LV. — Pierre de Carcassonne élu évêque de Girone
Pierre^, troisième fils de Roger comte de Carcassonne, étoit donc évêque de Girone dès le mois de novembre de l'an loio. Il avoit succédé depuis peu, sans doute par le crédit & l'autorité d'Ermessinde, comtesse de Barcelone, sa sœur, à Otton qui avoit été tué durant la guerre que les Sarrasins d'Espagne, soutenus des chrétiens du pays, se faisoient alors. Ces infidèles'* s'étoient partagés entre Almahade & Zuleiman, deux de leurs princes qui se disputoient la couronne. Le dernier eut recours à la protection de Sanche, comte de Castille, qui le plaça en quelque manière sur le trône, après avoir gagné en 1008 une célèbre bataille sur Almahade. Celui-ci pour se soutenir implora le secours de Raimond, comte de Barcelone, qui l'alla joindre avec divers seigneurs & prélats de la Marche d'Espagne. De ce nombre furent Ermengaud, comte d'Urgel, son frère; les évêques iCtius de Barcelone, Otton de Girone & Arnaud d'Ausone, qui furent tués le i«' de septembre de l'an loio, dans une seconde bataille qu'Almahade eut le malheur de perdre du côté de Cordoue. Ermengaud, comte d'Urgel, qui fut surnommé de Cordoue, à cause qu'il mourut dans cette occasion, avoit fait son testament deux ans auparavant, le 28 de juillet, la doui^ième année de Robert. Il avoit légué entre autres^ son épée & son baudrier garni d'or à l'église de Sainte-Marie du Puy, deux tasses d'argent à celle de Saint-Vincent de Castres, ses échecs à l'abbaye de Saint-Gilles, &c.
LVL — Exploits de Raimond, seigneur du Bousquet, au diocèse de Toulouse^
Ce qu'un auteur^ contemporain rapporte des aventures & des exploits de Raimond, seigneur du Bousquet, dans le diocèse de Toulouse, nous fiaiît conjecturer que ce dernier servoit dans l'armée des Sarrasins dans le temps que Sanche, comte de Castille, remporta, en 1008, sur Almahade, la victoire dont on vient de parler. Ce seigneur, également considérable par sa naissance & par ses grands biens, forma, suivant le goût de son siècle, le dessein de foire le pèlerinage de Jérusalem. Il se mit en chemin, & étant arrivé à Lune sur la côte de Toscane, il s'embarqua. Il fut à peine en mer qu'il s'éleva une tempête si furieuse que le vaisseau se brisa contre des écueils, en sorte que Raimond Se un de ses domestiques furent presque les seuls qui échappèrent du naufrage.
' Arnaud de Verdale, de Episcopis Magal. p. 795. •* Marca Hispanica, p. 973 & seq. ' Marco. Hispanica, p. 994. ^ Bernard le Scholastique, Je Mirjcul. S, Fidls. * Voyez tome IV, Note Wll, n. 17. — Labbe, Bihl'iotkcca nova manuscriptorum , t. 2 , "* Marca Hispanica, p. 3î2 & 642. — Ferre- p. 641 & seq. — Voyez tome V, Chroniques, nuras, ann. 1008 & seq. méro III.
" An 101 q
Ce domestique, s'étant saisi d'une planche, fut jeté sur les côtes d'Italie, 8c
croyant que son maître avoit péri, il retourna au Bousquet où il annonça le
malheur qui venoit d'arriver. La femme de Raimond, persuadée de la mort
de son mari, s'empara aussitôt du château, se remaria & mit tout en oeuvre ^i p^}fX
pour déshériter ses filles du premier lit; mais un seigneur du voisinage, nommé
Hugues Escafred, bon ami de leur père, prit soin de leurs intérêts 8c les donna
en mariage à ses fils.
Cependant Raimond, s'étant saisi d'une planche 8c ayant imploré le secours de sainte Foy, fut jeté sur les côtes d'Afrique où il demeura pendant trois jours errant sur la plage. Il rencontra enfin une troupe de pirates qui venoient du pays de Turlande ^ qui le prirent 8c l'emmenèrent en esclavage. Il cacha d'abord sa condition, mais comme on l'obligea de travailler k la terre, à quoi il n'étoit pas accoutumé, il se vit malgré lui forcé d'avouer qu'il n'avoit jamais fait d'autre métier que celui des armes. Ses maîtres, charmés de trouver en sa pereonne un homme de guerre, l'employèrent dans toutes leurs expéditions ï il ne fut pas longtemps sans donner des preuves de sa capacité Se de sa valeur qui lui méritèrent de grands éloges 8c un rang distingué parmi " eux. Ces pirates étoient actuellement en guerre contre les Barbarins, peuples d'Afrique, qui leur ayant livré bataille, les défirent entièrement 6c firent Raimond prisonnier. Ces derniers, informés de son expérience dans l'art militaire, se servirent utilement de lui dans la guerre qu'ils faisaient alors aux Sarrasins de Cordoue, qui le firent prisonnier à leur tour sur les Barbarins 8c lui donnèrent de l'emploi dans leurs armées. Le seigneur du Bousquet, après s'être signalé parmi eux par divers exploits, tomba peu de temps après au pouvoir des Alabîtes, dans une bataille que les mêmes Sarrasins, leurs ennemis, gagnèrent sur eux. Ses nouveaux maîtres l'amenèrent contre Sanche, comte de Castîlle, qui leur faisoit la guerre, 8c qui les ayant défaits dans une occasion, demeura maître de la personne de Raimond 8c d^une infinité de chrétiens qui avoient combattu pour ces infidèles. Le comte, instruit de la religion, de la naissance 8c des malheurs de ce seigneur, lui accorda nonseulement la liberté comme à tous les autres chrétiens, mais il le combla de bienfaits. Raimond se voyant libre se retira chez lui, après une absence de trois ans y recouvra le château du Bousquet par le secours de ses amis 8c en chassa celui que sa femme avoit épousé. Tel est le récit en abrégé des aventures de ce seigneur, que nous a laissé plus au long un auteur qui écrivoit vers Tan loio, c'est-à-dire deux ans après le retour de Raimond dans sa patrie. Comme nous apprenons d'ailleurs" que les Barbarins étoient en guerre avec les Sarrasins de Cordoue en 1007, 8c que Sanche, comte de Castille, défit l'année suivante ceux de ces infidèles qui avoient pris le parti d'Almahade dans une fameuse bataille où il resta trente-six mille des leurs sur la place, c'est une preuve que Raimond entreprit, vers l'an ioo5, son voyage de Jéru-
* Ferreras, Histoire d'Espagne, ann. 1 007 8c suiv.
An loio
An loii
salem. Enfin le même historien témoigne que ce seigneur vivoit encore dans le temps qu'il écrivoit'. Au reste, nous ne doutons pas que le château du Bousquet, dont il avoit le domaine, ne soit le même que celui de ce nom situé auprès de Lanta, dans le diocèse de Toulouse, à trois lieues de cette ville vers le sud-est.
LVII. — Fondation du monastère de Saint-Pierre de Fenouillèdes,
Bernard, comte de Besalu & de Fenouillèdes, fut sans doute de l'expédition de Cordoue avec les autres seigneurs de la Marche d'Espagne. Nous savons du moins qu'il se rendit* recommandable par ses exploits, qui lui acquirent le surnom de Taillefer{scindens ferrum). Il ne se distingua pas moins par sa piété, & outre les libéralités^ qu'il exerça envers les anciens monastères de son domaine, il en fonda de nouveaux. De ce nombre fut celui de Saint-Pierre ^, qu'il établit dans son comté de Fenouillèdes suivant Vinstitution canonique ^^ c'est-à-dire qu'il y mit des chanoines auxquels il donna Wadallus pour abbé. Le pape Serge IV confirma à sa prière, au mois de novembre de l'an loii, la fondation de ce monastère qui ne subsiste plus aujourd'hui. Guifred, comte de Cerdagne, frère de ce comte, obtint une pareille bulle la même année pour le monastère de Canigou qu'il avoit fondé ^ l'an looi, dans son comté de Gonflant, & où il fit^ transférer du Toulousain quelques années après les reliques de S. Gauderic, confesseur.
LVIIL — PonSj comte de Gévaudan (y de Fore-^. — Maison de Mercceur.
Pons, comte de Gévaudan, qui vivoit encore au commencement de l'an loi i, donna "^ alors à l'abbaye de Saint-Julien de Brioude l'église de Langeac en ^^d.orîgîm Auvergne, celle de Favairoles dans le comté de Gévaudan, avec les dîmes, les oblatîons, les sépultures^ &c., & un village de la viguerie de Brioude, pour les âmes d'Etienne y son père , d'Adélaide, sa mère, de Théodberge, safimme, de ses fils Etienne &» Pons y de ses frères Bertrand &» Guillaume^ 6* d'Etienne ^ Bertrand &» Guillaume, ses neveux. On prétend ^ que ces derniers étoient fils de Philippe sa sœur, femme de Guillaume V, comte d'Auvergne. Ils pouvoient être^ également ou fils d'un de ses frères, ou ses petits-fils. Il ne dit rien d'Etienne, son frère, élu pour succéder à Gui d'Anjou, évêque du Puy '**5
' Qui muniàpium quài Bosckitam rustiei vùûant * Baluze, Histoîrt ginéaU âe U maison d'Aaver^
in eodem pago possidet, Labbe, Bihl. nova manusc, gnCj t. i , p. 1 3 & suir.
l. 2, p. 541 . 9 Voyez tome IV, Note XVII, n. 6.
• Marca Hispan'ica^ p. 542. •• Nous pensons qu'Etienne, choisi par Gui d'Ail-
* Ihid. p. 961 & leq. Jou pour son successeurà révêche du Puy, était son
* Ihid. p. 987 & seq. petit-neveu 8t non son neveu. Ce serait Etienne, ' I^id. p. 418, 988 Se seq. fils de GuiUaume, cité avec ses deux frères dans la
• Baluze, MiscelUnea, t. 2, p. 3og. charte dont les Bénédictins donnent ici Tanalyse. 'Voyez tome V, Chartes 8c Diplômes, nu- Voir cette charte dans le Carta/aire «^e^dml-Ja^Vn
méro CXLIII. de Brioude. [E. M.]
leur oncle maternel, du vivant de ce dernier, peut-être à cause qu'il avoit été déposé. L'acte est daté du mois de Jevrïer à la fin de Van MX, indiction IX, preuve certaine qu'on comptoit alors, du moins quelquefois, le commencement de l'année depuis Pâques. Pons prend dans le même acte la qualité de comte de Gévaudan 6» de Fore-i^. On croit ' qu'il avoit acquis ce dernier comté par son mariage avec Théotberge ou Tiberge, qu'on assure avoir été fille & héritière d'Artaud II, comte de Lyonnois 8c de Forez, 8c de Thetberge, sa femme. Enfin cette donation est souscrite par le vicomte Etienne, qui y donna son consentement 6» la ratifia j 8c qui est sans doute le même que le vicomte de Gévaudan^ de ce nom qui vivoit alors; par le vicomte Robert 8c son frère Guillaume ; Béraud, prévôt de l'église du Puy, 8cc.
Ce dernier étoit frère ^ de S. Odilon, abbé de Cluny, qu'on faîf* abbé de Saint-Vosy, dignité de la même église, avant qu'il eût embrassé la vie monastique. Ils 5 étoient fils de Béraud , seigneur de Mercueur ou Mercœur, château situé en Auvergne, vers les frontières du Gévaudan. S. Odilon eut pour son partage quelques maisons^ au Puy, qu'il échangea en 1004 avec les chanoines de cette église. Il eut plusieurs frères 8c une sœur entre autres, qui épousa le seigneur de Solignac en Vêlai 8c qui fut mère*^ de Guillaume, élu abbé de Saint-Chaffre en io36. Entre les frères de S. Odilon, Guillaume fut père d'Etienne, qui succéda dans la prévôté de l'église du Puy à Béraud^, son oncle. Ce dernier fut inhumé dans le monastère de Saint-Pîerre du Puy , 8c eut un autre neveu nommé Hildegaire, lequel fut chanoine du Puy 8c fonda ^ avec ses frères le monastère de la Voulte sur l'Allier en Auvergne. Tel étoit, vers le commencement du onzième siècle, l'état de l'ancienne maison de Mercœur, l'une des plus illustres d'Auvergne, dont on fait*® remonter l'origine jusques au commencement du dixième. Elle appartient cependant en quelque manière à la Province. La baronnie de Mercœur, érigée depuis en duché, est comprise en effet parmi celles du Gévaudan qui ont droit d'entrer par tour aux états de Languedoc, parce qu'à la réserve du chef-lieu, la plupart de ses autres domaines sont situés en Gévaudan.
Pons, comte de ce pays 8c de Forez, qui a donné lieu à cette digression, est sans doute le même que le comte Pons qui fit une donation ' ' , au commencement du onzième siècle, à l'abbaye de Cluny, par un acte daté de Thorène. Nous trouvons en effet un château de ce nom dans la partie du diocèse de Vienne qui est en deçà du Rhône, sur les confins du Forez 8c du Vêlai. Quoi qu'il en soit, nous n'avons rien de certain dans la suite de Pons,
* Baluze, Histoire généal. de la maison d'Auver- • Acta Sanetorum ordinis sancti Benedicti, saec. 6, gne, t. I , p. 1 3 & SUIT.— Voyez tome IV, Note XXVI, part, i , p. 641 .
n. 4. ^ Mabillon, ad ann. 1012, n. 71.
* Voyez tome IV, Note XXVI, n. 10. * Ihid, ad ann. io3ï, n. io3.
* hiiuze y Histoire généal. de la maison d'Auvergne, ^ Ihid. ad ann. 1026, n. 72.
p. 27 & SUIT. '" Baluze, Histoire généal. de la maison d'Auver^
^ GalUa Christiana, nov. cdit. t. 2, p. 768. gne,'p. 27 & suiv.
* Baluze, Histoire généal. de la maison d'Auver- • " Acta Sanetorum ordinis saneti Benedicti, %^tc, 6^ gne, p. 27 & suiv. part. 1, p. 641.
■r 244 HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. XIII.
An 101 1 ^ •
comte de Gévaudan, auquel Etienne, son fils' ou son petit-fils, succéda à ce qu'il paroît dans ce comté.
LIX. — Mort de Roger I, comte de Carcassonney de Comminges, ô'C.
Celui de Carcassonne passa vers le même temps aux fils du comte Roger I, qui vivoit encore au mois d'avril de la quinzième année du roi Robert, ou de l'an ion, & qui donna ^ alors avec Adélaïde, sa femme, à l'abbaye de Saint- Hilaire, un alleu situé au voisinage de Limoux, dans le comté de Razès, avec la part qu'y avoit eue le comte Eudes, son frère. Roger fit cette donation tant pour lî^î que pour la même Adélaïde^ sa femme , son fière le comte Eudes, & le comte Raimond, son fils, afin de mériter les uns &• les autres d'avoir part au royaume de Jésus-Christ. Bernard & Pierre, ses deux autres fils, souscrivirent à l'acte avec la qualité de comte & y donnèrent leur consentement. Nous inférons de là ; i^ que Pierre, qui étoit ôvêque de Oirone depuis ^ la fin de l'année précédente, outre les abbayes que son pèce lui avoit léguées par son testament dont on a parlé ailleurs, eut qncore en partage une partie de son don^aine t aussi verrons-nous dans la suite qu'il posséda la moitié du comté de Carcassonne; 2° que Roger I changea par conséquent la disposition de son Éd. origin. testament^ conformément à la liberté qu'il s'y étoit réservée j 3^ enfin que Raimond, son fils a)né, étoit probablement mort dans le temps de cette donation, puisqi^'o^i n'y voit pas sa souscription avec celle de ses frères.
On .assure^ qu€ Roger I, comte de Carcasaonne, & Adélaïde sa femme, outre la donation de divers villages du pays de Foix qu'ils avoient faite efn 988 ^„ ,j,,jj àr l'abbaye de Saint- Volusien de Foix, lui en firent une nouvelle en laii du lieu de Berme dans le même pays j ils vécurent donc jusques à cette; dernière année. Gomme on ne trouve plus depuis aucun monument où il soit parlé ni de l'un ni de l'autre, iSc que Roger étoit déjà grand ^ en 949, c'est une preuve qu'il mourut bientôt après cette dernière donation. On croit qu'il fut inhumé avec Adélaïde, sa. femme, dans l'abbaye de Saint-Hilaire, envers lequel il avoit toujours eu une dévotion singulière, fondée sur la protection que ce saint lui avoit accor:<iée en différentes occasions de sa vie. .