p. 70 & seq. ^ Tudebode, 1. 5, p. 806 & suit. — Muséum
' Maimbourg, Histoire des Croisades, 1. 2, p. 273. ItaL Hist, heUi sacri, c. çS.
^ Raimond d'Agiles^ p. 160 & suîv. ' Raimond d^Agiles, p. 170. — Tudebode,!. 5,
^ Guillaume de Tyr, 1. 7, c. i 1. p. 808. — Muséum ItaL Hist, heUi sacri, c. 94.
An icp3
troupes à Marra. En arrivant il fut extrêmement surpris de voir que pendant son absence elles en avoient abattu les murailks & détruit les fortifications. Les croisés avoient pris ce parti, malgré l'opposition de l'évêque d'Albara & des domestiques du comte, dans la crainte que ce prince, ayant fait fortifier cette ville , ne voulût s'y arrêter & que cela ne retardât leur départ pour Jérusalem. Raimond témoigna d'abord beaucoup de chagrin de cette entreprise : il n'en eut pas moins d'apprendre peu de temps après que Boémond, après son retour à Antioche, avoit chassé ses troupes des postes qu'elles y occupoient 8c setoît entièrement rendu maître de cette ville; mais croyant devoir préférer l'utilité publique à ses propres intérêts, il se rendit enfin aux vœux des croisés & résolut de partir incessamment. Dans ce dessein il fit achever de raser les murs de Marra, & après avoir attendu inutilement pendant quelques jours la jonction des autres princes, il partagea ses troupes qui souffroient extrêmement par le défaut de vivres , s'avança dans le pays pour en chercher, à la tête d'une partie de son armée, & laissa l'autre à Marra à la garde des équipages. Ce partage de l'armée fit de la peine à quelques-uns de ses domestiques qui l'accusèrent de légèreté. « A peine reste-t-il, disoient-ils, trois cents a chevaliers, & le nombre des autres combattans n'est pas grand; ceux qui Cl demeureront ici dans cette ville sans défense seront donc exposés à la merci « des ennemis? » Dieu bénit cependant les soins de Raimond : il s'empara de divers châteaux, fit un riche butin & ravitailla son armée sans autre perte que celle de six k sept hommes.
Ce prince, après avoir laissé tout le butin à Capharda, château situé à quatre lieues de Marra, rejoignit le reste de son armée dans cette ville j & après y avoir fait mettre le feu, il quitta sa chaussure & se mit en marche le jour marqué, i3 de janvier de l'an 1099, sans attendre les autres princes. Il fit tout "T^j le chemin de Marra jusques à Capharda, pieds nus, suivi de l'évêque d'Albara & de ses clercs ou chapelains qui marchoient en procession pour implorer le secours du ciel au commencement de ce voyage. Comme il avoit peu de cavalerie, il avoit prié ce prélat de le suivre avec une partie de la garnison de sa ville épiscopale, dont il confia la garde à un chevalier nommé Guillaume- Petri de Cumliac ou Ciniliac, qui avoit sous ses ordres sept autres chevaliers 8c trente fantassins.
LXXVII. — Le duc de Normandie 6» Tancrède se Joignent à Raimond.
Siège d^Archos,
Raimond' ayant rassemblé toute son armée à Capharda, elle se trouva composée seulement de dix mille hommes , dont il n'y en avoit que la moitié qui fussent armés, & parmi lesquels on ne comptoit que trois cent cinquante
' Raimond d'Agiles, p. 170. — Tudebode, 1. 5, p. 806. — Guillaume de Tyr, 1, 2, c, 12 81 suiy, — Gilon, 1. 5. — Muséum Italicum, Hist, helli sacri, c. 98.
An iop9
chevaliers. Il fut joint bientôt après par le duc de Normandie & Tancrède qui lui amenèrent quarante chevaliers & un corps d'infanterie. Les croisés ayant continué leur marche après cette jonction, les princes & les peuples des villes qui se rencontrèrent sur leur passage leur envoyèrent des présens & des vivres, recherchèrent leur amitié 8c se rendirent volontairement leurs tributaires, jusques à Césarée, dont le gouverneur fit avertir les peuples des environs de prendre la fuite & de resserrer leurs troupeaux : mais Tun des courriers qu'il avoit envoyés, ayant été pris par Raimond de Lisle & par sa troupe, on apprit sa mauvaise volonté qu'il changea ensuite en politesses. Il vendit entre autres aux croisés jusqu'à mille chevaux, dont ils se servirent pour remonter leur cavalerie. L'armée chrétienne se trouvant ensuite harcelée par les Arabes, le comte Raimond pour la couvrir marcha toujours depuis à l'arrière-garde, & battit dans une occasion ces brigands qui lui avoient dressé une embuscade, ce qui fit qu'ils n'osèrent plus reparoitre. t^H p"?i6 ^^^ croisés furent encore retardés dans leur marche par une armée de Sarrasins qui s'étoient rassemblés au nombre de trente mille, auprès d'un château situé sur la pente d'une montagne à vingt stades de la mer, entre Tortose & Tripoli. Ces infidèles coururent d'abord sur tous ceux qui s'écartoient pour chercher des vivres 8c en tuèrent plusieurs. Raimond, résolu de punir leur témérité, les attaqua avec toutes ses troupes jusque sur la montagne où étoit le château dont on a parlé 8c les obligea de s'y retirer. Tandis qu'il combattoit à la tête de quelques-uns de ses chevaliers, ses soldats s'étant saisis d'un grand nombre de bestiaux qu'ils rencontrèrent dans cet endroit s'en retournèrent avec leur butin &c l'emmenèrent au camp situé à dix milles de là, en sorte que le comte se trouva presque seul. Les infidèles s'en s'étant aperçus se rallient aussitôt 8c viennent l'attaquer. Ce prince étoit alors engagé dans le sentier de la montagne, oii il ne pouvoit passer qu'un cavalier l'un après l'autre. Il fut pourtant assez heureux pour battre en retraite 8c se sauver avec sa troupe. Il avoua qu'il ne s'étoit jamais trouvé dans un si grand péril. A son arrivée au camp il fit de sanglans reproches à ses soldats de l'avoir abandonné. Les troupes, hontçuses de leur faute, promirent d'aller assiéger ce château 8c de ne pas le quitter qu'elles ne l'eussent renversé de fond en comble ; mais les infidèles ne leur en donnèrent pas la peine : la crainte s'empara de leurs esprits, ils l'abandonnèrent pendant la nuit 8c se dispersèrent. Raimond s'en saisit le lendemain 8c en rapporta de riches dépouilles.
La prise de ce château, qui passoit pour imprenable, jeta une si grande terreur dans tous les environs, que les peuples 8c les princes, entre autres l'émir où le gouverneur de Tripoli, envoyèrent à l'envi des députés au comte pour le prier de mettre leurs villes 8c leurs châteaux sous sa protection & de leur envoyer ses signes &» ses sceaux pour leur sûreté. Un ancien historien ' ajoute à cette occasion que c'étoit l'usage, dans l'armée chrétienne, qu'au-
* Raimond d'Agiles, p. 170.
An lopp
cun croisé n osoit attaquer une place dès que le signe ou le drapeau de quelqu'un des François y étoit arboré, & que le nom du comte Raimond étoit d'ailleurs si célèbre qu'il étoit plus respecté qu'aucun autre. La soumission de l'émir de Tripoli n'empêcha pas cependant ce comte d'entreprendre le siège du château d'Archos ' , place très-forte & bien munie, qu'on pouvoit comparer à une ville considérable. Il étoit situé sur une élévation, dans la province de Phénicie, au pied du mont Liban, à un mille de la mer & à huit de Tripoli, sous le gouvernement de l'émir de cette ville*. Voici ce qui l'engagea dans cette entreprise.
Il y avoit dans Tripoli un grand nombre d'esclaves chrétiens qui avoient été pris par les Turcs durant le siège d'Antioche : ces captifs, dans l'espérance d'obtenir leur liberté, firent savoir à Raimond que s'il vouloit assiéger le château d'Archos, l'émir de Tripoli lui enverroit aussitôt des présens considérables & les délivreroit de l'esclavage, pour l'obliger à décamper. Raimond, soit par compassion pour ces chrétiens, soit pour donner le temps aux princes qui étoient demeurés à Antioche de venir le joindre avec leurs troupes, entreprit ce siège qu'il crut pouvoir finir en peu de jours, & le commença le lundi 12 de février ; mais il eut lieu de s'en repentir, tant par le grand nombre de braves chevaliers qu'il y perdit , que par la longueur de cette expédition à laquelle il s'opiniâtra mal à propos. Pons de Balazun, du diocèse de Viviers, dont on a parlé ailleurs, y fut tué entre autres d'un coup de pierre. La disette s'étant mise bientôt après dans le camp, Raimond fit divers détachemens pour aller chercher des vivres dans le pays & envoya vers Tripoli Raimond, vicomte de Turenne, Pierre, vicomte de Castillon, Amanieu d'Albret, Sicard & Begon de la Rivière, Guillaume Botius ou de Loubens^, & quelques autres chevaliers au nombre de quatorze. Cette troupe s'étant mise en marche en rencontra une autre de soixante Turcs ou Arabes qui emmenoient quelques-uns de nos prisonniers & cinq cents pièces de bétail. Malgré l'inégalité du nombre, les chrétiens attaquèrent les infidèles, en tuèrent six, prirent autant de chevaux & leur enlevèrent leur butin qu'ils amenèrent au camp. Un autre jour, Raimond Pelet 8c le vicomte de Turenne, ayant été détachés avec cent cavaliers 6c deux cents hommes de pied , s'avancèrent jusques à Antarados ou Tortose, ville située sur la côte de la Méditerranée, à vingt milles d'Archos, 8c l'assié- é<j. oriein. gèrent. Les habitans se défendirent d'abord avec beaucoup de valeur; mais la crainte les ayant saisis durant la nuit, ils abandonnèrent la place dont Raimond Pelet s'empara le lendemain ; il y trouva beaucoup de vivres qui servirent à ravitailler l'armée.
' Arka, petite yille à douze milles au nord-est la première croisade, dans ses mémoires d^histoire
de Tripoli, assise au pied du Liban, sur une col- orientale; 8t M. Peyré , Histoire de la première
line abrupte que domine la forteresse de cette ville. croisade, chapitre xxiv 8c suivants. [E. M.]
* Voyez sur ces événements: Defremery, Kecit ie ^ Muséum Ital. Hist, helli sacri,c. 96.
An 1099
LXXVIII, — Les autres princes joignent Raimond au siège ct'Archos,
Tancrède tâche de le noircir.
Cependant le duc Godefroy', le comte de Flandres 8c les autres princes qui étoient demeurés à Antioche, pressés par les croisés qui étoient avec eux, se mirent enfin en chemin le i" de mars. Boémond les accompagna jusques à Laodicée 8c s'excusa d'aller plus loin , sous prétexte que sa présence étoit nécessaire à Antioche , dont la conservation lui tenoit plus à cœur que la prise de Jérusalem. Les princes étant partis de Laodicée à la tête de vingt-cinq mille croisés qui s'y étoient rassemblés, s'arrêtèrent devant Giblet, ville située sur la côte, entre Antioche 8c Archos, à deux journées de Tune 8c de l'autre, 8c entreprirent le siège de cette place. Celui qui en avoit le gouvernement pour le Soudan d'Egypte, à qui elle appartenoit, fit offrir six mille écus d'or à Godefroy s'il vouloit lever le siège ; mais ce duc refusa généreusement cette offre. On prétend que le même gouverneur envoya secrètement alors à Raimond pour lui en faire une semblable, s'il vouloit engager les croisés à se retirer. On ajoute que ce comte se laissa tenter à la vue de cette somme , qu'il dépêcha aussitôt l'évêque d'Albara au duc de Lorraine 8c au comte de Flandres pour les prier de marcher incessamment à son secours, à cause qu'il étoit menacé d'une armée formidable de Persans prêts à fondre sur lui, 8c que les princes ayant donné dans ce panneau abandonnèrent le siège de Giblet pour l'aller joindre. Mais on ne fonde cette accusation que sur un bruit incertain * 5 voici ce qui vraisemblablement peut y avoir donné occasion.
Nous apprenons de l'historien ^ de Raimond , témoin oculaire, 8c de celui du duc Godefroy ^^ qui n'est pas suspect, que ce comte avoit donné cinq mille sols 8c deux chevaux arabes à Tancrède pour l'engager à son semce jusqu'à Jérusalem ; que ce dernier, qui étoit neveu de Boémond , ennemi juré de Raimond , 8c qui avoit eu déjà quelques démêlés avec lui , le quitta au siège d'Archos, sous prétexte qu'il ne le payoit pas assez à proportion de ses services 8c du monde qu'il avoit avec lui ; qu'il alla au devant du duc Godefroy, lui promit fidélité^ le prévint contre le comte de Toulouse, qu'il accusa d'avoir reçu la somme dont on a parlé du gouverneur de Giblet afin d'engager les croisés à lever le siège, 6» qu^il fit^ depuis tout le mal qu'il put à ce prince ^ à ses domestiques & à ses troupesy pour se venger de lui. Tancrède, que le premier historien traite de brouillon , aura donc formé de lui-même cette accusation; 8c comme les princes ne virent pas paroître l'armée de Perse dont Raimond se disoit menacé, cela aura suffi pour le rendre criminel aux yeux de ses ennemis 8c de quelques historiens postérieurs qui n'ont pas assez examiné ce fait.
' Raimond d'Agiles, édition Bongars, p. 170. — * Vt diciturj GuiUaume àt Tyr, 1. 7, c. 17.
Guillaume de Tyr, 1. 2, c. 12. — Gilon, de Expe- ^ Raimond d^ Agiles, p. 170.
ditione Hierosolimitana, 1. 6. — Albert d'Aix, 1. 5, ^ Albert d'Aix, 1. 5, c. 35 & suiT
c. 35 & suiv. ' lèid.
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XV. Sî? "T
Nous ne voudrions pas nier cependant que Raîmond, voyant la longueur du siège d^Archos & souhaitant de le terminer au plus tôt pour continuer ensuite le voyage de Jérusalem, n'ait fait courir le bruit d'une prochaine irruption des infidèles, dans le dessein d'engager par là les autres princes à marcher incessamment à son secours : ou plutôt on doit attribuer, avec Thistorién * du comte de Toulouse, le bruit qui courut de cette prochaine irruption, à la garnison d'Archos & aux Sarrasins du voisinage qui l'inventèrent exprès pour obliger les croisés à se retirer. Il est certain d'ailleurs que le duc Godefroy & le comte de Flandres, avant que de se retirer de devant Giblet, firent un traité* très-avantageux avec le gouverneur de cette place, qui leur donna une grosse somme & leur fit divers présens pour les obliger à lever le siège.
Les princes, que Tancrède avoit extrêmement ^ prévenus contre le comte de Toulouse, étant arrivés à Archos, refusèrent de prendre part aux travaux du siège, ne voulurent avoir aucune communication avec ce comte & campèrent en particulier à deux milles de son camp. Raimond, surpris de leur conduite, employa toute sorte de moyens pour les ramener & fit tant par ses discours, ses caresses & ses présens, qu'enfin il leur fit entendre raison 8c se réconcilia avec eux, excepté avec Tancrède. Ses richesses & les dépouilles que lui & ses troupes t n, p"§'i"8. avoient remportées sur les infidèles leur'* donnèrent cependant quelque jalousie, & animés par Tancrède, qui ne cessoit de brouiller 8c de semer la discorde, ils résolurent de s'enrichir à leur tour. Dans ce dessein ils envoyèrent des lettres dans toutes les villes voisines occupées par les infidèles, 8c chacun se disant maître de V armée chrétienney ils extorquèrent diverses contributions 8c menacèrent le gouverneur de Giblet d'aller reprendre le siège de cette place j ce qui engagea cet émir à leur envoyer encore cinq mille écus d'or 8c divers présens pour les détourner de cette entreprise.
LXXIX. — Pierre Barthélemi s* expose à Vépreuve du feu pour soutenir la vérité de Vinvention de la lance de Nôtre-Seigneur.
Il s'éleva quelque temps après une dispute qui causa une nouvelle division parmi les croisés. Arnoul, chapelain du duc de Normandie, homme de lettres, mais de mauvaises mœurs, publioit partout que la lance qu'on prétendoit avoir trouvée à Antioche n'étoit rien moins que celle qui avoit percé le côté de Notre-Seigneur; que ce n'étoit qu'une supercherie du comte de Toulouse qui cherchoit à s'enrichir par les offrandes que les peuples faisoient en l'honneur de cette relique. Pierre Barthélemi, qui l'avoit trouvée, appuyé des chapelains du comte, offrit alors pour en soutenir la vérité de s'exposer à l'épreuve du feu. Il jeûna pendant trois jours, 8c les évêques ayant béni, le vendredi saint
' Raimond d'Agiles, p. i65. ^ Guillaume de Tyr, I. 2, c. 12. — Albert d'Aix,
■Tudebode, 1. 5, p. 8o3. — Robert le Moine, 1. 5, c. 35 & suiv. 1. 8 & suiv. * Raimond d'Agiles, p. i65.
An 109P
8 d'avril de Tan 1099, un grand bûcher qu'on avoit préparé au milieu du camp d'Archos, ils y mirent le feu. Barthélemi passa ensuite au travers des brasiers, n'ayant que la chemise sur le corps 8c la lance dans ses mains, en présence de toute l'armée attentive à ce spectacle. Au sortir de cette épreuve tout le peuple se jeta sur lui par dévotion, & il fallut que Raimond Pelet se mît à la tête de plusieurs chevaliers pour écarter la foule & empêcher qu'on ne l'étouffât, tant on avoit d'empressement à lui témoigner sa vénération. Comme cet ecclésiastique mourut douze jours après, les uns attribuèrent sa mort à l'action du feu, & les autres aux diverses meurtrissures que lui avoit faites la grande foule du peuple qui s'étoit jetée sur lui après son épreuve : ainsi un chacun persista dans son sentiment, 8c les esprits demeurèrent toujours partagés sur la vérité de cette relique. Un auteur', partisan de Boémond 8c de Tancrède, ennemis du comte de Toulouse, ajoute que celui-ci 8c les Provençaux indignés contre le prêtre Arnoul, qui par ses discours avoit donné occasion à cette épreuve , cherchèrent à venger sur lui la mort de Pierre Barthélemi, 8c qu'ils le poursuivirent jusque dans la tente du duc de Normandie qui le mit à couvert de leur fureur : mais cet auteur donne assez à entendre que le véritable motif qui engagea Arnoul à s'élever contre la vérité de la lance fut la jalousie qu'il conçut de ce qu'elle procuroit diverses offrandes à la chapelle du comte de Toulouse j car il ajoute que pour les détourner en sa faveur, ce prêtre fit fabriquer une image d'or de Notre-Seigneur qu'il exposa à la dévotion des croisés. Raimond conserva précieusement depuis cette lance; il la porta toujours avec lui, 8c le commun des croisés, de même que l'empereur Alexis*, eurent toujours pour elle un très-grand respect. Au reste, un ancien auteur ^ impartial atteste que Raimond employoit en aumônes les offrandes qu'on faisoit par dévotion à cette relique, 8c qu'il la perdit en£n, on ne sait par quel accident.
LXXX. — Raimond lève le siège i'Archos malgré lui, &• part avec les autres
princes pour Jérusalem.
L'empereur Alexis envoya vers Pâques des ambassadeurs aux princes occupés au sîége^ d'Archos, pour se plaindre de ce qu'à son préjudice ils avoient cédé la ville d'Antîoche à Boémond, contre la teneur du serment qu'ils lui avoient prêté 8c du traité qu'ils avoient conclu avec lui. Il les prioît en même temps de l'attendre avant que de marcher vers Jérusalem, leur promettant de les aller joindre à la Saint-Jean. Les princes s'étant assemblés pour délibérer là-dessus, les avis furent partagés. La plupart, voyant qu'on se consumoit inutilement depuis trois mois au siège d'Archos, déclarèrent qu'il falloit le lever
' Geita Taneredi, c. 109 & seq. ^ Raimond d*Âgiles, p. 170 & suir. — GuiHaur.:
■ Orderic Vital, ad ann 1 099. de Tyr, 1, 7, c. 2 1 & suiv. — Albert d*Aix, 1. 5, c. 35
' Foucher de Chartres, Hist, Hierosol, 1. 1, c. 10. & suiv. — Guibert de Nogent, Hist, Uierosol, 1. 7.
^ An 1099
8c partir incessamment pour Jérusalem. Le comte de Toulouse, soutenu de quelques autres, pour s'épargner la honte d'abandonner cette entreprise qu'il étoit de son honneur de terminer, vouloit au contraire qu'on attendît l'empereur, 8c il fit tout au monde pour engager les autres princes à continuer le siège. Ils se rendirent à sa demande pour quelque temps, mais enfin le duc Godefroy, le comte de Flandres 8t Tancrède, las d'attendre, mirent le feu à leur camp 8c partirent suivis de leurs troupes, d'une partie de celles de Raimond, ^^Jj ^"^jj- 8c des propres domestiques de ce prince, ennuyés de la longueur du siège. Le comte se voyant par là hors d'état de le poursuivre fut obligé de décamper luimême 8c de se joindre au reste de l'arniée.
Les croisés prirent le chemin de la mer 8c passèrent auprès de Tripoli. A leur arrivée dans le voisinage Raimond tâcha , soit par prèsens, soit par caresses, de porter les princes à entreprendre le siège de cette ville 5 mais pas un ne voulut l'écouter, ce qui le mit de fort mauvaise humeur 8c le rendit incommode à tous ses domestiques. Les princes aimèrent mieux composer avec le gouverneur, qui pour les engager à le laisser en paix leur compta quinze mille besans d'or, leur fit divers prèsens , accorda la liberté à trois cents esclaves chrétiens qu'il avoit dans sa ville, 8c pourvut abondamment l'armée de vivres durant trois jours qu'elle campa devant la place.
LXXXL — Siège &• prise de Jérusalem» — La tour de David se rend à
Raimond qui en prend possession.
L'armée chrétienne' arriva devant Jérusalem le 7 de juin de Tan 1099. ^^'^ étoit composée d'environ quarante mille personnes tant hommes que femmes, parmi lesquels il n'y avoit qu'environ quinze cents chevaliers 8c vingt mille fantassins. Tout le reste étoit une populace sans armes. La garnison étoit pour le moins aussi forte. On ne put faire la circonvallation que de la moitié des murailles dont on partagea l'attaque. Le comte Raimond prit d'abord son quartier vers le couchant, depuis la tour angulaire jusquesà la porte occidentale : il en changea bientôt après 8c se posta vers le midi*, sur la montagne, entre la ville 8c l'église de Sion. Il choisit préfèrablement ce poste, tant parce que l'attaque du côté du couchant étoit plus difficile, que par un esprit de religion, pour mettre cette église à couvert des insultes des ennemis. Plusieurs des principaux officiers de son armée qui dèsapprouvoient ce changement refusèrent de le suivre 8c demeurèrent dans le premier quartier ; en sorte qu'il fut obligé de prendre quelques troupes à sa solde pour fortifier son camp. Raimond Pelet , le vicomte de Turenne 8c quelques autres chevaliers qu'il
* Guillaume de Tyr, 1. 8. — Raimond d* Agiles, — Robert le Moine, ïlistoria HierosoUm» 1. 9,
p. 74 & suW. — Tudebode, 1. 5. — Gilon, De expc- Albert d'Aix, 1. 6,
ditione Hierosolim. 1. 6. — Guibert de Nogent, 1. 7. * Voyez tome IV, Note XLtlI, n. 6.
An iop9
53o HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XV.
détacha le troisième jour du siège pour aller battre la campagne, rencontrèreiil trois cents Arabes, les défirent & leur enlevèrent trente chevaux.
Le comte de Toulouse vouloit qu'on brusquât l'assaut dès le commencement du siège, 8c il engagea les autres princes à l'entreprendre. Dans ce dessein on travailla toute la nuit, & le lendemain 1 1 de juin, les soldats ayant fait la tortue avec leurs boucliers, on tenta l'escalade. On avoit déjà gagné l'avant-mur, & plusieurs étoient déjà montés sur la muraille intérieure à neuf heures du matin malgré la défense des assiégés, lorsqu'on manqua d'échelles, ce qui fit abandonner l'entreprise & résoudre les princes à faire construire des machines pour abattre les murailles. Toute l'armée s'employa avec beaucoup d'ardeur à ce travaiL Comme la dépense en étoit fort grande, le comte de Toulouse qui étoit le plus riche de tous les croisés y employa volontiers ses trésors, & au lieu que les autres princes faisoient des collectes sur le peuple pour payer leurs ouvriers, il fournit non-seulement au salaire des siens de son propre fonds, mais il soudoya encore un grand nombre de chevaliers qui étoient dans l'indigence, & n'épargna rien pour avancer les travaux.
Neuf vaisseaux génois étant arrivés au port de Joppe pour venir au secours des croisés, eurent besoin d'un détachement de l'armée pour favoriser leur débarquement. Raimond fit partir aussitôt, à la prière des princes, Galdemar Campinelle avec trente cavaliers 6c autant de fantassins, &c le fit suivre par Raimond Pelet, Guillaume de Sabran, 8c Raimond, vicomte de Turenne, à la tête de cinquante autres cavaliers. Ces derniers s'étant avancés trouvèrent que Galdemar étoit aux prises avec un corps de six à sept cents infidèles qui l'avoient attaqué du côté de Rama, lui avoient déjà tué Richard de Montmerle, jeune chevalier de réputation, trois autres chevaliers Se la plus grande partie de son infanterie. Le reste se défendoit cependant encore avec beaucoup de bravoure 8c vendoit chèrement sa vie, lorsque Raimond Pelet 8c Guillaume de Sabran donnèrent sur les ennemis avec tant de fureur qu'ils en laissèrent deux cents sur la place, poursuivirent les autres pendant quatre milles^8c leur prirent cent chevaux qu'ils envoyèrent au camp. Guillaume de Trêves, chevalier, eut ^li ^"^3"ô ^^^^^ ^^ malheur de périr dans cette action. Le détachement joignit ensuite sans obstacles les Génois au port de Joppe.
Ceux-ci ayant négligé de veiller à leur sûreté furent attaqués pendant la nuit par une flotte d'Egypte qui s'étoit cachée au port d'Ascalon, 8c obligés d'abandonner leurs vaisseaux; ils eurent cependant le temps d'en retirer les voiles, les cordages, les agrès 8c divers instrumens de fer dont ils avoient fait provision pour le siège. Ils apportèrent le tout au camp, ce qui joint à un grand nombre d'ouvriers 8c de charpentiers qui se trouvoit parmi eux fut d'un granJ secours pour avancer les travaux du comte de Toulouse, lequel prit tous les Génois à sa solde. Gaston de Béarn, qu'un historien contemporain ' qualifie prince très-noble, fut choisi par les ducs de Lorraine 8c de Normandie 8c le
' Raimond d'Agîles^ p. 177.
comte de Flandres pour présider à la construction des machines de leur attaque, à cause de son habileté, de sa probité 8c de la supériorité de son génie. Le comte Raimond donna de son côté l'intendance des siennes à Tévêque d'Aïbara & à Guillaume Richau, qui employèrent divers esclaves sarrasins au transport du bois nécessaire.
Enfin, après un travail de près d'un mois, toutes les machines étant disposées, on prit jour pour l'assaut. Comme il réghoit cependant encore beaucoup d'anî- * mosité entre le comte de Toulouse 8c Tancrède 8c entre quelques autres des principaux, les évêques, les princes 8c tout le peuple voulurent auparavant que chacun se réconciliât avec ses ennemis. Un prêtre alla trouver alors Guillaume-Hugues de Monteil, frère du feu évêque du Puy, Isnard, comte de Die, son seigneur, .8c quelques-uns des clercs, pour leur annoncer que ce prélat lui étant apparu, ordonnoit à toute l'armée de jeûner, 8c de faire en procession, nu-pieds, le tour de Jérusalem, avec promesse qu'on prendroit la ville au bout de neuf jours. Sur cet avis les princes s'assemblent 8c indiquent une processron solennelle pour le vendredi suivant. Le jour arrivé, les troupes quittent leurs chaussures, se mettent en prières 8c vont, précédées du clergé, à la montagne des Oliviers, où après une exhortation de Pierre l'Ermite, 8c d'Arnoul, chapelain du duc de Normandie, tous les princes se réconcilièrent 8c s'embrassèrent. La procession, qui se termina à l'église de Sion, finie, tout le inonde se sépara.
Le jeudi 14 de juillet, les princes ayant fait approcher les machines des murailles de Jérusalem donnèrent l'assaut en trois endroits différens. Le comte Raimond, qui commandoit l'attaque du midi, fit agir la sienne. Il avoit heureusement fait combler en trois jours 8c deux nuits un grand fossé qui se trouvoit entre le camp 8c la ville, 8c pour accélérer le travail, il avoit donné un denier, somme alors assez considérable , à tous ceux qui chaque fois y jetoîent trois pierres. La machine que ce comte avoit fait construire consistoit, ainsi que celles des autres chefs, en une grande tour carrée, de bois 8c de charpente, au haut de laquelle on avoit placé un pont-levis qu'on pouvoit abattre aisément sur la muraille. L'attaque 8c la défense furent également vives 8c durèrent depuis le matin jusques à la nuit qui sépara les combattans. Le lendemain, vendredi i5 de juillet, l'assaut recommença de grand matin 8c fut poussé avec une égale fureur jusque vers une heure après-midi , que les efforts des assiégeans commencèrent à se ralentir. Ils étoient résolus de retirer leurs machines déjà entièrement délabrées, lorsque le duc Godefroy qui commandoit l'attaque du septentrion ranima le courage des siens en les assurant qu'il avoit vu un cavalier armé, tout resplendissant de lumière, sur le mont Olivet, lequel lui faisoit signe de continuer l'attaque. Le comte de Toulouse ayant déclaré dans le même temps à ses troupes qu'il avoit vu la même chose, les croisés reprennent une nouvelle ardeur, 8c après une heure de combat, Godefroy, ayant franchi le fossé 8c abattu la muraille extérieure, applique sa machine au mur intérieur 8c fait abattre le pont-levis; il écarte les ennemis 8c entre dans Jérusalem à trois heures après-midi, suivi du comte de Flandres, du duc de Normandie, de Tan-
An lopp
An 1099
Éd. origin.
t. Il, p. 321.
crède, Gaston de Béarn, Gérard de Roussîllon, Raîmbaud d'Orange, &c. Godefroy dépêcha aussitôt trois courriers consécutifs au comte de Toulouse pour lui apprendre le succès de son entreprise. Celui-ci les voyant venir à bride abattue par le mont Olivet, & se doutant d'ailleurs de ce qui se passoitdansia ville par les cris qu'il entendoit, dit alors à ses soldats. : Qu* attendons-nous^ voilà déjà les François dans Jérusalem? A ces paroles ses troupes ne pouvant se servir de leur machine, dont la partie* supérieure avoit été brûlée ou brisée par les infidèles, prennent des échelles 8t les attachent à la muraille qu'ils escaladent l'épée à la main. Rairaond monte des premiers, suivi d'Isnard, comte de Die, de Raimond Pelet, de Guillaume de Sabran, de l'évêque d'Albara 81 de plusieurs autres seigneurs, qui après avoir écarté les ennemis ouvrent aussitôt la porte du midi au reste de l'armée, qui fait main basse sur tout .ce qui se présente. Godefroy en faisoit autant de l'autre côtéj en sorte que la ville fat remplie d'horreur & de carnage ', & mise au pillage.
Le tumulte étant cessé, les princes donnèrent ordre à la garde de la ville, & après s'être lavés du sang dont ils étoient couverts & avoir changé d'habits, ils allèrent nu-pieds, suivis de toute l'armée, visiter le Saint-Sépulcre & les autres lieux saints, où ils rendirent grâces à Dieu de leur victoire. L'émir Guînimond qui commandoit dans la tour de David, où son neveu & les principaux de la ville s'étoient réfugiés, se voyant hors d'état de résister, demanda aussitôt à capituler & remit le château qui servoit de citadelle à la ville au comte de Toulouse, à condition que ce prince feroit conduire sûrement tous ceux qui étoient dedans, avec tous leurs effets, jusques à Ascalon, ce qu'il exécuta fidèlement. L'historien * de Godefroy prétend que Raimond, poussé par un esprit d'avarice, reçut pour cela une grosse somme 8c qu'il s'appropria les dépouilles du château : mais tous les autres auteurs du temps qui ont écrit l'histoire sainte ne disent rien de cette circonstance & font entendre le contraire. D'un autre côté un grand nombre d'infidèles, tant hommes que femmes 8c enfans, s'étant réfugiés dans le temple de Salomon , Tancrède 8c Gaston de Béarn leur envoyèrent leurs drapeaux pour marque qu'ils les mettoient sous leur sauvegarde : mais le premier les fit égorger le lendemain, après s'être enrichi des dépouilles du temple, dont il céda cependant ensuite la meilleure partie au duc Godefroy*
' Une partie des musulmans était réfugiée dans le temple de Jérusalem. Mathieu d'Edesse estime le nombre de ceux qui y furent égorgés par les troupes de Godefroy à soixante-cinq mille; mais ce nombre diffère beaucoup, selon les auteurs. Guillaume de Tyr (VII, xxi) le porte à dix mille, sans compter ceux qui périrent dans les rues & sur les places publiques 8c que Ton supposait avoir égalé ce nombre. Ibn-Alathir & Aboulfeda se rapprochent de rhistorien arménien & affirment que ce chiffre
dépassait soixante-dix mille. Abou'lfaradj (Cknn, Syr, p. 282), dit également que soixante-dix mil!? Arabes reçurent la mort dans le temple. Voyez sur ce point les notes de M. Dulaurier, dans son édition de la Chronique Je Mathieu d'Edesse ; Defremery, Récit de la première croisade, dans ses Mémoires d'Histoire orientale; & Payré, Histoire itU première croisade, [E. M.] • Albert d'Aix, 1. 6, c. 28.
An iop9
LXXXII. — Raimond de Saint-Gilles refuse la couronne de Jérusalem. — Il est obligé de remettre la tour de David à Godejroy qui est élu roi.
Huit jours ' après, les princes s'assemblèrent pour élire un d'entre eux roi de Jérusalem. Les services importans que Raimond, comte de Toulouse & de Saint-Gilles, avoit déjà rendus & les grandes dépenses qu'il avoit faites durant le cours de l'expédition firent que la plupart lui offrirent la couronne de Jérusalem avec la garde du Saint-Sépulcre j mais il déclara quil étoit très-éloigné de prendre le titre de roi dans cette ville, &» que si quelque autre vouloit Vac^ ceptery il le lui céderoit volontiers. « Il refusa généreusement cet honneur, non « pas tant,~ajoute un auteur* contemporain, parce qu'il étoit déjà dans l'âge tf & qu'il avoit perdu un œil, que par modestie; car il étoit très-capable de c< remplir les fonctions de la royauté, s'étant rendu très-recommandable par « ses exploits & par ses vertus. » Les princes, sur son refus, ne le pressèrent pas davantage ; ce qu'on attribue à quelques-uns de ses domestiques & de ses vassaux qui, souhaitant de revoir leur patrie & craignant qu'il ne s'établit pour toujours en Orient, firent courir le bruit, contre leur propre conscience, qu'il avoit résolu de repasser la mer, & lui supposèrent divers défauts pour le étire exclure de la couronne j mais l'événement fit bien voir, ajoute un autre ancien historien 3, qu'il n'avoit pas le dessein qu'on lui prêtoit, car il demeura dans la Terre-Sainte jusques à la fin de ses jours, & préféra une vie pauvre & errante dans une terre étrangère, aux commodités & à l'abondance dont il auroit pu jouir dans ses Etats.
Godefroy, duc de la basse Lorraine, fut élu roi de Jérusalem au refus de Raimond ; mais par un sentiment d'humilité dont ses successeurs crurent pouvoir se dispenser, il s'abstint^ d'en prendre le titre. Il demanda aussitôt à Raimond qu'il lui remît la tour de David, ce que celui-ci refusa, sous prétexte qu'il vouloit demeurer à Jérusalem jusques après Pâques & qu'il étoit bien aise d'y être d'une manière convenable à son rang & à ses services. Godefroy répliqua qu'il renonceroit plutôt* au royaume & s'en retourneroit en Occident, que de le laisser maître de ce château. Le duc de Normandie & le comte de Flandres se déclarèrent ouvertement en faveur de Godefroy, & plusieurs même d'entre les Éd. origm. officiers de l'armée de Raimond qui espéroient de repasser la mer avec lui aussitôt qu'il auroit remis la tour de David; en sorte, dit un témoin ^ oculaire, que les Provençaux plus touchés de leurs propres intérêts que de la gloire de leur seigneur, se déclarèrent en cette occasion contre lui. Raimond se voyant abandonné de ses amis & de ses vassaux offrit de se soumettre à un jugement
• Raimond d'Agiles, p. 179 8c suit. — Albert ' Guillaume de Tyr, 1. 9, c. i.
d^Aix, 1. 6. — Robert le Moine, 1. 9. — Guibert * Voyez du Gange, Notae in Aîexiaé, p. Syo &
de Nogent, 1. 7, c. 1 1 8c suit. — Orderic Vital, seq.
1. 9. — Guillaume de Tyr, 1. 9, c. 1 Se suiv. ^ Raimond d'Agiles, p. 179 8c suiv.
' Guibert de Nogent, 1. 7, c. 11 8c suiv.
solennel. En attendant il mit en séquestre la garde de la tour qu'il donna k 1 evêque d'Albara } mais ce prélat, sans attendre le jugement, la remit aussitôt à Godefroy, ce qui donna lieu de le soupçonner de trahison j il s'excusa sur ce qu'il y avoit été forcé par ce dernier.
LXXXIII. — Voyage de Raîmond au Jourdain. — Ses exploits à la
bataille dAscalon.
Le comte de Toulouse, indigné de ce procédé, s'en plaignit hautement & accusa d'ingratitude & ses propres vassaux & les princes, qu'il avoit également comblés de bienfaits. Enfin croyant ne pouvoir plus demeurer avec honneur à Jérusalem, il prit le parti d'aller à Jéricho, 8c de là au Jourdain, où conformément à une prétendue révélation que Pierre Barthélemi , qui avoit découvert la lance de Notre-Seigneur, lui avoit autrefois communiquée, il se mit sur un radeau, quitta ses habits & se plongea dans l'eau, & après que ses gens eurent exhorté publiquement tout le peuple qui étoit présent à prier pour la consen^tion de sa vie & de celle des autres princes, il prit une chemise & des braies neuves. Il revint ensuite à Jérusalem; mais ne pouvant surmonter le chagrin d'avoir été obligé malgré lui de rendre la tour de David, il se disposa à quitter incessamment cette ville & à se retirer avec toutes ses troupes.
Sur ces entrefaites on vint avertir le roi que le Soudan d'Egypte, sur qui les croisés avoient pris Jérusalem, faisoit marcher une armée formidable, dans le dessein de reprendre cette ville & les autres conquêtes des chrétiens, & que cette armée étoit déjà arrivée à Ascalon à une journée 8c demie de Jérusalem. Godefroy, suivi du comte de Flandres, monta aussitôt à cheval 8c s'avança jusquesà Rama, où s'étant assuré par lui-même de la vérité du fait, il en donna avis aux princes qui étoient restés à Jérusalem &c les pria de venir sans tarder à son secours. Le comte de Toulouse 8c le duc de Normandie s'imaginant que cetoit une feinte de la part de ce prince, firent d'abord difficulté -de marcher, & si nous en croyons l'historien " de Godefroy, le premier ne le refusa que pour se venger : mais il est certain que Raimond se mit en marche avec le duc de Normandie dès qu'ils furent certains, par des exprès qu'ils dépêchèrent, que les infidèles étoient en effet à Ascalon. Tous les princes ayant donc accouru à la tête de leurs troupes, joignirent Godefroy à Ibelin, dans la plaine des Philistins. On ne fait monter communément leur armée qu'à douze cents chevaux 8c neuf mille fantassins. D'autres* prétendent qu'elle étoit composée de cinq mille hommes de cavalerie 8c de quinze mille d'infanterie. Quoi qu'il en soit, elle se rangea sur trois lignes, dont chacune étoit subdivisée en trois corps. Godefroy commandoit la gauche 8c le comte de Toulouse la droite qui s'étendoit vers la mer 8c les jardins d'Ascalon. Le duc de Normandie, le comte de Flandres, Tancrède 8c Gaston de Béarn occupoient le centre ; l'infanterie soutenue par la
' Albert d'Aix, 1. 6, c. 42.
* Martène, Thésaurus Anecd, t. i , p. 288.
cavalerie marchoit la première. L'armée s'avança en cet ordre, le vendredi 12 d'août, jusques à un mille d'Ascalon où les ennemis étoient campés, & on en vint aussitôt aux mains. Les chrétiens firent une horrible boucherie des infidèles, qui ne pouvant soutenir le choc prirent enfin la fuite. Le comte de Toulouse fit surtout des ' prodiges de valeur dans cette occasion ; il poussa les ennemis jusques au bord de la mer, où plus de trois mille se précipitèrent pour éviter sa fureur. Il mena les autres jusques auprès d'Ascalon, dont les habitans fermèrent les portes pour ne pas recevoir chez eux en même temps & leurs amis & leurs ennemis. Il se mit ensuite à la poursuite des fuyards & fit main basse sur tous ceux qu'il put rencontrer. Les croisés demeurèrent ainsi les maîtres du champ de bataille & du camp des infidèles, où ils firent un butin immense. On fait monter^ la perte de ces derniers à cent mille hommes ^.
An 1099
LXXXIV. — Godefroy refuse de céder la ville d^Ascalon à Raimond. — Brouil-lerie entre ces deux princes à cette occasion; leur réconciliation.
Après une si mémorable victoire, Raimond envoya à Ascalon ^ un Turc qui s'étoit fait baptiser sous le nom de Boémond, sous prétexte de faire des propositions d'amitié au général des infidèles, mais en effet pour examiner sa contenance & savoir s'il étoit dans le dessein d'en venir à un nouveau combat. L'historien ^ de Godefroy donne un autre motif à cette députa tion : il prétend que ce roi ayant assiégé Ascalon aussitôt après la défaite des infidèles, la ville étoit déjà sur le point de se rendre, lorsque le comte Raimond, par un esprit de jalousie & de vengeance, envoya secrètement la nuit exhorter les habitans à tenir ferme & les avertir que Godefroy n'étoit pas en état de les forcer, attendu que les autres princes ayant accompli leur vœu dévoient retourner incessamment dans leur patrie. Il ajoute que, sur cet avis, les Ascalonites se défendirent avec beaucoup de vigueur, & que les princes s'étant retirés à la persuasion du comte de Toulouse, Godefroy, hors d'état de prendre la ville avec sept cents chevaux qui lui restoient, fut obligé de décamper & de lever le siège. Mais cet auteur ne rapporte pas fidèlement toutes les circonstances de cette affaire : les voici telles que nous les apprend un historien normand, grave, désintéressé & contemporain.
Éd. oripin.
t. Il, p. 3i3.
* Orderic Vital, 1. 9.
' Martènc, Thésaurus Aneci, t. l, p. 283.
^ Mathieu d'Ëdesse dit que l'armée d'Egyptiens qui venait pour reprendre Jérusalem s'élevait à trois cent mille hommes, & qu'elle rencontra les Francs non loin de l'Océan. Dès que le roi d'Eçypte les eut aperçus, il donna l'ordre aux siens de les attaquer. Les Francs s'élancèrent aussitôt, & chargeant les Égyptiens, les mirent en déroute. Ils repoussèrent si vigoureusement Tennemi qu'ils
culbutèrent cent mille hommes dans la mer, où ils furent engloutis, les autres furent exterminés ou mis en fuite. Ce roi d'Egypte qui fut défait ainsi à la bataille d'Ascalon s'appelait El-Afdhal & il était général en chef des Egyptiens. Suivant lés chroniqueurs occidentaux qui indiquent le samedi 1 2 août comme date de cette bataille, la perte des infidèles ne fut pas aussi considérable. [E. M.J
^ Raimond d'Agiles, p. 179 & suiv.
' Albert d'Àix, 1. 6, c. 5i & suiv.
An 1099
(( Les Ascalonites, dit cet auteur', voyant la fureur avec laquelle le comte « Raimond combattoit sous les murs de leur ville le jour de la bataille, & « craignant de subir le sort des autres villes qure les chrétiens avoient soumises, « lui envoyèrent demander son étendard pour l'arborer sur leurs murailles; « avec promesse de se rendre à lui, tant parce qu'il étoit plus à portée que les « autres princes & qu'il paroissoit le plus formidable, que parce qu'ils sa- « voient la droiture avec laquelle il en avoit agi avec le gouverneur de la « garnison de la tour de David qu'il avoit sauvé. Sur leur demande Raimond t( leur envoya son porte-enseigne } & après avoir tué ou mis en fuite tous « ceux qui étoient hors d'Ascalon , il assembla ses compairs {compares) qui « étoient de retour du combat, & leur dit : Voîciy grâces à Dieu, une victoire « complète, &» les Ascalonites extrêmement pressés dans leur ville nous en ou- « vrent pour ainsi dire les portes : ils ont envoyé demander mon drapeau, b ils « se soumettent à moi, si vous voule^ bien y consentir. Godefroy répondit : A « Dieu ne plaise que /accorde le domaine d^Ascaton à personne ; mais je vais « t assiéger moi-même &» le soumettre à ma domination : il est voisin de Jérusaet lem &» il convient quil dépende de celui qui commande dans cette ville. Le (( duc de Normandie, le comte de Flandres & les autres princes dirent alors « à Godefroy : Aucun d'entre nous n ignore que le comte de Saint-Gilles a w abandonné volontairement pour Vamour de Dieu de très-grands, &• très- « riches domaines. S'il a donc résolu de continuer avec persévérance V expédition c( qu'il a commencée, 6» de défendre la sainte cité quil a attaquée avec tant c( de valeur pour la gagner à Dieu, vous devei^ lui ojffrir avec plaisir une ville a dont vous n'êtes pas encore le maître &» qu'il demande : car comme nous « allons nous retirer, il vous sera sans doute d'un grand secours, soit par son « conseil, soit par la force de son bras. En prenant possession de cette ville^ il M a asse'^ de générosité pour la soumettre en même temps à Votre Majesté, b il c vous sera infiniment avantageux d'en recevoir l'hommage d'un héros qui (( sera toujours prêt à combattre pour vous. Ce discours ne fit aucune imprestt sion sur Godefroy, & Raimond, voyant son obstination à refuser la demande « des princes, se retira en colère & fit dire aux Ascalonites de se défendre. « Godefroy assiégea leur ville, mais tous les généraux indignés de son procédé u & d'ailleurs extrêmement fatigués de la campagne, décampèrent, ce qui « l'obligea à lever le siège. Mais, ô honte éternelle ! s'écrie cet historien, ni « Godefroy, ni ses successeurs n'ont pu encore subjuguer cette métropole des c( Philistins, & les rois de Jérusalem ont perdu plus de cent mille hommes « dans cette entreprise sans compter une infinité d'autres pertes. C'est ainsi « qu'est récompensée une ambition insatiable. Si le roi Godefroy eût eu une c( véritable charité & qu'il eût aimé son prochain comme lui-même, suivant Cl la loi de Dieu, il auroit pu obtenir ce jour-là, même sans coup férir, une « importante place qui ouvroit le passage aux chrétiens jusques à Babylone.
* Orderic Vital, 1. 9, p. 759 & seq.
' An iop9
« (c'est-à-dire jusques au Caire). Je loue beaucoup ce prince, mais, ainsi que le « dit S. Paul aux Corinthiens, je ne le loue pas en cela.» Telle fut la véritable issue de cette affaire & la contradiction que Raimond eut à essuyer de la part de Godefroy. Il semble que tous les chefs de la croisade affectèrent de susciter à ce comte, les uns après les autres, des sujets de querelle ou de mortification ; mais sa vertu, supérieure aux événemens, sou tint avec fermeté toutes ces traverses uu.^^fi^ sans se décourager ni perdre de vue l'entreprise à laquelle il s'étoit consacré. Que si on l'accuse d'ambition & d'avoir fait ses efforts pour se faire un domaine en Orient, on peut répondre qu'il avoit pour le moins autant de droit à la conquête que Boémond, Tancrède, Godefroy & Baudouin, qui ne négligèrent aucune occasion, soit d'établir leur domination dans le pays, soit de l'étendre; d'ailleurs Raimond s'étoit obligé par vœu de ne plus repasser en Europe & d'employer le reste de ses jours à faire la guerre aux infidèles, ce que les autres n'avoient pas fait; à quoi, si on ajoute les droits que lui donnoient sa naissance, son âge & ses exploits, les soins qu'il s'étoit donnés pour la croisade dans laquelle il s'étoit engagé le premier, & enfin les dépenses immenses qu'il avoit faites pour la réussite de cette entreprise, on conviendra que ce n'étoît pas trop pour lui que de demander pour sa sûreté le domaine d'une simple ville, après avoir abandonné pour Jésus-Christ des provinces entières. Un autre historien' du temps raconte un peu différemment les circonstances de l'affaire d'Ascalon. a Les habitans de cette ville ne se déterminèrent, dit-il, « à se rendre à Raimond, préférablement à tous les autres chefs, que parce « qu'ayant eu soin de s'informer auparavant des m.archands de Montpellier « qui trafiquoient dans leur port, des mœurs 8c des qualités de chacun des « princes qui étoient à la tête des croisés, ces négocians avoient élevé jusques « aux cieux le mérite & la bonne foi du comte 8c fait un très-grand éloge de « sa personne. Les Ascalonites, continue-t-il, exigèrent de Raimond un « serment par lequel il s'engagea de ne pas livrer cette ville aux chrétiens, « supposé qu'il ne voulût ou ne pût la conserver. Cette condition fit mur- « murer les chefs, qui demandoient qu'Ascalon fût uni au domaine du roi « Godefroy, parce que sans cela les Etats de ce prince auroient été réduits à « fort peu de chose, 8c que cette ville pouvoit lui nuire ou lui servir beaucoup « pour se maintenir sur le trône. Raimond de son côté soutint ses droits avec « beaucoup de douceur, 8c comme les princes insistoient là-dessus avec feu, il « détruisit aisément leurs raisons 8c répondit entre autres que les uns alloient « retourner dans leurs États d'Occident, après avoir accompli leur vœu, 8c que « les autres avoient déjà acquis des domaines considérables en Orient; que « lui seul, après avoir renoncé par vœu à $3, patrie, n'y pouvoit plus retourner; « qu'ayant cédé jusques alors de bonne grâce ses prétentions sur les conquêtes u qui avoient été faites , il croyoit qu'on pouvoit bien lui laisser la ville « d'Ascalon pour la tenir sous la foi du Saint-Sépulcre, 8c qu'enfin il avoit
' GuiUaume de Malmesbury, 1. 4, c. 2, fol. 85 & suiv.
An 105^9
« promis de ne pas la remettre à d'autres. Les princes ne répliquèrent au « comte que par des exclamations : ils le traitèrent d'ambitieux & de perfide, « Se peu s'en fallut qu'ils n'en vinssent aux mains avec lui. Raimond, sensible (i à ces reproches, s'écarta alors des règles de la justice 8c de l'équité, 8c rendit « les clefs d'Ascalon aux habitans j en sorte que la crainte qu'il eut de faire « un parjure a été cause de l'effusion du sang des chrétiens dans les diffécc rens sièges qu'ils ont entrepris depuis pour se rendre maîtres de cette ville; « en quoi ils n'ont pu encore réussir malgré tous leurs efforts. » C'est ainsi que parle un ancien historien anglois. Mais, outre qu'on peut attribuer plus légitimement à l'opiniâtreté de Godefroy l'effusion du sang chrétien qui fut répandu depuis devant Ascalon, 8c que la religion du serment excuse assez le comte de Toulouse, il paroît d'ailleurs qu'on doit bien mieux s'en rapportera l'historien normand dont on a déjà parlé, 8c qui avoit appris très- vraisemblablement toutes les circonstances de cette afÉaire du duc de Normandie, après le retour de ce prince dans ses États. Ainsi il n'y a pas lieu de douter que ce duc 8c le comte de Flandres ne se soient déclarés dans cette occasion pour Raimond contre Godefroy. Il est certain, en effet, que ces deux princes se retirèrent aussitôt après la bataille d'Ascalon 8c qu'ils refusèrent de donner aucun secours à Godefroy pour le siège de cette ville. Un ancien auteur ' anonyme prétend eniîn que tous les princes 8c Godefroy lui-même consentirent de laisser Ascalon à Raimond, à condition qu'il en feroit hommage à ce roi, pour ne pas laisser établir deux souverainetés si voisines l'une de l'autre. ifîi.p?§T5. Raimond rejeta, ajoute-t-il, cette condition 8c aima mieux rendre la ville aux Ascalonites; mais cette circonstance est démentie par tous les autres historiens. Les princes*, après avoir laissé Godefroy au camp d'Ascalon, prirent le long de la côte 8c arrivèrent devant Assur ou Antipatride, ville située à quarante milles de Jérusalem vers le couchant. Le comte de Toulouse, comptant que les habitans de cette ville effrayés de la nouvelle défaite des infidèles se rendroient aisément, les assiégea pendant un jour 8c une nuit 8c employa les menaces 8c les caresses pour les engager à le recevoir 8c à se soumettre à lui ; mais ayant appris que Godefroy, après avoir levé le siège d'Ascalon, venoit du même côté, il se retira 8c exhorta en partant, à ce qu'on prétend, les habitans d'Assur de se défendre contre ce prince, s'il les assiégeoit, 8c de ne pas lui livrer leur ville , n'ayant aucun secours à espérer des autres princes qui étoient résolus de le lui refuser. Il hâta ensuite sa marche 8c alla joindre le duc de Normandie, le comte de Flandres 8c les autres chefs campés auprès d'une rivière entre Césarée 8c la ville de Caïphe. Godefroy arriva peu de temps après devant Assur 8c l'assiégea pendant un jour 8c une nuit; mais les habitans s'étant défendus avec beaucoup de valeur, il leva le siège. Il attribua leur résistance aux avis que le comte Raimond leur avoit donnés 8c résolut de s'en venger. Dans cette
' Mabillon, Muséum Italicum, Hiitoria H'ierosol. * Albert d'Aix, 1. 6, c. 5t & suiv. — Mariène,