes, qu'il savoit que c'étoit un prince sage 8c magnanime, adoré de l'armée qu'il conduisoit 8c en état de tout entreprendre avec elle. Il résolut donc de donner au dehors à ce comte toute sorte de marques de bienveillance 8c de ne rien négliger en secret pour faire périr ses troupes. Il lui envoya des ambassadeurs pour le féliciter sur son arrivée dans l'empire, lui offrir ses services 8c lui remettre une lettre qu'il lui écrivoit en ces termes : « Il y a \ong- « temps, mon très-cher comte, que la réputation de votre prudence 8c de votre « probité est parvenue jusqu'à nous, 8c votre mérite nous engage à vous donner « des marques particulières de notre amitié. Nous vous attendons avec impa- « tience dans le désir où nous sommes de conférer avec vous sur les affaires de <c notre empire. Nous vous exhortons donc de venir au plus tôt, 8c vous devez « être assuré que nous vous ferons un accueil des plus favorables. Nous vous « prions de conduire votre armée sur nos terres sans désordre 8c sans tumulte. « Nous avons ordonné à ceux qui vous remettront cette lettre de vous faciliter
An iop7 ' ^
ce le passage 8c de vous procurer à bon marché tous les vivres dont vous aurez « besoin. »
Raimond ne demeura pas longtemps à s'apercevoir que toutes ces démonstrations d'amitié de la part d'Alexis n'étoient pas sincères. A peine fut-il entré dans les provinces de l'empire qu'il se vit harcelé de toutes parts par les gens du pays qui tuoient tous ceux qui s'écartoient de son camp ou tâchoient de le voler pendant la nuit. Pons-Reinard, un des chevaliers des plus distingués de l'armée, fut tué dans une de ces occasions, 8c Pierre, son frère, blessé à mort. Le comte ayant néanmoins continué sa route 8c traversé l'Épire, il entra dans la vallée de Pélagonie en Macédoine, où il se vit attaqué de nouveau par les peuples du pays qui s'étoient rassemblés. Un soir entre autres l'évêque du Puy, s'étant écarté du camp pour se loger plus commodément, fut arrêté par une troupe de Bulgares qui l'obligèrent de descendre de dessus sa mule, le dépouillèrent 8c le blessèrent dangereusement à la tête. Il fut cependant heureusement délivré, car tandis que ces brigands empêchoient qu'on ne le tuât, afin de l'obliger à leur déclarer où il avoit mis son or, on apprit sa détention au camp 8c on^envoya aussitôt un détachement qui le ramena.
L'armée étant arrivée à un château appelé Bucinat, le comte de Toulouse apprit que les montagnards lui avoient dressé des embûches dans le défilé d'une montagne par où il devoit passer. Il alla à leur rencontre, les surprit, t.^ii°p!%g. îes défit entièrement 8c rendit par là le passage libre. A son arrivée à Thessalonique, l'évêque du Puy y tomba malade 8c fut obligé de s'y arrêter avec une escorte. L'armée ayant continué sa marche s'avança jusques à Rosso, dont les habitans la reçurent très-mal, ce qui fit que les croisés se voyant tous les jours exposés à de nouvelles insultes se déterminèrent à assiéger cette ville. Ils la prirent de force, la mirent au pillage 8c y arborèrent les enseignes de Raimond de Saint-Gilles, en criant Toulouse^ qui étoit leur cri de guerre 5 ils reprirent ensuite leur route.
LXn. — Démêlésy négociations & réconciliation entre Raimond
6* V empereur Alexis,
L'armée s'étant avancée jusques à Rodosto, ville située sur l'Hellespont à quatre journées de Constantinople , elle y rencontra un corps de troupes impériales qui l'attaqua sous prétexte d'user de représailles. Les croisés soutinrent le choc avec beaucoup de valeur, repoussèrent les impériaux, leur tuèrent beaucoup de monde 8c firent quelque butin. Les ambassadeurs que le comte de Toulouse avoit envoyés à l'empereur le rejoignirent dans cette ville avec les nouveaux que ce dernier lui envoyoit. Ils l'assurèrent tous de la bienveillance de ce prince 8c le pressèrent, soit de sa part, soit de celle des chefs de la croisade qui l'avoient devancé, de hâter sa marche 8c de se rendre incessamment à Constantinople pour délibérer ensemble sur les préparatifs de la campagne, ajoutant que l'empereur ne vouloit rien conclure
sans sa participation. Raimond, sur leurs instances, laissa là son armée, prit les devants, 8c se rendit avec peu de suite 8<. sans armes dans cette capitale. L'empereur le reçut avec de grands témoignages de joie 8c d'amitié 8c lui fit des honneurs infinis 5 mais il demanda bientôt après qu'il lui rendît hommage 8c qu'il lui prêtât serment de fidélité, à l'exemple des autres princes croisés. Le comte répondit « qu'il étoit venu pour servir 8c reconnoître « uniquement pour son seigneur celui pour la gloire duquel il avoit aban- « donné sa patrie 8c ses États 5 qu'au reste si l'empereur vouloit se mettre à « la tête des croisés, il serviroit volontiers sous ses enseignes avec toutes ses « troupes. »
Alexis peu content de cette réponse s'excusa de se mettre en campagne, sous prétexte qu'il avoit quelque irruption à craindre de la part des Allemands, des Hongrois 8c des autres peuples barbares} 8c pour mettre le comte dans la nécessité de faire l'hommage 8c le serment qu'il demandoit, il ordonna secrètement à ses troupes d'aller attaquer le camp de ce prince , bien assuré qu'il ne pourroit recevoir aucun secours des autres croisés, auxquels il avoit eu soin de faire passer le détroit à mesure qu'ils étoient arrivés. Les impériaux, sur les ordres de leur maître, s'approchèrent du camp de Rodosto, attaquèrent les troupes de Raimond 8c les mirent d'abord en désordre, parce qu'elles ne s'attendoient pas à une semblable perfidie 8c que la plupart des soldats étoient endormis 8c avoient négligé de pourvoir à leur sûreté. Plusieurs d'entre eux furent tués 8c les autres mis en fuite j mais enfin leurs chefs les ayant ralliés, ranimèrent leur courage 8c obligèrent les Grecs à se retirer avec perte '. Toutes ces traverses découragèrent beaucoup les croisés qui avoient suivi le comte Raimond, 8c comme ils en prévoyoient de nouvelles, plusieurs étoient résolus d'abandonner le camp 8c de retourner en France ; mais les évêques 8c le clergé de l'armée les empêchèrent par leurs exhortations de commettre cette lâcheté.
Le comte, de son côté, ayant appris à Constantinople ce qui venoit de se passer dans son camp , en fut si irrité que rien n'eût été capable de l'empêcher d'en tirer vengeance sur-le-champ, s'il en avoit eu le pouvoir, car, ajoute un ancien historien ^, il passoit pour un prince qui abondoit en son sens, qui pardonnoit difficilement les injures. Se qui n'en perdoit jamais le souvenir. Il fit d'abord porter ses plaintes par quelques seigneurs de sa suite à l'empereur qui tâcha de s'excuser sur les ravages que l'armée chrétienne avoit faits dans ses États. Le comte de Toulouse, peu satisfait de cette excuse, dépêcha aussitôt au duc Godefroy, au comte de Flandres, à Boémond, 8c aux autres princes qui étoient campés à la tête de leurs troupes de l'autre côté du
' Mathieu d'Edesse, historien arménien, parlant Grecs en fuite. (Voyez la Chronique de Mathieu
de ce combat entre les Grecs 8c les troupes de Rai- d'Edesse, dans le Recueil des historiens des croisades;
mond de Saint-Gilles, campées à Rodostum, sur documents arméniens, publiés par M. Ed. Dulau-
la côte de la Propontide, dit que cette journée fut rier, t. i, p. 26.) [E. M.] des plus sanglantes; que des deux côtés il y eut des ' Guillaume de Tyr, 1. z, c. ij^-
partes considérables, mais que les Francs mirent les
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détroit, 8c les pria de venir incessamment l'aider à se venger de la trahison de l'empereur. Boémond étoit un prince normand qui, après avoir reçu Hugues le Grand, le comte de Flandres 8c le duc de Normandie dans la Fouille 8c la t.%,p"loo. Calabre où il dominoit 8c où ces princes avoient passé l'hiver, s'étoit croisé à leur exemple. Après avoir rassemblé un corps d'armée, il s'étoit embarqué à Brindes, suivi de Tancrède son neveu, fils de sa sœur, 8c de plusieurs autres seigneurs, pour se rendre à Constantinople, où il étoit arrivé, de même que Hugues le Grand 8c le comte de Flandres, lesquels avoient devancé le duc de Normandie qui ne partit pas sitôt d'Italie.
Alexis voyant que le comte de Toulouse avoit de justes sujets de se plaindre tourna cette affaire en négociation ; il fit appeler à sa cour le duc Godefroy, le comte de Flandres 8c Boémond, 8c les chargea de l'apaiser 8c de faire sa paix avec lui. Ces trois princes ne négligèrent rien pour réussir dans leur commission, 8c dans une conférence qu'ils eurent avec Raimond, ils commencèrent par lui déclarer que l'injure qu'il avoit reçue par l'empereur leur étant commune, ils n'avoient garde de l'approuver; mais ils lui firent entendre qu'il feroit beaucoup plus sagement de la dissimuler, 8c que s'il s'obstinoit à vouloir en tirer vengeance il falloit abandonner leur principal dessein. Enfin ils agirent si adroitement auprès de lui qu'ils le firent consentir à recevoir la satisfaction que l'empereur lui offroit 8c dont il les avoit rendus les arbitres. Les princes ayant fait part à Alexis de leur négociation, celui-ci dit publiquement au comte, devant toute sa cour, qu'il étoit très-fâché de ce qui s'étoit passé, que cela s'étoit fait sans sa participation 8c qu'il offroit de réparer tout le dommage quoiqu'il ne fût pas coupable. Le comte, quoique persuadé de sa fourberie, de même que tous les autres généraux, se contenta de cette réparation 8c se réconcilia avec lui.
Alexis continuoit cependant de demander à Raimond l'hommage 8c le serment de fidélité, 8c pour l'y engager il lui faisoit les offres les plus flatteuses. Ne pouvant le déterminer, il eut recours à Boémond, qu'il gagna à force de présens 8c de caresses, 8c qui lui promit de porter le comte à faire l'un 8c l'autre, avec parole en cas de refus de la part de ce dernier de se tourner contre lui. Boémond, qui de même que les autres princes avoit été forcé comme malgré lui à faire cette démarche, jaloux peut-être de la fermeté de Raimond, laquelle étoit un reproche tacite de sa condescendance, seconda parfaitement les intentions d'Alexis, 8c il fit tant par ses menées qu'enfin le comte de Toulouse fit serment à ce prince de lui conserver la vie 6 Vhonneur, b de ne pas souffrir que personne les lui ôtât. L'empereur, après avoir gagné cet article, fit encore une nouvelle tentative pour emporter le second 8c engager Raimond à lui rendre hommage j mais le comte répondit fièrement quon ne Vy ohligeroit jamais & qu'on lui couperait plutôt la tête. Ainsi Alexis se vit obligé de se contenter du serment de Raimond dont ce comte fut toujours depuis religieux observateur, au lieu que les autres princes, qui de plus lui avoient rendu hommage, se mirent peu en peine de tous leurs engagemens.
Après cette cérémonie, l'empereur combla Raimond de présens 8c de caresses
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& eut depuis en lui une entière confiance, fondée sur l'estime que ce comte s'étoit acquise par son mérite 8c par ses vertus. Il promit ensuite à tous les princes de les favoriser de tout son pouvoir dans leur entreprise, fit un traité avec eux ■ le i" de mai, 8c pour gage de sa promesse, il leur donna son neveu 8c son gendre en otage. Raimond manda alors à son armée de s'approcher de Constantinople 8c lui fit passer le détroit. L'évêque du Puy, après avoir rétabli sa santé à Thessalonique , l'avoit déjà rejointe, de même que le frère de ce prélat, qui étant tombé malade à Durazzo avoit été obligé d'y séjourner. Les princes repassèrent aussi le détroit 8c allèrent se mettre à la tête des troupes qu'ils y avoient laissées 8c marchèrent vers Nicée , dans le dessein d'assiéger cette capitale de la Bithynie, célèbre par le concile qui y fut tenu en 325.
Raimond demeura cependant encore quelques jours à Constantinople, tant pour ses propres affaires que pour celles de toute l'armée. Alexis le retint seul à sa cour, dit Anne Comnène ^, fille de cet empereur, qui étoit présente, « à cause qu'il l'aimoit plus que tous les autres princes, tant pour sa rare pru- « dence 8c la pureté de ses mœurs que pour sa candeur 8c sa sincérité, rien « n'étant capable de le faire user de dissimulation ou de mensonge. Ces « excellentes qualités que le comte de Saint-Gilles possédoit par-dessus tous t/'n """.'^oj, « les autres princes, 8c qui, suivant l'expression du même auteur, le faisoîent « briller parmi eux comme le soleil parmi les étoiles , lui attirèrent l'amitié « intime d'Alexis, qui lui confia tous ses secrets 8c lui ouvrit son cœur dans « plusieurs conférences familières qu'il eut avec lui. Il lui fit entre autres part « de tout ce qu'il croyoit devoir arriver aux croisés, 8c lui donna de très-bons « avis î il le pria surtout de veiller sur la conduite de Boémond dont il avoit « sujet de se défier. Il le chargea de lui en donner des nouvelles 8c de l'em- « pêcher de tout son pouvoir de rien entreprendre qui pût être préjudiciable « à l'empire. )) Le comte de Saint-Gilles, à qui la duplicité 8c l'ambition du prince normand étoient parfaitement connues, promit à l'empereur de faire ce qu'il demandoit de lui : il le sollicita en même temps de nouveau de venir se mettre à la tête des croisés, mais Alexis s'excusa 8c Raimond ne put rien gagner sur cet article.
LXIII. — Arrivée de Raimond 6- de son armée au siège de Nicée. — Il contribue beaucoup à la défaite des Turcs i^ à la prise de cette ville.
Ce comte, après ^ avoir terminé sa négociation 8c pris congé d'Alexis, passa le détroit 8c alla joindre une partie de ses troupes qui l'attendoit de l'autre côté. Il se mit à leur tête, 8c ayant pris la route de Nicomédie il s'achemina
' Chronicon Malleacense^ p. 214. — Martène , — Anne Comnène, Alex'iad. 1. 11. — Guillaume
Collectio ampUss. t. 1, p. 569, de Tyr, 1. 3. — Albert d'Aix , 1. 2, c. 22 & suiv,
^ AlexiadA. ic,p. Sof) & suiv. — Baudri, l. i . — Robert le Moine, ^/Jtoria ^jc-roJ.
^ Raimond d'Agiles, Historia Hieros. p. 1 39 & seq. 1. 3. — Tudebode, 1. 2.
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vers Nicée. Lautre partie avoit déjà pris les devants sous la conduite de Guillaume, comte de Forez, Raimond Pelet, Gaston de Béarn, Galon de Calmont, Guillaume de Montpellier, Gérard de Roussillon , Se Raimbaud, comte d'Orange, &. avoit suivi la grande armée qui arriva devant cette ville le 6 de mai de l'an' 1097, 8c en commença le siège le 14, jour de l'Ascension.
Chacun des princes croisés prit son quartier aux environs de Nicée, ville des plus considérables 8c des plus fortes entre celles que les Turcs avoient enlevées aux empereurs de Constantinople. Le sultan Soliman^ qui en étoit le maître 8c des provinces voisines, n'avoit rien négligé pour la mettre en état de faire une longue défense 8c s'étoit campé à dix milles dans les montagnes avec une armée formidable pour être en état de la secourir. Ce prince infidèle, résolu d'attaquer les croisés, envoya le i5 deux exprès aux assiégés pour les avertir qu'il feroit une irruption le lendemain dans le camp des chrétiens 8c qu'ils eussent à la favoriser par une sortie. Ces deux envoyés furent pris, 8c l'armée chrétienne avertie des desseins de Soliman se tint sur ses gardes. Les chefs dépêchèrent aussitôt au comte de Toulouse 8c à l'évêque du Puy pour les presser de se rendre incessamment au camp avec leurs troupes. Le comte 8c le prélat firent tant de diligence qu'après avoir marché toute la nuit ils arrivèrent de grand matin devant Nicée le samedi après l'Ascension , 16 de mai, 8c prirent le quartier du midi qui leur avoit été destiné. Ils avoient à peine achevé de décharger leur bagage 8c placé leurs tentes, que Soliman, s'étant mis à la tête de cinquante à soixante mille hommes de cavalerie, l'élite de son armée, s'avança vers la porte du midi, par où il croyoit pouvoir aisément pénétrer dans le camp. Il détacha d'abord à neuf heures du matin son avant-garde composée de dix mille archers pour attaquer ce poste, tandis qu'il envoya un autre corps donner sur le quartier de Godefroy où il prétendoit faire une fausse attaque. Les troupes du comte de Toulouse n'eurent pas plutôt aperçu les signes militaires des Turcs , que charmées de trouver une occasion de combattre elles se mirent en bataille 8c s'avancèrent hardiment contre les infidèles. Soliman s'avança de son côté avec le reste de son armée, en sorte que le combat s'engagea bientôt 8c devint opiniâtre 8c sanglant} mais Boémond 8c tous les autres princes étant survenus à propos au secours de Raimond, les Turcs furent obligés de plier 8c de prendre la fuite. Les croisés les poursuivirent jusquesà la nuit 8c les menèrent battant jusques aux pieds des montagnes.
Cet échec ne déconcerta pas Soliman qui étendit le lendemain son armée dans la plaine 8c s'avança jusques aux faubourgs de Nicée j mais les croisés se battirent contre lui avec tant de force qu'ils l'obligèrent de nouveau à se retirer avec une grande perte, après un combat qui dura tout le jour 8c qui leur
' Voyez tome IV, Note XLIII, fondateur de la dynastie des Seldjoukides d'Ico-
' Ce prince que les Bénédictins appellent Soli- nium. [E, M.] man est Kilidj-Arslan-Daoud , fils de Soliman,
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coûta' trois mille hommes. Soliman n'osa ^ rien entreprendre depuis ce tempslà, en sorte que les princes continuèrent le siège & battirent^ la place avec toutes sortes de machines. Leurs travaux n'avançoient pas beaucoup toutefois, t.'^n, ?*!'&. tant à cause de la force de la place que de la vigoureuse défense des assièges qui firent périr plusieurs seigneurs de marque, entre autres Guillaume, comte de Forez, de l'armée du comte Raimond. Le siège de Nicée ètoit dans cet état lorsque le duc de Normandie, qui s'ètoit embarqué en Calabre le 5 d'avril avec le comte de Blois &. de Chartres & plusieurs autres seigneurs, se rendit enfin au camp au commencement de juin'^. Toute l'armée chrétienne étant alors rassemblée se trouva forte de cent mille hommes de cavalerie, 8c de six cent mille hommes de pied, y compris les femmes, les prêtres, les religieux, les en fans Se les valets.
Malgré toutes ces troupes le siège duroit depuis plus d'un mois, sans que l'attaque fût guère plus avancée^ que le premier jour. Le comte de Toulouse fit construire alors une grande tour de figure ronde, la couvrit par dehors d'un cuir très-épais, & après l'avoir mise hors d'atteinte, il la fit avancer pour tâcher d'écarter les assiègeans par le moyen de deux mangonnaux qu'il fit jouer contre une des plus grosses tours de la ville, qu'on sapoit en même temps par les fondemens. Enfin il avança si fort le travail qu'il vint à bout d'abattre cette grosse tour. Il fit ensuite combler le fossé; 8c rien ne l'empêchant de monter à l'assaut, les assiégés qui n'avoient aucun secours à attendre perdirent courage, demandèrent à capituler 8c se rendirent le 20 de juin, après avoir soutenu un siège'^ de cinq semaines.
LXIV. — Nouveaux exploits de Raimond i^ des croisés Jusques à Antioche»
La ville de Nicée se rendit à l'empereur Alexis qui s'en saisit 8c y mit une nombreuse garnison. Les mêmes raisons de politique qui avoient engagé "^ ce prince à refuser de se mettre à la tête des croisés l'avoient obligé, après le départ des princes de Constantinople, de s'embarquer avec ses troupes 8c de venir dans une île voisine de Nicée appelée Pelecan, sous prétexte de porter du secours aux assiègeans pour y attendre l'événement du siège 8c en profiter suivant l'occurrence. Il aida en effet les croisés parles barques qu'il leur fournit 8c avec lesquelles ils fermèrent le passage d'un lac par lequel les assiégés avoient une libre communication avec le sultan ^.
' Martène, Coll. ampliss. t. i, p. 569. * Ce n'est pas précisément ainsi qu'eut lieu la
' Voyez tome IV, Note XLIII, n. 5. prise de Nicée. Anne Comnène (I. 11, p. 248) rap-
^ Raimond d'Agiles, H'ist. Hierosol. p. i39&seq. porte que Manuel Boutoumites, un des officiers
^ Foucher de Chartres, Hist, H'ieros. 1. 1 , c. 4. d'Alexis, s'introduisit dans Nicée & traita secrè-
'' Alexiade, l. 2, p. 3ii & suiv. tement avec les assiégés, qui lui remirent cette
'' Voyez tome IV, Note XLlll, n. 5. place, & lorsque les Croisés se disposaient à livrer
' Alextade, 1. 2, p. 3 1 1 & suiv. — Ep'tst. Stephani un dernier assaut, ils furent tout surpris de voir
Blesensis comitis, dans le tome i du Muséum Ital. flotter sur les murailles les étendards impériaux.
part. 2, p. 29. C'est Guillaume de Tyr (1. 3, c. 12), qui donne In
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Après la prise de Nicée, tous les princes croisés, à la réserve des comtes de Toulouse Se de Blois qui demeurèrent pour la garde de la ville Se du camp, allèrent trouver l'empereur pour le congratuler sur l'importante conquête qu'ils venoient de faire en son nom. Alexis les reçut avec de grandes démonstrations d'amitié, leur fit divers présens & fit distribuer à leurs soldats les dépouilles de Nicée.
Les princes après leur retour dans cette ville en décampèrent Se se mirent en marche vers la Syrie avec toute l'armée le 29 de juin '. Raimond de Saint- Gilles, comme le plus âgé, le plus expérimenté Se le plus propre pour le conseil (ce sont les termes d'un auteur contemporain^), marcha à l'arrière-garde avec les Provençaux. Boémond Se le duc de Normandie qui étoient à l'avant-garde prirent sur la gauche, Se s'étant séparés par hasard du corps de l'armée, ils furent attaqués le i^"" de juillet, dans la campagne de Dorylée, par le sultan Soliman qui vint fondre sur eux à la tête d'une armée de cent cinquante mille hommes de cavalerie. Le choc fut extrêmement rude. Se les deux princes chrétiens eurent d'abord deux mille hommes taillés en pièces. Le reste de leurs troupes auroit eu infailliblement le même sort si les autres chefs qui étoient campés à deux milles, avertis de l'attaque, n'eussent marché promptement au secours. Leur arrivée obligea Soliman de se retirer sur la montagne. Les croisés résolus de l'attaquer à leur tour se rangèrent en bataille. Boémond , le duc de Normandie Se le comte de Toulouse occupèrent la droite 5 le duc Godefroy, Hugues le Grand Se le comte de Flandres se mirent à la gauche 5 l'évêque du Puy eut le commandement d'un corps avec lequel il devoit faire le tour de la montagne Se prendre les infidèles en queue. Toutes ces troupes s'étant mises en mouvement, elles fondirent sur les ennemis Se combattirent avec une ardeur incroyable depuis neuf heures du matin jusques à midi. Hugues 3 commençoit cependant à plier lorsque le comte de Toulouse, ayant marché en diligence à son secours avec toutes ses forces, fit pencher la victoire du côté des chrétiens, qui redoublant leurs efforts mirent les infidèles en fuite Se s'emparèrent de leur camp"^. Les croisés rencontrèrent^ quelque temps après ii**p.'fo3 ^^^ armée de quatre-vingt mille Turcs commandée par le sultan Tarisque, campée à Hébraïca, vers Iconium ou Cogni : ils l'attaquèrent Se la défirent entièrement malgré sa résistance qui fut très-opiniâtre. L'évêque du Puy<5 Se les
date du 20 juin 1097 pour celle de la reddition de * Guibert de Nogent, 1. 3, c. 3.
la ville. Le général grec Tatice (Tatinus Truncati ' Gesta Tancredi, c. 32.
nas'i ou Truncatae naris [Albert d'Aix, 1. 2, c. 22 "* La bataille de Dorylée fut décisive pour le suc-
& 38], Tatin l'Esnasé de la chanson d'Antioche) , ces de la première croisade en ouvrant aux chré-
intervint dans cette capitulation pour la faire tiens tous les passages de l'Asie mineure. On peut
agréer aux Croisés &. obtenir que les femmes & les consulter à ce sujet Anne Comnène (1. i i, p. 25i);
enfants de Kilidj-Arslan pussent se retirer en Tudebode (1. 3, c.9); Albert d'Aix (1. 2, c. 38) ;
liberté. [E. M.] Foucher de Chartres (c. 5) j Baudri (1. 2); Robert le
' Raimond d'Agiles, Guillaume de Tyr, Albert Moine (1. 3) 5 Raimond d'Agiles (p. 242)5 Guil-
d'Aix, aux passages cités plus haut. — Hist, Bell. laume de Tyr (1. 3, c. i5). [E. M.] !acri, dans le Muséum Ital. ih'id. n. 27. — Anne ^ Anne Comnène, Alexiade, 1. i i,p. 3i6.
Comnène, Alexiade, 1. 2, p. 3i i. ^ Raimond d'Agiles, Hist. Hieros, p. iSp & seq
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autres prélats de l'armée qui setoient avancés dans la mêlée contribuèrent beaucoup à cette nouvelle victoire par leurs exhortations. Gaston de Béarn fut un de ceux qui se distinguèrent le plus.
Les croisés, résolus de ne plus se séparer, s'étant mis en marche vers Antioche, rencontrèrent encore un autre corps d'infidèles à Agrustopolis ' 8c le taillèrent en pièces. Depuis ce jour personne n'osa plus paroître devant eux. Leur marche fut^ cependant un peu retardée par une maladie qui survint au comte de Toulouse lorsqu'ils eurent traversé la Bithynie 6c la Pisidie. Ce prince se fit porter en litière pendant quelques jours j mais son mal augmenta si fort qu'on le crut mort 8c que l'évêque d'Orange récita sur lui les prières des défunts. Il revint peu de temps après à lui-même 8c s'étant rétabli il fut en état de continuer sa marche avec l'armée, qui dans sa route soumit quelques places, entre autres Coxan où elle s'arrêta trois jours. On vint^ avertir alors Raimond que les Turcs avoient abandonné Antioche. Ce prince, sur cet avis, qu'il crut vrai, assembla son conseil 8c détacha Pierre, vicomte de Castillon, Guillaume de Montpellier, Héracle, vicomte de Polignac, Pierre de Roase , 8c Pierre Raimond de Hautpoul, tous chevaliers de réputation, à la tête de cinq cents chevaux, avec ordre de prendre possession en son nom de cette ville j mais ce détachement étant arrivé dans une vallée voisine d'Antioche, apprit que les infidèles, bien loin d'avoir abandonné cette ville, se préparoient au contraire à une vigoureuse défense. Pierre de Roase se sépara alors de la troupe dont il prit un détachement, 8c s'étant coulé le long des remparts à la faveur de la nuit, il pénétra dans la vallée de Rugia, où il surprit 8c tailla en pièces un grand nombre de Turcs 8c de Sarrasins. Il fit outre cela divers prisonniers à qui il fit couper le nez 8c les lèvres qu'il larda dans un javelot, 8c qu'il envoya au comte Raimond. Il s'avança ensuite, soumit divers châteaux 8c jeta la terreur dans tout le pays. L'armée s'étant avancée cependant vers Antioche, trouva à deux lieues de cette ville un pont sur l'Oronte, par où il falloit nécessairement passer, occupé par les infidèles. Le duc de Normandie ayant été détaché pour les en chasser, ce prince secondé par l'évêque du Puy obligea les Turcs à se retirer 8c à laisser le passage libre. Les croisés arrivèrent ainsi heureusement devant cette capitale de la Syrie le mercredi 21 d'octobre de l'an 1097. Après leur arrivée, les généraux assemblèrent le conseil de guerre pour délibérer s'ils en entreprendroient le siège. Les avis furent partagés : la plupart voyant les approches de l'hiver 8c l'armée réduite à trois cent mille hommes, tant par les détachemens qu'il avoit fallu faire pour les garnisons des places conquises que par la disette 8c les chaleurs excessives qu'on avoit souffertes, vouloient le différer jusques au printemps, dans l'attente du secours que l'empereur leur faisoit espérer 8c de celui qui devoit leur venir d'Europe ; mais les autres, du nombre desquels étoit le comte de Toulouse, furent du sentiment contraire, qui l'emporta j ainsi on commença à distribuer les quar-
' Anne Comnèrie, Alexiade^ 1. ii, p. 3i6. ' Tudebode, 1. 2. — Baudri , p. 100 & suiv. —
' Raimond d'Agiles, iï/ifor. f/j'eroioZ, p. 139 &seq. Guibert de Nogent, 1. 3, c. 2.
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tiers. Celui du comte de Toulouse ' &. de l'évêque du Puy, avec un corps d'armée composé des Provençaux, des Gascons 8c des Bourguignons, fut assigné depuis la porte appelée du Chien, jusques à la porte suivante qu'on appela depuis la porte du Duc. On verra la part qu'eut ce prince à ce fameux siège, après que nous aurons fait mention de quelques événemens arrivés dans ses États pendant son absence.