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rent pour noircir sa réputation, nous croyons devoir le rapporter avec quelque étendue.
Un prêtre provençal nommé Pierre Barthélemi ', homme simple & grossier, domestique d'un seigneur nommé Guillaume Pétri, vînt trouver le comte Raimond, l'évêque du Puy & Pierre-Raimond de Hautpoul, & les assura qu'il avoit reçu ordre par révélation de les assembler tous trois 6c de les avertir que le fer de la lance qui avoit percé le côté de Notre-Seigneur étoit enfoui dans un endroit de l'église de Saint-Pierre d'Antioche qu'il indiqua. L'évêque du Puy fit d'abord difficulté de croire cet homme sur sa parole ; mais le comte, ne jugeant pas la chose impossible, le mit, pour l'examiner de plus près, sous la garde de Raimond d'Agiles, son chapelain, qui nous a laissé un détail fort circonstancié de cet événement & de ses suites. Le lendemain 14 de juin, un autre prêtre provençal, nommé Etienne, assura^ encore le comte & l'évêque qu'il avoit eu la nuit précédente une semblable révélation. Sur le bruit que cette découverte fit parmi les croisés, les chefs s'assemblèrent & il fut résolu qu'on feroit fouiller dans l'endroit marqué. On mit aussitôt la main à l'œuvre 8c on choisit pour être présens douze personnes, du nombre desquelles étoient le comte de Toulouse, l'évêque d'Orange, Raimond d'Agiles, chapelain du premier, Pons de Balazun 6c Farald de Thoart ou Thouars. On travailla depuis le matin jusques au soir sans rien trouver. Le comte s'étant retiré alors pour se rendre à son poste, Pierre Barthélemi entra dans la fosse, y trouva le fer de la' lance 6c le montra aux assistans; ce qui causa une joie universelle oarmi les croisés, lesquels d'un commun accord remirent cette relique entre es mains du comte de Toulouse qui la plaça dans sa chapelle. On lui en confia la garde avec le soin de la porter dans les combats, préférablement à tous les autres princes, dit un auteur^ contemporain, parce qu'il étoit celui d'entre eux qui avoit des mœurs plus pures. C'est ainsi que Raimond d'Agiles, chapelain du comte de Toulouse, 8c témoin oculaire, rapporte l'histoire de l'invention de cette relique, Se cet auteur ne néglige rien pour en attester la vérité dont il étoit persuadé. La plupart des autres historiens^ du temps la certifient également j mais quelques-uns semblent en douter, 8c l'un d'entre eux prétend^ que ce ne fut qu'une imposture dans laquelle il accuse le comte de Toulouse d'avoir trempé. Il est vrai, 6c les lois de l'histoire ne nous permettent pas de le dissimuler, qu'il paroît que ce ne fut qu'une supercherie de la part de ceux qui prétendoient avoir eu les révélations, 6c que les ennemis du comte Raimond s'en prévalurent pour attaquer sa réputation, sous prétexte qu'il en avoit été l'auteur; mais si ce prince fut coupable en cela, ce ne fiit que par un excès de crédulité. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'invention de cette relique vraie ou fausse fut en quelque manière le salut des croisés, qui ranimés par un événement qu'ils crurent venir du ciel^, firent tous serment
' Raimond d'Agiles, p. i5o & suiv.
* Guillaume de Tyr, 1. 6, c. 14.
' Alexiade, 1. 3, p. 827.
* Guillaume de Tyr, 1. 6.
^ Gesta Tancredi.
^ Raimond d'Agiles, p. ij::*.
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de ne se séparer qu'après avoir délivré le Saint-Sépulcre des mains des infidèles '. Une nouvelle révélation que l'inventeur du fer de la lance assura avoir eue la nuit suivante les confirma dans cette résolution ; cet ecclésiastique débita que S. André, lui étant apparu de nouveau, lui avoit dit ces paroles : « Voici « que Dieu a donné au comte Raimond ce qu^il n!a voulu encore accorder à a aucun autre, & il ta établi LE PORTE-ENSEIGNE (vexilliferum) de Varmée, « supposé qu'il persévère dans son amour. »
LXXII. — Victoire des croisés sur les infidèles devant Antioche. — Héracle,
vicomte de Polignac, est blessé à mort.
Les croisés se voyant sans ressource résoliftent de faire une sortie sur les infidèles & de périr ou de vaincre*. Il se mirent en armes le 28 de juin, 8c après avoir tous communié ils se rangèrent en bataille & ne laissèrent dans Antioche que deux cents hommes sous le commandement du comte de Toulouse qui étoit malade. Les troupes se partagèrent en six corps, dont chacun fut subdivisé en deux autres , l'un de cavalerie 8c l'autre d'infanterie qui la suivoit pour la soutenir, ce qui formoit six escadrons 8c autant de bataillons. Hugues, frère du roi Philippe, se mit à la tête du premier. L'évêque du^ Puy, armé d'une cuirasse 8c d'un casque, 8c suivi de Raimond d'Agiles, chapelain du comte de Toulouse, qui portoit en ses mains le fer de la lance, commandoit le quatrième, composé des Gascons 8c des Provençaux 8c d'une partie des autres troupes du comte de Toulouse. Raimbaud, comte d'Orange, 8c Lambert, fils du comte de Montaigu, étoient à la tête du cinquième. Gaston de Béarn, avec ses gens 8c ceux du comte de Poitiers, suivoit Tancrède qui conduisoit le huitième. Ysnard, comte de Die, Raimond Pelet, Ginard ou Gérard de Roussîllon, Guillaume de Montpellier 8c Guillaume Amanieu d'Albret, commandoient le onzième. Enfin le dernier, sous les ordres de Boémond, formoit Tarrière-garde. Toutes ces troupes étant sorties d'Antioche à six heures du matin, l'évêque du Puy leur fit feire halte 8c les exhorta au combat. Elles se mirent ensuite en mouvement 8c attaquèrent l'armée de Corbaghan avec tant de furie, qu après en avoir fait un grand carnage, elles obligèrent les infidèles
' Raimond d'Agiles, p. i5o&suiy. — Guillaume de Tyr, 1. 6, c. 14 & suiv.
' L'action ne se passa pas précisément comme le rapportent les Bénédictins. Kerboghà ayant envoyé uYi messagsr pour provoquer les Francs au combat, ceux-ci acceptèrent. Bohémond 8c les autres chefs francs répondirent à Kerboghà qu'ils acceptaient son défi pour le lendemain. Ce fut Pierre l'Ermite que les croisés chargèrent de porter la réponse. On lui avait adjoint un certain Herlin n Persanus idiomatis & Parthicae linguae ali^uam h a hen s périt tant, » dit Guillaume de Tyr (VI, xxi). Ils proposèrent à
Kerboghà de terminer la guerre par un combat singulier ou par une bataille générale. L'émir leur répondit arrogamment que le sort des chrétiens était entre ses mains, 8c qu'il n'avait attendu jusqu'alors que pour les faire périr de faim. Les messagers rapportèrent ces paroles aux croisés, 8t la bataille fut résolue pour le lendemain, 28 juin 1098. [E. M.]
' Guillaume de Tyr, 1. 6, c. 14 8(. suiv. — Tudebode, 1. 3. — Robert le Moine, Hist, Hieros, 1. 7, c. 63 8c 65.
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à prendre la fuite, & s'emparèrent de leur camp. On remarqua durant l'action ' que quoique les troupes commandées par Tévêque du Puy eussent plus d'ennemis sur les bras que les autres, pas un soldat ne fut cependant blessé; ce que l'historien du comte de Toulouse, qui portoit dans ses mains le fer de la lance, attribue à la vertu de cette relique. Il ajoute que si le vicomte Héracle, porte-enseigne de l'évêque, fut blessé, c'est qu'il avoit donné son drapeau à un autre & qu'il étoit demeuré derrière. Ce seigneur fut atteint en effet d'une flèche au visage dans la mêlée où il s'engagea & où il fit des prodiges de valeur. Il étoit frère puîné de Pons, vicomte de Polignac, ainsi qu'on l'a déjà remarqué} il mourut de sa blessure le 9 de juillet suivant, selon* un ancien calendrier de sa maison.
LXXIII. — Suite des dijjerends de Boémond avec Raimond. — Le dernier refuse de remettre à Vautre la partie d'Antioche dont il étoit le maître. — Mort d' Aymar f évêque du Puy.
Après une victoire aussi signalée, les croisés rentrèrent dans Antioche chargés des dépouilles de leurs ennemis. Le gouverneur du château voyant alors qu'il ne pouvoit plus tenir résolut de se rendre. Il avoit ^ dans sa garnit. ii,p?^'u. son quelques soldats' du comte Raimond, qui, pressés par la famine, s'y étoient réfugiés & avoient eu le malheur d'embrasser le mahométisme. Il leur demanda, avec les principaux de sa garnison, quel étoit celui d'entre les princes croisés à qui ils pouvoient le plus se fier j ces apostats répondirent que c'étoit sans contredit le comte Raimond, le plus distingué de tous, tant par sa probité que par le nombre de ses troupes. Sur cette réponse ^j le gouverneur fit demander son drapeau à ce prince, lequel le lui ayant envoyé, il le fit arborer sur le donjon de la forteresse ; mais Boémond, jaloux de cet honneur, l'obligea de loter pour y substituer le sien, s'empara de force des principales^ tours du château, & en chassa les troupes du comte de Toulouse & celles du duc ' Godefroy 8c du comte de Flandres qui en avoient pris possession. Il prit pour prétexte le serment qu'il avoit fait au Turc qui lui avoit livré la ville, de n'en céder le domaine à aucun autre. Les princes dissimulèrent ce coup d'autorité de Boémond, ce qui l'enhardit à demander au comte de Toulouse, au duc Godefroy & à l'évêque du Puy de lui remettre les tours & les portes d'Antioche qu'ils avoient toujours gardées depuis la prise de cette ville. Les deux derniers 8c les autres princes lui remirent enfin ces postes ; mais le comte de Toulouse, quoique fort malade, refusa absolument d'en faire autant. Boémond eut alors recours aux prières 8c aux promesses, 8c même aux menaces pour l'y obliger : Raimond fut inflexible 8c il garda toujours la porte du pont avec les
' Raimond d'Agiles, p. i55. ' Gesta Tancredi, c. 93.
• Chabron, Histoire manuscri:e de Polignac, 1. 7, ^ Tudebode, 1. 3.
Cl. ^ Raimond d*Agiles, p. i53.
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tours voisines; ce qui augmenta de plus en plus la division qui régnoit déjà entre ces deux princes & influa beaucoup sur raffoiblissement de la discipline militaire parmi les croisés.
Quelques jours après la défaite du général Corbaghan, JBoémond, fib de Roherty Raimond, comte de Saint-Gilles, le duc Godefroy & Hugues le Grand écrivirent ^ une lettre à tous les fidèles d'Occident, pour leur apprendre le succès de leur expédition & leur demander le secours de leurs prières, attendu qu'ils étoient encore menacés d'être attaqués vers la Toussaint par le sultan de Perse en personne. Ils marquent que l'expédition d'Antioche leur avoît coûté dix mille hommes, mais que la perte des infidèles montoit jusques à soixante-neuf mille des leurs. Boémond, Raimond, Godefroy, Robert, duc de Normandie, Robert, comte de Flandres, 8c Eustache, comte de Bologne, écrivirent aussi d'Antioche, le 11 de septembre, une lettre^ commune au pape Urbain II pour lui faire part de leur victoire, le prier de venir se mettre à leur tête avec un renfort 8c l'informer de la mort d'Aymar, évêque du Puy, que la peste, qui s'étoit mise dans Antioche, avoit enlevé le i" d'août.
Ce prélat^ fut généralement regretté de tous les croisés, dont il étoit également aimé 8c respecté. Sa perte leur fut d'autant plus sensible qu'il auroit pu, tant par l'autorité que sa vertu lui avoit acquise que par la sagesse de ses conseils, concilier les chefs qui étoient la plupart divisés entre eux 8c les porter à profiter de leur victoire. II les fit assembler peu de temps avant que de mourir, 8c les exhorta à l'union. Il recommanda sa famille au comte de Toulouse, 8c à Boémond, Bernard, son chapelain, homme de lettres. Provençal^ natif de Valence sur le Rhône & Goth ^origine, que ce prince fit élire dans la suite patriarche d'Antioche. Toute l'armée assista à ses obsèques qui se firent dans la cathédrale de Saint-Pierre où il fut inhumé. Tous les auteurs qui ont écrit de la croisade font un très-grand éloge d'Aymar qu'on fait auteur ^ de l'antienne Salve regina. On prétend^ que, pour honorer sa mémoire, les évêques du Puy, ses successeurs, ont mis dans leurs armes l'épée d'un côté 8c le bâton pastoral de l'autre, 8c que les chanoines de sa cathédrale portent dans le temps pascal une pièce de fourrure en forme de cuirasse. Pierre-Raimond de HautpouF mourut aussi vers le même temps à Antioche 8c fut inhumé devant la porte de l'église de Saint-Pierre. Outre les marques de valeur qu'il avoit données durant le siège de cette ville, il avoit arrêté prisonnier, dans une sortie, un des principaux émirs de la garnison.
' Martène, Ampliss, collect. t. i, p. 568 & seq. * Guillaume de Tyr, 1. 6, c. 23. — Orderic Vital,
' Foucher de Chartres, c. i5. — Baluze, Miscel- ad ann. i loi, p. 796 & scq.
lanea, t. 1, p. 416 & seq. * Albéric, Chronicon, ad ann. i i3o.
^Raimond d'Agiles, p. i55. — Guillaume de * Théodore, Histoire de Notre-Dame du Puy,
Tyr, 1. 7. — Robert le Moine, Historia Hierosol, p. 241. — Gallia Christiana, nov. edit. t. 2, p. 704.
— Gesta Tancredi, c. 94 & seq. — Orderic Vital , ' Mabillon , Muséum Italicum, Hist, beîli sacri,
ad ann. 1 101, p. 796 & seq. c. 44 & seq.
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LXXIV — Exploits de Raimond Pelet.
Peu de jours' après la défaite du général Corbaghan, les princes s'assemblèrent pour délibérer sur la suite de leurs opérations. Il fut résolu d'un commun accord qu'on différeroit de marcher vers Jérusalem jusques au i" de tA\lprfi2', novembre suivant, en quoi ils firent une faute considérable j car leur victoire avoit jeté une si grande terreur parmi les infidèles, qu'il eût été aisé aux croisés de se rendre maîtres sans coup férir de tout le pays jusques à Jérusalem. On convint* cependant, pour ne pas demeurer tout à fait dans Tinactiorij d'envoyer des partis de côté 8c d'autre tenter diverses entreprises.
Raimond surnommé Pelet ou Pelitus, homme vaillant & de bonne mine, proposa entre autres à une troupe de croisés de le suivre; ce qu'ils firent d'autant plus volontiers qu'ils faisoient un cas singulier de sa personne, tant à cause de sa libéralité que de son expérience dans l'art militaire; a car, ajoute a un historien ^ du temps, ce seigneur qui étoit de race de chevaliers s'étoit « rendu fort célèbre par ses faits d'armes, & il étoit un des premiers entre « ceux qui s'étoient mis à la suite du comte de Saint-Gilles. » Raimond Pelet ayant donc composé une petite armée de plusieurs volontaires, tant cavaliers que fantassins, s'avança à leur tête à deux journées d'Antioche, où les Syriens lui remirent le château de Talamania dont ils étoient les maîtres. Raimond, après y avoir passé huit jours, alla attaquer un château voisin défendu par une nombreuse garnison de Sarrasins qu'il força à se rendre. Il accorda la vie à tous ceux qui voulurent recevoir le baptême, 8c fit passer tous les autres par le fil de l'épée. Il revint à Talamania, en sortit trois jours après 8c s'avança vers Marra. Il rencontra aux environs de cette ville un corps d'infidèles qui s'y étoient rassemblés, 8c avec lesquels il fut obligé de combattre. Il les mit d'abord en fuite malgré l'inégalité du nombre; mais les ennemis, après s'être ralliés, étant revenus à la charge avec toutes leurs forces, il battit en retraite 8c se défendit jusques au soir. Sa troupe accablée par la multitude, par la soif 8c par la lassitude, prit alors le parti de céder 8c gagna avec lui, après une perte assez considérable, le château de Talamania, d'où il ne cessa cependant de faire des courses sur les terres des infidèles, jusques au i^ d'octobre qu'il rejoignit l'armée à Antioche.
LXXV. — Expédition de Raimond de Saint-Gilles aux environs d'Antioche,
Suite de ses différends avec Boémond 6* Tancrède.
Raimond de Saint-Gilles ayant^ enfin recouvré sa santé voulut aussi ne pas
' Raimond d'Agiles, p. i55. ^ Raimond d* Agi les, p. iSy&suÎT. — Guillaume
* Tudebode, 1. 4, p. 902. — Guibert de Nogcnt, de Tyr, 1. 7, c. 3 & suir. — Gilon, 1. 5. — Robert
I. 5, c. 12. — Gilon, de Exped, Hierosol, — Robert le Moine, Historia Hierosoî. L 7. — Muséum ïtj-
le Moine, Hist. Hierosol, 1. 7. licum, Historia heUi sacri, c. 90. •— Tudebode, 1. 5,
' Guibert de Nogent, 1. 5, c. 12. édition Bongars.
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demeurer oisif. Il alla d'abord joindre le duc Godefroy vers le commencement du mois d'août avec Boémond, & ayant marché tous trois à la tête de trente mille hommes au secours du seigneur ou gouverneur du château d'Hasart, assiégé par Rodoan, prince d'Alep, ils tombèrent sur un corps de ses troupes composé de dix mille hommes, le défirent entièrement & obligèrent ce prince à lever le siège. Le comte de Toulouse revint ensuite à Antioche & en partit bientôt après pour une autre expédition qu'il entreprit avec ses propres troupes, tant pour les occuper que pour leur procurer de quoi subsister, car la disette étoit fort grande dans la ville. Il s'avança à deux journées dans la province d'Apamée, prit Rugia & assiégea Albara, ville très-forte, dont il se rendit maître par escalade. Plusieurs milliers de Sarrasins y furent massacrés ou faits prisonniers; le comte donna la liberté à ceux qui s'étoient rendus volontairement durant le siège, emmena à Antioche une partie des prisonniers qu'il revendit, & fit mourir tout ceux d'entre les autres qui refusèrent d'embrasser le christianisme. Après avoir soumis cette ville & tous les environs, qu'il unit à son domaine, il assembla ses chapelains & les principaux de son conseil, & nomma de leur avis un évêque latin à Albara. Il choisit pour cela un ecclésiastique de son armée nommé Pierre, natif de Narbonne, qui se fit sacrer à Antioche. Raimond lui donna la moitié du domaine d'Albara & de son territoire : le patriarche latin d'Antioche érigea dans la suite cette ville en archevêché. Ce Pierre, évêque d'Albara, occupa pendant quelque temps dans l'armée la place du feu évêque du Puy.
Le comte laissa ensuite ses troupes à Albara & se rendit en diligence à Antioche, pour y assister, avec tous les autres princes qui s'y rassemblèrent, à. un conseil qui fut tenu le i" de novembre dans la cathédrale de Saint-Pierre, & dans lequel on délibéra sur leur prochain départ pour Jérusalem; car c'étoit là le terme dont ils étoient convenus. Il y eut là-dessus de grands débats dans l'assemblée. Boémond demanda avant toutes choses que le comte de Toulouse lui remît la partie d'Antioche dont il s'étoit assuré la possession. Ce dernier s'en excusa sur le serment qu'il avoit prêté à l'empereur Alexis, de l'avis même de Boémond, & que tous les autres princes lui avoient fait également, de lui t.^u, p'^*^^"3. remettre toutes les places qu'ils prendroient sur les infidèles, lesquelles avoient été auparavant du domaine de l'empire, & de n'en garder aucune sans son consentement. Il ajouta qu'Alexis leur faisoit espérer de venir bientôt à leur secours & de se mettre à leur tête, & qu'à son arrivée il s'en tiendroit à sa décision. La dispute s'échauffa extrêmement entre Boémond & Raimond, & ils étoient sur le point de décider leur querelle par les armes, lorsque les autres princes s'entremirent pour les mettre d'accord. Le comte de Toulouse leur fit alors la proposition suivante : Si Boémondy leur dit-il, veut marcher avec nous pour la délivrance du Saint-Sépulcre y y offre volontiers^ sçiuf la fidélité que je dois à V empereur y de me soumettre à V arbitrage de nos pairs ' , savoir du
' Historia beUi sacri, c. ço, dans le Muséum Itaîicum, — Tudebode, 1. 5, éd. Bongars, p. 23.
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duc Godefroy, du comte de Flandres £» du duc de Normandiey 6» à celui des évêques 6» des autres seigneurs. Boémond acquiesça ou fit semblant d'acquiescer à la proposition; ainsi Raimond & lui jurèrent entre les mains des évêques d'observer fidèlement cette convention, & de ne pas abandonner Texpédition du Saint-Sépulcre, Boémond pourvut cependant à la défense de la citadelle d'Antioche, pour se mettre à l'abri de toute surprise de la part de Raimond, & celui-ci munit de son côté le palais de Dacien & la tour du pont dont il étoit le maître.
Les croisés, consternés de cette division, 8c voyant avec douleur que depuis un an qu'on étoit à Antioche on avoit déjà perdu plus de deux cent mille hommes à cette seule expédition, murmuroient hautement de la conduite des princes qui ne cherchoient que leurs propres intérêts : tantôt ils étoient résolus de se choisir eux-mêmes un chef pour les conduire à Jérusalem, & tantôt ils vouloient détruire les fortifications d'Antioche afin d'ôter tout prétexte d'ambition & de dispute. Le comte de Toulouse, pour éviter leurs plaintes 6t se soustraire à la vengeance de Boémond, partit de cette ville le 2 de novembre' & alla à Albara rejoindre ses troupes. Le duc de Normandie, le comte de Flandres, le duc Godefroy & Tancrède le suivirent, & ils entreprirent tous ensemble le siège de Marra, ville très-forte & bien munie, située à huit milles d' Albara. Ils arrivèrent devant la place le 4 de novembre & en commencèrent aussitôt l'attaque.
Si nous en croyons l'historien de Tancrède*, il s'éleva un différend durant le siège de Marra entre les soldats de ce prince & ceux du comte de Toulouse, ce qui mit la division parmi les deux chefs. « Tancrède, ajoute cet auteur, « étoit sur le point de tourner ses armes contre les Provençaux, lorsqu'il « résolut de se venger d'une autre manière. Il part de Marra & se rend à « Antioche, où ayant choisi un certain nombre de soldats, il leur fait prendre « des capots sous lesquels il leur ordonne de cacher leurs armes. Il se met « ensuite à leur tête & s'approche du château de la ville qui étoit au pouvoir « du comte de Toulouse. Il heurte à la porte, & les soldats de la garnison « qui ne se doutoient de rien lui ayant ouvert, lui & ses troupes jettent leurs « capots, mettent l'épée à la main & les chassent ignominieusement de ce « poste. Tancrède livra ensuite cette forteresse à Boémond qui souhaitoit M depuis longtemps de s'en saisir, & par reconnoissance reconduisit ce prince « au siège de Marra, pour empêcher le comte de Toulouse de tirer vengeance « de cette trahison. » Mais ce récit a tout l'air d'une fable : car, comme on la déjà vu, le château d'Antioche étoit au pouvoir de Boémond longtemps avant que Raimond entreprît le siège de Marra, à moins que ce dernier ne s'en fût emparé sur lui depuis la conférence du i«' de novembre, ce qui n'est pas marqué & ne paroît nullement vraisemblable. Que si par ce château on veut entendre la tour du pont 8c les autres postes que Raimond occupoît à An-
' Raimond d'Agiles, p. 169 8c suiy* — Guillaume ^ G esta Tancredi , dans Tédition de Bongars,
de Tyr, 1. 7, c. 9 8c suiv. c. 96.
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tîoche, il est certain que ce comte les possédoît encore après* la prise de Marra. Quoi qu'il en soit, Boémond alla joindre les croisés occupés au siège de cette place.
La nombreuse garnison qui la défendoit arrêta plus longtemps qu'on n'avoît cru Tarmée chrétienne qui se trouva d'ailleurs réduite aux dernières extrémités par la famine qui se mit dans le camp. Le comte Raimond n'omit rien cependant pour se rendre maître de Marra. Il fit construire dans ce dessein une grande tour de charpente à trois étages, qui dominoit les murailles de la ville 6c y mit une troupe de chevaliers d'élite sous la conduite de Guillaume de t^n,?"!*?'"' Montpellier qui commandoit au premier étage. Cent soldats furent employés pour faire approcher cette machine des murailles à la faveur de quatre roues qui la soutenoient, tandis qu'un des veneurs du comte qui étoit dedans sonnoit du cor pour animer les troupes, & que d'autres qui étoientà ses côtés /àisoient voltiger les drapeaux de ce prince. Dès que cette tour fut à portée des murailles, Guillaume de Montpellier fit tirer une prodigieuse quantité de pierres pour écarter les assiégés, & se comporta avec toute la bravoure 8c l'intrépidité possibles, malgré les efforts de ces derniers, qui de leur côté firent pleuvoir une grêle de pierres 8c de flèches 8c jetèrent du feu grégeois pour embraser la tour de bois : ni les uns ni les autres ne purent cependant rien avancer de tout ce jour-là. Le lendemain les assiégeans furent plus heureux, car ayant fait encore jouer la machine, 8c Guillaume de Montpellier ayant enfin écarté les assiégés, on trouva moyen de planter une échelle. Gouffier de la Tour, ou de las Tours, d'une ancienne noblesse de Limousin , monta le premier, plusieurs autres le suivirent } mais l'échelle ayant rompu sous eux, il demeura seul sur la muraille pendant quelque temps &c se défendit à grands coups de lance contre les infidèles qui l'environnoient, jusques à ce que les croisés, ayant attaché une autre échelle, vinrent enfin à son secours. Quelquesuns ne pouvant soutenir les efforts des assiégés se jetèrent du haut de la muraille en basj les autres firent ferme 8c les infidèles, voyant que les chrétiens avoient déjà sapé la muraille, abandonnèrent ce poste : ainsi la ville fut prise d'assaut le samedi onzième de décembre, vers le coucher du soleil. L'évêque d'Orange 8c l'évêque d'Apt prirent part à cette expédition, 8c le premier y perdit la vie.
Après la prise de Marra il s'éleva un nouveau différend entre le comte Raimond 8c Boémond. Le premier qui avoit fait proprement la conquête de cette ville vouloit en donner le domaine à Pierre, évêque d'Albara } mais l'autre s'y opposa 8c déclara qu'il garderoit ia partie de Marra dont il s'étoit assuré, à moins que Raimond ne lui cédât de son côté la portion d'Antioche dont il étoit toujours en possession. Les croisés, scandalisés de ces disputes, se plaignoient hautement de ce qu'elles retardoient de plus en plus leur départ pour
* Raimond d'Agiles, p. 169 & suit*— GuiUaume de Tyr, 1. 7, c. ^ & suit. — Tudebode, 1. 5.— -Gilon, 1. 5. — Baudri, 1. 3.
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Jérusalem. Ils convenoient' cependant, quoiqu'un historien* moderne ait avancé le contraire, que la justice étoit entièrement du côté du comte Raimond & que l'ambition ou la passion n'avoit aucune part à ses démarches. Leurs plaintes n empêchèrent pas Boémond de déclarer publiquement qu'il falloit différer le voyage jusques après Pâques. Quelques-uns des principaux chevaliers, suivis d'une foule de peuple^, alarmés de ce retardement & ayant l'évêque d'Albara à leur tête, furent trouver alors le comte Raimond Se setant prosternés à ses pieds, ils le supplièrent avec larmes de les conduire à cette expédition. Ce prince ne demaijdoit pas mieux, mais la plupart des autres chefs étant absens, il n'osoit entreprendre de se mettre en chemin, de crainte qu'ils ne voulussent pas le suivre. Enfin, touché des supplications des croisés, il résolut de partir 8c ordonna qu'on se tînt prêt à marcher à quinze jours delà. Boémond pour le contrecarrer fit publier de son côté qu'on partiroit pour Jérusalem dans cinq ou six jours, 8c s en retourna promptement à Antîoche dans le dessein de s'approprier entièrement cette ville 8c de chasser les troupes du comte des postes qu'elles y occupoient encore. Quelques auteurs'* assurent qu'il le fit sur le champ, mais nous allons voir que ce ne fut pas sitôt.
Raimond, après le départ ^ de Boémond, disposa librement du domaine de Marra en faveur de l'évêque d'Albara } 8c pour s'assurer la possession de. cette ville, il la fit fortifier 8c résolut d'y laisser une nombreuse garnison. Cependant, comme il avoit pris jour pour le voyage de Jérusalem, il voulut avant son départ faire une tentative auprès des autres princes afin de les engager à le suivre. Il les fit prier de se rendre à Roja ou Rugia, ville située à moitié chemin entre Marra 8c Antioche, pour conférer là-dessus. L'assemblée se tint, mais les avis furent partagés, 8c la plupart des princes s'excusèrent de se mettre en marche. Raimond pour les y déterminer offrit dix mille sols ^Éd^. origjnj au duc Godefroy, autant au duc de Normandie, six mille au comte de Flandres, cinq mille à Tancrède, 8c à chacun des autres en proportion j mais Boémond ^ s'opposa toujours au départ jusques à ce que le comte lui eût remis le palais de Dacieji avec la porte 8c la tour du pont d'Antioche. Raimond refusa d'accepter. cette condition, sous prétexte du serment qu'il avoit fait à l'empereur , 8c envoya un détachement sous la conduite de Guillaume Ermengaud pour renforcer la garnison de ces postes.
LXXVI. — Raimond se met à la tète des croisés &» part pour Jérusalem.
Boémond s* empare sur lui d* une portion d^ Antioche.
Les princes s'étant séparés ^ sans rien conclure, Raimond vint rejoindre ses
' Robert le Moine, H'ist. Hierosol, ]. 2, p. 84 ; ' Raimond d'Agiles, p. 160 & suit.