LXXV. — Union de Vahhaye de Grandselve à l'ordre de Cîteaux
L'abbave de Grandselve fut donc associée'^ à l'ordre de Cîteaux durant le
vo\age de l'abbé Bertrand à Clairvaux, ou au plus tôt durant le séjour que
saint Bernard avoit fait à Toulouse. Elle avoit été fondée en 11 14, sous la
rèzle de Saint-Benoît, Se l'institut du bienheureux Gérard de Salles, ainsi , '•,'^- '"■'6'"^ fc> ' ' i. Il, p. 448.
qu'on l'a vu ailleurs. La régularité s'y étoit depuis toujours maintenue, tant sous le gouvernement d'Etienne, qui en avoit été premier abbé, que sous celui de Bertrand, son successeur, qui possédoit déjà cette dignité^ en 1 128, lorsqu'un
• Conciles, t. lo, p. i 1 13. ■• Voyez tome IV, Note XXXVII, n. 8.
* Pierre le Vénérable, 1. 4, Epist, 11, * Archives de l'abbaye de Grandselve. ' S. Bernard, Epist, 242.
An 1 ij^j I ^
seigneur, nommé Guillaume Sïcharïï, fit une donation à ce monastère, « afin « que Dieu eût pitié de l'âme de son frère, mort excommunié, qu'Amélius, « évêque de Toulouse, avoit absous après sa mort, & dont il avoit permis « l'inhumation, à la prière des frères de Grandselve, » Cette abbaye étoit encore soumise à celle de Cadouin' en Périgord, sous le pontificat du pape Innocent II. Après ^ son union à Clairvaux, elle devint une des plus célèbres & des plus considérables de tout l'ordre de Cîteaux, & produisit un grand nombre de personnages illustres, soit par leur science, soit par jeur piété. L'abbé Bertrand, dont on vient de parler, fut un des plus recommandables, & il éclaira tous les environs par l'éclat de ses vertus Se par la force de ses prédications. Sa mémoire y est honorée par un culte public. On y honore aussi celle de quarante-cinq religieux qui moururent'^ en deux mois de la contagion, vers l'an 1167. Parmi ceux qui parvinrent à l'épiscopat, Pons, après avoir été abbé de Grandselve, & ensuite de Clairvaux, fut élu évêque de Clermont, en II 70, &. mourut en 1187. Les seigneurs de l'Ile-Jourdain"^, qui avoient leurs terres au voisinage, firent beaucoup de bien à ce monastère.
LXXVI. — Fondation des abbayes de Fontfroïdej de Calers 6* de Candeil.
Plusieurs abbayes célèbres doivent ou leur origine ou leur accroissement à celle de Grandselve : entre les dernières est celle de Fontfroide, au diocèse de Narbonne, dont on attribue^ la fondation aux vicomtes de cette ville qui y avoient leur sépulture j elle subsistoit<^ déjà dès la fin du onzième siècle'^, avoit, en 1 118, un abbé nommé Bernard, 81 dépendoit, en 1 148, de celle de Grandselve, comme il paroît par une charte ^ de Roger de Béziers, vicomte de Carcassonne, de Razès Se d'Albi, qui exempta alors ces deux monastères de tout cens Se péage dans ses terres. Cette dépendance, qui est encore aujourd'hui la même, nous donne lieu de croire que ces deux abbayes furent unies en même temps à l'ordre de Cîteaux. Celle de Fontfroide est située à deux lieues Se demie de Narbonne vers le sud-ouest. Vital, qui en étoit abbé en ii57, reçut alors 9 d'Ermengarde, vicomtesse de cette ville, la donation du lieu de Fontfroide Se de ses dépendances. Il avoit succédé à Sanche, qui donna '° de ses religieux à Raimond-Eéranger IV, comte de Barcelone, pour les établir dans la célèbre abbaye de Poblet, au diocèse de Tarragone, que ce prince fonda le 18 de ianvier de l'an 1149, la. trei-^ième année du règne de Louis le Jeune,
' Catel j Mémoires pour l'histoire du Languedoc^ ' Manriqiie, Annales Clstercienses, c. 19, n. 11.
p. 879. " Archivés de rarclievêché de Narbonne.
^ Herbert, de Miraculis S. Bernardi, 1. 3, c. 1 & ' Voyez, au tome IV de cette édition, la Note sur
seq. — Manrique, Annales Clstercienses, ann. 1 1 47, l'abbaye de Fontfroide. c. 18. — Necrologium Cisterciense. ^ Tome V, Chartes & Diplômes, n. CCCCLX.
^ Exordium Cisterciensis ordinis, I. 2, c. 25 & seq. '' Ibid. n. DVI , la i" charte citée sous ce nu-
* Voyez tome V, Chartes & Diplômes, nu- méro. méro CCCCXCI. '" Archives de l'abbaye de Fontfroide.
HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. XVIL n Au ~Z
' ' ^ An 1 1^7
& dans laquelle lui Se la plupart des rois d'Aragon, ses successeurs, choisirent leur sépulture.
Les abbaves de Calers & de Candeil ' doivent leur oricine à celle de Grandselve. La première, qui étoit autrefois du diocèse de Toulouse 8c qui est aujourd'hui de celui de Rieux , fut fondée^ en 1147, Se l'autre, trois ans après, par quelques^ seigneurs voisins. On prétend"* que Guillaume VI, seigneur de Montpellier, alors religieux de Grandselve , fut le premier abbé du monastère de Candeil, qui est situé dans la partie méridionale du diocèse d'Albi j mais c'est sans aucun fondement. Il est vrai que Guillaume fut ^ député avec quelques autres religieux de Grandselve pour faire cet établissement j mais ce fut Gauzbert, son confrère, qui fut le premier abbé de Candeil, Se qui l'étoit déjk*^ en ii52.
LXXVII. — Fondation des abhayes de Belleperche, de Franquevaux 6* de Boulbonne. — Seigneurs de Lunel 6* du Caylar.
La réputation de sainteté que saint Bernard Se les religieux de Clairvaux s'étoient acquise contribua beaucoup à la fondation d'un grand nombre de monastères de son ordre, sous la filiation de cette abbaye. De ce nombre est celui de Belleperche^, situé sur la rive gauche de la Garonne, dans le diocèse de Montauban, Se auparavant dans celui de Toulouse ; il fut fondé ^ en 1143. Les seigneurs de Castelmairan, de la maison d'Argombaud, dans le voisinage, furent ses principaux bienfaiteurs^ au douzième siècle.
L'abbaye de Franquevaux'°, au diocèse deNimes", fut fondée aussi en 1 148, sous l'autorité des abbés de Morimond, par un gentilhomme du pays '^, appelé Pons-Guillaume, lequel fit donation de ce lieu à Gautier, qui en fut le premier abbé. Se à ses religieux, qui gardoient la règle du monastère de Citeaux. Rossolin '3, seigneur de Lunel ''*, Se ses frères Raynon Se Guillaume-Raynon, i^'u^^o.^^L seigneurs du Caylar, contribuèrent à cette fondation, en 1147, par la donation'^ du lieu de Levedon, situé sur'la rive de l'étang de Scamandre, au voisinage de l'abbaye. Ces trois seigneurs avoient un quatrième frère "5, nommé
• Voyez, au tome IV de cette édition, les Notes ' Archives de l'abbaye de Boulbonne.
sur les abbayes de Calers et de Candeil. '" Manrique, ^«naZei Cistercienses, aà ann. 1147,
' Voyez tome V, Chartes & Diplômes, nu- c. 7, n. 4. méro CCCCLXXIII, la 2* charte citée sous ce nu- " Voyez, au tome IV de cette édition, la Note lur
méro. l'abbaye de Franquevaux.
' Ihid. n. CCCCLXXIX. " Voyez tome V, Chartes & Diplômes, nu-
^ Gallia Christiana, nov. edit. t. i, p. 56. méro CCCCLVIII.
^ Tome V, Chartes & Diplômes, n. CCCCLXXIX. '■ Les Bénédictins ont écrit ce nom de diverses
*" 'M.anrique, Annales Cistercicnscs, ad ann. ii52, façons : Rossolin, Roscelin, Roscellin & Rouscel-
n, 6 & 9. lin (^Aocelinus, Ro^elinus, dans les chartes citées).
' Voyez, au tome IV de cette édition, la Note sur '^ Voyez, au tome VII de cette édition, la Note
l'abbaye de Belleperche. sur les seigneurs de Lunel.
^ Manrique, Annales Cïstercienses, ad ann. 1 143, '5 Tome V, Chartes & Diplômes, n. CCCCLVIII.
c. 3, n. 2. "^ Trésor des chartes de Toulouse, sac 4, n. 1.
1 7^^o HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XVII.
R-Ostaing, qui étoit prieur de Saint-Gilles, en 1145, 8c qui termina alors, par une sentence arbitrale, avec son frère Rossolin, le ditlérend qui étoit entre les deux autres au sujet de la terre de Caylar. Raynon, seigneur' de ce lieu, & Raynon, son fils, firent aussi une donation considérable, en ii68,à l'abbaye de Franquevaux, dont Raimond-Gaucelin, seigneur de Lunel, exempta de péage les religieux, en iiyS, dans ses terres. Ce dernier avoit succédé, en ii52, à Rossolin^, son père, dans la baronnie de Lunel 5 il vendit alors, étant mineur, à Guillaume VII, seigneur de Montpellier, la terre de Lauzargues, en reconnoissance de ce qu'il l'avoit délivré de captivité; ce que Pons-Gaucelin , son frère, confirma. Leur père avoit reçu cette terre de Guillaume IV, durant la guerre que ce seigneur avoit eue à soutenir.
L'abbaye de Boulbonne^, autrefois du diocèse de Toulouse & aujourd'hui de celui de Mirepoix, est aussi de la filiation de Morimond. Elle subsistoif^ déjà dès l'an ii3o, sous la règle de Saint-Benoît, & étoit gouvernée alors par un abbé. Elle s'agrégea^, en ii5o, à l'ordre de Cîteaux Se à l'abbaye de Bonnefont, dans le diocèse de Comminges, fondée en ii36 par les comtes de ce pays qui y avoient leur sépulture. Roger-Bernard, comte de Foix, augmenta considérablement, en 1160, les domaines de l'abbaye de Boulbonne, en y donnant"^ tout ce qu'il possédoit dans le bois de ce nom. Le seigneur de Saissac, Isarn de Verfeil 8c Jourdain de l'Ile lui firent, en 1168 8c 1169, une pareille donation. Roger, comte de Foix, en fit bâtir l'église, vers Tan 1270, sous l'invocation des apôtres saint Philippe 8c saint Jacques, 8c y fut inhumé en iiyS. Cette abbaye a donné un pape à l'Eglise en la personne de Benoît XII, lequel en étoit religieux profès, de même que le cardinal Guillaume Curti , surnommé le Blanc, son neveu j elle fut entièrement détruite, au seizième siècle, par la fureur des calvinistes. Les religieux furent obligés de se réfugier dans le collège qu'ils avoient à Toulouse 8c qui a donné son nom à la rue Boulbonne. Ils y demeurèrent jusques en i652, qu'ils rebâtirent leur monastère, à quelque distance de l'ancien, dans le lieu appelé Tramesaïgues [inter ambas aquas) ^ situé vers le confluent du Lhers 8c de l'Ariége, sur les frontières du comté de Foix 8c du Languedoc. Roger, vicomte de Carcassonne, fut un des principaux bienfaiteurs de l'ordre de Cîteaux. De concert avec Cécile, sa mère, il exempta '7, en 1146, l'abbaye de Salvanès, en Rouergue, de toute sorte de leude dans le lieu de Lacaune, en Albigeois, 8c lui fit du bien l'année suivante.
' Voyez tome V, Chartes 8t Diplômes, nu- '' Archives de l'abbaye de Boulbonne.
méro CCCCLVIII. ^ Manrique, Annales Cistercienses,aà ann, ii5o,
' Ibid. n. CCCCXC. c. II, n. 6.
^ Voyez, au tome IV de cette édition, la Note * Archives de l'abbaye de Boulbonne.
sur l'abbaye de Boulbonne. ' Tome V, Chartes & Diplômes, n. CCCCLXXII.
' An I 1^7
LXXVIII. — Ancêtres de Roger j vicomte de Carcassonne, — Mort de la
vicomtesse Cécïley sa mère.
Ce vicomte signala aussi sa libéralité, en 1147, envers l'église de Notre- Dame de Beaiimont', en Rouergue, fondée par ses ancêtres. Diafronisse, veuve d'Aton, vicomte d'Albi, son fils Bernard, vicomte d'Albi &. de Nimes, Gauciane, femme de ce dernier, 8<. leurs fils Frotaire, évêque d'Albi, Se le vicomte Aton II y avoient établi, vers le milieu du dixième siècle, une communauté de clercs, sous l'autorité d'un prévôt. Ces clercs demandèrent^ à embrasser l'état régulier au pape Eugène III, par l'entremise de Pierre, évêque de Rodez, 8<. de Trencavel, vicomte de Béziers, frère du vicomte de Carcassonne. Le pape leur accorda leur demande par un bref daté d'Albe en Lombardie, le 19 d'octobre de l'an 1 146, 8c ordonna qu'ils embrasseroient l'institut des chanoines réguliers de Saint-Ruf, ce qui fut exécuté. En conséquence'', la vicomtesse Cécile Se les vicomtes Roger, Raimond-Trencavel Se Bernard- Aton, ses fils, s'étant assemblés, au mois d'août de l'an 1147, à Murasson en Rouergue, sur les frontières de l'Albigeois, confirmèrent les donations que leurs ancêtres avoient faites en faveur de cette église Se lui donnèrent les domaines de diverses paroisses, tant dans le Rouergue que dans l'Albigeois, en présence de Rigaud, évêque d'Albi, Se de plusieurs seigneurs séculiers. La régularité s'est conservée jusques à nos jours dans la prévôté de Beaumont, située à présent dans le diocèse de Vabre, sur la petite rivière d'Alrance, vers les frontières de l'Albigeois. Le chapitre consiste en un prévôt Se dix-huit chanoines, dont trois desservent des prieurés-cures. II y a, outre cela, six prébendes séculiers amovibles. Le pape Adrien IV confirma, en ii56, ces j'^fi """'^'j"^ chanoines dans leurs possessions, sous la règle Je Saint-Augustin Se la congrégation de Saint-Ruf.
Cécile de Provence, veuve du vicomte Bernard -Aton, vivoit donc encore au mois d'août de l'an 1147. Nous apprenons d'ailleurs qu'elle Se les trois vicomtes, ses fils, permirent"^ alors aux chanoines de la cathédrale de Béziers de percer une porte dans la muraille de leur cloître, à condition que s'il s'élevoit quelque guerre, ils nommeroient un chanoine pour la garder. Il n'est plus fait depuis aucune mention de cette vicomtesse, qui mourut sans doute bientôt après. Il paroît du moins certain qu'elle décéda avant l'an ii5o, puisque'ie vicomte Roger, mort cette année, fit une donation'"' aux templiers afin que Dieu eût pitié de l'âme de son père Bernard-Aton ^ de Cécile, sa mère. Il y a lieu de croire qu'elle conserva jusques à sa mort la principale
'Voyez tome V, Chartes & Diplômes, nu- ''Voyez tome V, Chartes & Diplômes, nu-
iiéro CCCCLXX. — Voyez tome IV, Note XXI, méro CCCCLXXI , la 2* charte citée sous ce nu-
n. 1 & suiv. méro.
' Tome V, Chartes & Diplômes, n, CCCCLXX. ■' Ihid. n. CCCCLXXV, la 4' charte citée sous ce
* IhiJ. la 2"" charte citée sous ce numéro, numéro
An 1 147
riISTOÎPvE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. XVIL
administration des domaines des vicomtes, ses fils. Les actes dont on vient de jDarler semblent le prouver'. Elle fut inhumée dans l'abbaye d'Ardorel en Albigeois, dont on lui attribue^ la fondation Se où l'on voit son épitaphe, Si non pas dans un prétendu monastère de l'ordre de Cîteaux fondé à Montpellier, en ii65, par cette vicomtesse, comme l'a avancé un auteur^.
LXXIX. — Départ des princes croisés pour la Terre Sainte. — Raimondy prince d'Antiochej natif de Toulouse.
Cependant les princes qui avoient pris la croix pour l'expédition de la Terre Sainte, ayant disposé toutes choses pour leur départ, se mirent"^ en chemin. L'empereur Conrad prit les devants vers les fêtes de Pâques de l'an 1 147, à la tête d'une armée de cent mille hommes; 8c ayant traversé la Hongrie, il arriva à Constantinople le 8 de septembre. Il passa ensuite le détroit; mais s'étant engagé mal à propos dans la Bithynie, il eut le malheur de perdre presque toute son armée au mois de novembre, soit par la perfidie des Grecs, soit par les armes des Turcs; en sorte qu'il eut beaucoup de peine à se sauver avec quelque débris de ses troupes. Il gagna les environs de Nicée, oli il rencontra le roi Louis le Jeune qui y étoit campé ^.
Ce dernier prince, suivi d'une -armée aussi considérable, étoit parti de son côté avec la reine Eléonor, sa femme, le samedi 14 de juin, 5c avoit pris la même route que Conrad. Il éprouva comme lui la mauvaise volonté de Manuel Comnène, empereur de Constantinople, qui, sous des apparences d'amitié, fît tout son possible pour faire périr ses troupes. Il se sépara de Conrad à
' Tome V, Chartes &. Diplômes, n. CCCCLI.
" Gallia C/iristianaj nov. éd. t. i, instrum. p. 14 & seq
' Gariel, Séries praesuîum Magaloncnt'tum, p. 21 4.
^ Odon de Deuil. — Guillaume de Tyr, 1. 16, c. I 8 &. siiiv. — Gesta Ludovic'i VII, c. 4 & seq.
^ Dom Vaissïte n'a pas retracé fort exactement l'itinéraire de Louis VII lors de son départ pour la croisade. Voici cet itinéraire tel qu'il est décrit par les éditeurs du Recueil des historiens des croisades, en tète de l'édition de Guillaume de Tyr.
Louis VII prit la croix à Vézelay le 3 1 mars i 1 46 & partit de Metz le i j juin 1.147, traversa le Rhin à Worms le 29, vint à Wurtzbourg, à Ratisbonne, à Passau, à Newhurgum (Klosterneubourg), traversa le défilé désigné par Odon de Deuil sous le nom de Portes de Hongrie, se rendit à Belgrade, à Brundusium, petite ville qui n'était éloignée que d'une journée de marche de Belgrade, à Nit, à Hesternit, à Philippopolis, à Andrinople & arriva à Constantinople. Vers le m.ois d'octobre il passa en Asie, suivit les bords du golfe de Nicomédie 8c vint dresser son camp sous les murs du château de Lu-
par. Il quitta ce lieu pour aller trouver Conrad qui était campé sur les bords du lac de Nicée & avoir une entrevue avec ce prince; dans les premiers Jours du mois de novembre il revint au château de Lupar, où Conrad le rejoignit après s'être muni de vivres à Nicée. Les croisés se mirent en marche & arrivèrent au château d'Esseron après la fête de la Saint-Martin. Puis, prenant la route des bords de la mer, ils arrivèrent à Ephèse. C'est à Ephèse que les deux monarques se séparèrent. Conrad retourna à Constantinople, & Louis VII , se remettant en marche, arriva sur les bords du Méandre. Il ne parvint à passer ce fleuve qu'après avoir livré un combat. Il se dirigea ensuite sur Laodicée en suivant la rive méridionale du Méandre. A peu de distance de Laodicée, l'armée entra dans des montagnes escarpées qu'Odon de Deuil appelle les monts exécrables ; attaquée par les Turcs, elle éprouva une défaite, & ce n'est qu à grand'peine qu'elle parvint à Satalie où Louis VII s'embarqua. Il aborda au port Saint-Siméon & arriva à Antioche de Syrie le 19 mars 1 1 48, &. ncn 1^ I I mars 1 148 comme le dit dom Vai:sete. [K. M.J
An I 147
An n^H
Éphèse, continua sa route 8c alla camper sur les bords du Méandre, vers Laodicée, après les fêtes de Noël. Il passa ce fleuve, malgré l'opposition des Turcs, qu'il battit, & s'achemina vers Antiochej mais il perdit la moitié de son armée, avec presque tous ses bagages, dans un combat que les infidèles lui livrèrent quelque temps après. Il arriva cependant à Attalie, ville maritime 5c capitale de la Pamphilie. Il fut obligé d'y laisser le reste de ses troupes, qui y périrent pour la plupart, & de s'embarquer pour Antioche, où il se rendit enfin avec la reine Eléonor, sa femme, le 19 de mars de l'an 1148, après une périlleuse navigation. Raimond, prince de cette ville, les y reçut 8c leur fit tout l'accueil possible.
Raimond étoit fils puîné ' de Guillaume IX, comte de Poitiers 8c duc d'Aquitaine, 8c de Philippe de Toulouse, 8c par conséquent oncle de la reine Éléonor. Il étoit né à Toulouse en 1099, dans le temps que le duc, son père, étoit maître de cette ville. Après la mort de ce prince^, il alla chercher fortune à la cour de Henri I, roi d'Angleterre, où il reçut l'ordre de chevalerie. Il étoit parfaitement bien fait 8c d'une taille avantageuse, pieux, libéral, magnifique, affable, gracieux. Il aimoit les gens de lettres, quoiqu'il ne les eût pas cultivées; enfin il étoit si brave 8c si excellent capitaine, qu'un historien grec de son temps 3, qui n'est pas suspect, l'appelle un second Hercule. Ces grandes qualités étoient mêlées de quelques défauts, 8c l'auteur "*, qui fait l'éloge de ses vertus, l'accuse de peu de prévoyance, d'un amour excessif pour le jeu, de colère, de précipitation 8c de fougue dans ses actions, 8c de peu de fidélité dans ses promesses. Raimond étoit à la cour d'Angleterre lorsque Boémond II, prince d'Antioche, qui n'avoit qu'une fille unique en bas âge, nommée Constance, ayant été tué en ii3o, il s'éleva de grands différends pour le gouvernement de cette principauté, entre Alix, mère de cette princesse, 8c Foulques d'Anjou, roi de Jérusalem. Celui-ci, pour mettre des bornes à l'ambition d'Alix, envoya secrètement offrir à Raimond, du conseil du patriarche d'An- j'^j'i "J"''''",' tioche 8c des principaux du pays, la jeune Constance en mariage. Le prince d'Aquitaine accepta volontiers une proposition si avantageuse. Il partit aussitôt 8c prit si bien ses mesures pour se mettre à couvert des embûches que ses ennemis lui avoient dressées dans sa route, qu'il arriva sain 8c sauf à Antioche. Il fut reçu dans cette ville avec de grandes démonstrations de joie 8c épousa Constance, en iiSy, quoiqu'elle n'eût pas encore entièrement atteint l'âge de puberté. Il eut ensuite de grands démêlés avec le patriarche 8c fut obligé de soutenir la guerre contre Manuel Comnène, qui lui enleva diverses places, assiégea sa capitale 8c l'obligea enfin à se déclarer son vassal.
L'espérance que Raimond avoit conçue que le roi Louis le Jeune l'aideroit à reprendre ces places, 8c même à étendre ses conquêtes, l'engagea à faire à
• Chron'icon Malleacense, p. 2i6. ' Jean Cinnam, 'Idripia, 1. 3, p. 72; & 1. 5,
' Orderic Vital, 1. 1 3, p. 914 & siiiv. ■ — Guil- p. i 25.
laiime de Tyr, 1. 14, i5 & 17. — Jean Cinnam, ^ Guillaume de Tyr, 1. 14, i5 & 17. 'Ijtif.a, 1. I & seq.
Ail 1 1.
ce prince l'accueil le plus favorable. 11 ne négligea rien, en effet, pour exiger ce service du roi, 8<. il employa pour l'obtenir le crédit qu'il avoit sur l'esprit de la reine Éléonor, sa nièce, qui le seconda de son mieux j mais ils ne purent rien gagner ni l'un ni l'autre. Louis avoit résolu d'aller faire ses dévotions à Jérusalem, avant que d'entreprendre aucune expédition militaire; & voyant que Raimond tramait contre lui de mauvais desseins pour le forcer à lui accorder sa demande, il partit secrètement d'Antioche Se se rendit à Tripoli '. L'empereur Conrad, après avoir passé l'hiver à Constantinople, où il étoit retourné, s'embarqua de son côté, au commencement du printemps, & aborda, dans la semaine de Pâques^, au port d'Acre ou de Ptolémaïde, où Alphonse- Jourdain, comte de Toulouse, arriva peu de temps après.
LXXX. — Arrivée d'Alphonse, comte de Toulouse, dans la Palestine, — Sa
mort & son éloge.
Ce comte s'étoit mis en marche ^ plus tard que les autres princes, parce qu'ayant résolu de faire le trajet par mer, la route n'étoit pas si longue. Avant son départ de Toulouse, il témoigna son affection envers les peuples de cette ville &. déclara, par une charte "^ de l'an 1147, qu'il n'avoit aucun droit de queste ou de tolte,ni dans Toulouse, ni dans ses faubourgs, non plus que le droit de chevauchée commune, à moins qu'il n'eût guerre dans le Toulousain. Il confirma en même temps tous les habitans de Toulouse dans la possession des bonnes coutumes & des Jranchises dont ils jouissoient, qu^il leur avoit données 6- quil avoit fait rédiger. Alphonse s'embarqua, vers la fin du mois d'août de la même année, sur une flotte qu'il avoit fait équiper à la tour de Bouc^^^ sur la côte, vers les embouchures du Rhône, à l'endroit où on construisit depuis le port d'Aigues-Mortes. Nous ignorons le nom des seigneurs qui l'accompagnèrent dans ce voyage. Nous savons seulement qu'il amena avec lui un fils naturel, nommé Bertrand, & une fille naturelle; que Raimond- Trencavel, vicomte de Béziers'^ & d'Agde, le suivit, & qu'il avoit mis sur pied une armée considérable. Un moderne^ prétend que Faydide, sa femme, fut aussi du voyage ; mais il n'y en a aucune preuve. Il paroît même que cette princesse étoit alors déjà décédée. Le comte de Toulouse passa l'hiver dans quelque port d'Italie, & peut-être même à Constantinople, & s'étant remis en mer au commencement du printemps, il aborda au port d'Acre ou de Ptolémaïde, & mourut bientôt après.
' D'Antioche Louis VII se rendit directement à ^ Voyez tome V, chroniques, n. V, Chronique de
Jérusalem, sans s'arrêter à Tripoli comme il en c/e M'/wei, ad ann. i 149. — Voyez tome IV, A'^ofe L,
avait eu l'intention 8t comme l'avance dom Vais- n. 12 & suiv.
Sete. [E. M.] " Geoffroi , prieur du Vigeois, dans Labbe, B'i-
' Otlion de Vreisingen, 1. i, c. 58. hhotheca nova manuscriptorum, t. 2, p. 3o6.
' Voyez tome IV, Note L, n. 12 & suiv. ' Gervaise, Vie de Suger, 1, 6, n. 84 & 35. —
^ Tome V, Chartes & Diplômes, n. CCCCLXXIII, Voyez aussi tome IV, Note L, n. 14. la i''*" charte citée sous ce numéro.
' An I 14a
Un aiifeur' contemporain rapporte les circonstances suivantes de l'arrivée 8<. de la mort de ce prince. « Alphonse, comte de Toulouse, fîls du comte « Raimond l'ancien, qui se distingua si tort à la première croisade, arriva au « port d'Acre peu de temps après l'empereur Conrad. Ce prince étoit très- « recommandable par son propre mérite, mais il 1 etoit encore bien plus par « la mémoire de son père. Jl prit ensuite la route de Jérusalem pour y rendre « grâces à Dieu de son heureuse arrivée, 8c mourut du poison qu'on lui « donna, dit-on, à Césarée, peu de jours après son débarquement. Tout le « peuple attendoit avec impatience l'arrivée de ce comte de précieuse mé- « moire, & on avoit conçu de lui de très-grandes espérances pour le royaume « de Jérusalem. » Un autre historien ^ du temps parle de cet événement à peu près dans les mêmes termes. Il dit que la bonne opinion que les chrétiens de la Terre Sainte avoient d'Alphonse étoit fondée tant sur ses qualités naturelles, que sur ses actions, qui rendoient en sa faveur un glorieux témoignage. Il ajoute qu'après avoir débarqué à Acre, il fut empoisonné dans le souper qu'on lui servit, la première nuit de son arrivée à Césarée: que tous les habitans de fj- origin,
, . . . ' t. Il, p. 45j.
la Syrie, tant pauvres que riches, témoignèrent un extrême regret de sa mort, dont on ignoroit l'auteur. Enfin un troisième historien-* du siècle assure que ce fut la reine qui fit donner à Alphonse le poison dont il mourut. On prétend que l'auteur qui rapporte ce fait est le même que Robert, abbé du Mont- Saint-Michel ; mais on ne trouve rien de ce fait dans sa véritable chronique'*. Quelques modernes ont avancé, sur cette autorité, que ce fut la reine Éléonor, femme de Louis le Jeune, qui fit empoisonner Alphonse, par ressentiment de ce qu'il lui détenoit le comté de Toulouse qu'elle prétendoit lui appartenir; mais Guillaume de Nangis^ disculpe cette princesse, en disant que ce fut la reine de Jérusalem qui fit périr le comte par le poison. Cette reine, appelée Mélisende, partageoit le gouvernement du royaume de Jérusalem avec le roi Baudouin III, son fils. Nous ignorons le motif qui la porta à commettre un si noir attentat. On voit par ce que nous venons de rapporter qu'Alphonse- Jourdain mourut vers la mi-avril de l'an 11 48. Il étoit âgé alors de quarantecinq ans.
Ce comte fut un des plus grands princes de son siècle. Il étoit encore enfant lorsque Bertrand, son frère aîné, étant parti pour la Terre Sainte, d'où il ne revint plus, lui laissa tous ses domaines d'Occident. Il en perdit une partie pendant sa minorité, parla querelle que Guillaume IX, duc d'Aquitaine, lui suscita ; mais il les recouvra entièrement, avant l'âge de dix-huit ans, 8c les conserva dans la suite, malgré les puissans ennemis qu'il eut sur les bras, entre autres le comte de Barcelone, avec lequel il fit une paix avantageuse, 8c le roi Louis le Jeune, qui, ayant des prétextes très-plausibles pour le dépouiller de ses États, le laissa en paix après lui avoir fait la guerre. On voit
' Guillaume de Tyr, I. \6, c. 28. ^ Robert du Mont, Chron'icon, édit. d'Achery.
' Gesta Ludov'tci VII, c. 16. ' Guillaume de Nangis, Chronicon, ad ann. i 143.
' Append. ad Chron. Sigièertij éd. i583, p. ^Sp.
An 1 148
t. Il, p. '453.
origin.
par là qu'Alphonse avoit de la valeur; mais nous ignorons le détail de ses exploits. Il est aisé de juger de sa capacité pour les affaires & les négociations par ce qu'il fit en Espagne, où il fut plus d'une fois l'arbitre des différends qui s'élevèrent entre les rois de Castille, d'Aragon 6c de Navarre. L'amour que lui portoient ses sujets est une preuve de la douceur de son gouvernement. L-es Toulousains entre autres lui furent toujours très-attachés, Se c'est à leur fidélité qu'il fut redevable de la conservation de sa capitale Se d'une partie de ses Etats. Aussi leur en témoigna-t-il une vive reconnoissance. Se c'est à lui qu'ils doivent' la plupart de leurs privilèges, en particulier la première compilation de leurs coutumes Se l'institution de leurs magistrats municipaux, qu'on appelle capitouls. Outre les prérogatives qu'il leur accorda. Se dont on a déjà parlé, il les affranchit d'un droit^ fort onéreux appelé portaticum, qu'on levoit à Toulouse sur les denrées Se les marchandises j enfin il régla les droits qu'il avoit pour la justice criminelle de cette ville. Il accorda au monastère de la Daurade^, Se aux habitans du bourg Se de la cité, la liberté de faire construire un pont sur la Garonne, avec exemption de tout droit de passage, à condition que les religieux de ce monastère célébreroient tous les ans un anniversaire pour son père Se ses parens S<. prieroient Dieu pour lui pendant sa vie. Ce pont ne subsiste plus ; on en a bâti depuis un autre qu'on appelle le Pont-Neuf, qui est un des plus beaux du royaume.
Ce prince donna diverses marques de sa piété : outre les donations qu'il fit en faveur de plusieurs églises, il renonça à la coutume où étoient ses prédécesseurs de s'emparer de la dépouille desévêques de Toulouse après leur mort. Il entreprit par dévotion deux pèlerinages à Saint-Jacques en Galice, Se ce fut par un motif de religion qu'il s'engagea dans la croisade où il perdit la vie. Il confirma les donations"^ que Raimond de Saint-Gilles, son père, avoit faites aux abbayes de la Chaise-Dieu Se de Saint-Gilles, Se fit de grands biens à celle de Lérins^, en Provence. Il eut, à la vérité, des démêlés avec celles de Saint-Gilles Se de Saint-Audard de Montauban ; il leur causa du préjudice Se s'engagea dans quelques démarches qui lui attirèrent diverses fois l'anathème, soit de la part du pape, soit de la part des évêques de la Province ; mais, outre le soin qu'il eut de se faire relever de l'excommunication, il paroît qu'il agit en cela pour des raisons d'Etat, qui l'emportent quelquefois auprès des princes, même les plus pieux, sur celles de la religion.
On cultiva la poésie provençale à la cour d'Alphonse. Géraud "^ le Roux, natif de Toulouse, Se fils d'un pauvre chevalier, s'y rendit célèbre entre autres par ses chansons, dont il nous reste '^ quelques-unes. Se que lui inspira
' Catel, Histoire des comtes de Toulouse , p. 192 & suiv.
' Ib'id. p. 193 & suiv.
^ Catel, Hhtoire des comtes de Toulousej p. 196; &. Mémoires pour l'histoire du Languedoc, p. 1 56.
^ Voyez tome V, Chartes & Diplômes, numéros CCCXVI & CCCCLXXXVI.
^ Chronicon Lerinense , part. 2, p. 162.
^ Manuscrit de la bibliothèque du roi, n. 7226, aujourd'hui fonis français, n. 856.
' Ibid.
l'amour qu'il corn^ut pour la comtesse, fille de ce prince. On cultiva aussi à Toulouse, sous Alphonse, la poésie latine. Pierre le Vénérable, abbé de Cluny ', fait une réponse en vers à un religieux de son ordre, moine de cette ville, nommé Raimond, qui, dit-il, av oit fait revivre la réputation des anciens poètes toulousains & qui lui avoit envoyé diverses pièces de sa façon ^.
LXXXI. — Enfans d'Alphonse- Jourdain y comte de Toulouse. — Raimond V 6* Alphonse, ses fils, lui succèdent,
Alphonse eut plusieurs enfans de Faydide d'Uzès, sa femme. Raimond, l'aîné, né en ii34, lui succéda dans le comté de Toulouse Se dans le reste de ses Étatsj mais il paroît qu'il les partagea, ou du moins qu'il posséda le marquisat de Provence^ par indivis avec Alphonse, son frère puîné. Ce dernier, qui a été inconnu jusqu'ici 8c qu'on a confondu avec Albéric, surnommé Taillefer, fils de Raimond V, son frère, vécut du moins jusques en 1167, comme nous le verrons dans la suite. Il ne paroît pas qu'il ait laissé postérité. Alphonse-Jourdain eut un troisième fils dont on ignore le nom, 8c qui mourut jeune. Il fut inhumé dans le cimetière de la Daurade, à Toulouse, où on voyoit son épitaphe"^ sur une pierre de marbre qui a été transférée dans le cloître près le chapitre, où elle est appliquée sur la muraille de l'église. Nous avons encore une épitaphe^ d'un autre fils d'Alphonse -Jourdain, nommé Pons, qui mourut le i5 d'avril de l'an i2o3 Se fut inhumé dans l'église cathédrale de Nimes; mais il paroît que celui-ci n'étoit pas légitime.
On assure^ qu'Alphonse-Jourdain eut une fille nommée Faydide, comme sa mère, 8c qu'elle épousa Humbert III, comte de Savoie. Il est vrai qu'on voit, par un acte '^ de l'an ii5i, que la femme de ce dernier prince, lequel succéda en 11 49 à Amé III, son père, s'appeloit Faydide, mais il n'est marqué nulle part qu'elle fût fille du comte de Toulouse ; ainsi ce n'est qu'une conjecture qui cependant paroît tout à fait vraisemblable. Faydide, première femme d'Humbert III, étoit déjà morte en iiSy, puisque ce prince passa alors à de secondes noces. On donne ^ encore une autre fille à Alphonse, 8c on la ait femme de Roger, vicomte de Bé-^iers, fils de Raimond-Trencavel 6» père de Raimond-Roger^ mais on se trompe : Adélaïde, femme du vicomte Roger, étoit petite-fille 8c non pas fille d'Alphonse-Jourdain. Enfin un généalogiste '^ met au nombre des enfans d'Alphonse-Jourdain un prétendu Béraud, qu'il fait vicomte de Lautrecj mais outre qu'il n'en donne aucune preuve, il est
' Pierre le Vénérable, 1. 4, Ep'tst. 23. * Catel, Histoire des comtes de Toulouse, p. 198.
' Voyez , au tome VII de cette édition , la Note ' Tome V, Chartes & Diplômes, n. DLIII.
sur les troubadours à la cour des comtes de Tou- * Guichenon, Histoire généalogique de la royale
louse. maison de Savoie^ t. i , p. zSp.
^ Voyez tome IV, à la fin de la Note L, la recti- ' Ibid. t. 3, p. 41.
fication que dom Vaissetea insérée dans le tome V, ** Labbe, Table généalogique, p. 468.
p. 681, col. I, de l'édition originalî. ^ De la Roque Harcourt, 1. 1 1, p. i334 & suiv.
An 1 1,
certain que Sicard, vicomte de Lautrec, contemporain d'Alphonse-Jourdain, laissa des fils qui lui succédèrent &. qui laissèrent postérité.
Ce comte eut un fils naturel 8c une fille naturelle qui le suivirent à la Terre Sainte, ainsi qu'on l'a déjà remarqué. Un ancien auteur' en parle en ces termes, sous l'an 1148 : « Après la mort d'Alphonse, son fils, qui étoit « encore en adolescence, se jeta dans un château du comte de Tripoli, son « cousin germain {patruelis), ou plutôt son neveu à la mode de Bretagne, & « fut fait prisonnier avec sa sœur par la trahison de ce comte. « Nous apprenons d'ailleurs que ce fils d'Alphonse s'appeloit Bertrand, qu'il n'étoit pas légitime, qu'il fut pris par les Turcs avec sa sœur, &. qu'il fut enfin délivré de leurs mains. « L'empereur^ Manuel Comnène s'étant mis en marche, « en iiSg, avec le roi de Jérusalem, dit Guillaume deTyr, pour aller assiéger « Alep sur Noradin (Nour-ed-Din), envoya des ambassadeurs à ce prince « infidèle & obtint, par leur moyen, la délivrance de Bertrand, fils naturel « du comte de Saint-Gilles, Se de quelques autres captifs. » La même chose est rapportée par un historien ^ grec, contemporain, qui appelle homme italien le fils du comte de Saint-Gilles ^ auquel Noradin accorda la liberté en cette occasion, ainsi qu'au maître des templiers &. à plusieurs autres personnes de distinction. Il les avoit faits prisonniers, ajoute-t-il, quand les Allemands 8c les Génois avoient fait leur expédition en Asie, c'est-à-dire en 11 48. Ainsi Bertrand demeura onze ans en esclavage parmi les Turcs. C'est tout ce que nous savons de lui. Quant à la fille naturelle d'Alphonse "^j Noradin, prince d'Alep, de sa captive en fit son épouse; il en eut un fils qui, après sa mort, arrivée en 1174, lui succéda sous la tutelle de cette princesse. Elle 8c son fils conclurent alors une trêve de sept ans avec le roi de Jérusalem de qui ils reçurent une somme considérable.
^Kd.origin. Alplionsc-Jourdain fut le quatrième comte de Toulouse qui mourut à la
Terre Sainte, 8c de ces quatre il fut le troisième qui, à l'exemple de Pvaimond, son père, 8c de Bertrand, son frère, se croisa contre les infidèles. La croisade n'étoit pas encore commencée lorsque Guillaume, son oncle paternel, décéda à Jérusalem, vers l'an 1098. La maison de Toulouse eut aussi la gloire de donner, en la personne des comtes de Tripoli, descenJans du même Bertrand, plusieurs autres héros qui se rendirent également célèbres en Orient, par leurs exploits, 8c dont l'histoire abrégée que nous allons reprendre terminera ce livre.
LXXXII. — Retour des croisés. — Mort de Raimondj prince d'Antioche y 6* de Raimond I, comte de Tripoli.
Nous ignorons le motif pour lequel Raimond I, comte de Tripoli, livra entre les mains des Turcs le fils 8c la fille d'Alphonse, comte de Toulouse,
■ Append. ad Chron. S'ig'iberti, p. 459, éd. i583. ' Jean Cinnam, 'latop'.a, 1. 4, p. 109.
" Guillaume de Tyr, 1. 18, c. 25. '' Robert du Mont, Chronicon, ad ann. 1174.
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XVII. nju
' y An 1 148
son grand-oncle paternel ; mais c'est une marque que ces deux princes étoient brouillés ensemble. Raimond avoit succédé, en iiSy, à Pons, comte de Tripoli, son père, dont il vengea aussitôt la mort, ainsi qu'on l'a rapporté ailleurs. Sanguin, prince' turc, lui déclara la guerre peu de temps après, 6c assiégea sur lui la ville de Rapbania ou de Montferrand, située dans son comté de Tripoli. Raimond dépêcba aussitôt à Foulques d'Anjou, roi de Jérusalem, son oncle maternel St son beau-frère, qui se joignit à lui pour faire lever le siège. Le prince infidèle étant sorti alors de ses lignes vint audevant d'eux, leur livra bataille &. les défit entièrement. Foulques trouva moyen de se réfugier dans la place, mais le comte de Tripoli demeura prisonnier avec plusieurs chevaliers, ils furent délivrés peu de temps après par la valeur du prince d'Antioche 8c du prince d'Édesse, qui, ayant marché vers Montferrand, obligèrent Sanguin à décamper Se firent un traité avec lui, par lequel il rendit la liberté au comte de Tripoli Se aux autres prisonniers qu'il avoit faits. Ce comte se trouva ensuite avec le prince d'Antioche au siège & à la prise de la ville de Panéadej 6c lorsque le roi Louis le Jeune, son cousin, passa à Tripoli^ en 1148, il le reçut dans cette ville, lui fit tout l'accueil possible 8c n'omit rien pour l'engager à l'aider à étendre les limites de ses États; mais il ne put obtenir sa demande, parce que Louis vouloit aller auparavant à Jérusalem. Ce refus fut peut-être la raison pour laquelle Pvaimond n'assista pas à l'assemblée générale qui fut tenue, le 20 de mai de la même année, à Acre ou Ptolémaïde, 8c dans laquelle on résolut le siège de Damas. Il ne paroît pas non plus que le comte de Tripoli se soit trouvé à ce siège, que les princes croisés furent obligés de lever honteusement; mais il y a lieu de croire que les troupes qu'Alphonse-Jourdain, comte de Toulouse, avoit amenées dans la Palestine prirent part à cette expédition 8c qu'elles repassèrent la mer, l'année suivante, avec le roi Louis le Jeune, qui, après avoir célébré la fête de Pâques à Jérusalem, s'embarqua pour retourner dans ses États 8c débarqua, à ce qu'il paroît 3, à Saint-Gilles.
Noradin, successeur de Sanguin, ayant rassemblé une armée formidable, quelque temps après le départ de Louis, vint assiéger un château qui appartenoit à Raimond, prince d'Antioche. Celui-ci se hâta de marcher au secours 8c jeta quelques troupes dans la place; mais il eut l'imprudence de camper au voisinage, où Noradin, infinimenf supérieur en troupes, vint l'attaquer. Le prince d'Antioche combattit en héros 8c fit des prodiges de valeur, jusqu'à ce qu'enfin, accablé par le nombre, il fut tué malheureusement dans l'action, le 27 de juin de l'an 11 49. Telle fut la fin de cet illustre Toulousain, qui eut pour successeur dans la principauté d'Antioche Boémond III, son fils aîné : il laissa deux filles parfaitement belles, dont l'aînée épousa l'empereur de Constantinople.
' Guillaume de Tyr, 1. 14, c. 2^> & suiv. c. 29; 'la-.iSpta, 1. 3, c. 14. — Gesta Luitvic't VU, c. 17. 1. 1 5, c. 9. ' Duchesne, Recueil des historiens de France, t. 4,
' Ibid. 1. 16, C. 29 8c suiv. I. 17. — Jean Cinnam, p. 527.
An 1 148
Raimond I, comte de Tripoli, son cousin du second au troisième degré, lui survécut peu d'années. Il conçut de la jalousie d'Hodierne', sa femme, fille de Baudouin du Bourg, roi de Jérusalem, & se brouilla avec elle. Baudouin III, roi de Jérusalem, tâcha de les raccommioder & se rendit pour cela à Tripoli, en ii52, avec la reine Mélisende, sa mère, sœur d'Hodierne j mais n'ayant pu réussir, la reine amena avec elle la comtesse sa sœur à Jérusalem. Le comte Raimond les accompagna jusques au dehors de la ville, 8c à son retour il fut massacré à la porte par les Assasins'', peuples du voisinage. Il paroît que ce prince conservoit, de même que Pons son père, ou prétendoit conserver quelque droit sur les domaines que Bertrand, comte de Toulouse, son aïeul, ^Éd^.origin ^^QJt possédés en Languedoc. Il donna "^ en effet, en 1142, à Humbert, évêque du Puy &. à l'église de cette ville, du conseil de Cécile, sa mère, d'Hodierne, sa femme, de Raimond, son fils, & de Philippe, son frère, en présence de son connétable, de son maréchal, de ses barons &c de plusieurs prélats, toutes les possessions que ses prédécesseurs avoient dans le comté de Vêlai. Nous avons encore une donation"^ du même comte de Tripoli, d'Hodierne sa femme, 5c de leur fils Raimond, datée du mois de janvier de l'an 1146, en faveur du monastère du Mont-Thabor. L'acte est scellé du sceau de ce comte, dont nous parlerons ailleurs.
LXXXIII, — Raimond H, dernier comte de Tripoli de la maison de Toulouse,
Raimond I laissa deux enfans d'Hodierne, sa femme, savoir Raimond H, qui lui succéda dans le comté de Tripoli , sous la tutelle de cette princesse. Se qui n'avoit pas encore douze ans accomplis, 5c Mélisende. Dans la suite celle-ci fut promise en mariage à Manuel Comnène, empereur de Çonstantinople, qui refusa^ de l'épouser, ce qui engagea Raimond II, qui s'étoit jeté à cette occasion dans de très-grandes dépenses, à lui déclarer la guerre pour avoir raison de cette injure. Le comte arma plusieurs galères, 5c s'étant mis en mer, il ravagea les îles 5c les côtes de l'empire grec. Il entreprit cette expédition la même année que Baudouin III, roi de Jérusalem, son cousin germain, mourut, c'est-à-dire en 1162. Noradin^, quelque temps après, fit une irruption dans le comté de Tripoli, qui ne lui fut pas avantageuse j mais ayant ramassé de plus grandes forces, il vint assiéger le château de Harenc sur le comte, qui marcha aussitôt au secours de la place avec le jeune Boémond, prince d'Antioche, 5c
' Guillaume de Tyr, 1, 17,0. 19; 1. 21, c. 5. ' Voyez tome V, Chartes & Diplômes, nu-
* Les Assasins ou Ismaéliens obéissaient à l'au- méro CCCCLIII , la i'" charte citée sous ce nu-
torité d'un prince que les chroniqueurs désignent méro.
sous le nom de Vieux de la montagne. Ils for- ^ Voyez tome V, Chartes & Diplômes, numaient une secte créée vers l'an 1090 de J.-C. par méro CCCCLIII, la 2'' charte citée sous ce nu- Hassan, fils de Sabah, dont les descendants for- méro.
mèrent une dynastie connue sous le nom de dynas- ^ Guillaume de Tyr, 1. 18, c. 3i, 33 & suiv.
tie des Assasins. [E. M.J ^ Ihid. 1. 19, c. 8 & suiv.
' An i ii(8
plusieurs autres princes, &c obligea les infidèles à lever le siège. Raimond les ayant attaqués ensuite imprudemment eut le malheur d'être défait dans une bataille qu'il perdit le 10 d'août' de l'an ii63, & dans laquelle il fut fait prisonnier.
Le comte de Tripoli souffrit^ toute' sorte de mauvais traitemens durant sa prison, d'où il ne sortit que la huitième année, c'est-à-dire, en 1 171, après s'être engagé à payer une rançon de quatre-vingt mille ducats d'or. Il reprit alors le gouvernement de ses États, qu'Amauri, roi de Jérusalem, frère 8c successeur de Baudouin III, avoit administrés pendant sa captivité. Amauri étant mort au mois de juillet^ de la même année, le comte de Tripoli, en qualité de plus proche parent, fut élu régent du royaume durant la minorité du jeune Baudouin IV, fils Se successeur de ce prince. Un historien'* du temps fait, à cette occasion, le portrait du comte de Tripoli. « Ce prince est, dit-il, maigre « Se fluet, mais d'une taille avantageuse. Il a le nez aquilin, les cheveux plats « Se bruns, les yeux vifs. Il est actif St prévoyant. Se d'un extérieur composé j « il est libéral Se affable envers les étrangers, sévère à l'égard de ses domes- « tiques, médiocrement instruit dans les lettres qu'il a apprises durant sa « prison. Il s'applique à l'intelligence des saintes Écritures Se se plaît à pro- « poser les difficultés qu'il y rencontre, lorsqu'il trouve quelqu'un capable de « les lui résoudre. Il a épousé, en iiyS, Esquive, veuve de Gautier, prince de « Galilée, laquelle a plusieurs enfans de son premier mariage, que le comte « aime comme les siens propres. » Tel étoit Raimond II, comte de Tripoli , lorsque Guillaume de Tyr écrivoit, en 1 182, le XXI^ livre de son histoire.
Ce prince, au commencement^ de sa régence, marcha contre Saladin , Soudan d'Egypte, qui, après avoir fait une irruption dans la Cœlé-Syrie, s'empara du royaume de Damas sur le fils de Noradin. Raimond fit ensuite la paix avec ce prince infidèle Se entreprit^ en 1177, avec Philippe, comte de Flandres, qui étoit arrivé à la Terre Sainte, le siège de Harenc, situé à douze milles d'Antioche ; mais ils le poussèrent si négligemment, qu'enfin ils furent obligés de le lever. Le comte de Tripoli se trouva, l'année suivante, à la malheureuse bataille de Sidon, d'où il s'échappa Se se sauva à Tyr. Il fut de nouveau en guerre, quelque temps après ^, avec ce Soudan qui avoit fait une irruption dans son comté, Se fut obligé de faire la paix avec lui. Il se brouilla, en 1181, avec Baudouin IV, roi de Jérusalem^, à l'occasion suivante : il s'étoit avancé jusques à Giblet dans le dessein d'aller à Tibériade, capitale de la principauté de Galilée qui appartenoit à sa femme. La mère, le frère Se les autres ministres de ce prince, qui étoit attaqué de la lèpre Se peu en état de gouverner, ,5n "p.'^jé, craignant que lorsque le comte seroit au voisinage de Jérusalem, il ne s'aperçût
' Miirtène, Amplissimi Collcctlo, t. i, p. 870 '" Guillaume de Tyr, I. 21, c. 8 81 suir.
Ù. scq. ^ Ibid. 1. 21, c. 19 & 25.
' Guillaume de Tyr, 1. 20, c. 3i. ' Ihid. 1. 22, c. 3.
J nu. 1. 21, c. I & suiv. » Ibid. 1. 22, c. 9.
< Ihid. 1. 21, c. 5.
An 1 148 '
de leur mauvaise administration, résolurent de l'écarter. Dans ce dessein , ils persuadèrent à Baudouin qu'il venoit pour le dépouiller de ses États 5c se faire élire roi à sa place. Ce prince, trop crédule, ajouta foi à ces injustes soupçons 5c fit défendre à Raimond de passer outre & d'entrer dans ses Ltats; en sorte qu'il eut la confusion de se voir obligé de s'en retourner à Tripoli. Les plus sages du royaume ne doutèrent pas que le comte ne cherchât à se venger d'une telle insulte, 5i prévoyant les conséquences de cette brouillerie, ils firent tant pour l'apaiser, qu'enfin il se rendit à Jérusalem sur leurs instances, après qu'ils y eurent fait consentir le roi comme malgré lui. Ces deux princes, quelque temps après leur réconciliation, marchèrent' ensemble, en ii83, contre Saladin, qui avoit rompu la trêve qu'il avoit conclue avec le roi. Ce dernier l'y avoit en quelque manière obligé par ses démarches 5 ce qu'il n'auroit pas fait, dit un historien du temps, s'il avoit suivi les conseils de Raimond, qui, ajoute-t-il, étoit un prince prudent, habile 5(. expérimenté dans l'art militaire, & qui en donna des preuves durant cette guerre pendant laquelle il se distingua.
F'audouin IV désigna pour son successeur^, au mois de novembre de l'an ii83, Baudouin , son neveu, fils de sa sœur, âgé seulement de cinq ans, 5c choisit^, du conseil de ses barons, le comte de Tripoli pour administrer le royaume pendant sa maladie 5c la minorité du jeune roi. Ce choix fut également applaudi des grands 5c du peuple, qui regardoient le comte comme seul capable de gouverner 5c de rétablir les affaires du royaume qui étoient fort délabrées. C'est ainsi que s'exprime Guillaume de Tyr, témoin oculaire, dont la sincérité est généralement reconnue, 5c qui finit ici son histoire. Tout ce que nous venons de rapporter de Raimond II est appuyé sur l'autorité de ce célèbre écrivain. Les auteurs qui ont écrit après lui parlent fort diversement de la suite des actions 5c de la fin de ce comte. Nous nous arrêterons à ceux qui méritent plus de croyance.
Le comte de Tripoli "^ n'accepta la régence du royaume de Jérusalem, dit un de ces auteurs, qu'aux conditions suivantes, savoir : 1° qu'il ne seroit pas chargé de garder la personne du jeune roi Baudouin, afin d'éviter tout soupçon, en cas que ce prince vînt à décéder pendant son administration j 2° que les chevaliers de l'Hôpital 5c du Temple auroient par la même raison, durant ce temps-là, la garde de tous les châteaux 5c de toutes les forteresses du royaume; 3" que pour la sûreté du remboursement des dépenses qu'il seroit obligé de faire pour le bien de l'État pendant sa régence, on lui donneroit une place du royaume en engagement ; 4° que n'y ayant aucune trêve de conclue avec les infidèles, 6c étant obligé par là de se tenir sur la défensive, sa régence dureroit dix ans, afin d'avoir le temps de prendre de justes mesures 5c à peu de frais, pour leur résister en cas d'attaque; 5° enfin que si le jeune roi venoit à mourir durant
■ Guillaume de Tyr, 1. 22, c. 14, i5, 22, 27, ^ Guillaume de Tyr, apud D. Marten. ColUctio
' Ih'td. 1. 22, c. 3o. ampltssima, t. 5, p. 584 & seq.
' Ihïd. I. 23, c. 1,
cet intervalle, il continueroit de gouverner le royaume, jusqu'à ce que le pape, l'empereur d'Allemagne 8c les rois de France Se d'Angleterre eussent décidé à laquelle des deux sœurs de Baudouin IV, Sybille ou Isabelle, appartenoit le royaume de Jérusalem 5 le droit de la première, quoicjue l'aînée, étant litigieux parce qu'elle n'étoit pas née, comme l'autre, dans le temps que le roi Amauri leur père étoit sur le trône. Baudouin IV & tous les grands du royaume ayant accepté volontiers tous ces articles, que le comte de Tripoli ne demanda que pour conserver la paix dans le royaume en cas ([ue le jeune Baudouin vînt à mourir, on convint que Josselin, comte de Joppé, grandoncle de ce dernier, l'amèneroit avec lui à Acre, qu'il se chargeroit de sa garde 5c de son éducation, 5c qu'on donneroit au comte de Tripoli la ville de Béryte en engagement pour la sûreté qu'il avoit demandée. Tout étant ainsi réglé, Raimond prit l'administration du royaume.
11 arriva, au commencement de sa régence, une extrême sécheresse, ce qui engagea ce prince à conclure une trêve de quatre ans avec les Sarrasins, du conseil de tous les barons, pour empêcher par là ces infidèles de profiter de cette conjoncture 5c de porter la guerre dans le royaume. Baudouin IV étant décédé vers la fin de l'an ii85, le jeune Baudouin V fut couronné solennellement, 6c tous les vassaux du royaume lui firent hommage. Le comte de Tripoli lui ^Éd-ongin. rendit le sien en qualité de régent 5c demanda en même temps à tous les barons 5c chevaliers du royaume le renouvellement de la promesse qu'ils lui avoient déjà faite pour la succession à la couronne, en cas que ce prince vînt à mourir durant les dix ans de la régence, ce qui lui fut unanimement accordé j après quoi le comte Josselin ramena avec lui le nouveau roi à Acre ou Ptolémaïde, où ce jeune prince mourut au mois de septembre de l'an 1 186.
Après sa mort il s'éleva un grand différend dans le royaume au sujet de sa succession'. Sybille, comtesse de Joppé, fille aînée du feu roi Amauri 5c Gui de Lusignan, son second mari, soutenus du patriarche, du maître des templiers 5c de quelques autres, s'emparèrent de Jérusalem, en firent fermer les portes Se se firent couronner reine 5c roi de cette ville en l'absence du comte de Tripoli, des princes 5c des barons du pays qui refusèrent de les reconnoître, conformément aux conventions dont on a déjà parlé. Saladin, ayant appris ces funestes divisions, résolut d'en profiter. Il mit sur pied une armée formidable, au printemps de l'année suivante, 5c s'étant approché de la Galilée, il détacha sept mille hommes pour aller faire le dégât dans cette province. Ce détachement y pénétra le 1" de mai de l'an 1187 5c étendit ses courses jusques à Nazareth, où les maîtres du Temple 5c de l'Hôpital se trouvoient alors. Le roi Gui les envoyoit au comte de Tripoli qui étoit à Tibériade, pour conclure la paix avec lui, afin de se joindre ensuite contre Saladin. Ces deux grands maîtres marchèrent aussitôt avec quelques-uns de leurs chevaliers, 5c ce qu'ils purent rassembler de troupes, contre le détache-
' Raoul de Coggeshale, apud D. Maiten. Cçllectio ampl'nsima, t. 5, p. 588 & seq.
""■^TrTs" 7^4 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XVII.
ment de l'armée turque qu'ils combattirent d'abord avec assez de valeur, mais ils furent obligés de céder au nombre après une perte très-considérable. Le maître des hospitaliers demeura sur la place j celui des templiers eut le bonheur de se sauver.
Le comte de Tripoli' eut un chagrin mortel de cette défaite Si. dit dans sa douleur : h Afin qu'on ne croie pas que ce malheur est arrivé par ma faute, « ou à ma sollicitation, j'irai me soumettre au roi, à la reine & aux seigneurs « de Jérusalem, 8c j'obéirai entièrement à leurs ordres. » Les archevêques de Tyr &. de Nazareth, 8c le maître du Temple, qui avoient été envoyés pour négocier avec lui, dépêchèrent aussitôt dans cette capitale pour y faire savoir les bonnes dispositions du comte, son départ pour aller se soumettre 8c la douleur qu'il avoit de la mort du maître de l'Hôpital 8c des autres. Ils prièrent en même temps le roi de venir à leur rencontre, afin de faire connoître de son côté combien il cherchoit la paix. Gui partit aussitôt, 8c ayant rencontré Raimond dans la campagne de Béthanie, ils descendirent tous les deux de cheval du plus loin qu'ils se virent, 8c s'embrassèrent tendrement en présence des évêques, des chevaliers du Temple 8c de l'Hôpital, des barons du pays, 8c d'un nombre infini de peuple qui étoit accouru. Ils entrèrent ensuite dans Jérusalem, 8c le comte de Tripoli ayant fait son hommage au roi 8c à la rçine, ils se réconcilièrent parfaitement 8c se pardonnèrent tous leurs griefs de part 8c d'autre. Le comte retourna ensuite à Tibériade, où il manda toutes les milices du comté de Tripoli 8c de la principauté de Galilée, 8c le roi demeura à Jérusalem pour y assembler les siennes 8c marcher ensuite contre les infidèles.
Ces deux princes s'étant rejoints avec toutes leurs forces dans la vallée de Saffarie, leur armée se trouva forte de douze cents chevaliers 8c d'environ dix-huit mille fantassins. Saladin de son côté après avoir passé le Jourdain, mis le feu aux moissons 8c désolé toute la campagne, s'approcha de Tibériade 8c entreprit le siège de cette place, le jeudi 2 de juillet de l'an 1187. La comtesse de Tripoli à qui elle appartenoit 8c qui y étoit restée avec peu de monde, dépêcha aussitôt au roi 8c au comte, son mari, pour leur demander du secours. Durant ce message elle ne put empêcher la prise de la ville, où Saladin mit le feu, ce qui obligea cette princesse de se retirer dans le château. Ce prince infidèle en différa l'attaque, comptant de la prendre quand il voudroit, 8c se disposa à marcher contre l'armée chrétienne qu'il résolut de combattre. Cepent.^''i,°p.'45S '■^^'"'^ ^^ ^^^ ^^' ayant appris le siège de Tibériade, assembla le conseil de guerre pour délibérer sur ce qu'il y avoit à faire. Tous les avis alloient à marcher dès le lendemain matin au secours de la place, lorsque le comte de Tripoli prenant la parole, dit : « La ville de Tibériade m'appartient^, 8c ma « femme y est dedans j ainsi personne n'a plus d'intérêt que moi de la secourir 5
' Raoul de Coggeshale, apuA D. Marten. CoUectio ' Raoul de Coggeshale, apudD. Marten. CoUcctio
amplissima, t. 5, p. 588 & seq. awpUssima, t. 5, p. SSS & seq. — Guillaume de
Tyr, même recueil, t. 5, p. 602.
' An t lJ^i
cependant je ne suis pas de ce sentiment, 8c je ne crois pas qu'il faille quitter un camp où nous avons de l'eau Se tous les vivres nécessaires pour aller traverser un désert aride 8c nous exposer à périr de soif dans une saison brûlante. Les infidèles ne sauroient venir nous attaquer sans s'exposer au même inconvénient j attendons-les donc de pied ferme, puisque nous savons que leur résolution est de venir à nous. Il nous sera aisé, lorsqu'ils ( arriveront fatigués, 8c manquant de tout, de les vaincre avec des troupes toutes fraîches 8c postées dans un lieu où nous avons toutes choses en abondance, 8c un asile assuré en cas d'accident dans les places des environs. » Par malheur l'avis du comte de Tripoli ne fut pas suivi, 8c ses ennemis furent assez injustes pour l'accuser de l'avoir donné à mauvaise intention. Le maître du Temple, qui étoit le principal, fut trouver le roi le soir même, 8c ayant pris en particulier ce prince, sur l'esprit duquel il avoit un très-grand ascendant, il lui persuada qu'il étoit plus à propos d'aller à la rencontre des ennemis, ce qui précipita l'armée dans le dernier des malheurs.
On décampa' donc le lendemain, vendredi 3 de juillet. Le comte de Tripoli eut l 'avant-garde, conjbrmément à la dignité de son rang; le roi se mit dans le centre, 8c les templiers formèrent l'arrière-garde. L'armée arriva ainsi à trois milles de Tibériade où on fut obligé de faire halte, tant parce que les troupes, accablées de soif 8c de lassitude, n'en pouvoient plus, que parce que les infidèles les harceloient de toutes parts. Le comte fit bientôt après prier le roi de faire avancer l'armée jusqu'à la mer de Galilée, qui n'étoit plus qu'à un mille, afin d'avoir la commodité de l'eau. Comme on se disposoit à marcher, les Turcs attaquèrent l'avant-garde 8c la mirent en désordre, ce qui détermina le roi à camper dans cet endroit, 8c il ordonna aussitôt qu'on dressât les tentes. L'armée chrétienne souffrit extrêmement pendant toute la nuit d'une soif ardente que les soldats ne trouvoient aucun moyen d'apaiser, 8c que les ennemis augmentèrent beaucoup par un grand nombre de feux qu'ils allumèrent exprès autour du camp.
Le lendemain, samedi 4 de juillet, le sultan Saladin ayant rangé son armée dès la pointe du jour, se disposoit à attaquer les chrétiens, lorsque ceux-ci s'étant mis de leur côté en ordre de bataille, firent un mouvement pour tâcher de s'approcher de la mer de Galilée, afin d'y étancher la soif qu'ils souffroient, 8c qui les avoit mis aux abois. Le comte de Tripoli, dans le dessein de se saisir le premier d'un poste que les ennemis vouloient occuper, s'avança aussitôt avec sa cavalerie soutenue par l'infanterie, qui avoit ordre d'écarter les infidèles à coups de flèches. Dans ce temps-là Saladin ayant donné ' le signal du combat, marcha à la tête de son armée 8c attaqua le comte, dont l'infanterie se débanda pour gagner le haut d'une colline. Le roi 8c les évêques, alarmés de ce désordre, font tous leurs efforts pour tâcher de rallier ces troupes 8c les ramener au combat j mais c'est en vain : les soldats harassés
' Raoul de Coggeshale, apuJ D. Marten. CoUcciio ampUssima, t. 5, p. 538 & leq.
An 1 1.
Édit.
t. II, p. 439.
ongin
8c brûlant de soif déclarent qu'ils ne sont pas en état de combattre Se refusent d'obéir. Les hospitaliers Se les templiers, qui étoient à l'arrière-garde avec le reste de la cavalerie, se défendent cependant avec beaucoup de valeur, mais ils sont enfin obligés de plier, accablés par le nombre, sans que le roi dont ils imploroient le secours fût en état de les soutenir. Le comte de Tripoli, qui se battoit toujours à l'avant-garde avec une partie des chevaliers, Se que les ennemis avoient enveloppé, voyant qu'il ne lui étoit pas possible de rejoindre le gros de l'armée, cherche alors son salut dans la fuite Se est assez heureux pour se sauver, avec plusieurs seigneurs de marque, à travers les rochers Se les défilés. Le reste de l'armée fut bientôt après entièrement défait : le roi y demeura prisonnier avec le maître des templiers, le marquis de Monferrat, Tévêque de Lidde, Sec, Se les infidèles se saisirent de la vraie croix qu'on portoit dans le camp. Le lendemain Saladin somma la comtesse de Tripoli de lui rendre le château de Tibériade, ce qu'elle fut obligée de taire. Tout ce qu'elle put obtenir fut la liberté de se retirer où elle voudroit.
Tel est le récit fidèle que nous a laissé un auteur contemporain ', témoin oculaire Se nullement suspect de cette mémorable journée, qui fut suivie de la perte de Jérusalem Se de presque toute la Palestine. Son témoignage est appuyé de celui d'un historien arabe, auteur grave Se exact, qui a écrit la vie de Saladin dont il avoit toute la confiance. Se qu'il accompagna dans la plupart de ses expéditions. Voici ce que rapporte ce dernier historien^ : « Saladin Cl ayant rassemblé toutes ses forces, rangea son armée Se s'avança vers les « ennemis, qui, sur le bruit de sa marche, s'étoient rendus dans la campagne « de Sapphora Se le territoire de Ptolémaïde. Il poussa ce jour-là, qui étoit un « vendredi, jusqu'au lac de Tibériade, auprès d'un village nommé Als oh aïr a, « Se alla camper, le mercredi suivant, en ordre de bataille au couchant de la « ville de Tibériade où il attendit les François. Comme il vit qu'ils ne faisoient « aucun mouvement, il attaqua cette vilVe avec sa cavalerie, après avoir laissé « le reste de ses troupes dans le camp pour faire tête à l'ennemi. Il emporta « Tibériade d'emblée, la pilla Se y mit le feu; mais la citadelle se défendit. « Les chrétiens, sensibles à cette perte, se mettent aussitôt en marche, dans la « résolution d'en tirer vengeance. Le sultan, averti de leur dessein, s'avance « de son côté. Les deux armées se rencontrent, sur le soir du jeudi, vers le « côté occidental de la montagne de Tibériade, mais la nuit les empêcha de « rien entreprendre. Le lendemain à l'aurore le combat s'engagea auprès du « village d'Allubia Se fut extrêmement sanglant pour les chrétiens, dont les « musulmans firent un horrible carnage. La nuit sépara les combattans, Se les (c deux armées demeurèrent sous les armes jusqu'à la pointe du jour du samedi « suivant que l'action recommença. Les musulmans, qui avoient le Jourdain ce derrière eux Se les ennemis en face, se voyant dans la nécessité de vaincre,
' Raoul de Coggeshale, apud T). Marten. Collectio ' Bohadin, Vie de Saladin^ c. 84 & suiv. p. 66
aripUiSima, t. 5, p. 588 & secj. & suiv. édition de Leyde j 1732.
font alors un dernier effort. Leurs deux ailes donnent de concert avec le •centre sur les chrétiens 8c jettent la terreur parmi eux. Le comte de Tripoli, l'un des plus braves 8c des plus forts entre les siens, prévoyant l'entière défaite de l'armée chrétienne, n'eut aucun égard à la grande réputation de valeur qu'il s'étoit acquise jusqu'alors, 8c sans se donner la peine de se mettre en bataille 8c de se présenter au combat, il prend la fuite dès le commencement de l'action 8c lire vers Tripoli. Un corps de musulmans se met à sa poursuite, mais il se sauve seul ; en sorte que par sa retraite l'armée musulmane na plus rien à craindre ni de la ruse ni de la malice de ce capitaine. Alors le sultan ayant renfermé les chrétiens comme dans les toiles d'un chasseur les taille en pièces. Une partie d'entre eux veut chercher son salut dans la fuite j mais ils sont poursuivis si vivement, qu'il n'en échappe pas un seul. Les autres se réfugient sur une colline auprès du village d'Hittin. Les musulmans les environnent, 8c ayant mis le feu aux forêts voisines, les forcent enfin à se rendre volontairement. Les principaux furent mis aux fers, 8c le reste fut massacré ou fait esclave. Le roi Geoffroi , son frère, 8cc., demeurèrent prisonniers. Quant aux autres chefs, voici quel fut leur sort. Le comte de Tripoli ', après son arrivée dans cette ville, mourut de pleurésie par une punition divine. Le sultan condamna à mort les maîtres des hospitaliers ^ 8c des templiers, 8cc. »
An 1 1 48
' Bohadin, Fie de SalaAin, c. 84 & suiv. p. 70.
* Nous croyons devoir insérer à la fin de ce livre une lettre, du 4 août lySi, qui fut adressée par M. Raybaud d'Arles à dom Vaissete, peu de temps après la publication du dernier volume de V Histoire générale de Languedoc. Elle contient plusieurs rectifications ou remarques importantes relativement à ce que les Bénédictins ont avancé sur l'histoire de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem :
« Il y a plus de trente ans j'ai fourni à dom Gabriel Marcland tout ce que je pouvois savoir sur tout ce qui regardoit l'ordre de Malte. J'ai reconnu, en lisant votre histoire, des pages presque entières qui en provenoient; mais j'étois alors assez jeune, & plusieurs articles que je lui donnai n'étoient point de la dernière exactitude... Depuis ce tempslà j'ai eu le moyen de visiter, non-seulement les archives du grand prieuré de Saint-Gilles, mais encore celles du prieuré de Toulouse & j'ai vu les titres originaux. Je me suis aperçu de quelques erreurs & j'ai fait en même temps de nouvelles découvertes. Je prends la liberté de vous les envoyer, je souhaite qu'elles puissent vous être de quelque utilité.
« Page 36j [du tome II de l'édition originale ; — tome III, p. 601 de cette édition], vous parlez de la fondation du grand prieuré de Saint-Gilles &vous rapportez l'opinion de Naberat en son Sommaire des privilèges de l'ordre de Saint-Jean qui, p.i riant
de la bulle du pape Pascal II, de l'an 11 i3, où il est fait mention de la maison ou hôpital de Saint- Gilles, rapporte qu'il est dit qu'elle fut fondée par Raimond, comte de Toulouse. Cependant il n'en est pas parlé dans cette bulle. V^ous suivez cette opinion & vous ajoutez pourtant que ce pourroit être le comte Bertrand, son fils; mais cela n'est pas probable, parce que, suivant les preuves que j'ai rapportées dans mon histoire manuscrite du grand prieuré de Saint-Gilles, cette maison fut établie du vivant du comte Raimond, mais on ne trouve nulle part que ce prince en soit le fondateur. Ce fut le grand maître Geraud, qui vint en France au commencement de iioi, & ce fut la première maison qu'il établit dans le royaume. Je l'appelle Geraud & non point Gérard, parce que tous les titres anciens qui parlent de lui, même la bulle de Pascal II, l'appellent Geraldus.
<( Vous dites, à la page 362 [tome III, p. 602 & 6o3 de cette édition], que les hospitaliers de Saint- Gilles étoient gouvernés par un prieur nommé Arnaud; mais je dois vous faire remarquer qu'il y nvoit déjà un prieur établi au commencement de ce siècle.
« ^'ous ajoutez que Gausfred ou Geoffroi étoit prieur en i i65 & que ses successeurs prenoient le titre de commandeur, comme il se voit par les privilèges que Raimond V, comte de Toulouse, accorda, en 1 177, à l'Hôpital de Jérusalem... 8c à
An I 148
On voit par le témoignage de ces deux auteurs contemporains, Se par celui de quelques autres historiens arabes, le peu de fond qu'on doit faire sur
Pierre Gautier, commandeur du même Hôpital de Saint-Gilles. Je vous ferai remarquer qu'il y avoit alors un prieur & un commandeur ; ce dernier étoit la seconde personne & gouvernoit la maison lors de l'absence ou du décès du prieur.
(( Vous enseignez, à la page 363 [tome III, p. 604 de cette édition], qu'Amiel , évêque de Toulouse, accorda, en 1120, aux hospitaliers de Saint-Jean, l'église de Saint-Remi où ils s'établirent. C'est encore un mémoire que j'avois donné à dom Marcland sur la foi de ce qui est dit dans un catalogue des commandeurs & grands prieurs de Toulouse, composé par feu frère Bernard Estival, prêtre de l'ordre de Saint-Jean , que j'avois connu j mais, depuis ce temps-là, j'ai vu l'original de la donation de l'église de Saint-Remi, qui fut faite à frère Geraud, prieur de Saint-Gilles, différent du grand maître de ce nom, par Toset de Toulouse, Quile, sa mère. Ponce, son époux, & leurs enfans, en présence d'Amélius, évêque de Toulouse , d'Arnaud- Raimond, prévôt, & d'Aicard, archidiacre. La date de l'année n'est pas marquée; il est dit seulement : n Facta donat'io tempore Lodo'ico Francorum rege & « Guillelmo Pictavensi, Tolosano comité & Philippa « commltissa sua uxore. Facta carta in mense madii « sub die feria IVa. » J'ajoute que cet acte ne peut avoir été passé en 1120, parce que, comme vous l'avez remarqué page 889 du même volume [tome III, p. 648 & 649 de cette édition] , Alphonse chassa Guillaume de Poitiers qui, pendant la jeunesse dudit Alphonse, s'étoit emparé du comté de Toulouse. Ce qui fut fait pour le plus tard en i 120. Ainsi, puisque lors de cette donation Guillaume régnoit encore, elle ne peut avoir été faite pour le plus tard qu'en 1119.
« Vous avancez, à la même page [tome III, p. 604 de cette édition], que l'évêque Amiel permit, l'an 1121, à Gérard, prieur de l'Hôpital de Saint-Jean, d'acquérir des biens-fonds dans son diocèse, preuve que ce grand maître de l'ordre ne mourut pas en 1 1 18, comme on le prétend communément. Geraud, nommé dans cette charte, étoit le prieur de Saint-Gilles, dont j'ai parlé ci-devant; il portait le même nom que le grand maître. D'ailleurs, il ne pouvoit pas être ce dernier qui étoit mort en i 120, comme on le voit par la Chronique de Maillerais.
« Guigues, comte de Forcalquier, avoit donné, en I 147, à l'ordre de Saint-Jean, la ville de Manosque en Provence; Adélaïde, femme de Sicard, vicomte de Lautrec, sœur de Guigues, se départit des droits qu'elle avoit sur cette ville, moyennant soixante-quinze marcs d'argent qu'elle reçut de
frère Gaucelin d'Azillan, grand prieur, par un acte du i'"'' octobre i i52. {Cartulaire du grand prieuré de Saint-Gilles, p. 160.) Vous ne parlez pas de cette dame. Je compte que Sicard étoit le quatrième du nom.
« Au tome II, Note LV, p. 644 8c suiv. [tome IV, p. 284 & suiv. de cette édition], vous rapportez un acte, du 4 octobre ii63, par lequel Ermengarde, vicomtesse de Narbonne, confirme l'abbaye de Quarante dans la possession de la moitié du château de Colmérac, en présence d'Arnaud de Montescot, maître de l'Hôpital de Jérusalem, d'où vous concluez que ce dernier étoit grand maître de l'ordre de Saint-Jean. Agréez que j'aye l'honneur de vous représenter que d'Azillan n'é toit point grand maître & ne l'a jamais été. Pour le prouver il faut remarquer qu'anciennement, dans cet ordre, on donnoit le titre de maître de l'Hôpital (en termes absolus) à des personnes qui s'étoient rendues recommandables par de belles actions. Le même Gaucelin d'Azillan est qualifié maître de l'Hôpital en termes absolus dans une donation faite à l'ordre par Ermengarde de Saisac, l'an 1161. (Archives du grand prieuré de Saint-Gilles, armoire de la commanderie de Cressan, liasse du domaine de Saint-Nazaire, n. 4.J Frère Guilhard Aimeri , qui stipula dans cet acte, est aussi qualifié maître de l'ordre, il n'étoit pourtant que grand prieur de Saint-Gilles. L'usage de donner le titre de maître de l'ordre à de simples particuliers s'observoit aussi à Jérusalem. Dans une donation faite à l'ordre, au mois de janvier 1 189, par Roger des Loges, d'une gastine ou pâturage, du consentement de la princesse Adélaïde, sa dnme, veuve de Boémond II, prince d'Antioche, il est dit qu'elle fut faite in manu domini Stephani hospitalis Jérusalem magistri. (Archives de la chancellerie de Malte.) Cet Etienne n'étoit cependant pas grand maître de l'ordre. Cette dignité étoit alors possédée par frère Raimond du Puy. Il s'en trouve d'autres exemples.
« Les templiers observoient la même chose. Dans la permission que Raimond, abbé de Saint-Gilles, donna, en 1169, à frère Arnaud de Tarroice, maître des maisons du Temple en Provence & en Aragon, de bâtir une église à Saint-Gilles, il est qualifié maître du Temple de Salomon en termes absolus. (Archives du grand prieuré de Saint-Gilles, liasse des églises, n. 2.)
« Frère Pierre de la Rovère, maître de Provencj & d'Aragon, est qualifié maître de l'ordre dans une donation faite en i 142. (Archives du grand prieuré de Toulouse, liasse de La Clau, n. 1.) D'où l'on doit conclure qu'Arnaud de Montescot n'étoit
divers auteurs postérieurs, qui accusent le comte de Tripoli d'avoir livré en cette occasion l'armée chrétienne à Saladin par une trahison des plus noires, crime horrible, auquel ils ajoutent des circonstances qui sont également déshonorantes pour sa mémoire', 8c que la plupart de nos modernes ont adoptées sans beaucoup d'examen; mais il est aisé^ de le justifier sur tous les chefs d'accusation qu'on a formés contre lui.
Ce prince, après la funeste^ bataille de Tibériade, se retira d'abord à Tyr avec le fils du prince d'Antioche & quelques autres seigneurs qui avoient échappé de la défaite. Saladin parut bientôt devant cette place j mais n'osant l'attaquer, il assiégea 5c prit Sidon 8c alla ensuite mettre le siège devant Giblet 8c le château de Boterin qui appartenoient au comte. Celui-ci, voyant que les infidèles désoloient ses États 8c menaçoient Tripoli , se rendit par mer dans cette ville dans le dessein de la défendre, mais il mourut quelque temps après en duel, ou d'une pleurésie, suivant l'autre historien'^ qu'on a déjà cité.
Ce comte décéda sans postérité, 8c en lui finit sa branche, à laquelle Ber-
An 1 1^8
Ed. origin.
t. Il, p. 460.
pas, en ii63, grand maître de l'ordre des templiers.
« Vous dites, mon révérend Père, dans la même note, qu'on ne trouve rien du grand maître Raimond du Puy depuis l'an i 1 55 ; cependant on trouve dans les archives de Malte des titres de lui des années i i 56 & iiSy. Il étoit dans le prieuré de Saint-Gilles, en Languedoc, en l'année iiSy, 8c à Lyon le i5 juillet i i58. (Cartulalre du grand prieuré de Saint-Gilles, p. 174.) Ce grand maître vivoit encore en iiSp, comme il conste par les chartes de la chancellerie de Malte.
e( Vous doutez de l'existence du grand maître Auger de Balbey; cependant rien de plus certain. Non-seulement il est nommé dans les anciens catalogues des grands maîtres, mais encore il se trouve dans la chancellerie de Malte plusieurs titres de lui , dont le plus ancien est une donation faite à l'ordre par Baudoin III , roi de Jérusalem, de cinquante familles de Bédouins que ce grand maître accepta. (Chancellerie de Malte, n. 69.) Cet acte est du 3 des calendes de décembre de l'année i 160; & le plus moderne est une concession faite par ce grand maître à Raoul Bourdin, d'une maison située rue de Saint-Cosme, à Jérusalem, en 1162. (liid. n. 75.) ^
« A l'égard de Bertrand de Comps , il ne vécut dans le magistère que quelques mois, puisque Gibert Assaly, son successeur, siégeoit déjà en 1 163. {Ibid. n. 84.)
« L'ordre des templiers ayant reçu une règle du concile général tenu à Troyes, en Champagne, sous lepape Honoré II, l'an 1 i 28, ils s'établirent bientôt en France 8c principalement en Languedoc, Raimond Ratier, fils de Toset de Toulouse , son frère & ses sœurs, donnèrent au grand maître Hugues
Payen tout l'honneur qui étoit depuis l'église de Notre-Dame de la Dalbade jusqu'à la rue, 8c jusqu'à celle qui alloit devant l'église de Saint-Remesi. Cette donation est sans date, mais elle fut probablement faite l'an 1 129. (Archiv. du grand prieuré de Toulouse, liasse des donations, n. 3 de l'ancien inventaire.)
« Alphonse, comte de Toulouse, donna aux chevaliers du Temple, le i5 août 11 34, un diplôme par lequel il permit à ses sujets de leur donner des seigneuries 8c autres biens, 8c permit à ceux-là de^ pouvoir les posséder, tout de même qu'ils avoient obtenu la permission en Orient du roi de Jérusalem, du prince d'Antioche 8c du comte de Tripoli. Cet acte est fait in curia Sanctae Mariae de Podio, en présence de Guillaume, évêque du Puy, de Raimond-Trencavel, vicomte de Béziers, 8c Raimond- Béraiiger, comte de Barcelone, de Guillaume de Montpellier, de Roger de Béziers, de Rostaing de Sabran, 8cc. [Cartulaire de la maison du Temple de Saint-Gilles, p. 787, V,)
« Enfin, mon révérend Père, vous faites mention, page 406, de Humbert, évêque du Puy. Je suis bien aise de vous apprendre quelle étoit sa famille. Dans une acquisition que les templiers firent de quelques maisons dans la ville du Puy, il est dit que Humbert, fils du comte d'Albon, étoit alors évêque de cette ville. (Archiv. de Toulouse, armoire de Douzains, Cartulaire, lettre D.) Collection de Languedoc, t. 187, p. 3o6. w [E. M.]
' V^oyez tome IV, Note LVI.
' Ibid.
' Continuateur de Guillaume de Tyr, Martène, Collectio amplissima, p. 607 8c 609.
^ Bohadin, Fie de Saladin, c. 34 8c suiv. p. 66.
An 1 140 ' '
trand, comte de Toulouse, son bisaïeul, avoit donné l'origine. Il fit son héritier Raimond, son filleul, second fils du prince d'Antioche, qui jouit depuis de tous ses domaines. Ce jeune prince étoit de la maison des comtes de Poitiers, ducs d'Aquitaine, & arrière-petit-fils, par Raimond, prince d'Antioche, son aïeul, de Guillaume IX, duc d'Aquitaine, & de Philippe de Toulouse. Il laissa à sa mort le comté de Tripoli à Boémond IV, son frère, qui unit ce comté à la principauté d'Antioche S^ transmit l'un 8<. l'autre à ses descendans, qui les possédèrent jusqu'à Boémond VII, décédé sans enfans en 1287.
Si nous en croyons Hugues de Saint-Cire, qui a écrit', vers l'an 1220, la vie des poètes provençaux, la comtesse de Tripoli, veuve de Raimond II, embrassa la profession religieuse après la mort du comte son époux. Voici ce qu'il rapporte là-dessus dans la vie du poète Geoffroi Rudels. « Geoftroi « Rudels. dit-il, natif de Blaye, fut grand gentilhomme Se prince de Blaye. « Il devint amoureux de la comtesse de Tripoli, sur le seul rapport que lui « firent de sa personne les pèlerins qui venoient d'Antioche. Il composa pour «( elle diverses chansons & eut un si grand désir de la voir, que pour le satis- « faire il se croisa & passa la mer. La maladie s'étant mise dans le vaisseau « durant le voyage, Geoffroi en fut attaqué & arriva fort malade à Tripoli, « où il se mit dans une auberge. La comtesse, informée du sujet de son (( voyage, l'alla voir, ce qui rétablit un peu ses forces; mais bientôt après il « expira entre ses bras, content de l'avoir vue. Cette princesse le fit inhumer « dans la maison du Temple, 8<. pénétrée de douleur de sa mort, elle prit « l'habit religieux. » Jean ^ de Nostradamus rapporte à peu près les mêmes circonstances &. en ajoute plusieurs autres qui sont très-douteuses. Il prétend entre autres que Geoffroi Rudels étoit seigneur de Blieux en Provence, au lieu de Blaye auprès de Bordeaux; il ajoute que Geoiiroi , duc de Bretagne, fils de Henri II, roi d'Angleterre, le retint quelque temps à sa cour,
' Manuscrit de la Bibliothèque du roi, n. 7223, ' Nostradamus, Vies des plus célchres & des plus
aujourd'hui fonds fiançais, n. 85,^. aKdcns postes provençaux, p. ^3 & suiv.
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