‹ Histoire générale de Languedoc, avec des notes et les pièces justificatives (volume 3)Chapitre 191 sur 234 · LXVI. — Assemblée au Caylar dans le diocèse de Nimes · texte numérisé non relu

LXVI. — Assemblée au Caylar dans le diocèse de Nimes

L époque certaine de la mort de Dalmace, archevêque de Narbonne, & de l'élection de Bertrand, son successeur, nous donne celle d'un accord fait entre Richard, abbé de Saint-Victor de Marseille, 8c Foulques, abbé de Psalmodi, au diocèse de Nîmes, accord* qui est faussement daté de l'an 1094, & qu'on rapporte^ mal à propos à l'an 1096. Foulques, abbé de Psalmodi & ses religieux, ne pouvant souffrir que leur monastère fût soumis à l'abbaye de Saint- Victor, sous prétexte qu'il étoit immédiat au Saint-Siège, demandèrent au pape Urbain II d'être rétablis dans leur ancienne liberté. Le cardinal Richard, abbé de Saint-Victor, offensé de cette démarche, usa des voies de fait & chassa de son autorité l'abbé & les religieux du monastère de Psalmodi j mais Bertrandy archevêque de Narbonne, Gibelin, archevêque d'Arles, Godefroy, évêque de Maguelonne, & Raimond, évêque de Nimes, que le pape avoit nommés pour arbitres de ce différend^ avec ordre de le juger sur les lieux, l'obligèrent à le leur restituer. Ces quatre prélats s'assemblèrent ensuite au château du Caylar dans le diocèse de Nimes, 8c discutèrent les prétentions des abbés & des religieux de ces deux abbayes qui étoient présens. Ceux de Psalmodi se fondoient sur les chartes de nos rois & les bulles des papes qui établissoient leur liberté. Le cardinal Richard se défendoit de son côté sur ce que Bernard, son frère & son prédécesseur dans l'abbaye de Saint-Victor, à la prière du comte Raimond &* du conseil des vassaux de ce comte {suorum procerum)^ avoit réformé le monastère de Psalmodi où il ne restoit alors aucune régularité. Il ajoutoit que son frère 8c lui avoient toujours envoyé depuis des abbés 8c des prieurs pour le gouverner. Enfin les arbitres au milieu desquels siégeoit le cardinal 8c abbé Richard, â cause de sa dignité de légat, déclarèrent l'abbaye de Psalmodi indépendante de celle 4e Saint-Victor, 8c Richard souscrivit avec ses religieux au jugement qui fut rendu en présence d'Ebrard, abbé de Saint- Thibéry, 8c de plusieurs seigneurs du pays, entre autres de Raimond Decan 8c Raynier ou Raynon, son frère, de Pons Gaucelin 8c de Gaucelin, son frère, de Pons-Bermond de Sommières 8c Bermond, son frère. Le premier de ces

' Voyez tome V, Chartes & Diplômes, nu- nart, Fita Urhani papae II, n. 277 81 AppenJ, — mcro CCCXX. Voyez tome V, Chartes 8t Diplômes, n. CCCXXVI.

' Mabillon, De re diplomatica, p. 617. — Rui- * Jiid,

An 1097

An iop7

5o6 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XV.

seigneurs Tétoit de Posquîères & le troisième de Lunel. L'acte est daté du 16 de septembre, & ce qui fait voir qu'il doit être rapporté à Tan 1097, c'est que t. u, p!'?o5. l'épacte 6c le concurrent qui y sont marqués conviennent très-bien avec cette année. Le cardinal Richard les ratifia huit jours après à Montpellier, en présence de l'archevêque de Narbonne , de l'évêque de Maguelonne, de Gaucelin de Lunel, &c. Le pape Urbain II le confirma, de son côté, le i" de mai de l'an 1099.

LXVIL — Accord entre tévêque de Nimes &» Vahhé de la Chaise-Dieu, touchant

le monastère de Saint-Bausile.

On vient de voir que Raimond, évêque de Nimes, avoit succédé en 1097 a Bertrand, mais il ne fut sacré qu'en 1098'. Il étoit de Montpellier &, à ce qu'il paroît^, d'une branche cadette des seigneurs de cette ville. Il s'accorda Me 6 de janvier de l'an 1 100 avec Pons, abbé de la Chaise-Dieu, au sujet du monastère de Saint-Bausile de Nimes, dépendant de cette abbaye, par l'entremise de Godefroy, évêque de Maguelonne, d'Arbert, évêque d'Avignon, Foulques, abbé de Psalmodi, & Letbert, abbé de Saint-Ruf, qu'ils avoient choisis pour arbitres. Pons céda par cet acte à Raimond & à son clergé diverses églises ou chapelles de la ville de Nimes, entre autres celles de Saint-Martin & de Saint- Pierre, dans le château quon appelle des Arènes, celle de Saint-Etienne, située auprès du Capitole, & celle de Saint-Vincent que la vicomtesse Ermengarde & le vicomte Bernard, son fils, avoient donnée au monastère de Saint-Bausile. Moyennant cette cession, Raimond 8c son clergé confirmèrent l'abbaye de la Chaise-Dieu dans la possession de ce monastère, de celui de Saint-Sauveur, fondé pour des filles, sous les murailles de Nimes, & de leurs dépendances. L'évêque & l'abbé s'accordèrent aussi touchant la sépulture des habîtans de Nimes à qui ils permirent de la choisir indifféremment ou dans la cathédrale ou dans l'église de Saint-Bausile. L'acte fut passé en présence de Robert, abbé de la Grasse , & de Bernard Pontii , chevalier des Arènes : preuve que l'ancien amphithéâtre de Nimes étoit alors habité comme il l'est aujourd'hui. Il paroît d'ailleurs qu'il servoit alors de forteresse, par un serment que plusieurs personnes qui paroissent être nobles ou chevaliers firent^ vers le même temps au vicomte Bernard-Aton & à Cécile, sa femme, de leur conserver le château des Arènes &• les forteresses qui y étoient, & à celui de leurs fils en feveur duquel ils en disposeroient.

LXVIII. — Guillaume, comte de Poitiers &» duc d'Aquitaine, s'empare du comte de Toulouse durant V absence de Raimond de Saint-^Gilles.

Un des plus mémorables événemens qui arrivèrent dans les États de Raimond de Saint-Gilles pendant son absence, fut l'invasion que fit du comté de

* Voyez tome V, Chroniques, n. V. s Tome V, Chartes & Diplômes, n. CCCXXVIl.

" Voyez, tome IV, I^ote XXXVII, n. 7 & suiv. * Ibid. n. CCCXX.

An iop8

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XV. 5o7 "T

' An 1097

Toulouse Guillaume, comte de Poitiers & duc d'Aquitaine, qui , sous prétexte des droits de Philippe, sa femme, s'empara de ce comté peu de temps après le départ de Raimond pour l'Orient. Guillaume étoit en possession de la ville de Toulouse au mois de juillet de l'an 1098, comme il paroît par un acte* suivant lequel « ce comte 8c sa femme Philippe maintiennent l'église de Sain t- « Sernin, située dans le faubourg de Toulouse, dans la même liberté que le c( pape Urbain II lui avoit accordée lorsqu'il l'avoit consacrée. Et parce que, « ajoutent-ils, desméchans & des persécuteurs l'ont détruite de nos jours, nous « lui donnons de nos biens pour la rétablir, savoir ; le village de Saint-Pierre « de Blagnac, sur la Garonne, son église & ses dépendances, avec tout ce que le « comte (consul) Guillaume y a possédé. De plus nous l'acquittons des cierges « qu'elle devoit donner avant nous aux comtes [consulibus)^ ainsi que le comte « Raimondy notre prédécesseur, l'en avoit quittée} & pour punir ceux qui se « sont élevés de toute la Province pour la détruire, nous leur ôtons leurs pen- « sions & nous les donnons aux clercs de cette église, en sorte qu'à l'avenir ce les chanoines de Saint-Sernin auront une poignée sur chaque setier de <c grain que les habitans de la ville 8c des faubourgs mettront en vente. » Enfin le comte de Poitiers 8c la comtesse sa femme confirment toutes les donatioiTs que leurs prédécesseurs avoient faites à cette église, moyennant quatre livres 8c demie d'or 8c huit cents sols toulousains que les chanoines leur donnèrent du trésor de SaintSernin. Guillaume, dans sa souscription, prend la qualité de comte de Poitiers (y de Toulouse, 8c l'acte est signé après lui par Bernard, vicomte de Béziers, 8c Adhémar, vicomte de Toulouse, qui par conséquent s'étoient déclarés en sa feiveur contre Bertrand, fils 8c successeur de Raimond de Saint-Gilles. Les privilèges que le comte 8c la comtesse de Poitiers accordèrent en cette occasion à l'église de Saint-Sernin sont spécifiés dans un acte particulier* souscrit par Robert d'Arhrissel, fondateur de l'ordre de Fontevrault, qui étendit par conséquent jusques à Toulouse la mission ^ qu'il avoit reçue du pape Urbain II.

Nous avons encore d'autres actes qui nous font connoître ce qui donna occasion au duc d'Aquitaine de s'emparer de Toulouse sur le comte Bertrand, éd.origîn. Celui-ci, par un titre ^ postérieur, promet c< de ne jamais violer l'immunité de Cl l'église de Saint-Sernin, de ne pas détruire ses bâtimens, de n'en pas chasser « les chanoines pour y introduire des moines à leur place 8c de n'y plus éta- « blir à l'avenir aucune mauvaise coutume. » Il paroh^ d'ailleurs que ce prince usurpa par tyrannie (y par violence les biens de cette église. Tous ces divers monumens prouvent que Bertrand, peu de temps après le départ de Raimond de Saint-Gilles, son père, pour la Terre-Sainte, voulut rentrer dans les droits dont ce dernier s'étoit démis en faveur de l'église de Saint-Sernin j que les chanoines s'y opposèrent 5 que pour les soumettre il entreprit de les chasser à

• Tome V, Chartes & Diplômes, n. CCCXXII. * Voyez tome V, Chartes & Diplômes , nii-

• Ihid. méro CCCXXX.

^ Fleury, Histoire ecclésiastique,!, 64, n. 34. ' Catel, Histoire des comtes de Toulouse, p. f53.

An iop8

5o8 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XV.

force ouverte & d'y mettre des moines en leur place 5 qu'il détruisît une partie de leur bâtiment, 8c qu'enfin les chanoines & ceux de leur parti appelèrent à leur secours le duc d'Aquitaine qui, à la feveur de ces divisions, s'empara de Toulouse & en chassa ce prince.

Il est rapporté dans un autre titre ■ que le comte de Poitiers, non content de s^être saisi par violence de la ville de Toulousey faisait aussi tout son possible pour se rendre maître des autres domaines du comte Raimond^ occupé alors par ordre du pape Urbain &» d'un grand nombre de prélats à délivrer la ville de Jérusalem &* le Saint-Sépulcre des mains des infidèles^ mais les efforts de Guillaume n'eurent pas tout le succès qu'il espéroit. Géraud, évêque de Cahors* & son clergé demeurèrent entre autres fidèles à Raimond de Saint-Gilles, & pour s'assurer du secours de divers chevaliers dont ils avoient besoin pour empêcher que le comte de Poitiers ne s'emparât du pays, ils leur cédèrent une partie des biens de leur église. Le duc^ d'Aquitaine, après s'être assuré de la ville de Toulouse, alla durant l'automne de l'an 1098 joindre le roi d'Angleterre avec lequel il ravagea la Normandie. Il revint bientôt après dans cette ville où il avoit laissé la comtesse, son épouse, comme nous le verrons ailleurs.

LXIX. — Mort deFrotardy abbé de Saint-Pons 6 légat du Saint-Siège.

Il s'éleva la même année un grand différend entre Frotard, abbé de Saint- Pons, & l'évêque de Jacca au sujet de cette ville, que les rois d'Aragon, après l'avoir enlevée^ aux Sarrasins & y avoir rétabli le siège épiscopal, avoient donnée à cette abbaye. Pierre, roi d'Aragon, Pierre, évêque d'Huesca, 1 archevêque de Tarragone & quelques autres prélats se mêlèrent d'accommoder l'évêque & l'abbé & leur firent passer un accord, le 1" de décembre de l'an 1098, suivant lequel il fut convenu que le premier transféreroit ailleurs son siège comme il le souhaitoit. L'évêque d'Huesca donna alors dans sa ville épiscopale, à l'abbaye de Saint-Pons, l'église de Saint-Pierre le Vieil dans laquelle Frotard établit une communauté de ses religieux. Cet abbé décéda le 20 d'août de Tannée suivante, dans une grande réputation de sainteté, après s'être distingué par ses vertus & ses talens qu'il fit paroître, soit dans la légation d'Espagne dont le pape Grégoire VII l'avoit honoré, soit dans divers conciles où il assista & en diverses négociations où il fut employé. Il fut inhumé dans l'église de son abbaye, où on lui érigea une statue sur un tombeau de marbre blanc qu'on voit encore au côté gauche du maître-autel parmi les ruines du grand chœur de cette église, qui fut détruite par les calvinistes en iSôy. Pierre lui avoit déjà succédé dès^ le 21 d'août de l'an iio3. Revenons à Raimond de Saint-Gilles que nous avons laissé au siège d'Antioche.

* Voyez tome V, Chartes & Diplômes , nu- ^ Chronologie des ahhés & des évalues de Saint'

méro CCCXXI. PonSy p. 8.

' Ihid, * Voyez tome V, Chartes & Diplômes , ûo-

» Orderic Vital, 1. lo, p. 766 & suiv. méro CCCXXXVni.

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIY- XV. Sog ^^^^ ^

LXX. — Siège & prise d'Antioche. — Raimond de Saint-Gilles s'assure dfune partie de cette ville. — Ses différends avec Boémond.

La force de cette place ' & la nombreuse garnison qui la défendoît, sous les ordres de Témir Dacien ou Acxîen*, arrêtèrent les croisés plus longtemps qu'ils ne l'avoîent cru. Le comte de Toulouse n'épargna cependant ni soins ni dépense pour avancer les travaux du siège ; 6c pour empêcher les fréquentes sorties que les ennemis faisoîent par la porte du Pont, ainsi nommée d'un pont de pierre sur l'Oronte qui étoit voisin de son quartier & dont ils étoient les maîtres, il fit jeter un pont de bateaux sur ce fleuve & élever des retranchemens autour de son camp. Il resserra ainsi la garnison dont il soutint diverses attaques, qu'il repoussa toujours avec avantage. Ses troupes prirent alors^ querelle avec celles de Boémond, ce qui fut la source de la division qui régna depuis entre eux, & qui retarda beaucoup le succès de leurs entreprises. Comme la feimine commençoit à se mettre dans le camp, ces deux princes firent chacun un détachement pour aller chercher des vivres. Les deux troupes, quoique de différentes nations, agirent d'abord de concert} mais elles j^;^"^°n'eurent pas plutôt trouvé des provisions qu'elles disputèrent entre elles qui les enlèveroit : la querelle s'échauffe, on en vint aux mains, plusieurs furent tués ou blessés de part & d'autre, & ce ne fut qu'à la pointe de l'épée que chacun emporta dans son quartier de quoi subsister. Les deux princes, avertis de la dispute de leurs soldats, loin de chercher à les pacifier, les" animèrent encore davantage, & contens de leur défendre de rien entreprendre dans le camp, ils leur ordonnèrent de se venger à la première occasion qu'ils trouveroient au dehors; ainsi toutes les fois que les Provençaux &• les ApuUens se rencontrèrent dans la suite en parti, ils ne manquèrent pas de se battre, & les uns & les autres eurent tantôt le dessus , tantôt le dessous , suivant qu'ils étoient ou plus forts ou plus foibles. Cette division entraîna celle de presque toute l'armée, 8ç chaque nation se déclara en feveur de celle dont le langage approchoit le plus du sien; « en sorte, dit l'ancien historien, que les Narbonnois, a les Auvergnats, les Gascons & ceux des provinces voisines soutenoient les « Provençaux; que tous ceux du reste des Gaules, surtout les Normands, pri- « rent le parti de ceux de la Pouille, & que les Bretons, les Suèves, les Huns <i & les Russes furent les seuls qui demeurèrent neutres. »

' Raimond d'Agiles, p. 143 & suiy. — Gesta seldjoukide de Perse, lui avait con/îé le gouyerne-

Tancredi, c. 44 & seq. — Guillaume de Tyr, 1. 4, ment de la yille d'Antioche en l'année 536 de l'ère

c. i3 & suiv. arménienne, qui correspond au laps de temps

'Les auteurs arabes appellent Bslghi-Siân ou écoulé entre le 28 février 1086 & le 27 féyrier 1087.

Tagni-Sian 8c Mathieu d'Edesse Agh'oucian le Suivant Mathieu d'Edesse, il avait marié une de ses

général perse que les chroniqueurs occidentaux filles à Ridhouan , prince d'Alep , £ls de Tetousch.

désigfnent par le nom d^Acxianus, Ansian, Gratia- [£. M.] *

nus, Daisianus, Garsion, &c. Melik-schah, sultan ' Gesta Tancredi^ c. 99.

An 1098

Cette querelle, 6c la ' situation du quartier du comte de Toulouse plus exposé que les autres aux sorties des assiégés, lui causèrent des pertes considérables. Ce prince, voyant que tous ses efforts pour abattre le pont qui aboutissoità la porte du Chien étoient inutiles, fit construire une grande machine en forme de tour, & l'ayant placée vis-à-vis du pont, il empêcha pendant quelque temps les sorties ; mais les assiégés trouvèrent le moyen de mettre le feu à cette machine, malgré la résistance de ceux qui en avoient la garde. Le comte tâcha d'y remédier par une grande quantité de pierres & de poutres qu'il fit entasser devant la porte du Chien , 8c dont il forma comme une espèce de rempart qui bouchoit le passage. Nonobstant ces travaux le siège n'avançoit pas beaucoup, 8c les croisés s'affoiblissoient tous les jours, soit par la disette , soit par la désertion , tellement que trois mois après le commencement du siège, à peine restoit-il deux mille chevaux dans le camp, d'environ soixante-dix mille qui y étoient d'abord.

Boémond 8c le comte de Flandres furent détachés vers ce temps-là pour aller chercher des vivres. Le comte de Toulouse 8c l'évêque du Puy demeurèrent seuls avec le reste de l'armée à la garde du camp, car le duc de Normandie étoit absent 8c le duc Godefroy étoit fort malade. lies assiégés, profitant de cette diversion, firent une sortie 8c attaquèrent le quartier du comte Raimond qui se défendit avec toute la valeur possible 8c les repoussa jusque dans la ville. Durant le combat quelques cavaliers chrétiens poursuivirent un cheval des infidèles pour s'en saisir, ce qui ayant fait croire aux croisés que toute leur cavalerie prenoit la fuite, l'épouvante se mit parmi eux 8c ils se débandèrent. Les assiégés à la faveur de ce désordre revinrent à la charge & donnèrent sur les fuyards, dont ils tuèrent plusieurs, entre autres le porteenseigne (yexillifer) de l'évêque du Puy dont on ne marque pas le nom, 8c que d'autres^ appellent son sénéchal. Les infidèles lui enlevèrent son drapeau où on voyoit f image de la Vierge ; un jeune chevalier de Béziers, nommé Bernard- Raimond, perdit aussi la vie dans cette occasion.

Boémond 8c le comte de Flandres de retour au camp le ravitaillèrent pour quelques jours ; mais la famine recommença bientôt après 8c elle fut suivie de la peste, ce qui causa une nouvelle désolation. Les Provençaux^ y nom sous lequel on comprenoit"^ alors les peuples des provinces méridionales du royaume, trouvèrent une espèce de ressource à ce malheur par la vie frugale à laquelle ils étoient accoutumés, 8c contens de manger des racines qu'ils alloîent chercher dans les entrailles de la terre, ils conservèrent leur vie comme ils purent. Le siège d'Antioche continua cependant avec différens succès de part 8c d'autre.

Le 7 de février^, les princes ayant eu avis que trente mille infidèles

' Raimond d'Agiles, p. 144 & suiv. — Guillaume * Raimond d'Agiles, p. 144.

de Tyr, 1. 41 c. 1 3 8c suiv. — Tudebode, 1. 3. ^ Albert d'Aix, 1. 3, c. 60 & suiy. — - Guillaume

* Tudebode, 1. 3. de Tyr, 1. ii, c. i & suiv* ' Gesta Tancredi, c, 6t»

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XV. 5ii

An 1098

' Ces infidèles étaient les musulmans d'AIep, de * Raîmond d'Agiles, p. 144.

Cesarée, Hama, Emesse, Hieropolis & des yilles 'Raîmond d'Agiles, p. 144. -^ Guillaume de

voisines qui, appelés par ceux d'Antioche, étaient Tyr, 1. i i,c. i 8c suiv. — Tudebode,!. 3. — Muséum

accourus au bruit & s'étaient établis près de Ha- Ital, Hist, belli Sacri, c. 65.

rem (Harenc), château situé à une journée de mar- * Tudebode, 1. 3. (Voyez sur Pierre Tudebode ou

che d'Antioche, attendant Toccasion de fondre à Tuebeuf, la préface du tome 3 des historiens occi^

rimproYÏste sur les assiégeants. [E. M.] dentaux dans le Recueil des Historiens des croisades )

onsm.

t. II, p.3o8.

des villes voisines s'étoîent rassemblés à Harenc, à quatre milles d'Antioche, pour marcher au secours de la place, résolurent de les surprendre Mis laissèrent rinfanterie à la garde du camp & allèrent à leur rencontre avec toute la cavalerie, composée alors de sept cents chevaux. Les ennemis qui ne s'attendoient t.%, p!Ç à rien moins qu'à se voir attaqués furent surpris en effet. Le comte de Toulouse ne les eut pas plutôt aperçus, qu'ayant mis sa lance en arrêt, 8c serré son bouclier sur sa poitrine, il donna sur eux, suivi du duc Godefroy, avec tant d'intrépidité qu'il les mit en fuite après leur avoir tué deux mille hommes. L'évêque du Puy, qui étoit présent , contribua beaucoup à cette défaite par ses vives exhortations.

Le mois de mars suivant, une flotte génoise chargée de munitions étant arrivée au port de Saint-Siméon, situé à deux milles d'Antioche, le comte de Toulouse & Boémond se détachèrent avec une partie de leurs troupes pour aller escorter le convoi & le conduire au camp. Le premier commandoit l'avantgarde & l'autre l'arrière-garde. Ils furent attaqués & battus à leur retour par quatre mille hommes de la garnison , mais ils eurent bientôt leur revanche, car Godefroy ayant marché incontinent à leur secours avec les autres princes & toute l'armée, le détachement des infidèles fut entièrement défait. Isnard^j chevalier de Gaya, qui commandoit cent cinquante hommes de pied, se distingua beaucoup dans cette action. L'auteur contemporain l'appelle un très-noble Provençal^ ce qui dans le langage du temps signifie également un Languedocien, ainsi qu'on l'a déjà remarqué. Nous trouvons en effet trois lieux appelés Gaye ou Gaiac dans le Languedoc, savoir dans le Razès, le Lauragais, & le diocèse d'Uzès.

Le comte Raimond^, sur le refus de tous les autres princes, se chargea quelque temps après de faire garder par ses troupes une espèce de fort que les croisés avoient fait construire à la tête du pont de pierre par lequel les assiégés faisoient de fréquentes sorties. Un historien^ du temps remarque à cette occasion que la maladie dont ce prince avoit été affligé, depuis l'été précédent Jusques à la fin de l'hiver, l'avoit empêché de prendre toute la part qu'il auroit voulu aux travaux du siège , mais qu'en se chargeant de la garde de cette forteresse, il rendit de plus grands services qu'aucun autre prince j aussi ajoutet-il que Raimond étoit plus en état que tout autre de fournir à la dépense, qu'il avoit sous ses ordres un plus grand nombre de chevaliers & qu'il ne s'épargna en rien. Ce prince remit la somme de cinq cents marcs d'argent fin entre les mains de l'évêque du Puy 8c de quelques seigneurs, pour servir à remonter

' 5i2 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XV.

ceux de ses chevaliers qui perdraient leurs chevaux dans le combat, ce qui rendit les croisés plus hardis à s'exposer, lui acquit une grande réputation k le fit regarder comme le père 6" te conservateur de l'armée. Il choisit cinq cents hommes des plus vatllans de ses troupes & les mit à la garde de ce fort : les principaux furent Pierre, vicomte de Castillon, Raimond, vicomte de Turenne, Guillaume de Montpellier, Geoffroi , Pierre-Raimond de Hautpoui, Guillaume de Sabran, Géraud de Malefeide &c Gouffier de las Tours. Il ptii plusieurs autres chevaliers à son service, tant pour renforcer son armée que pour servir à la garde du fort , 8t les soudoya à ses dépens. II donna cent marcs d'argent à Tancrède pour l'aider à la construction d'un autre fort au delà de la rivière dont ce prince avoit été chargé, mais qu'il s'excusoit d'entreprendre, sous prétexte qu'il n'étoit pas assez riche. Enfin Raimond paya beaucoup de sa personne durant ce siège 6t il se passa peu de jours où il n'eût à combattre. Sept mille Sarrasins entre autres étant sortis de la place attaquèrent le fort dont on lui avoit confié la garde & qui n'étoit alors défendu que par soixante chevaliers. Ceux-ci, malgré les efforts des infidèles, soutinreni l'attaque jusques à ce qu'ayant reçu du secours de l'armée les ennemis furent obligés d'abandonner l'entreprise St de se retirer. Le comte perdit dans cette occasion Bernard de Pardilio 6t plusieurs autres de ses chevaliers.

Les croisés, après environ sept mois de siège, n'étoient guère cependant plus avancés que le premier jour, lorsque Boémond, ayant ménagé une intelligence secrète avec un des principaux de la ville ' qui s'offrit de la lui livrer, résolui de prendre auparavant ses sûretés pour s'en approprier le domaine. Il mit d'abord l'évêque du Puy dans ses intérêts & lui confia son secret*. Ce prélat ayant assemblé tous les généraux leur fit part du projet de Boémond, & il leur déclara que ce prince se chargeoit de l'exécution à condition qu'il demeureroit seul maître de la place. Les princes consentirent enfin , quoique avec peine, à cet article } il n'y eut que le comte de Toulouse qui déclara nettement' qu'il ne cédoit à personne la part qu'il avoit droit de prétendre à la conquête d'Antioche. Cette déclaration retarda l'exécution du projet de Boémond jusques à ce que, sur la nouvelle qui vint au camp qu'une armée formidable s'avançoit au secours de la place, ce prince se pressa de profiler de l'intelligence qu'il avoit pratiquée, laquelle ayant heureusement réussi, les chréiieni entrèrent enfin dans la ville le jeudi 3 de juin de l'an 1098. Un chevalier*

' Guillsume de Tyr nooi appiend que c'élaii le qualifie it fabricant de cuiraiwi, non» apprend

chef d« l'une dei principaUi famiU» chr^tunnsi qu'on lui aTait confia la garde de l'une dei <oun,

d'Antioche nomnij Beni-Zerra n filii loricatorit, u lituée au-deisuid'une fenêtre grillée ayant vue Ki

il l'appelle Emirf^icus & ajoute qu'il était ttcii- la lalUt, par laquelle les Fianci furent iniioduiii.

taire du gouverneur & qu'à ce lîtri il jouissait Ceux-ci le gagniient en lui donnant de l'arpiii

d'un très-grand crédit. Il avait la garde de la tour &dei fonds de terre. [E. M.]

des DeuK-Saurs à l'occident de la ville, près de la ' Gtita Tantrtii, c. 64 & seq.

porte Saint-Georges. Ibn-Alathit & Kemil-Eddin ' Guillaume de Tyr, 1. 5, i. lî, 16 & «uit.

(ad ann. 491) affirment pareillemeni qu'il s'appe- ' Albert d'Ain, I. 5, c. 14. laitFirouE, & le premier de ces historiens, qui le

An iop8

très-noblcj nommé Guillaume, compagnon d'armes &» compatriote du comte Raimond, fit prisonniers dans cette occasion la mère & les fils de Dacien, gouverneur de la place, après les avoir surpris de grand matin dans leur lit^ ; ce seigneur, que nous croyons le même que Guillaume de Sabran, en tira dans la suite une rançon de trois mille besans d'or. Le comte Raimond s'assura de son côté du palais de cet émir, de la porte du pont & des tours voisines situées vers le port de Saint-Siméon, 8c y mit ses troupes en garnison avec ordre de garder ces postes en son nom.

LXXI. — Les croisés assiégés dans Antioche. — Invention de la lance de Notre^Seigneur que le comte Raimond met dans sa chapelle.

Le prise d'Antîoche* n'avança pas beaucoup les affaires de la croisade : les Turcs demeurèrent maîtres du château, qui étoit très-fort & qui étoit situé au nord de la ville, & il arriva d'ailleurs trois jours après devant la place une armée innombrable de mahométans commandée par le général Corbaghan^, que le Soudan de Perse envoyoit au secours des habitansj ainsi les chrétiens se virent bientôt eux-mêmes assiégés sans espérance d'aucun secours. Pour comble de malheur ils manquoient de vivres 8c la disette devint si extrême qu'on fut obligé d'avoir recours aux plus vils alimens, ce qui fit que plusieurs, même des principaux, ayant trouvé le moyen de sortir de la ville, prirent lâchement la fuite. Les croisés les mieux intentionnés, voyant cette désertion, chargèrent Boémond du soin de l'empêcher, 8c toute l'armée fit serment de lui obéir comme à son chef jusques à quinze jours après leur délivrance. Il fut choisi pour cette fonction préférablement au comte de Toulouse , parce que celui-ci étoit actuellement malade, de même que l'évêque du Puy. La désertion continua cependant malgré tous les soins de ce prince, 8c la plupart des croisés, réduits au désespoir, étoient déjà résolus d'abandonner la ville 8c de se retirer oii ils pourroient, si l'évêque du Puy 8c le duc Godefroy ne se fussent opposés à leur dessein. Dans cette extrémité il arriva un événement qui ranima le courage des troupes 8c contribua beaucoup à les sauver. Comme le comte de Toulouse y eut beaucoup de part, 8c que ses ennemis s'en servi-

' Mathieu d'Edesse dit que Témir Agh'oucian s'échappa de la ville 8c fut tué dans sa fuite par des paysans qui lui coupèrent la tête avec une faux. Suivant Ibn-Alathir , In-Djouzi & Kexnâl-Eddin (ad ann. 491), ce fut un Arménien qui coupait du bois 8c qui passant auprès de Bàghi-Siân le tua. Guillaume de Tyr (V, xxill) prétend que ce furent des Arméniens qui reconnurent B&ghi-Siân dans sa fuite, 8c que se jetant sur lui, ils le renversèrent de cheval 8c lui coupèrent la tête avec sa propre épée. [E. M.]

* L'émir de Mossoul que les Bénédictins appel-

lent Corbaghan, Corbagath dans Guillaume de Tyr, Corbagaz dans la Chanson d'Antioche, est nommé Kerboghà par les historiens orientaux. Il était au service des sultans seljoukides de Perse 8c mourut en 496 de l'hégire (26 octobre 1 1 01-14 ®^~ tobre 1102) à Khoi, ville de rAzerbeijan, où il s'était rendu par ordre du sultan Barkiarok. Apres sa mort, Schems-Eddaula Djekermisch, Turc de nation, s'empara de Mossoul. [E. M.]

' Raimond d'Agiles, p. i5o8csuiv. — Guillaume de Tyr, 1. 6.

An iop8

Éd. or i gin.

Page 1