‹ Histoire générale de Languedoc, avec des notes et les pièces justificatives (volume 3)Chapitre 162 sur 234 · XXXVI. — Dixième concile de Narbonne · texte numérisé non relu

XXXVI. — Dixième concile de Narbonne

Guîfred, archevêque de Narbonne, tint le i" d'octobre de l'an io55 un nouveau* concile dans cette ville, auquel il ne se trouva avec lui que six évêques de sa province, savoir: Guillaume d'Urgel, Guillaume d'Ausone, Béranger de Girone, Bernard de Béziers, Rostaing de Lodève & Gonthier d'Agde. Ces prélats déclarèrent excommuniés les usurpateurs des biens de l'église d'Ausone.

XXXVII . — Troisième concile de Toulouse. — Évêques de cette ville.

Ce concile fut suivi d'un autre bien plus nombreux^ tenu à Toulouse le i3 de septembre de l'an io56 par ordre du pape Victor II, sous le vénérable PonSy comte de Toulouse. Raimbaud, archevêque d'Arles, & Pons, archevêque d'Aîx, y présidèrent en qualité de vicaires ou légats du Saint-Siège, avec Guifred, archevêque de Narbonne. Parmi les évêques qui s'y rendirent il y en eut au moins six de la Province, savoir : Arnaud de Toulouse, Bernard de Béziers, Gonthier d'Agde, Arnaud de Maguelonne, Frotaire de Nimes & Rostaing de Lodève. On prétend qu'un autre évêque nommé Arnaud, qui y souscrivit 8c dont le nom du siège est en blanc, étoit évêque de Carcassonne j mais il est certain '^ que c'étoit Guifred ou Wifred qui occupoit encore alors cet évêché. Les autres prélats qui assistèrent à ce concile ètoientdes provinces voisines.

On y dressa treize canons, tant pour abolir la simonie qui régnoit dans toute l'Église, que pour ordonner le célibat aux ecclésiastiques qui se mettoient

* Voyez tome IV, Note XXII, n. 24. * Conciles, t. 9, p. 1084 ^ suit.

■ Marca Hispanica, p. 461 8c $eq. * Voyez tome IV, Note XXX, n. 5.

An io56

alors peu en peine de le garder, pour empêcher Tusurpation des biens des églises & remédier à divers autres abus. On y défendit aux comtes & à toute sorte de puissance de vendre les évêchés & les abbayes, & il fut arrêté que les évêques & les abbés ne pourroient être élus qu'à 1 âge de trente ans. On ordonna enfin que ces canons seroient également observés dans la Gaule 6* l'Espagne. On doit entendre par ce dernier terme la Marche d'Espagne ou Catalogne, alors soumise à nos rois pour le temporel 8c aux archevêques de Narbonne pour le spirituel.

C'est au temps de ce concile de Toulouse & sans doute dans le concile même, que les légats du pape Victor II auroient jugé le différend qui étoit alors, à ce que disent Mariana ' & quelques autres Espagnols modernes, entre Ferdi^ nand, roi de Castille, & l'empereur Henri, si l'on pouvoit s'en rapporter au témoignage de ces auteurs. Ils ont avancé que ce dernier prince prétendant que l'Espagne relevoit de l'Empire, le roi Ferdinand, pour soutenir l'indépendance de sa couronne, leva une armée de dix mille hommes, qui, sous la conduite du fameux Cid, s'avança jusques à Toulouse où elle s'arrêta j que Fer- ^^j- ®"8»n. dinand l'ayant jointe bientôt après dans cette ville, envoya prier le pape Victor II de se rendre médiateur entre lui 8c l'empereur j que Victor chargea de cette commission Robert, cardinal de Sainte-Sabine, qui se rendit à Toulouse, accompagné des ambassadeurs de l'empereur, 8c qu'enfin ce légat y termina le différend des deux princes à la satisfaction du roi de Castille. Mais le silence profond que gardent les anciens sur toutes ces circonstances nous donne lieu de les regarder comme entièrement fabuleuses.

On prétend* encore que Béranger, vicomte de Narbonne, exposa devant les pères du même concile de Toulouse 8c les légats du pape qui y présidèrent, les griefs qu'il avoit contre Guifred, son archevêque j mais il est certain que ce fut dans Un concile postérieur. Du reste, les évêques qui assistèrent à celui de Toulouse y confirmèrent^ l'union ^e l'abbaye de Moissac à celle de Cluny 8c firent un décret contre les usurpateurs de ses biens. Suivant la Chronique^ manuscrite d'Aimery de Peyrat, abbé de Moissac, qui rapporte ce décret, il fut rendu au nom de dix-huit évêques du concile j ces prélats en donnèrent^ un semblable en faveur des religieux de l'abbaye de Rîpoll qui y avoient envoyé leurs députés.

Arnaud, évêque de Toulouse, mourut sans doute bientôt après ce concile^. Pierre-Roger, son successeur immédiat, viovit en effet sous le règne du roi Henri, 8c Durand, abbé de Moissac, avoit déjà succédé à ce dernier ^ dès le mois de juin de l'an loSç. Pierre-Roger n'occupa donc pas le siège épiscopal de Toulouse jusques au mois de septembre de l'an io6o, comme on le prétend^.

• Mariana, 1. 9, c. 5. * Marca Hispanica, p. 452.

» Voyez tome IV, Noie XXXV. « Voyez tome IV, Note LXVI, la suite chro-

» Martcne, Thesaur, anecd. t. 4, p. 90. nologique des cvéques & archevêques de Toulouse.

* Mss. de Colbert, n. 2835, aujourd'hui nu- [E. M.]

méro 4991 A du fonds latin de la Bibliothèque Im- ' Mabillon, ad ann. 1069, n. 5o.

périale. [E. M.] * Caiel, Mémoires de l'hist. du Languedoc^ p. 863.

An io5o

Dans un voyage qu'il fit à Cluny, il fut si édifié de la' régularité de ce monastère, qu'il fonda sous sa dépendance un prieuré à Sainte-Colombe, alors dans le diocèse de Toulouse 8c à présent dans celui de Mirepoix.

XXXVIII. — Mort d'Ermessinde de Carcassonne ^ comtesse de Barcelone,

Guifiedy archevêque de Narbonne, excommunié.

Il paroît que le concile de Toulouse prit connoissance d'un différend qui s'étoit élevé alors entre Ermessinde de Carcassonne, comtesse douairière de Barcelone, 8c le comte Raimond-Béranger, son petit-fils. Pour l'intelligence de ce fait il faut se rappeler que le comte Raimond-Borrel, mari de cette princesse, lui ayant laissé par son testament l'administration de tous ses domaines pendant tout le temps qu'elle vivroit en viduité, elle en jouit* depuis la mort de ce comte arrivée en ici 7 jusques en 1028, qu'elle les céda à Béranger, son fils, sous certaines conditions. Celui-ci étant décédé en io35, elle reprit l'administration du comté de Barcelone 8c des domaines qui en dépendoient, qu'elle garda toujours, ce qui chagrina beaucoup Raimond, son petit-fils, 8c Almodis, femme de ce prince, qui n'ayant presque que le vain titre de comte de Barcelone, n'oublia rien pour engager son aïeule à lui céder cette administration. Le refus qu'elle en fit irrita extrêmement Raimond, 8c ce prince porta si loin son ressentiment qu'il la maltraita, peut-être à l'instigation d'Almodis, sa femme. Ermessinde, indignée du procédé de son petit-fils à son égard, s'en plaignit au pape Victor II 8c implora sa protection 3. Ce pape la lui accorda volontiers 8c commit en conséquence Raimbaud, archevêque d'Arles, 8c Guifred, archevêque de Narbonne, pour examiner cette affaire dans le concile de Toulouse, avec ordre d'excommunier le comte de Barcelone 8c Almodis sa femme, ce qui fut exécuté. Victor confirma la sentence 8c frappa du même anathème Guifred, archevêque de Narbonne, qui , à ce qu'il paroît, avoit embrassé les intérêts du comte de Barcelone. Ermessinde s'accommoda cependant enfin avec ce prince, son petit-fils, 8c Almodis sa femme, 8c leur céda"^ tous ses droits sur les comtés &* les évêchés de Girone, de Barcelone, Ausone ou Vie 8v Manrèse, moyennant la somme de mille onces d'or qu'ils lui payèrent. L'acte est daté du 4 de juin, la vingt-sixième année du règne de Henri^ Se par conséj^„ 1^5 quent de l'an loSy 8c non pas de l'an io56, ainsi ^ que l'a avancé un historien catalan. Il est d'ailleurs certain, par ce que nous venons de rapporter, que cet accord est postérieur au concile de Toulouse^. Ermessinde se dit fille d'Adélaïde dans l'acte qui est souscrit par Guillaume Miron 8c Roger-Pons de Narbonne. La comtesse douairière de Barcelone, après cette cession, prêta serment de

' Acta Sanctorum ordinis sanctl Benedicti, saec. 6, ^ Marea Hispanica, p. 1 106 8c seq.

p. 65y. ' Diego, Histoire des comtes de Barcelone, 1. 2,

' Marca Hispanica, p. loSy. c. 41 & siiiv. — Baluze, Marca Hispanica, p. loSy.

^ Diego, Histoire des comtes de Barcelone^ 1. 2, ^Conciles, t. 9, p. io84&suiY. c. 41 & suiv.

fidélité à son petit-fils &à Almodis, femme de ce prince, & s'engagea, autant qu'il seroit en elle, de faire lever l'excommunication que le concile de Toulouse 8c le pape Victor avoient lancée contre eux & celle dont le même pape qvoit jrappé Guîjredy archevêque de Narbonne. Elle se retira ' ensuite dans le château de Saint-Quirice, dans le comté d'Ausone, où elle forma bientôt après le dessein d'aller en pèlerinage à Saint-Jacques en Galice Se à Saint-Pierre de Rome. Pour s'y disposer, elle fit son testament le 26 de septembre de la vingt-septième année du règne du roi Henri, ou de l'an io58, & elle le confirma par un codicille du 26 de février suivant, ce qui prouve qu'elle n'exécuta pas ce dessein, puisqu'elle mourut le i^"^ de mars de l'an 1059 dans le même château. Nous apprenons d'ailleurs^ que le pape Victor II excommunia Guifred, archevêque de Narbonne, pour crime de simonie, dans un concile de cent vingt évoques. Comme on vient de voir que ce prélat étoit déjà excommunié au mois de juin de l'an loSy, c'est une preuve ^ que le pape Victor le frappa d'anathème dans le concile qu'il tint à Rome"^, dans la basilique de Constantin, le 18 d'avril de la même année. Victor leva sans doute son excommunication quelque temps après; nous savons du moins que Guifred exerçoit les fonctions de son ministère sur la fin du pontificat de ce pape.

XXXIX. — Assemblées ou conciles tenus à Barcelone 6» Elne. — Comtes

de Roussillon &» d'Ampurias.

Cet archevêque fit en effet, le 18 de novembre de Tan io58, la consécration ^ de l'église cathédrale de Barcelone. Raimondy prince de cette ville ^ comte de Girone & marquis d'Ausone ^ qui avoit fait réédifier cette église, pria Guifred, du consentement d' Almodis sa femme ^ de faire cette cérémonie. Il y invita aussi Raimbaud, archevêque d'Arles, & les évêques de la Marche d'Espagne qui s'y trouvèrent tous, entre autres Paterne de Tortose^, ville que Raimond-Béranger avoit par conséquent enlevée dès lors aux Sarrasins & où l'on avoit rétabli le siège épiscopal.

L'archevêque Guifred présida "7, le iode décembre de la même année, à une autre assemblée ou concile qui fut tenu à Elne & auquel se trouvèrent, avec les notables de son diocèse, les évêques Béranger d'Elne, Béranger de Girone & Guifred de Carcassonne, Gausfred, comte de Roussillon, Raimond, comte de Cerdagne, & plusieurs abbés & seigneurs. Enfin l'archevêque de Narbonne souscrivit, le 26 de décembre suivant, avec Raimbaud, archevêque d'Arles, Arnaud, évêque de Maguelonne, Frotaire de Nimes & Guillaume d'Urgel, à vin acte par lequel Hali , duc mahométan ou sarrasin de Dénia & des îles Baléares, soumit à l'église de Barcelone toutes les églises de ses États.

' Diago, Histoire des comtes de Barcelone, 1. 2, ^ Conciles, t. 9, p. 1087,

c. 23. ' Marca Hispanica, p. 1 1 13 & seq.

" Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. CCXI. « Ibid,

» Voyez tome IV, îfote XXXV. ^ Ihid, p. 1 1 17.

An

Ed.

t. II,

origin.

p. igS.

An io58

^„ j^5g 33o HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XIV.

Gausfred, comte de Roussillon, dont on vient de parler, avoit tenu un plaid ^ en 1044, avec Pons, comte d'Ampurias. Il est marqué dans Tacte qu'un autre Gausfred, comte de Roussillon, lequel vivoit^ en i025, étoit leur aïeul & que celui-ci étoit fils de Gauzbert. Ils avoient donc une descendance commune: aussi eux 5c leurs successeurs possédèrent-ils par indivis leur domaine, qui comprenoit les trois comtés de Roussillon, d'Ampurias & de Pierrelate. Pons, comte d'Ampurias, avoit succédé au comte Hugues, son père, qui avec sa femme Guisle & le même Pons & Raimond, ses fils, restitua^ en io36 à 1 abbaye de la Grasse un domaine que Suniarius, évêque d'Elne, avoit acquis de Gausfred, comte de Roussillon, son père, & d'Ave, sa mère, & dont il avoit disposé en faveur de ce monastère, moyennant cinq onces d'or que Rodolphe qui en étoit abbé & ses religieux lui avoient données. Guisle, veuve de Hugues, comte d'Ampurias, vivoit encore en 1060^, qu'elle donna à l'église de Girone un alleu qu'elle tenoit de ses parens dans le comté de Béziers, d'où elle étoit sans doute originaire.

Gausfred II, comte de Roussillon, mourut après l'an^ io6g. Il eut sans doute d'Adélaïde, sa femme, Guilabert qui lui avoit succédé^^ en loyS. Hugues, comte d'Ampurias, promit^ à ce dernier, en io85, de lui conserver ce comté avec ceux de Roussillon & de Pierrelate, preuve que ces deux branches possédoient encore alors leur domaine en commun. Nous aurons occasion de parler ailleurs de Guilabert, comte de Roussillon, qui vécut jusques au commencement du douzième siècle ^.

XL. — Translation des reliques des saints Just &» Pasteur dans la cathédrale de Narbonne. — Suite des di^erends entre V archevêque &» le vicomte de cette ville.

Édh. orîgin. Lçg différends qui s'étoient élevés entre l'archevêque Guîfred 8c Béranger, vicomte de Narbonne, continuoient toujours. Ils furent cependant sur le point d'être assoupis à l'occasion suivante : le clergé ^ & le peuple de cette ville souhaitoient avec ardeur depuis très-longtemps d'enrichir leur cathédrale des précieuses reliques des SS. Just & Pasteur, ses patrons, qui avoient souffert le martyre à Complute ou à Alcala de Henarès en Espagne, sous les empereurs païens. Ils savoient que Charlemagne, durant son expédition au delà des Pyrénées, avoit heureusement recouvré ces reliques dont il avoit dessein de faire présent à l'église de Narbonne & qu'à son retour il avoit été obligé de les laisser en Espagne. L'archevêque Guifred , informé du lieu où ce prince

' Marca Hispanica, p. 442 & io85. ^ Marca Hispamca, p. 1 176 & seq.

' IbU. p. 434, 1040 & io63. • On voit, par une charte tirée du Cartulaire

' Voyez tome V , Chartes 8c Diplômes , nu- d'Elne, f. 73 (coUection Moreau, t. 37, f. 245;,

méro CLXXVI, la S*" charte citée sous ce numéro. que Guilabert vivait encore en i 100. [E. M.]

♦ Marca Hispanica, p. n 19. ^ Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. CCXXI.

5 7^;^. p. ^53. — Catel , Mémoires de l'histoire du Languedoc,

« Jbid, p. 1164. p. 780-

les avoît laissées, se donna tant de soins pour procurer à son église un aussi riche trésor, qu'enfin Tayant obtenu, il alla au-devant pour le recevoir & le plaça en io58 dans sa cathédrale. Cette action lui acquit la bienveillance du vicomte Béranger, de sa famille Se de tous les citoyens de Narbonne, 8c il paroissoit qu'elle devoit être le gage de sa réconciliation avec le premier, lorsqu'elle causa parmi eux de nouvelles brouilleries. Il s'éleva d'abord quelque dispute au sujet des offrandes qu'on faisoit pour honorer ces reliques, entre Guifred & son archidiacre, ce qui fit prendre à ce prélat la résolution de les enlever de la cathédrale & de les transférer ailleurs. Le vicomte & sa femme, avertis de ce dessein, prièrent Guifred de ne pas l'exécuter & lui offrirent, pour la sûreté de ses prétentions, de lui donner des otages qui cautionneroient jusqu'à la somme de dix mille sols. L'archidiacre offrit de son côté de s'en rapporter au jugement de l'archevêque d'Arles, mais Guifred, peu touché de ces offres, enleva secrètement les reliques des SS. Just 8c Pasteur 8c les transporta dans une simple paroisse de son diocèse où il transféra en même temps son siège 8c son chapitre, avec l'argenterie, les vases sacrés 8c les ornemens de la cathédrale, qu'il priva par là des offrandes que les nobles, le peuple 6* les pénitens avoient coutume d'y faire 8c dont il disposa en faveur de ses soldats. Le vicomte, très-mécontent de cette conduite, s'en plaignit à Guifred 8c le sollicita si vivement de retourner à Narbonne avec les reliques, que ce prélat promit enfin d'entrer en accommodement làdessus. L'archevêque retira bientôt après sa parole, ce qui engagea la vicomtesse Garsinde, sa cousine germaine, qui en fut piquée, à l'aller trouver pour le sommer de la tenir 8c le porter à terminer ses différends avec son mari. Guifred ne répondit aux instances de cette dame que par des menaces, accompagnées de serment, d'emporter les reliques des SS. Just 8c Pasteur dans un pays étranger d'où elles ne reviendroient jamais. Garsinde, craignant l'effet de ces menaces, se rendit alors secrètement dans l'église où l'archevêque avoit placé les reliques 8c qui n'étoit pas encore consacrée. Se après s'en être saisie, elle les remit dans la cathédrale. Elle rejoignit ensuite le prélat 8c le supplia à genoux de rendre justice à son mari, mais elle ne put rien obtenir 8c Guifred demeura toujours inflexible. Le vicomte Béranger, espérant encore de gagner ce prélat, l'alla trouver, lui proposa la médiation du concile de la province 8c de l'archevêque d'Arles sur leur différend, avec promesse de donner caution jusques à la somme de dix mille sols pour gage de la parole qu'il donnoit de s'en tenir à leur décision. L'archevêque rejeta bien loin cette proposition. Le vicomte lui offrit ensuite de s'en rapporter au jugement du légat du Saint-Siège &» du concile quil devoit tenir. Guifred refusa également cette offre. Enfin le vicomte lui proposa d'aller à Rome, pour remettre leurs différends à la décision du pape, ce que l'archevêque refusa encore, 8c pour marquer son ressentiment contre le vicomte, il l'excommunia avec toute sa famille 8c jeta l'interdit sur tout son domaine, en sorte qu'on cessa d'y administrer les sacremens 8c que les morts furent privés de la sépulture ecclésiastique.

An I0Ô3

An io5p

XLL — Plainte de Bérangery vicomte de Narhonne, contre Varchevêque,

Ce prélat est excommunié de nouveau.

Béranger ne pouvant engager larchevêque Guifred à lui rendre justice, eut recours aux légats du pape, aux évêques & aux abbés assemblés à Arles en io5g. Il leur exposa ses griefs contre ce prélat* par un mémoire dans lequel il déclare « que si la crainte de Dieu ne lavoit retenu, il nauroit « fait aucun cas de l'excommunication que Guifred avoit lancée contre lui, t.%,p'!'loo. « parce que c'étoit un scélérat déjà excommunié comme simoniaque par le « pape Victor. Il a vendu, ajoute-t-il, tous les ordres, & pour ne parler que (t des évêques qu'il a sacrés sur mes terres, il les a tous rançonnés jusques (( au dernier sol. Si vous doutez delà vérité de ces faits, continue Béranger, (( vous n'avez qu'à interroger les évêques de Lodève 8c d'Elne qu'il a ordonic nés 8c qui pourront vous en rendre témoignage. Il n'a voulu bénir les a églises de mon domaine qu'à prix d'argent, & en dernier lieu il a fait arrê- (i ter 8c mettre en prison deux de mes chevaliers qui revenoient de la fête « qu'on célèbre à l'abbaye d'Aniane le jour de l'Epiphanie. » Le vicomte de Narbonne déclare enfin que si le concile ne lui rend pas justice, il s'embarrassera peu de l'excommunication de son archevêque , qu'il ne gardera aucune trêve dans ses domaines 8c qu'il n'aura plus recours au jugement du Saint- Siège. Il s'y adressa toutefois bientôt après, 6c sur le refus que fit le concile de recevoir sa plainte, il l'envoya au pape a en le priant instamment de l'absoudre tt de l'excommunication 8c de lui faire justice contre l'archevêque. Je suis ce prSt, dit-il, d'aller poursuivre mon affaire à Rome, au lieu que ce prélat (c n'y ira jamais, à moins qu'on ne l'y amène garrotté^. » C'est ainsi que finit !e mémoire de Béranger, vicomte de Narbonne, contre Guifred, archevêque Je cette ville. On a lieu de croire que le pape y répondit favorablement, car il paroît^ certain que Nicolas II, qui occupoit alors le Saint-Siège, excommunia de nouveau ce prélat.

XLII. — Couronnement du roi Philippe £» son association au trône par le roi

Henriy son père.

Durant ces différends qui causèrent tant de troubles 8c de scandale dans la Province, le roi Henri associa son fils Philippe au trône 8c le fit couronner à Reims le jour de la Pentecôte de l'an loSg, dans une nombreuse assemblée des principaux prélats 8c seigneurs du royaume. Leurs "^ noms ont passé jusques à nous j mais on n'y trouve ni le comte de Toulouse, ni aucun èvêque ou seigneur de Languedoc. Il paroît cependant que Philippe fut reconnu sans

• Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. CCXI. ' Voyez tome IV, Note XXXV.

— Voyez tome IV, Note XXXV. * Duchesne, Recueil des Historiens Je France, t. 4,

* Ibid, p. 161 & suiy.

aucune difficulté dans cette province après la mort du roi son père, arrivée, suivant l'opinion commune, le 4 d'août de Tannée suivante, ou peut-être un peu plus tard, car selon diverses chartes Philippe ne comptoit le commencement de son règne que depuis Tan io6i.

XLIII. — Réforme du rnonastère de la Canourgue, — Ancienne noblesse du

GévaiuLzn» — Origine de la ville de Marvéjols.

Quelques actes du Gévaudan des années 1060 & 1061, datés simplement régnant Notre-Seigneur Jésus-Christ, pourroient faire croire que le roi Philippe I ne fut pas d abord reconnu dans ce pays. Telle est l'union' que fit Aldebert premier du nom, évcque de Mende, de l'église de Saint-Martin de la Canourgue à l'abbaye de Saint-Victor de Marseille. Cette église, située dans la viguerie de Banassac, avoit été autrefois fort célèbre, mais les désordres que la simonie causoit alors dans toute la chrétienté l'avoient réduite dans un état déplorable : ses biens étoient ou aliénés ou livrés à l'avidité des séculiers, ses titres égarés 5 8c quoiqu'il fat constant qu'il y avoit eu anciennement une communauté, on ignoroit si elle avoit été ou de moines ou de chanoines. Nous n'avons en effet aucun monument certain de l'origine de cette église. On prétend^ que les évêques du Gévaudan y avoient transféré leur siège après la ruine de l'ancienne ville de Javoux, qu'ils y résidèrent jusques au règne de Liouis le Débonnaire 8c qu'ils s'établirent alors à Mende. On se fonde : i*' sur ce que l'église de Saint- Martin de la Canourgue possédoit anciennement les reliques des SS. Firmin 8c Frédol, évêques du pays; 2° sur le nom de la Canourgue [Canonica) qui marque, dit-on, que les chanoines de la cathédrale y avoient résidé avec leur évêque ; mais ces raisons paroissent peu solides. 1° Quelques-uns des premiers évêques du Gévaudan peuvent avoir été inhumés à la Canourgue sans pour cela y avoir établi leur siège; il suffisoît qu'il y eût alors un monastère pour qu'ils en eussent fait le lieu de leur sépulture, ou qu'on y eût transféré leurs reliques dans la suite ; 2^ il n'est pas certain que l'ancienne ville de Javoux ne subsistât pas encore^ au neuvième sîccle, ou du moins après la mort des SS. Firmin 8c Frédol ; il est d'ailleurs iort vraisemblable que le siège épiscopal fut immédiatement transféré de cette ville à celle de Mende^. Quant au nom de la Canourgue, les anciens moines de ce monastère peuvent s'être relâchés 8c s'être transformés en chanoines dans le ài:âème siècle, comme plusieurs autres; ou bien on y établit dabord des i^fi^pj^^oi, chanoines, ce qui lui aura fait donner son nom.

Quoi qu'il en soit^, la simonie y avoit fait des progrès si étonnans, que les seigneurs séculiers du voisinage s'ètoient emparés des dignités 8c des canoni-

■ GalUa Christiana, nov. edit. t. i, instrum. ' Voyez tome II, ^ofe XLTI, n. 8.

p. 23 & seq. ^ Ihid.

* L'Ouvreleuil, Mémoire historique sur la ville de ^ Gallia Christiana, noY. edit. t. i, instram»

Meade, p. dp & suiv. p. 23 & seq.

cats & les avoîent unis à leur domaine. Le prévôt & le doyen entre autres étoient deux gentilshommes mariés qui trafiquoient publiquement des droits de cette église. Aldebert de Peyre, évêque de Mende, issu d'une des plus anciennes familles du pays, vivement pénétré de ces désordres, tâcha d'y remédier 8c il fut heureusement secondé par Béranger-Richard, vicomte de Gévaudan. Ils firent consentir Deusdet, doyen de Saint-Martin de la Canourgue, • Astrebald, qui en étoit prévôt, ses fils & les autres chanoines au nombre de huit, d'unir cette église à l'abbaye de Saint-Victor de Marseille que sa régularité rendoit alors très-célèbre. Il est marqué dans l'acte d'union : i® que l'abbé de Saint-Victor enverroit de ses religieux, avec un abbé, pour desservir le monastère de la Canourgue qui seroit à l'avenir sous la dépendance de cette abbaye \ 2^ que l'abbé de la Canourgue ne seroit pas natif du pays situé entre le Tarn & l'Allier, c'est-à-dire du Gévaudan. L'acte est daté du 4 de juillet de l'an 1060, Dieu Notre-^eigneur régnant dans le siècle des siècles.

On voit par ce que nous venons de rapporter que le monastère de la Canourgue avoit alors titre d'abbaye ; il n'a depuis longtemps que celui de prieuré conventuel qui subsiste encore sous la dépendance de l'abbaye de Saint- Victor. Il y a douze places monacales.

Cette union fut confirmée en même temps par trois seigneurs du Gévaudan, Hugues, Roger 8c Foulques, qui étoient frères 8c qui prenoient le surnom de Bonnefoy. Ils avoient donné deux ' ans auparavant à l'abbaye de Saint- Victor deux églises 8c quelques biens situés dans la viguerie de Banassac 6* le comté de Gévaudan^ du consentement de Bélisende 8c de ses fils Deusdet, Gaucelin, Pierre 8c Bernard qui tenoient d eux ces églises en fief. Ces derniers prenoient le surnom de Canillac*, suivant une autre donation qu'ils firent de l'église de Sainte-Marie de la Canourgue à la même abbaye, avec la liberté aux religieux d'acquérir les fiefi de leurs vassaux. Cet acte est daté d'Arles, régnant Notre- Seigneur Jésus-Christ.

Divers autres seigneurs du Gévaudan s'empressèrent de faire, vers le même temps, de pareilles donations à l'abbaye de Saint-Victor de Marseille. L'un d'entre eux lui donna une partie de Marvéjols, monument le plus ancien que nous corînoissions de cette ville, à présent la seconde du Gévaudan. Elle est située sur la petite rivière de Coulange, vers les frontières du Rouergue 8c de

l'Auvergne.

Roger 8c Bernard, son frère, fils du vicomte Richard, exercèrent^ aussi en io58 leur libéralité envers l'abbaye de Saint-Victor de Marseille. Le dernier, qui y prit l'habit monastique en 1061 &c qui se dit^ fils de feu Richard, vicomte de Millau, &» de la vicomtesse Rixinde, lui donna alors quarante métairies {mansos) qui lui étoient échues par le partage qu'il avoit fait avec ses frères Béranger, Hugues, Raimond 8c Richard, lesquels consentirent à ce

• Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. CCVII. "Voyez tome V de cette édition. Chartes &

> liltl. Diplômes, n. CCXV, la 5' charte citée sous ce

9 Ihid. numéro.

An loOo

don. Il donna aussi à Tabbaye de Saint-Victor soixante autres métairies qui dévoient lui revenir en cas que Hugues son frère mourût sans postérité, & qu'il lui avoit cédées à cette condition. Tous ces biens étoient situés dans le Rouergue 5 Bernard en avoit d autres dans le Gévaudan dont la vicomte étoît dans sa maison. L'acte est souscrit par ces cinq frères & leur mère Rixinde. Richard, à l'exemple de son frère Bernard, embrassa* bientôt après l'état religieux à Saint-Victor de Marseille, dont ils furent successivement abbés. Nous aurons occasion de parler encore de ces deux frères qui parvinrent dans la suite aux plus éminentes dignités de l'Église.

XLIV. — Fondation de la ville &» du prieuré de Chirac^ en Gévaudan.

Aldebert, évêque de Mende, témoigna de son côté le cas qu'il faisoit de la

régularité qui florissoit alors dans l'abbaye de Saint- Victor, parla fondation*

qu'il fit conjointement avec Astorg de Peyreson frère, du monastère de Chirac,

en Gévaudan, dédié sous l'invocation du Sauveur du monde. Il le mit sous la

dépendance de cette abbaye, à condition que si le monastère de Chirac deve-

noit plus considérable dans la suite, l'abbé de Saint-Victor le feroit gouver- Éd. orîgin.

, , , . , • ¥1 A 1 t. II, p. 202.

ner par un abbé. Nous ignorons si le cas arriva. Il paroi t cependant que le

monastère de Chirac n'a jamais été qu'un prieuré conventuel. Il n'y a plus de

religieux depuis son union au collège des jésuites de Rodez qui le possèdent

aujourd'hui. Aldebert, fils d'Astorg de Peyre, Guillaume, son frère, & plusieurs

autres de leurs parens, souscrivirent à cette fondation. Le premier succéda dans

la suite à Aldebert I, son oncle, dans l'évêché de Mende. Au reste le pape

Urbain V, de la maison de Grisac, avoit embrassé la vie monastique dans ce

monastère qui a donné l'origine à une petite ville du Gévaudan, située sur la

rivière de Coulange, à une lieue au-dessous de Marvéjols vers la frontière du

Rouergue.

XLV. — Union de V ancienne abbaye de Troclar ou de Sainte-Sigolène

en Albigeois, d celle de Saint-Victor de Marseille.

L'ancien^ monastère de Troclar ou de Sainte-Sigolène, en Albigeois, fut uni aussi vers le même temps à la congrégation de Saint- Victor de Marseille. Ses domaines étoient alors possédés par un seigneur séculier nommé Géraud-Amélius & par Vidian-Ermengaud, archidiacre de la cathédrale d'Albi, qui s'en disoit abbé 8c qui le faisoit desservir par quelques clercs, dont l'un se qualifioit prévôt. Il est marqué dans l'acte d'union daté de l'an 1062 '♦, « que ces deux « personnages, touchés du décret du concile de Toulouse, auquel Hugues, légat tt du pape Nicolas, avoit présidé, 6c qui ordonnoit aux séculiers de restituer

' Voyez tome V, Chartes &. Diplômes, n. CCL. ^ Voyez tome V, Chartes & Diplômes, nu-

' GaUia Christiana, nov. edit. t. i, instrum. mcro CCXIX. p. 24 & seq. * lèid.

An 1060

« les biens de TÉglise qu'ils possédoient injustement, résolurent de remettre u ce monastère d«nsson ancien état, que dans ce dessein ils firent donation à (i l'abbaye de Saint-Victor de deux églises fondées dans le comté d'Albi en un « lieu appelé la Grave ^ que dans Tune de ces églises, dédiée sous le nom de ic sainte Sigolène, reposoit le corps de cette sainte, & que dans lautre, qui « étoit sous Tinvocation de S. Pierre, elle avoit passé sa vie à la tête d'une (c troupe de vierges. » Ainsi cet acte nous donne la véritable situation ' de l'ancien monastère de Troclar, en Albigeois, ignorée jusques à nos jours. Il paroît qu'il s'y étoit conservé une espèce de régularité 5 car Géraud & Vidian déclarent qu'ils font cette donation à l'abbaye de Saint-Victor, du consentement des clercs &* des autres religieux qui desservoient les deux églises. Pascal II confirma cette union dans la suite. Les religieux de Saint-Victor de Marseille entretinrent depuis une communauté de religieux à Troclar ou à Sainte-Sigolène de la Grave, laquelle y a subsisté jusques au temps du pape Urbain V, qui unit ce prieuré au collège de Saint-Germain de Montpellier qu'il fonda pour des religieux de l'abbaye de Saint-Victor.

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