‹ Histoire générale de Languedoc, avec des notes et les pièces justificatives (volume 3)Chapitre 195 sur 234 · LXXXVI. — Comtes de Roussîllon. — Évêques de Viviers · texte numérisé non relu

LXXXVI. — Comtes de Roussîllon. — Évêques de Viviers

An icpp

Gérard de Roussîïlon repassa aussi la mer & revînt en France après la prise de Jérusalem. Il étoit en effet de retour dans le pays au mois de septembre de l'an iioo, que Guilabert, comte de Roussillon, son père & lui^ transigèrent avec Ermengaud, nouvellement élu évêque d'Elne. Le comte Guilabert vivoit encore^ en 1 102 ; mais il paroît que son fils Guinard ou Gérard, qu'il avoit eu d'Étiennette sa femme, lui succéda bientôt après. Ce dernier étoit alors marié avec Agnès. Il retourna ensuite dans la Terre Sainte, comme nous le verrons ailleurs*^.

Quelques-uns d'entre les croisés qui servoîent sous le comte de Toulouse furent assez lâches pour quitter l'armée & abandonner la Terre Sainte par un esprit de crainte^ Pour excuser leur fuite, ils exagérèrent à leur retour les maux qu'ils avoient eus à souffrir. C'est ce qui paroît entre autres par une lettre 8 que Raimond d'Agiles, chanoine du Puy & chapelain du comte de

Éd. oridn.

t. Il, p. 337.

' Albert d'Aix, 1. 7, c. i.

• Orderic Vital, 1. 10, p. 778 & suiv.

' Guillaume de Malmesbury, 1. 4, c. 2.

^ Martène, Thésaurus Anecd, t. 1, p. 287 8iseq.

^ Marca Hispanica, p. 1219 8c seq.

^ Ibid, p. 1 26.

' Ihid, p. 1234.

• Gesta Dei per Francos, p. 1 3p.

An 1099 ~

Toulouse, adressa en 1099 à Tévêque de Viviers, avec la relation qu'il avoii écrite de ce qui s'étoit passé jusques après la prise de Jérusalem. Cet auteur ne dit pas le nom de Tévêque, mais il paroît d'ailleurs que c'étoit Léger qui occupa le siège épiscopal de Viviers depuis Tan 1096' jusques en 11 19 &qui fut légat du Saint-Siège. Ce prélat donna', vers l'an 1102, l'église de Saint- Andéol sur le Rhône dans le lieu de Burgias, aujourd'hui Bourg-Saint-Andéol, aux chanoines réguliers de Saint-Ruf , qui y établirent depuis un prieuré conventuel de leur congrégation,

LXXXVII. — Philippe de Toulouse, fimme du duc £ Aquitaine y accouche de deux fils dans cette ville. — Ce prince abandonne à Bertrand le comté de Toulouse 6* se croise.

Le bruit^ du succès de la croisade fit naître en France une noble émulation parmi les princes & les seigneurs qui ne s'étoient pas trouvés à cette fameuse expédition. Plusieurs d'entre eux résolurent de faire le voyage d'Orient, soit pour aller prendre part aux exploits des autres, soit pour satisfaire leur dévotion envers le Saint-Sépulcre. Guillaume IX, comte de Poitiers & duc d'Aquitaine, fut de ce nombre.

Ce prince étoit encore alors maître de Toulouse; car c'est sans aucun fondement qu'un moderne^ a avancé que Bertrand, fils de Raimond de Saint-Gilles, avoit déjà repris cette ville 8c qu'il en étoit paisible possesseur en 1098. Guillaume y faisoit en effet son séjour l'année suivante avec la comtesse Philippe sa femme, & cette princesse y accoucha ^ successivement de deux fils: l'aîné, qui naquit vers le commencement de l'an 1099, fut appelé Guillaume comme son père &clui succéda dans la suite; l'autre, nommé Raimond, naquit environ dix mois après. Ils rendirent l'un & l'autre leur nom fort célèbre, St nous aurons occasion de parler dans la suite de ces deux princes. Toulousains de naissance.

Le duc d'Aquitaine abandonna cependant Toulouse vers l'an iioo. Quelques anciens^ prétendent que ce prince le fit volontairement & qu'étant dans la résolution d'aller dans la Terre Sainte, il engagea le comté de cette ville à Raimond de Saint-Gilles pour avoir de quoi fournir aux frais du voyage. Mais il paroît que ces auteurs, partisans des rois d'Angleterre, supposent "^ ce prétendu engagement pour justifier la guerre que ces rois firent aux descendans de Raimond, sous prétexte des droits qu'ils avoient au comté de Toulouse en

* Columbî, Histoire des évalues de Viviers, p. 207 * Chronicon MaUeacen5e,-p. 126. — Voyez tome [V,

& suiv. édit. de 1668. — GaUi a Christiariji, nov, ^ofe XLIV.

cdit. t. 2, p. 459. * Robert du Mont, Chronicon, ad ann. iiSç,

■ Pagi, ad ann. 1102, n. 10. p. 78. ^GuiUaumc de Neubrigc. — Duchesne, 1,4,

■ Orderic Vital, 1. 10, p. 780. p. 427.

^ Le P. Ange, Histoire généalogique des pairs de ' Voyez tome IV, Note XL, n. 4 & suW. France, t. 2, p. 692.

An iico

An 1 loo

qualité d'héritiers de Philippe, femme du même duc d'Aquitaine, droits qui n'avoient aucun fondement légitime, ainsi que nous l'avons déjà fait voir. Nous croyons donc que lorsque Guillaume IX, après avoir envahi & possédé le comté de Toulouse pendant près de trois ans, l'abandonna vers l'an iioo, ce fut ou parce que le comte Bertrand, sur lequel il s'en étoit emparé, le força à se retirer, ou parce que, reconnoissant enfin l'injustice de ses prétentions, il se crut obligé en conscience de remettre ce comté à son ancien maître avant que d'entreprendre le voyage de la Terre Sainte. Il ne pouvoit en effet en le gardant, quand même il y auroit eu des droits bien fondés, éviter d'encourir l'excommunication lancée par le concile de Clermont contre ceux qui se saisiroient, sous quelque prétexte que ce fût, des biens des croisés que le pape & le concile avoient mis sous leur protection. Nous ne voudrions pas cependant nier que Guillaume, au nom de Philippe sa femme, n'ait reçu alors quelque somme de Raimond de Saint-Gilles ou plutôt de Bertrand, son fils, pour ses prétentions sur le comté de Toulouse j ce qui aura servi de fondement à certains ^ ^(^j ^p'^jjg, historiens pour avancer que le premier le donna alors en engagement au comte Raimond. Ce qu'il y a de certain, c'est que le duc d'Aquitaine, après avoir quitté Toulouse, prit en iioo la croix à Limoges' avec un grand nombre de ses vassaux, & que Bertrand étoit reconnu pour comte au mois de juin de la même année dans le Toulousain* & dans le Rouergue.

Il paroh que Guillaume-Jourdain, comte de Cerdagne, contribua beaucoup au rétablissement de Bertrand, son cousin, dans le comté de Toulouse. C'est ce que nous avons lieu d'inférer de deux chartes^ que ce dernier, qui se qualifie comte de Toulouse y de Rouergue &» £ Albigeois dans l'une, & simplement comte de Toulouse ^ fils de Raimond dans l'autre, donna en faveur de l'église de Saint-Sernin, tant pour la prendre sous sa protection que pour confirmer les donations qu'elle avoit reçues de Philippe, fille du comte Guillaume, & la maintenir dans la même liberté que le pape Urbain, avec ses évêques, & le comte Raimond, son père, lui avoient accordée dans le temps de sa consécration. Bertrand promet ensuite solennellement dans ces actes : i** « de ne ce jamais violer l'immunité du cloître de Saint-Sernin & d'obliger ceux qui y «t donneroient atteinte de réparer le dommage, ainsi qu'il avoit été fait par le « passé} 2<? de rendre cette église à l'évêque Isarn, à Munion, prieur, & à a Hugues, doyen, entièrement libre (y ingénue, avec toutes ses dépendances; « 3^ de n'en plus rien détruire à l'avenir, tant que les mêmes prieur 8c doyen « la tîendroîent, sauf la fidélité à Vévêque (y au comte ^ 4<> de ne prendre « la défense d'aucun chanoine régulier de Saint-Sernin ou des clercs & « laïques contre la volonté de l'évêque, mais de les obliger à faire satisfaction; « 5^ ce prince s'engagea enfin de ne plus chasser dans la suite les chanoines et de cette église & de n'y plus introduire les moines ; d'être le défenseur des

' Chronîcon MaUcacensty p. 126. méro CCCXXIX, la i**** charte citée sous ce numéro*

•Voyez tome V, Chartes & Diplômes , nu- » /Aie/. n°» CCCXXIX & CCCXXX.

Il premiers, & de leurs biens, sur lesquels il promet de n'imposer ni retenït « aucune mauvaise coutume. " La première de ces deux chartes, que U cornu Bertrand offiit sur l'autel de SaintSernin, est souscrite par Bertrand, archevêque de Narbonne, 6c par Guillaume-Jourdain , comte de Cerdagne, qui souscrivit aussi à la seconde fit s'en x&nAn caution {fidejussor).

On voit par ces chartes que Bertrand, archevêque de Narbonne 8i Guillaume-Jourdain, comte de Cerdagne, favorisèrent le parti du comte Bertrand contre Guillaume IX, duc d'Aquitaine, fie Philippe sa femme j que le comte Bertrand, pour s'assurer la possession de Toulouse, changea de conduite envers l'église de Saint-Sernin & ses chanoines ; fit que comme la violence qu'il avoii exercée k leur égard l'avoit fait chasser de cette ville, ce ne fut qu'en réparant le dommage qu'il leur avoit causé qu'il trouva moyen de la reprendre sur le duc d'Aquitaine. Cette époque fut si célèbre qu'on s'en servit dans la date d« actes, 6t nous en avons un ' d'un jeudi du mois dejevrier, l'année que le cornu Bertrand recouvra Toulouse. Quant au temps précis de cet événement, les deux chartes du comte Bertrand qui pourroient le fixer sont datées seulement du mois de décembre; mais il est certain qu'elles sont postérieures à la donation que la comtesse Philippe fît, en 1098, à l'église de Saint-Sernîn, fil même à l'an 1099, que celte princesse étoit encore maîtresse de Toulouse, 8*. antérieures à l'an 1102 que Guillaume*, comte de Cerdagne, partit pour la Terre Sainte, d'où il ne revint plus en Europe. Bertrand reprit donc la ville de Toulouse sur le duc d'Aquitaine à la fin de l'an 1099, ou au commencement de l'année suivante. On a vu du moins qu'il étoit déjà maître de cette ville au mois de juin de l'an 1100.

LXXXVIII. — Nouvelles expéditions de Hatmond de Saint-Gilles dans la Syrie. — Il fonde le château de Mont-Pélerin 6- attaque la ville de Tripoli.

Raimond de Saint-Gilles, occupé à son expédition de la Terre Sainte, continuoit^ de faire son séjour à Laodicée fit il y reçut, au commencement de l'an iioo, Baudouin, prince d'Édesse, à son retour de^ Jérusalem. Il prit vers le même temps deux villes voisines, Maraclée fit Valenia, dont la première étoit située auprès d'Antarados ou Tortose vers le nord, & l'autre entre cette dernière fit Giblet. Il reçut quelque temps après une lettre de l'empereur Alexis, avec lequel il vivoit toujours en bonne intelligence. Ce prince lui marquoit de remettre la ville de Laodicée à un de ses capitaines, nommé Androni: Tzintziluca, fit les deux autres aux troupes d'Eumathe, duc ou gouverneur de l'île de Chypre, fit le prioit avec beaucoup d'instance de continuer ses conquêtes. Raimond, qui y étoit déjà assez porté de lui-même, se remit aussitô:

' Caccl, Hiitoire des eùtntei Je Tauloaie, p. 15^ ' AUx'iaiSe, 1. il, p. 3ip & tuiv. — Du Cangt,

El luiv. Notie I» Aicxiai. p. ^^^ iiu,^.

' Marc» Hiipin'ica, p. 645, 1114 & ttq. * Guibciidc Nogtnl, Gtita Dti fer Fraie, p. j;4

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XV. 5a5 ~,

■ An 1 1 oo

en campagne & s'approcha d'Antarados ou Tortose qu'il soumit sans coup férir. Atapacas, gouverneur de Damas, informé de la prise de cette ville, s'avança peu de temps après à la tête d'une nombreuse armée, dans le dessein de la reprendre. Le comte, qui n'avoitque quatre cents chevaliers' dont la plupart même n'étoient pas montés, se voyant hors d'état de lui résister, s'avisa d'un stratagème j comme les habitans de Tortose lui témoignoient beaucoup d'amitié, il crut pouvoir se fier à eux : ils convinrent ensemble qu'il se cacheroit avec ses troupes dans un endroit du château, & qu'ils dîroient au général des infidèles que la crainte l'avoit obligé de prendre la fuite. Atapacas étant arrivé, sur l'assurance que les habitans de Tortose lui donnèrent que Raimond s'étoit retiré, campa aux environs dans un lieu commode, tant pour se délasser des fatigues de sa marche que pour se mettre à l'abri de la chaleur excessive du jour; il fit en même temps débrider les chevaux pour leur donner la liberté de paître tout à l'entour. Raimond, profitant de cette conjoncture, sort du château sur le midi, dans le temps que le soleil dardoit ses rayons perpendiculairement, se met à la tête de sa troupe, & les portes de la ville lui ayant été ouvertes, il fond sur le camp des Turcs. Quelques-uns de ces infidèles se mirent en état de défense; mais ils furent bientôt défaits. Tous les autres prirent la fuite 8c, se trouvant dans une rase campagne sans pouvoir trouver aucune retraite, ils furent poursuivis & taillés en pièces, à la réserve de quelques-uns que le comte emmena en esclavage.

Après cette victoire, Raimond s'approcha de Tripoli dont il résolut d'entreprendre le siège. Dans ce dessein , il se retrancha sur une hauteur qui faisoit partie du mont Liban &c qui dominoit sur la ville dont elle étoit distante de deux milles. Il crut qu'il lui importoit d'autant plus de s'assurer de ce poste avantageux, que Tripoli en tiroit toute son eau par le moyen d'un aqueduc. Le comte fit part aussitôt de son projet à l'empereur Alexis 6c le pressa de lui envoyer un renfort pour l'aider à construire une forteresse en ce lieu, afin de se prémunir contre les infidèles du Corazan, qui faisoient mine de venir bientôt au secours des habitans de Tripoli. Alexis ordonna sur le champ au duc de Chypre de rassembler tous les matériaux & les ouvriers nécessaires pour la construction d'un fort, de les embarquer & les conduire à Raimond & d'obéir en tout à ce prince, à qui il laissa la direction de tout l'ouvrage. C'est ainsi que ce comte fonda en cet endroit un château*, ou pour mieux dire une ville, à laquelle il donna le nom de Mont-Pèlerin ou Mont des pèlerins y parce qu'elle fut édifiée par les pèlerins, & destinée à leur servir de retraite 3. Il ne cessa depuis de harceler la garnison de Tripoli & n'omit rien pour obliger cette ville à se soumettre. Comme il comptoit que cela arriveroit bientôt, iH y

* Guibert de Nogent, Gesta Dei per Francos, Saint-Gilles construisit le château de Mont-Pè-

x>. 596. — Gesta Tancredi, c. 144 & seq. lerin. Voyez ci-après, page 55ç.

" Guillaume de Tyr, 1. 10, c. 27. — Gesta Tan- * Acta Sanctorum ordinis sancti Benedicti,saec, 6,

cr-edifQ. 144 & seq. part. 2, p. 216. — Guillaume de Malmesbury, 1. 4,

' C'est en 11 02 seulement que Raimond de c. 2.

ni 35

An I

lOO

nomma dès lors pour évêque latin Arbert, moine de la Chaise-Dieu & prlexir de Privezac en Rouergue, qu'il avoit amené avec lui & qui siégea en attendant au Mont-Pèlerin.

Tandis que Raimond " étoit occupé à cette expédition, Boémond, au désespoir de ce que ce comte avoit remis Laodicée aux impériaux, envoya un corps d'armée sous le commandement de son neveu Tancrède pour assiéger cette ville. Raimond, indigné de ce procédé, se rend aussitôt au camp de Tancrède & Éait tous ses efforts pour lui persuader d'abandonner cette entreprise & de laisser l'empereur paisible possesseur de Laodicée. Ne pouvant rien gagner sur son esprit, il se mit en état de l'y obliger par la force & l'attaqua enfin avec toutes ses troupes j mais comme leur nombre étoit fort inférieur à celles du prince normand , il fut repoussé & contraint de se retirer avec perte. Raimond revint alors au Mont-Pèlerin, où il reprit l'attaque de Tripoli, Tancrède de son côté continua le siège de Laodicée, que le duc Tzintziluca, qui y commandoit au nom de l'empereur, soutint aussi longtemps qu'il put; mais enfin n'ayant plus de quoi subsister, il se rendit en 1102, après un ah & demi de siège* & avoir attendu inutilement du secours de l'île de Chypre,

éd. orffiliu t. n, p.33o.

LXXXIX. — Raimond refuse de nouveau la couronne de Jérusalem y

&» part pour Constantinople.

Cependant Raimond harceloit la garnison de Tripoli 8c il ne se passoitpas de jour qu'il ne fût aux prises avec elle. Les Tripolitains pour avoir leur revanche attaquoient souvent à leur tour le château Pèlerin, &ils y donnèrent divers assauts, mais toujours sans succès. Sur ces entrefaites, Godefroy, roi de Jérusalem, étant mort^ le 18 du mois de juillet de Tan iioo, il se forma un complot entre le patriarche de cette ville & Tancrède pour faire tomber la couronne, à l'exclusion des frères de Godefroy, sur la tête de Boémond. Ils lui dépêchèrent un exprès pour le presser de se rendre incessamment à Jérusalem; mais le comte Raimond ayant arrêté par hasard le messager, leur dessein tut découvert. Se Boémond ayant été fait prisonnier par les Turcs au mois d'août suivant, le trône demeura vacant ^.

' Aîexiade, 1. 1 1 , p. 829 & suîv. ^ GuiUaume de Tyr, 1. 10, c. 27. — Gesta Tancredi, c. 144.

* Gesta Tancredi, c. 145. -—Du Gange, Notae in Alexiad. p. Syô.

' Guillaume de Tyr, 1. 9, c. 2. — Albert d'Aix, I. 7, c. 27.

^ Mathieu d'Édesse fournit des détails intéres* sants sur les événements qui amenèrent la prise de Boémond.

R L'émir perse Danischmend % dit-il, qui était

* Kumush-Tekin, fils de Tciiou, autrement appelé Moham-

seigneur de Sebaste 8c de tout le pays roman., arriva à la tête d'une armée considérable contre Melitène, qu'il attaqua vivement. Le commandant de Melitène, Roril *, envoya prévenir Boémond de

med-ibn-d-Danischmend, c'est-*â-dtre le fils du savini osài docteur, parce que son père avait été maître d'école. Cctii: un chef turkoman qui fut la tige des émirs de Cappadoc.-.

* Koril était beau-frère de Thoros , coropalate d'Éiesse ; v maria sa fille Morfia ou Marsilia à Baudouin do Bourg, oozi'j d'Édcsse , & plus tard roi de J(!rusa!em , en lui don non: azt très-riche dot ; Baudouin eut d'elle quatre filles : Mells$<^'::< Haaiis, Hodicrne & Joie (Ivcta), qui lui naquit lorsqu'il:!: parvenu au trône.

Les principaux* des croisés qui étoient à Jérusalem jetèrent alors les yeux sur Raimond & l'envoyèrent prier de venir dans cette ville, où on avoit dessein de l'élire pour roi. Le comte reçut la proposition avec assez d'indifférence , soit par éloignement pour une couronne qu'il avoit déjà refusée , soit par justice 8c pour n'en point priver les héritiers légitimes de Godefroy; & au lieu de faire le voyage de Jérusalem, il s'embarqua & alla à Constantinople à la cour de l'empereur. Quelques anciens * disent qu'il laissa à son départ la comtesse sa femme à Laodicée avec une partie de sa famille, ce qui prouveroit que cette princesse fut assiégée par Tancrède; mais l'historien ^ de ce dernier prince fait entendre que Raimond laissa en partant la comtesse sa femme au Mont-Pèlerin.

Quoi qu'il en soit, un des principaux motife du voyage du comte à la cour de l'empereur étoit^ pour lui demander du secours afin de continuer la guerre contre les infidèles, car les différens combats qu'il avoit eu à soutenir contre la garnison de Tripoli avoient déjà fort affoibli sa petite armée. Alexis combla Raimond de caresses & d'honneurs. Il n'ignoroît pas que ce prince, fidèle observateur de son serment, avoit pris ses intérêts avec chaleur dans toutes les occasions & qu'il s'étoit fortement opposé aux entreprises de Boémond & de Tancrède j ce qui joint à sa droiture & à ses autres grandes qualités augmenta de plus en plus la confiance d'Alexis pour sa personne.

Les seigneurs de Jérusalem, las cependant de ne recevoir de la part de Raimond aucune réponse positive, choisirent enfin pour régner sur eux Baudouin, prince d'Édesse, trois mois^ après la mort du roi Godefroy son frère, c'est-à-dire vers le 18 d'octobre de l'an noo. La nouvelle de cette

An noo

venir à son secours, promettant de lui donner cette ville.

H Aussitôt Boémond & Richard s'avancèrent à la tète de leurs troupes contre Danischmend. Tandis que ce dernier faisait partir des détachements pour soutenir la lutte contre les Francs dans la plaine de IVlelitène, il plaça des embuscades dans une foule d'endroits & se mit lui-même en marche avec des forces considérables. Cependant Boémond & Richard (fils de sa sœur) cheminaient sans précaution & dans une sécurité complète. Leurs soldats avaient quitté leurs armures 8c s'étaient parés d'ornements comme des femmes qui accompagnent un convoi funèbre; ils avaient confié le soin de porter leurs armes à leurs serviteurs. Ces guerriers, s'assimilant à des captifs, s'^étaient dépouillés de leur équipement militaire. Tout à coup, les gens de Danischmend fondirent sur eux 8c une lutte acharnée s^ngagea. Les Francs & les Arméniens furent exterminés 8c Boémond 8c R.ichard faits prisonniers. La nouvelle de ce désns~ tre jeta la consternation parmi les chrétiens 8c répandit l'allégresse parmi la nation des Perses, car les infidèles regardaient Boémond comme le véritable

souverain des Francs, 8c son nom faisait trembler tout le Khoraçan. Baudouin, comte d'Edesse, ainsi que les Francs d'Antioche, ayant appris ce fatal événement, se mirent à la poursuite de Danischmend. Celui^ conduisit Boémond 8c Richard chargés de chaînes à Neo-Césarée. Comme ils étaient déjà partis, Baudouin s'en retourna à Edesse 8c remit cette ville à un autre Baudouin, surnommé du Bourg, qui avait été précédemment page de Boémond. Après avoir soumis les habitants d'Edesse à toutes sortes d'exactions 8c leur avoir extorqué des sommes énormes, il acheta à Jérusalem la couronne de son frère Godefroi 8i deyint roi. » (Chronique de Mathieu d'Edesse^ traduction de M* Ed. Dulaurier.) [E. M.] ' Alexiade, 1. 1 1 , p. 3z^ 8c suiv.

* Guillaume de Tyr, 1. 9 , c. 23. — Foucher de Chartres, 1. 3, c. 29. — Voyez tome IV, Note JLLlll, n. 10.

* Gesta Tancredi, c. 146.

^ Alexiade, 1. 1 1 , p. 329 8c suiv. — Albert d'Aix, 1, 2, c. 27. — Guillaume de Tyr, 1. 9, c. i3.-« Orderic Vital, ad ann. 1099.

' Guillaume de Tyr, 1. 10, c. i.

An 1 1 oo

élection fut bientôt apportée à Constantinople, & l'empereur voyant par Ikle comte dans une entière liberté, l'engagea de demeurer à sa cour* & l'attacha encore plus étroitement en lui donnant la première place dans conseil.

se son

XC. — Raimond se met à la tête d*une nouvelle armée de croisés qui a le

malheur de périr,

~jl^ Durant le séjour de Raimond à Constantinople & le carême de Tan iioi,

on vit arriver dans cette capitale une nouvelle armée de croisés au nombre d'environ trente mille*, sous la conduite de l'archevêque de Milan & de divers seigneurs lombards de marque. Cette armée, qui étoit partie d'Italie au mois de septembre précédent, campa le long de la côte où elle attendit la jonction de plusieurs autres croisés qui venoient de France & d'Allemagne. Elle avoit commis de grands désordres à son passage dans la Hongrie Se dam la Bulgarie, & après son arrivée à Constantinople, elle n'observa pas une discipline plus exacte : enfin les soldats portèrent si loin leurs excès, que l'empereur, irrité de leur conduite, défendit à ses peuples de leur fournir des vivres. Cette défense mit les nouveaux croisés en fureur, & pour s'en venger ils assiégèrent le palais impérial. Leurs chefs ménagèrent 'cependant la paix avec Alexis, & le comte Raimond qui prit avecchaleur leurs intérêts y contribua beaucoup par le crédit qu'il avoit sur l'esprit de ce prince. Ces troupes passèrent ensuite le détroit après Pâques & allèrent camper à Nicomédie, où elles furent jointes quelque temps après par un corps d'Allemands, commandés par Conrad , connétable de Henri , empereur d'Occident , & vers la Pentecôte par une partie des croisés de France, conduits par les comtes de Blois 8c de Bourgogne. Le premier, honteux de sa fuite durant le siège d'Antioche trois ans auparavant, retournoit dans la Terre Sainte pour réparer son honneur.

un\^p!^3\. L'empereur accueillit fort bien tous ces princes & leur conseilla d'aller à Jérusalem, en prenant du côté de la mer, c'est-à-dire par la même route que ceux qui les avoient précédés avoient tenue. Mais dans le dessein de s'ouvrir une nouvelle carrière , ils déclarèrent à ce prince qu'ils étoient résolus de pousser leurs conquêtes vers le levant , de pénétrer dans le Corazan , d'en assiéger la capitale 8t de délivrer Boémond qui y étoit détenu prisonnier. On prétend^ qu'Alexis fit tout au monde pour les détourner de ce projet, parce qu'il étoit extrêmement périlleux, mais qu'il ne put jamais vaincre leur obstination.

Toutes ces troupes rassemblées composoient une armée de cinquante mille

* Anne Comncne, Alexiade , 1, 1 1 , p. 829 8c rosol, 1. 8, c. 1 8c seq. — Alexiade, 1. 11, p. 3i;. suiv. — Guillaume de Tyr, 1. 9.

* Albert d'Aix, Hiitoria Francorum expugn, Hie^ ' Anne Comnène^ Alexiade, 1. 1 i, p. 329.

chevaux, de cent mille fantassins, & d'un nombre presque aussi grand de femmes , d'enfans , de serviteurs & autres gens qui n'étoient pas armés. Comme les généraux ignoroient absolument le chemin qu'ils avoient résolu de suivre, ils députèrent à l'empereur pour le prier de leur donner un chef qui pût les conduire, & de préférer à tout autre le comte Raimond en qui ils avoient une entière confiance, à cause de sa sagesse & de son expérience. Alexis en fit la proposition à ce prince. Celui-ci s'excusa d'abord sur son âge & sur ses infirmités, mais il se rendit enfin aux instances réitérées de l'empereur & des croisés. Il prit donc congé d'Alexis, qui lui donna de nouvelles marques de sa bienveillance, & se rendit ensuite à Nîcomédie, où il fut reçu avec une joie universelle des troupes qui le regardèrent comme leur généralissime. L'empereur lui associa un de ses capitaines nommé Tzita, avec cinq cents chevaux d'élite.

Raimond s'étant mis en marche à la tête de cette nombreuse armée , la conduisit par Nicée, où il assembla le conseil de guerre, pour tâcher d'engager les chefs à changer de dessein 8c à prendre le chemin de Jérusalem que les premiers croisés avoient déjà suivi comme le plus assuré. Etienne, comte de Blois, se joignit à lui ; mais ils ne purent rien gagner, & tous les autres, surtout les Lombards , persistèrent à vouloir marcher sur la gauche vers la Galatie & entrer ensuite dans le Corazan, ou l'ancien pays, des Parthes. Raimond fut donc obligé de les conduire malgré lui par cette route. Les croisés étant arrivés à Ancyre la veille de S. Jean-Baptiste, ils assiégèrent & prirent d'assaut cette capitale de la Galatie. Ils passèrent ensuite le fleuve Halys, dans le dessein de s'emparer aussi de Gangres, ville située sur les bords de ce fleuve & habitée par des chrétiens grecs. Ceux-ci avertis de leur approche allèrent au-devant d'eux pour les recevoir, précédés de leurs ministres qui portoient l'évangile & la croix ; mais on assure ' que les croisés se jetèrent sur eux & les massacrèrent. Cette inhumanité fut cause que le reste des habitans se défendirent comme des désespérés, & on ne put jamais les forcer à se rendre.

L'armée chrétienne, depuis environ trois semaines qu'elle étoit partie de Nicomédie, avoit trouvé de quoi subsister commodément} mais elle n'eut pas plutôt passé le fleuve Halys & pris la route d'Amasée, qu'elle commença à manquer de vivres. Les Turcs qui s'étoient rassemblés avoient fait un dégât, -universel dans toute la campagne, & ils ne cessèrent de harceler les croisés, dès qu'ils virent qu'ils s'étoient engagés dans les défilés des montagnes de la Paphlagonie &de la Cappadoce} en sorte qu'un grand nombre d'entre eux périrent, soit par le fer, soit par la feimine. Pour empêcher les soldats de tomber dans les embûches des infidèles, on fit marcher sept cents cavaliers françois à la tête de l'armée & autant de Lombards à la queue. Nonobstant cette précaution, les Turcs attaquèrent les derniers, 8c après les avoir dissipés,

' Anne Comnène, Alexiade, 1. 1 1, p. 329.

An uoi

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55o HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XV.

ils donnèrent sur le reste de larrière-garde dont ils tuèrent mille fantassins. Les croisés, au désespoir de cette perte &de la lâcheté des Lombards, résolurent alors de faire soutenir Tarrière-garde par un autre corps j mais aucun des princes ne voulut se charger de cette commission. Le comte de Bourgogne l'accepta cependant à la fin, & s'étant mis à la queue de Tarmée, k la tête de cinq cents cavaliers pesamment armés, il empêcha ce jour-là les infidèles de rien entreprendre. Le lendemain le comte Raimond ayant pris la place de ce prince, fut attaqué sur les trois heures après midi par sept cents Turcs qui le t.^n p'^Çsi surprirent dans un défilé. Quoique le terrain fût très-désavantageux & que le nombre des infidèles augmentât à chaque moment, ce comte se défendit cependant avec beaucoup de valeur; & ayant dépêché quelques cavaliers à l'armée qui Tavoit déjà précédé de sept milles, il tint ferme jusqu'à ce qu'un corps de dix mille hommes ayant marché à son secours, les ennemis furent obligés de se retirer. Dans ce combat Raimond n'eut que trois hommes de tués 6c quelques blessés. Depuis ce jour-là l'armée chrétienne marcha toujours en ordre de bataille & aucun soldat n'osa plus s'écarter.

Les croisés se voyant exposés à une extrême disette, depuis quinze jours de marche par des déserts & des montagnes affreuses, Raimond envoya un corps de ses Provençaux pour battre la campagne & chercher de quoi vivre j mais ce détachement fut bientôt attaqué & défait par les infidèles. Enfin l'armée, après avoir passé les montagnes de la Paphlagonie, entra dans une plaine où elle se vit aussitôt assaillie par vingt mille Turcs. Les chrétiens repoussèrent cependant les infidèles & les obligèrent à se retirer, après leur avoir tué environ sept cents hommes. Le lendemain les croisés se saisirent d'un château qu'ils rencontrèrent sur leur route 8t entrèrent ensuite dans de nouveaux défilés, où les Turcs qui avoient dressé une embuscade surprirent & tuèrent sept cents hommes de l'armée chrétienne.

Le troisième jour', qui étoit un lundi de la fin de juillet* ou du commencement d'août, les infidèles étant campés au voisinage des chrétiens, & ceux-ci ne pouvant éviter le combat, l'archevêque de Milan fit une exhortation aux troupes & les bénit avec une relique de S. Ambroise qu'il apportoit avec lui,& la lance de Notre-Seigneur que Raimond conservoit toujours très-précieusement. L'armée chrétienne se mit ensuite en bataille : les Lombards furent placés au centre de la première ligne j le reste des troupes fut partagé en quatre corps qui furent mis sur les ailes. Le comte de Bourgogne 8t les siens formoient le premier; le comte Raimond, à la tête des impériaux 8c des Provençaux, commandoit l'autre; les Allemands s'étoîent rangés dans le troisième sous les ordres du connétable Conrad, 8t le reste des François, conduits par le comte de Bloi> 6c l'évêque de Laon, composoient le quatrième^. Les croisés s'étant avancés, les Turcs s'ébranlèrent aussitôt, 8c l'action s'engagea. Les Lombards se battirent d'abord avec beaucoup de bravoure; mais ayant enfin été poussés jusque

* Alexiade, 1, 1 1, p. Sip. ^ Albert d*Aix, c. i5 * Voyez tome IV, Note XLIII, n. 8.

&suiv. ^ Albert d'Aix, c. i5 & suit.

An 1101

vers leurs tentes, ils se débandèrent. Les Allemands se défendirent comme des lions depuis six heures du matin jusques à midi qu'ils furent obligés de plier. Les Bourguignons disputèrent plus longtemps le terrain 8c se firent hacher en pièces. Le comte de Blois combattit jusques au soir, & ne pouvant plus résister il se retira alors dans le camp. Enfin le comte de Toulouse se rendit avec ses troupes dans tous les postes qui avoient besoin de secours, 8c fit périr un grand nombre de Turcs; mais ayant perdu lui-même beaucoup de monde, 8c les ennemis faisant de nouveaux efforts, les impériaux lâchèrent le pied 8c le laissèrent avec les seuls Provençaux, qui demeurèrent la plupart sur le champ de bataille. Ce prince soutint toutefois le combat jusqu'à ce que se voyant extrêmement pressé par les infidèles, dont il étoit environné, il trouva moyen de gagner le haut d'un rocher escarpé où il se défendit vigoureusement, lui onzième, contre un grand nombre de Turcs qui l'avoient poursuivi. Cependant le comte de Blois s'étant informé dans le camp du sort de tous les chefs, apprit que Raimond combattoit encore dans cet endroit 8c qu'il étoit dans un péril évident. Il rallia aussitôt deux cents cuirassiers, 8c le connétable Conrad s'étant joint à lui, ils volèrent au secours du comte, écartèrent les infidèles qui étoient aux prises avec lui 8c le délivrèrent de leurs mains. On fait monter la perte des derniers à trois mille ; celle des chrétiens fut infiniment plus grande, 8c ils ' eurent quarante à cinquante mille hommes de tués. Les auteurs ne marquent pas le nom du lieu où se donna cette funeste bataille.

Les deux armées s'étant retirées* chacune dans son camp à la distance de deux milles, une terreur panique s'empara durant la nuit du comte de Toulouse, qui ordonna aux troupes impériales 8c aux siennes de seller leurs chevaux, prit aussitôt la fuite avec elles 8c abandonna ainsi l'armée chrétienne. Ce prince, après avoir erré d'un côté 8c d'autre, se réfugia enfin au château de Polveral qui appartenoit à l'empereur. On prétend^ que son écuyer, pénétrant son dessein 8c touché de compassion pour les croisés, renversa sa tente, afin de leur donner à connoître qu'il se retiroit. Quoi qu'il en soit, cette fuite précipitée a donné lieu à quelques historiens d'accuser ce comte d'avoir, d'intelligence avec l'empereur Alexis, conduit exprès l'armée chrétienne par les déserts pour la faire périr, 8c d'avoir voulu par là venger ce prince des divers sujets de mécontentement qu'il avoit reçus des croisés, dont il craignoit d'ailleurs les entreprises sur l'empire. Mais outre que les^ principaux de ces auteurs conviennent que le fait est incertain, leur témoignage doit céder sans doute à celui ^ de l'historien de Godefroy, que nous n'avons fait que copier, 8c qui est d'autant moins suspect qu'il est peu favorable à Raimond en plusieurs autres occasions : or cet auteur contemporain justifie^ pleinement ce prince là-dessus, tt II se répandit un bruit, dit-il, parmi le peuple catholique, que le comte

éd. origin.

' Guillaume de Tyr, 1. lo, c. i3. — Orderic Vital, p. 79*-

' Albert d'Aix, c. i5 & suiy.

' Orderic Vital, p. 792.

^ Orderic Vital, p. 792.

^ Albert d'Aix, c. i5 & suîy.

^ Ibid, c. 46.

M Raimond & les impériaux, agissant par les conseils secrets & perfides d'Alexis, « conduisirent l'armée dans les déserts de la Paphlagonie pour la livrera la « merci des Turcs, lorsqu'elle étoit déjà épuisée par la faim &c par la soif; <■ mais comme on l'a appris de personnes véridiques Se de gens nobles, c'esi à « tort qu'on accuse ce comte d'une perfidie si noire, car il avertit plusieun « fijis l'armée des dangers oii elle s'exposolt en prenant cette route èf. lui ëi « voir qu'il n'y avoit aucune sûreté à la tenir, n Cet historien ' reproche cependant au comte Raimond d'avoir reçu de l'argent & des vivres de quelques gouverneurs de place pour détourner l'armée de passer dans leur voisinage; mais quand ce reproche, que le même auteur n'avance que sur le bruit public &( qu'il réfute dans la suite , seroit fondé , il prouveroit tout au plus que Raimond se rendit en cette occasion coupable d'avarice &. non pas de trahison. En effet, quelque amitié qu'eût ce prince pour Alexis, il n'est nullemeni vraisemblable qu'il eût voulu s'eiposer lui-même à la faim & aux plus grands dangers, sacrifier toutes ses troupes Sx. ses meilleurs amis, & combattre jusques à l'extrémité au péril de sa vie, pour (aire périr les ennemis de cet empereur. Enfin Guillaume, archevêque de Tyr*, auteur très-respectable, ne dit rien qui puisse faire soupçonner le comte de Toulouse d'une si mauvaise action: cet historien attribue uniquement le malheur des croisés dans cette occasion à la mauvaise foi d'Alexis, qui, après leur départ, fit avertir secrètement les Turcs de leur marche, à leur désunion & à une punition du ciel pour la vie débordée qu'ils menoîent. On ne peut disconvenir cependant que Raimond n'ait fait une faute d'abandonner ainsi les chrétiens à la merci des Turcs j mais c'est une de ces taches dont la vie des plus grands hommes n'est pas quelquefois exempte. Le combat qu'il avoit soutenu avec feu pendant toute la journée & le péril extrême où il s'étoit trouvé à la fin, firent peut-être une si fone impression sur lui pendant le sommeil, que croyant se voir talonné par les Turcs, il se leva S( décampa soudainement''.

■ Albert d'Alx.c. 9.

■GuilUumt deTyr,!. .0, c.

' Il l'csl gliiié i^uclquei ini rfcit que font les Binidictini Ilaimond de Saint-Gillei cnY( batd». Nom donnirotij ici on 1 CYéncmenii liinmi d'spris la M. Dulaiiricr à ton édiiio Mathieu d'Edent.

Raimond de Saini-Gillci C< )et «nranis ■ LaodicJi & il loplt pour demander des

villes

i Syrie 8c d'y conquirir quelques >ulail, dit Guillaume de Tyc, contala Tie à U croiwde & ne phis revenir

Il resta deuK ans auprès de TempelUa d'honneurs & de bienfaits. Sur

arriïfl une arm*e de croisés de la

Lombardie, conduite p.nr Anselme, iréquedcMilir:^ Albert , comte de Blandras, son frire Guy, Hi>;i.r de Montbel & autrei seigneurs italiens. Ht cdt.la conduite de mirent toutes sorcei de dipridations sur les letm les croisas lom- de l'Empire & dans Constant! nop le même, £1 veau récit de ce» Alexis eut la plut grande peine i leur faire paiHr les ajoutées par le détroit de Saint-Georges. Arrivés à Nitom^i; pprocSït de la Pentecôte [r" juin 1 101), ih rejoints par Conrad, coitnétable de l'Empifc nique, à la tète de deux mille cheYalientcLles, Etienne, comte de Blois, & Etienne. Alexis afin duc de Bourgogne; ils formaient une armée de it(,f

:iitudes dans le

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Au reste, quand nous cherchons à excuser la fuite nocturne 6c précipitée de ce prince, nous supposons la vérité du fait dont Anne* Comnène, fille de l'empereur Alexis, qui pouvoit en être très-bien informée, ne dit rien : elle paroît même assurer le contraire. « Après la sanglante bataille, dit cette prin- « cesse, qui fut donnée le lundi, & dans laquelle les chrétiens furent défaits (i par les Turcs, les uns & les autres en vinrent encore aux mains le lende- « main. Les infidèles tenant les croisés renfermés dans leur camp, & leur « ayant coupé les vivres, ces derniers au désespoir, 8t résolus de périr ou de (c vaincre, attaquèrent vivement les autres le mercredi suivant. Ce nouveau « combat fut vif & opiniâtre; mais les chrétiens furent battus & obligés de se « retirer très-mortifiés de n'avoir pas suivi le conseil d'Alexis, qui avoit fait son Cl possible pour les détourner de prendre la route qu'ils avoient tenue. Ils s'adressèrent alors au comte de Saint-Gilles & au général Tzita que cet empereur leur avoit donnés pour les conduire, & s'informèrent s'il n'y avoit « pas dans le voisinage quelque pays soumis à l'empire où ils pussent se réfu^ « gier. Ceux qui avoient des chevaux abandonnèrent aussitôt leurs tentes,. « leurs équipages & toute l'infanterie, & s'enfuirent avec une vitesse in- « croyable vers la côte de l'Arménie. Les Turcs s'emparèrent ensuite aisément

An 1 101

Éd.- origin.

t. II, p. j34.

pleins de présomption, déclarèrent qu^ls voulaient marcher sur le Corrazan , aller délivrer Boémond & détruire de fond en comble la ville de Baldach (Bagdad). Ils tournèrent donc vers la Paphlagonie, précédés de Raimond, qui ne voulut pas les abandonner, & de ses Turcopoles. Mais ils furent battus près de la ville de Maresch, entre Constamnès (Rastamouni) & Sinope. Le comte de Toulouse, voyant la partie perdue, s'enfuit du camp pendant la nuit, avec ses Provençaux 8c les Turcopoles, à Travers les montagnes, abandonnant les croisés. Il atteignit le château de Pulveral, qui appartenait à l'empereur, puis Sinope, & s'embarqua le lendemain pour Constantinople. A peine l'armée se futelle aperçue de son départ, que, saisie de frayeur, elle prit la fuite vers Sinope, d'où elle gagna Constantinople. Alexis, irrité de la défection du comte de Toulouse, lui en fit des reproches; mais son mécontentement céda aux explications que lui donna I\.aimond. Il le traita parfaitement, ainsi que les autres chefs, leur donna de l'or, de l'argent, des chevaux, des mulets & des vêtements, en compensation de ce qu'ils avaient perdu & les retint pendant l'automne & l'hiver, fournissant largeiirens à tous leurs besoins. Albert d'Aix (V, p 47) rapporte que le bruit avait couru que Rai- .ond, séduit par les présents & les vivres que lui fournissaient les Turks, & se conformant aux ins- -crvctions secrètes de l'empereur, avait égaré les crroisés dans l'Asie-Mineure & causé leur perte, .aïs un peu plus loin il le justifie complètement.

D'ailleurs le savant archevêque de Tyr affirme (X, i3] que ce furent leurs désordres & leur désunion qui occasionnèrent leur défaite. En outre, Anne Comnène, en rapportant les mêmes événements (1. II, p. 262, 263), dit positivement que l'armée ayant été mise en déroute par les Turks, Saint-Gilles, qui n'avait conservé avec lui qu'une poignée de cavaliers, fut forcé de se sauver. D'après le témoignage de la fille d'Alexis, c'est sur les limites du Thema Paphlagonum & du Thema Armen'taeum que cette défaite eut lieu. Le nombre de cent mille morts énoncé par Mathieu d'£desse est certainement exagéré. Guillaume de Tyr n'en compte que cinquante mille. Au commencement de mars de l'année suivante, les chefs qui avaient échappé au désastre de Maresch passèrent par mer à Antioche. Lorsqu'ils abordèrent au port Saint- Siméon, un certain Bernard l'Etranger, Bernardus extraneuSj qui possédait la ville de Longinach, auprès de Tarse, prévenu contre Raimcnd par les bruits qui avaient couru sur le compte du prince toulousain , le saisit 8c le livra à Tancrède, qui le fit mettre en prison à Antioche; mais grâce à l'intervention des chefs les plus influents, il recouvra la liberté, sous là condition qu'il ne tenterait aucune entreprise contre le territoire qui s'étend depuis Acre jusqu'à Antioche. Connaissant sa valeur 8c sa prudence, ils lui confièrent la défense de Tortose, dont ils venaient de s'emparer d'après ses conseils. [E. M.]

' Alexiade, 1. 1 1, p. 33i 8c suiv*

(c du camp qu'ils mirent au pillage, firent main basse sur tous ceux quilsy « trouvèrent, à la réserve de quelques-uns qu'ils emmenèrent en esclavage 0 dans le Corazan, & poursuivirent vivement les fuyards. C'est ainsi que fut « dissipée cette nombreuse armée. A l'égard du comte de Saint-Gilles & du « général Tzita, ils arrivèrent quelque temps après à Constantinople avec le « peu de chevaliers qui avaient pu échapper, que l'empereur traita avec toute « l'humanité & toute la politesse possibles, & auxquels il fit distribuer des « sommes considérables. »

L'historien * latin que nous avons déjà cité rapporte à peu près les mêmes circonstances de l'issue de cette bataille. « On neut pas plutôt appris, dit-il, « dans le camp la fuite du comte de Toulouse, que la crainte ayant saisi tous « les esprits, & chacun croyant voir les ennemis à ses trousses , abandonne (c femme, enfens, tente & bagage, prend la fuite 8c cherche à gagner Sinope, u ville soumise à l'empereur. Les Turcs, informés de cette fuite, s'emparent du « camp des chrétiens, y font un carnage horrible, le pillent 8c emmènent en ti captivité un grand nombre de femmes. Il se mettent ensuite à 4a poursuite « des fuyards 8c font une infinité de prisonniers ; en sorte que les croisés per- (( dirent cent soixante mille hommes, tant dans cette déroute que dans la « bataille qui la précéda. Ceux qui purent se sauver à Sinope, ville située sur « le Pont-Euxin, trouvèrent que le comte Raimond qui y étoit arrivé avant i< eux s'étoit déjà embarqué pour Constantinople. Les comtes de Blois & de <( Bourgogne, l'archevêque de Milan 8c les autres principaux chefs le suivirent « bientôt dans cette capitale, oii ils furent tous également bien reçus de l'em- « pereur. Ce prince parut cependant fort irrité de ce que Raimond les avoit <( abandonnés 8c de ce qu'il étoit parti de Sinope sans les attendre. Le comte « s'excusa sur ce qu'ayant été des premiers à décamper avec les impériaux, il « avoit appréhendé que les généraux ne le soupçonnassent de n'avoir pas agi « de bonne foi 8c d'avoir pris la fuite par son conseil, 8c qu'ils ne lui jouassent et un mauvais tour. Alexis reçut les excuses de ce prince, fit de grandes caresses « à tous les croisés, les retint à sa cour pendant le reste de l'été, de même que « pendant l'automne 8c l'hiver suivans, 8c tâcha par ses bons traitemens de u leur faire oublier entièrement leurs disgrâces passées. »

XCL — Malheureux succès du duc d'Aquitaine &• de plusieurs autres croisés

de France.

Huit jours après la défaite de l'armée chrétienne , Guillaume , comte de Nevers, éprouva un semblable malheur. Après s'être embarqué à Brindes, dans la Calabre, à la tête de quinze mille hommes, 8c avoir abordé à Thessalonique, il se rendit à Constantinople, où l'empereur, qui lui fit un accueil très-gracieux, le fit passer de l'autre côté du détroit vers la S. Jean-Baptiste. Il avoit

' Albert d'Aix, c. i5 & suiv.

An iioi

d'abord résolu de suivre les autres croisés, mais s'étant détourné à droite, il fut attaqué en chemin par une armée de Turcs qui le défirent & qui, continuant de suivre & de harceler les débris de ses troupes, les réduisirent à sept cents hommes, avec lesquels il eut toutes les peines du monde à se sauver presque nu à Antioche * .

Guillaume, comte de Poitiers 6c duc d'Aquitaine, n'eut pas un meilleur sort. Ce prince, après avoir assisté au concile de Poitiers^, tenu au mois de novembre de l'an iioo, se prépara à partir pour la Terre Sainte. On prétend ^ que pour fournir aux frais de ce voyage il engagea son duché d'Aquitaine pour une somme considérable au roi d'Angleterre. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'avant son départ il confia l'administration de ses États, pendant son absence^, à Philippe de Toulouse, sa femme. Il alla^ ensuite se mettre à la tête de son armée qui l'attendoit dans le Limousin & qui étoit composée de trente mille combattans, tant Aquitains que Gascons, sans compter le peuple & un grand nombre de femmes. Hugues de Lusignan, frère utérin de Raimond de Saint- Gilles, Tun des principaux vassaux de Guillaume, se rangea sous ses enseignes. Ce duc prit en chemin Hugues, comte de Vermandois, frère du roi Philippe, ' passa le Rhin 8t se joignit en Allemagne avec Welphe, duc de Bavière, & Ide, marquise d'Autriche, qui s'étoient croisés. Après cette jonction leur armée, où on comptoit cent soixante mille personnes de l'un & de l'autre sexe, traversa la Hongrie & la Bulgarie & arriva à Constantinople , d'où après un séjour de cinq semaines, l'empereur ayant reçu le serment de fidélité de tous les chefs qui la commandoient, lui fit traverser le détroit dans le temps de la moisson. Les Turcs, pour l'empêcher de subsister, mirent le feu dans les champs 8c bouchèrent les puits 8c les fontaines partout où elle devoit passer. Par là les croisés n'allèrent pas bien loin sans se voir exposés à ce que la faim Se la soif ont de plus cruel, 8c après avoir passé à Nicomédie , ils furent à peine arrivés à Stancona, qu'ils commencèrent à manquer des choses les plus

Éd. oricin.

t. II, p. 335.

' Guillaume de Nevers, parti avec quinze mille hommes de cavalerie 8i d'infanterie, aborda à Civitoty près de Nicomédie, vers la iîn de juin. Laissant la route suivie par Godefroy & Boémond, il arriva en deuTC jours à Ancras (Ancyre)^ place qui avait été précédemment prise f>ar les Lombards ^ puis, tandis que ceuic-ci continuaient leur marche à gauche vers la Paphlagonie, les nouveaux venus tournèrent à droite en tirant vers le sud, parvinrent à Stancon & ensuite à Reclei (Héraclée, dans la Lycaonîe). Ostdans ce lieu que les Turks, réunis sous le commandement de Soliman (Kilid)-Arslan) 8c de Donisman (Danischmend, émir de Cappadoce), les exterminèrent. Le comte de Nevers, son frère Robert & Guillaume de Nonanta s'enfuirent avec tous leurs cavaliers à Germanicopla (Germa nicopolis, dan» l'Isa rim). Là, se confiant à douze Turcopoles qui avaient la garde de cette place pour l'empe-

reur & qu'ils avaient soudoyés, ils partirent pour Antioche; mais en chemin ils furent dépouillés par leurs conducteurs & laissés nus & à pied au milieu du désert. Le comte continua son voyage déguisé sous des haillons, & après mille traverses ' atteignit Antioche, où il fut reçu par Tancrède avec bienveillance. [£. M.]

' Pagi, ad ann. i loo, n. 8.

' Orderic Vital , p. 780, 789 & suiv. ~^ Guillaume de Tyr, 1. 1 1 8t suiv.

^ Geoffroi de Vendôme, 1. 5, epist, 22. ~^ Hauteserre, Kerum Aqultaniae 1. 10, c. 12.

* Albert d'Aix, 1. 8 , c. 84 & suiv. — Orderic Vital , p. 780, 789 & suiv. ~^ Guillaume de Tyr, 1. 1 1 8c suiv. — Guibert de Nogent, Hist, Hierosol, 1. 7, c. 2. — Gesta Franeorum, c. 46. •— Foucher de Chartres, 1. 2, c. i5.

An iioi

nécessaires à la vie. Ils prirent cependant quelques places sur les infidèles; mais ceux-ci les ayant surpris huit jours après la défeiite du comte de Nevers en firent un carnage horrible, en sorte que la plupart des Allemands, des François & des Gascons perdirent la vie, & que tout le reste fut dispersé. Le prince Hugues y reçut une blessure dont il mourut peu de temps après, à Tarse en Cilicie. Hugues de Lusignan se réfugia aussi dans cette ville. Le duc Welphe 8c Tévêque de Clermont furent assex heureux pour trouver leur salut dans la fuite ; mais la marquise Ide fut emmenée prisonnière. Quant au duc Guillaume , il perdit tous ses gens & tous ses équipages, 8c gagna à pied, non sans beaucoup de difficulté, accompagné d un seul écuyer, d'autres* disent de six personnes, le château de Longinach près de Tarse, où un chevalier nommé Bernard VÈtranger, qui étoit gouverneur de cette ville pour les croisés, le reçut avec amitié. Tancrède n'eut pas plutôt appris son malheur qu'il l'envoya prier de se rendre à Antîoche, où il lui fit tout l'accueil possible & où il l'arrêta pendant tout l'hiver*.

• ' Orderic Vital, p. 793.

' Voici comment Mathieu ci*£desse rapporte Texpédition de Guillaume IX, comte de Poitou :

ce A la même époque (iioi), le grand comte franc de. Poitou, à la tète d*une armée de trois cent mille cavaliers, traversa le pays des Romains & des Grecs, & parvint avec ces forces devant Constantinople. Il parla avec une souveraine hauteur à Alexis, lui accordant seulement le titre é^éparche Se non dVmpereur, quoique le comte ne fût luimême qu'un jeune homme de vingt ans environ. Il effraya Alexis & tous les Grecs. L'empereur se rendit au camp du comte de Poitou avec les grands de sa cour, 8c à force d'instances l'amena dans la ville. Il lui fit une magnifique réception , lui donna d'immenses trésors & de splendides festins, & fit de grands frais pour le transporter de l'autre côté de l'Océan, dans la contrée de Kamir. Il lui donna aussi des troupes grecques pour l'accompagner. D^s ce moment, il mit à exécution ses projets perfides, en prescrivant à ses officiers de conduire les Francs à travers des lieux inhabités. On leur fit parcourir pendantquinze jours les solitudes dépourvues d'eau, où rien ne s'offre au regard que le désert dans toute son aridité, rien que les âpres rochers des montagnes. L'eau qu'ils trouvaient était blanche comme si l'on y avait dissous de la chaux & salée. Alexis avait recommandé de mêler de la chaux au pain & de le leur fournir ainsi apprêté. Les croisés virent la maladie se glisser dans leurs rangs. Le sultan d'occident (c'est-à-dire de l'Asie-Mineure ou de Koum), Kilidj-Arslan , ayant appris l'arrivée des Francs, écrivit à Néocésarée pour en prévenir Danischmend, ainsi que les autres émirs; puis, à la tête d'une armée immense, il s'avança contre les

chrétiens. Ceux-ci se rencontrèrent arec les infi> dèles dans la plaine d'Aulos. Une lutte acharnée s'ensuivit 8t dura une bonne "partie du jour. Le sang coula à flots. Les Francs, écrasés, éperdus, dans un pays qui leur était éccanger, ne voyaient aucun moyen de sortir de leur situation désespérée. Dans leur perplexité, ils se groupèrent & s'arréièrent comme des bestiaux effrayés. Ce fut une Journée terrible & sanglante pour eux. Le comte de Poitou, placé sur une montagne voisine dont les infidèles entouraient la base, contemplait la défaite des siens. A la vue des soldats massacrés, le pnnce franc pleura amèrement. Les infidèles ayant redoublé d'efforts, le comte, acculé sur tous les points, prit la fuite avec quatre cents cavaliers. Son armée, forte de trois cent mille hommes , fut détruite entièrement. Il alla chercher un asile à Antioche. • [Traduction de M, Dulaurier,^

Cette expédition de Guillaume de Poitien, k laquelle s'étaient joints Guelfe IV, duc de Bavière, le comte de Vermandois , l'évêque de Clermont & Ida, margrave d'Autriche, comptait plus de cent soixante mille pèlerins, combattants ou femmes. Elle traversa le détroit de Saint-Georges au temps de la moisson, &, après s'être arrêtée à Nicomédie, parvint à Stancon, de là à Phiniminum (Philcmelium) & Salamia, que l'armée détruisit. Ayant fait halte à Reclés, au bord d'un torrent , ou les croisés étanchèrent leur soif, ils furent mis en déroute & écrasés par Soliman, Danismend,Carati ScAgunicls. Le duc Guelfe, après avoir abandonné sa cuirasse, s'enfuit à travers les montagnes. L'évêque de Clermont se sauva aussi avec peine; mais la margrare Ida disparut sans qu'on ait pu savoir ce qu'elle devint. Quant à Guillaume de Poitiers, escorté d'un

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XV. SSy

XCII. — Le vicomte Bernard-Aton &• Guillaume-Jourdain, comte de Cerdagne, son cousin, vont joindre le comte de Toulouse en Orient. — Mort d'Ermen-garde, mère de ce vicomte.

Tous ces malheurs n'empêchèrent pas plusieurs autres seigneurs françoîs

cl entreprendre le voyage de la Terre Sainte. De ce nombre furent Bernard-

Aton, vicomte d'Albi, de Nimes, de Béziers, Agde, Carcassonne & Razès,

vassal du comte Raimond , & Guillaume-Jourdain , comte de Cerdagne ,

neveux' de ce prince à la mode de Bretagne. Le premier, étant sur son

départ pour le Saint-Sépulcre, donna*, le 22 de juin de l*an iioi, avec

Ermengarde sa mère, vicomtesse de Béliers 6» de Carcassonne, à Tabbaye de

la Grasse le village de Casillac dans le comté de Carcassonne. Lacté est

souscrit par Guillaume, neveu de la même Ermengarde. Celui-ci n'est pas

différent du comte de Cerdagne dont on vient de parler & dont la mère,

nommée Adélaïde, sœur puînée de la vicomtesse de Carcassonne, confirma^

cette donation au commencement de Tan iio3. Le vicomte Bernard-Aton ,

étant en chemin pour Jérusalem, prit sa route par Tabbaye de Saint-Guillem

du Désert, où il passa au mois d'août de l'an iioi ; il donna^ alors à cette

abbaye l'église de Saint-Pons dans le diocèse d'Agde, ce qu'il fit devant la

croix de Jésus-Christ 6» le corps du très-glorieux confesseur Guillaume.

Nous inférons de ces deux donations : i*' que le vicomte Bernard-Aton jouissoit encore alors, sous l'autorité de la vicomtesse Ermengarde sa mère, & sous le titre de vicomte , du domaine de Carcassonne , quoique Raimond- Béranger troisième du nom , comte de Barcelone, à qui il avoit promis de le rendre à sa majorité, fût majeur depuis quelques années. Aussi est-ce sans aucune preuve que quelques auteurs^ espagnols ont avancé que ce comte, ayant assemblé une armée, assiégea Carcassonne en 1097 & en chassa le vicomte; 2® qu'Ermengarde administra jusques à sa mort tant ses propres domaines que ceux du feu vicomte Raimond son mari, après même que Bernard- Aton leur fils eut atteint l'âge compétent pour les gouverner par lui-même. C'est ce qui pafoît d'ailleurs par d'autres monumens^ antérieurs. Comme nous n'avons plus rien d'Ermengarde après le mois de juin de l'an i ici, il y a Jîeu de croire que cette vicomtesse décéda bientôt après. Il y avoit alors environ vingt-cinq ans qu'elle gouvernoit les domaines de sa maison depuis la

seul écuyer, il réussit à gagner Longinach , auprès ' Voyez tome V^ Chartes 8c Diplômes , nude Tarse, où Bernard VEtranger Taccueillit avec méro CCCXXXIV, la 3' charte citée sous ce nuempressement & lui fournit tout ce dont il avait méro.

besoin. Quelque temps après, Tancrède le reçut * Ihid, n. CCCXXXI, la 2* charte citée sous ce

magnifiquement à Antioche, & Vy garda quelques numéro,

jours. [E. M.] ' Diago, Histoire des eomtes de Barcelone, 1. 2,

• Voyez tome IV, ffote XXVII, n. 10. c. 79. — Ferrera, ad ann. 1097, n. 1 1.

' Voyez tome V, Chartes & Diplômes, nu- * Voyez tome V, Chartes 8c Diplômes, numéro CCCXXXI, la i*"^ charte citée sous ce numéro. méro CCCXXV.

An MOI

An 1 loi

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mort du vicomte son mari* Elle donna durant sa vie diverses" marques de piété. Bernard-Aton, son fils, hérita d'elle des vicomtes de Bézîers, Agde, t5n p'!*??6. Carcassonne & Razès, 8c les unit avec les vicomtes d'AIbî & de Nîmes qu'il tenoit de la succession de son père. Ce vicomte devint par là le plus grand seigneur de la Province après le comte de Toulouse.

Guillaume-Jourdain, comte de Cerdagne, se prépara de son côté au voyage de la Terre Sainte, par un testament^ qu'il fit le i3 d'avril de Tan 1102. Suivant cet acte il disposa des comtés de Cerdagne, de Berga & de Conflans, &de sesautres domaines en faveur de Bernard-Guillaume, son frère, auquelil substitua successivement Henri son oncle, Bernard, comte de Besalu, k Raimond-Béranger, comte de Barcelone, ses plus proches. Il partît peu de temps après & soutint très-bien en Orient la grande réputation de valeur quil s'étoit acquise^ en Occident.

XCIII. — Retour de Raîmond de Constantinople enSyrie. — Tancrède l'arrête prisonnier, — Les princes croisés obtiennent sa délivrance 6» prennent lavilk de Tortose sous sa conduite. — Il retourne au siège de Tripoli.

Cependant l'empereur Alexis ayant gardé à sa cour"^, pendant l'hiver, les comtes de Bourgogne & de Blois & les autres princes qui, après leur défaite par les Turcs, s'étoient réfugiés auprès de Lui, leur offrît de les faire conduire partout où ils voudroient. Sur ce qu'ils témoignèrent souhaiter d'aller à Jérusalem, il fit équiper une flotte qui les débarqua au port d'Antioche, au mois de mars de l'an 1102. Le comte Raimond ayant demandé en même temps ia permission de retourner en Syrie, Alexis lui donna ses galères & le combla avant son départ de nouveaux bienfaits; mais il ne fut pas plutôt en mer, qu'une furieuse tempête qui s'éleva l'obligea malgré lui de relâcher à Tarse en Cilicie, ville qui étoit alors au pouvoir de Tancrède, son ennemi capital. Bernard ^Étranger dont on a déjà parlé & qui en avoit le gouvernement au nom de ce prince lui donna aussitôt avis de l'arrivée du comte, s'assura en attendant de sa personne & se saisit de tous ses effets. Tancrède , qui commandoît à Antioche pendant la prison de Boémond son oncle, se fit amener Raimond dans cette ville, oii après s'être emparé de tous ses trésors, il le £t enfermer dans une étroite prison, sous prétexte que ce prince étoit cause de la défaite des croisés. Les comtes de Blois & de Bourgogne, les ducs d'Aquitaine & de Bavière, Conrad, connétable de l'empereur Henri, l'évêquede Barcelone, & plusieurs autres princes 8c prélats qui se trouvoient alors à Antioche, indignés du procédé de Tancrède , lui en firent des plaintes très-vîves &

'Voyez tome V, Chartes & Diplômes, nu- c. 42 & suiv.; l. 9, c. i &suiy. — Gesta Francorax

méros CCCII, CCCXXV, CCCXXXI. expugn. Hierosol, c. 48. — Guillaume dcTyr, 1. rc,

' Marca Hispan'ica, p. 1224 & seq. c. i3 & suit. — Foucher de Chartres, 1, 2, c. 10.

^ Ibid. p. 545.. — Gesta Tancredi,c. 145. — Chronicon Maîleacem:,

^ Alexiade, 1. 11, p. 332. — Albert d'Aix, 1. 8, p. 217.,

An 1 1 02

l'engagèrent enfin à mettre le comte Raimond en liberté} ce qu'il ne fit néanmoins qu après avoir exigé de lui un serment, par lequel ce dernier promettoit de ne pas étendre ses conquêtes du côté d'Acre ou de Ptolémaïde'.

Raimond, après avoir obtenu sa délivrance, se mît en marche à la tête de tous ces princes, qui l'élurent pour leur chef 8t qui allèrent assiéger sous ses ordres la ville d'Antarados ou Tortose, sur la côte de la mer, que les infidèles a voient reprise. Les princes, après avoir soumis cette place, en partagèrent les dépouilles. & la cédèrent à Raimond, comme au plus expérimenté d'entre eux & le plus capable de la défendre. La plupart souhaitoient qu'il les conduisît jusques à Jérusalem, & ils n'omirent rien pour le porter à leur donner cette satisfaction ; mais le désir qu'il avoit de reprendre incessamment le siège de Tripoli ne lui permit pas de la leur accorder} ce qui fit^ que quelques-uns, piqués de ce refus, l'accusèrent de trahison. Ils se séparèrent cependant bons amis. Les princes continuèrent leur route, & Baudouin, roi de Jérusalem, étant venu au-devant d'eux, les introduisit dans cette ville, où ils célébrèrent ensemble la fête de Pâques. Raimond de son côté fit fortifier Tortose, pourvut à la sûreté de cette place & se rendit au Mont-Pèlerin^, où il trouva la comtesse sa femme. Il harcela ensuite tellement la garnison de Tripoli, qu'il mit enfin cette ville & tous les environs à contribution.

Après la fête de Pâques, Guillaume, duc d'Aquitaine, & quelques-uns des

princes qui étoient allés à Jérusalem, s'embarquèrent à Joppé pour retourner

en Europe. Les autres suivirent^le roi Baudouin dans ses expéditions 8t

eurent le malheur de périr la plupart dans une sanglante bataille que le roi

de Babylone, qui s'étoit avancé jusque dans la plaine de Rama, livra à ce

prince le 27 de mai. De ce nombre furent les comtes de Blois, de Bourgogne

Se de Vendôme, Hugues de Lusignan, frère utérin du comte Raimond, 8t

plusieurs autres. Baudouin heureusement échappé de cette défaite implora le

secours de Raimond, de Tancrède & de tous les autres princes qui étoient ,^,1-°''§l"-

' *• ^ * i. Il, p. ij/.

dans la Terre Sainte & qui se disposoient à l'aller secourir, lorsque sans attendre leur arrivée il attaqua les infidèles qui avoient assiégé Jaffa, leur tua trois mille hommes & les dissipa entièrement. Sur ces entrefaîtes, le duc d'Aquitaine ayant été surpris en mer d'une violente tempête, se vit forcé de se retirer à Antioche, d'où il revint à Jérusalem avec Tancrède, au mois de septembre suivant, pour aider Baudouin à faire le siège d'Ascalon, que ce prince entreprit, ijiais qu'il fut obligé de lever. Ce duc se rembarqua alors de nouveau & arriva enfin dans ses Etats.

' C'est dans la ville de Sarouantayi , forteresse ' Foucher de Chartres, 1. 2, c. 16.

dont le nom arménien signifie mont de Sarvant, ^ Ost en 1102 seulement que Mathieu d'Edesse

aujourd'hui Serfendkiar, que Tancrède, comte place la fondation du Mont-Pèlerin, après la mise

d'Antioche, fit conduire le comte Raimond de Saint- en liberté du comte Raimond. Ce château, construit

Gilles. Cette forteresse est située à une journée de sur une colline, était situé à deux milles de

marche au S.-O. d'Anasarbe, sur le sommet d'un Tripoli. Les Arabes l'appelaient Hisn-Sendjil, le

rocher ; dans le voisinage &au sud coule le Djey- château de Saint-Gilles. [E. M.] han. [Ë. M.]

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56o HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV- XV.

XCIV, — Raimond de Saint-Gilles continue le siège de Tripoli. — "Nais-

sance d^ Alphonse-Jourdain son fils*

Le vicomte Bernard-Aton & tous les autres seigneurs de la Province ou des environs qui s'étoient nouvellertient croisés avoient déjà joint le comte Raimond au Mont-Pèlerin dès le mois de janvier de Tan iio3. C'est ce qui paroît par une donation ' que fit alors ce dernier de la moitié de la ville de Giblet, située entre Tripoli & Béryte, en faveur de l'abbaye de Saint-Victor de Marseille & du cardinal Richard qui en étoit abbé, & dans laquelle il se qualifie Raimond, par la grâce de Dieu, comte de Saint-Gilles, marquis de Provence 6» prince de la milice chrétienne qui est sur le chemin de Jérusalem, Raimond déclare qu'il fait cette donation tant pour la rémission de ses péchés^ que de la petite chrétienté qui étoit avec lui 6 qui Vavoit élu pour chefb pour prince, en reconnoissance des services que ce cardinal ne cessoit de lui rendre 8c par le conseil & le consentement de Guillaume, comte d'Auvergne, de Bernard , vicomte de Béziers, d'Aicard de Marseille & de Béranger de Narbonne, ses compagnons d'armes [commilitonum)^ qui souscrivirent après lui avec Pierre, évêque de Glandève, & plusieurs autres seigneurs. L'acte est daté du château qu^on appelle le Mont-Pèlerin, situé devant la porte de Tripoli. Béranger de Narbonne dont on vient de parler étoit frère* d'Aymerl I, vicomte de cette ville. Nous ignorons s'il accompagna Raimond dans la première croisade, ou s'il fut seulement joindre ce prince en iioi, avec le vicomte Bernard-Aton.

On apprend par cette charte que Raimond contînuoît le siège, ou plutôt le blocus de Tripoli, au commencement de l'an iio3 avec le renfort qui lui étoit venu de France, La même année^, Elvire de Castille sa femme , princesse aussi distinguée par sa sagesse que par sa piété , accoucha dans le même château d'un fils qui fut nommé Alphonse, du nom du roi de Castille, son dieul, 6i surnommé Jourdain, parce qu'il fut baptisé dans le fleuve de ce nom, où il avoit été apporté quelque temps après sa naissance.

XCV. — Raimond de Saint-Gilles soumet la ville de Giblet. — Suite de

ses expéditions.

Lorsque Raimond de Saint-Gilles donna la moitié de Giblet à l'abbaye de Saint- Victor de Marseille, il n'étoit pas encore maître de cette ville, mais seulement dans le dessein de la conquérir à la première occasion favorable, qui se présenta bientôt. Une flotte^ de soixante-dix voiles que les Pisans & les Génois

' Voyez tome V, Chartes & Diplômes, nu- ' Guillaume dcTyr, 1* lo, c. 27. — Rodericée

méro CCCXXXV. Tolède, 1. 6, c. 21 . — Tome IV, Note XLIII, n. la.

' nid. n. CCLXXXII. ^ Albert d'Aix, 1. 9, c 26.

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envoyoîent au secours de la Terre Sainte ayant abordé, vers la fin de l'année^ sur les côtes de Laodicée, où elle passa l'hiver, Raimond persuada aisément aux capitaines qui la commandoient de l'aider dans cette entreprise'. Ils prirent ensemble toutes les mesures convenables : ce prince rassembla toutes ses troupes à Tortose au mois de mars de Tan 1104, assiégea Giblet par terre, ^^ ^ tandis que la flotte génoise lattaqua par mer, & poussa le siège avec tant de vigueur qu'enfin il obligea la place à se rendre. Après l'avoir unie à son domaine, il reprit le siège' de Tripoli & fit de nouveaux efforts pour soumettre cette ville; maïs comme les pertes qu'il avoit déjà faîtes avoîent beaucoup diminué son armée, il conclut une trêve de sept ans avec les habitans. Il la rompit bientôt après, ayant surpris dans le château du Mont-Pèlerin un homme de Tripoli qui portoît sous ses habits un poignard empoisonné dans la résolution de l'assassiner. Il recommença dès lors les hostilités contre cette ville, & soutenu d'un nouveau renfort qu'il reçut, il en poursuivit l'attaque. Toutes ces tentatives devinrent cependant inutiles , parce que la ville avoit une communication libre avec la mer & qu'elle recevoit par là tous les secours dont elle avoit besoin pour sa défense.

XCVI. — Maladie de ce prince. — Ses dernières dispositions. — Sa mort

6» son éloge.

Les fatigues du siège 8c les travaux que Raimond avoit essuyés dans tout le ""ÂTTiôT" cours de la guerre sainte altérèrent extrêmement sa santé, & il tomba dangereusement malade au commencement de l'an i io5. Se voyant dans cet état, il tfn\p'!^l38. donna ordre aux affaires de sa conscience, de sa famille, &c de l'expédition dans laquelle il s'étoit engagé. Il fit* venir Guillaume-Jourdain, son neveu à la mode de Bretagne, le déclara général de toutes les troupes qui étoient sous ses ordres, lui donna le gouvernement •& l'administration de toutes les places qu'il avoit conquises, ou qu^'il avoit entrepris de soumettre, 8c en disposa en sa feiveur comme d'un bien héréditaire." Ces places étoient au nombre^ de quatre, savoir ; Archos, Giblet, Tortose 8c Tripoli, outre le Mont-Pèlerin qu'il avoit construit.

Nous avons un codicille de,^ Raimond , daté du Mont-Pèlerin en Syrie, le dernier de janvier de l'an iio5, dans lequel il ne prend que la qualité de comte de Saint-Gilles. Il déclare qu'il fait cet acte à l'article de la mort, pour réparer le tort que lui 8c ses prédécesseurs avoient fait à l'église d'Arles, touchant la terre ou pays d'Argence situé le long du Rhône, dont il avoit disposé en faveur de ses fils. Il ordonna à ceux-ci de restituer ce domaine à cette église,

■ Albert d*Aix, 1. 9, c. 32 & 5o. — Guillaume c. 2, — Foucher de Chartres, 1. 2, c. 29. — Gesta

de Malmesbury, 1. 4, c. 2. — Anne Comnène, Franeorum expugn. Hieros, c. 2.

Alexiade, 1. 1 1. ' Guillaume de Tyr, 1. 1 1, c. 9.

» Alexiade, 1. 1 1. — Guillaume de Tyr, 1. 1 1, * Tome V, Chartes & Diplômes, 11. CCCXL.

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à laquelle il rendit lui-même le village de Fourques qui en dépendoit. Il donne de plus à la même église 8c à Gibelin, qui en étoit archevêque, le quart des châteaux d'Albaron 8c de Fos dans le diocèse d'Arles, que ses devanciers avoient possédé injustement, avec la quatrième partie des pâturages 8c de la leude ou péage de la ville d'Arles. Il charge Bertrand &• ses successeurs, de même que ses vassaux 8c ses amis, d'exécuter sur cela sa volonté, en mémoire des bienfaits qu'ils avoient reçus de lui. L'acte est souscrit par Aymar, évêque de Toulon, Raimond de Baux, Decan de Posquîères, Bertrand Porcelet 8c quelques autres seigneurs provençaux ou languedociens; 8c en dernier lieu par la comtesse Gervife ou Elvire, sa femme, 8c Alphonse leur iîls.

Raimond de Saint-Gilles vécut encore un mois. Il ordonna' avant sa mort à Arbert, moine de la Chaise-Dieu, qu'il avoit nommé à l'évêchéde Tripoli, de rapporter dans cette abbaye, à laquelle il fit des présens magnifiques, la tasse de S. Robert qu'il y avoit prise à son départ pour la Terre Sainte 8c qu'il avoit toujours portée avec lui par dévotion envers ce saint; ce que ce prélat exécuta fidèlement quelques années après, lorsqu'il repassa la mer. Enfin Raimond décéda^, plein de jours 8c de mérites, le dernier de février de l'an iio5, dans le château de Mont-Pèlerin où il fut inhumé^. Un moderne^ prétend que son corps fut apporté dans la suite en France par Guillaume de Montpellier, mais il n'y a nulle preuve de ce fait; il paroît^ au contraire que le corps de Raimond demeura toujours inhumé dans ce même château.

Tous les historiens^ du temps font un grand éloge de ce prince, 8c rien n'est plus glorieux pour lui que ce qu'en dit Guillaume de Tyr, l'un des plus respectables d'entre eux. « Lan i io5, le dernier de février, dit^ cet historien, « mourut Raimond, comte de Toulouse de bonne mémoire, véritable confesse seur de Jésus-Christ, dans la ville {oppidum) qu'il avoit fondée devant « Tripoli, 8c qu'on appeloit Mont-Pèlerin. C'étoit un homme religieux, crai- « gnant Dieu 8c recommandable en tout, dont les actions admirables 8c la vie « remplie de vertus demanderoient un traité particulier. Sa constance mérite « surtout d'être admirée; car après avoir entrepris le saint pèlerinage pour « l'amour de Jésus-Christ, il ne dédaigna pas de le continuer avec patience « jusques à son dernier soupir. Étant très-illustre 8c très-puissant, il aurcit « pu vivre dans l'abondance au milieu de sa patrie 5 mais il préféra d'être petit « au service du Seigneur 8c de vivre éloigné de son pays 8c de sa famille. Les « autres princes qui s'étoient engagés dans la même entreprise, après avoir a accompli leur vœu par la prise de Jérusalem, s'en retournèrent chez eux:

* Acta Setnctorum oriinis saneti Benedieti, $aec.6, * Garicl, Séries praesulum Magaîciensium, p. C;

part. 2, p. 216. &$uiv. i" édit.

» Guillaume de Tyr, 1. i i , c. 2. — Gesta Franco^ * Albert d'Aix, 1. 9, c. 32.

rum expugn, Hieros. c. 54. « Guibcrt de Nogent, L 2, c. 18 & suit.

» Albert d'Aix, 1. 9, c. Si. » Guillaume de Tyr, 1. 1 1, c. 2.

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« dès que celui-ci eut pris une fois la croix, il ne voulut plus la quitter & il

« résista à ses amis & à ses domestiques qui le pressoient, après cette expédi-

« tîon, de retourner dans son pays où il étoit extrêmement désiré. Il aima

« mieux s offrir en holocauste au Seigneur que de reprendre la vie du siècle

« & imiter en cela notre Maître, qui, ayant consommé sa passion, voulut plutôt

« être pté de la croix par des mains étrangères que d'en descendre lui-même,

« ainsi qu'on le pressoit de le faire, pour accomplir entièrement l'ouvrage de

« notre salut. » Tel est l'éloge que fait de Raimond, Guillaume, archevêque Éd. orîgîn. ^ T» . o Ml jJ t II, p. 339.

de Tyr, savant & illustre prélat.

On peut ajouter ce que rapporte de ce prince, à l'occasion du siège deNicée, l'historien de Tancrède, auteur qui n'est pas certainement suspect : « Raimond « de Saint-Gilles", dit cet historien, arriva le dernier au siège : je dis le <c dernier par rapport au temps, mais non pas eu égard aux richesses, à la (( puissance, à la capacité, 8c au grand nombre de troupes dont il étoit suivi ; « car il fut des premiers en toutes choses, 8c lorsque les autres eurent consumé « leurs biens, il répandit les siens avec profusion. Cette nation, continue-t-il, u parlant des sujets de Raimond, mène une vie frugale 8c est plus attentive « à épargner qu'à vivre avec ostentation. Elle apprit à être ménagère par « l'exemple d'autrui; ainsi ces peuples, prévoyant ce qui arriva en effet, con- « servèrent leurs biens, tandis que les François prodiguèrent les leurs : ils se « trouvèrent par là en état de ne pas laisser dans Tindîgence leur comte , « prince amateur de l'équité, vengeur de l'injustice, agneau avec les humbles, « 8c lion avec les superbes. »

Guillaume* de Malmesbury, historien anglois, qui écrivoit peu de temps après la mort de Raimond de Saint-Gilles, lui donne aussi beaucoup de louanges, 8ç on doit s'appuyer d'autant plus sur le témoignage de cet auteur qu'on sait qu'il penche plutôt vers la médisance que vers la flatterie. Il loue ce comte sur sa valeur, sa piété, son activité, sa vigilance, son courage 8c sa fermeté à refuser à l'empereur Alexis l'hommage que ce prince exigeoit de lui. Il exalte sa patience 8c ses travaux durant la guerre sainte, 8c ajoute qu'il fut toujours le premier au travail 8c le dernier au repos ; il loue encore son désintéressement 8c sa bonne foi, sur ce qu'ayant occupé le premier la ville d'Antioche 8c la tour de David à Jérusalem, il céda la première à Boémond 8c l'autre à Godefroy. Il prétend cependant que Raimond s'écarta de ce désintéressement dans l'affaire d'Ascalon 8c il l'accuse d'incontinence. « L'amour de « la guerre, dit-il, lui fit négliger de prendre une femme légitime 8c il n'eut a que des maîtresses, jusqu'à ce qu'il épousa sur ses vieux ans Elvire de c< Castille. » On a déjà justifié Raimond sur le premier article, qui est l'affaire d'Ascalon, 8c il est certain que cet historien se trompe sur le second j car, outre que Raimond avoit épousé successivement deux femmes légitimes

Gesta Taneredi, c. i5. — Muséum Italicum, * Guillaume de Malmesbury, I. 4, c. 2, p. j5

Histona helli sacri, p. 134. & suiv

An I io5

Éd. oricin.

t. II, p. 340.

avant que de se marier' avec Elvire, Anne* Comnène, qui avoit eu occasion de connoître à fond ce prince durant le long séjour qu'il fit à la cour de l'empereur Alexis son père, le loue beaucoup sur la pureté de ses mœurs & sur l'amour qu'il avoit pour la chasteté , sans parler de sa candeur, de sa sincérité, de sa prudence 8c de ses autres vertus civiles & militaires dont elle fait un grand éloge. Mais ce qui mérite une attention singulière k dont les divers auteurs qui ont parlé de ce comte n'ont pas fait mention, c'est qu'ayant un compétiteur dangereux au comté de Toulouse en la personne du duc d'Aquitaine, mari de Philippe sa nièce, il s'exposa, en quittant ses États pour aller à la Terre Sainte, à les perdre entièrement, soit pour lui, soit pour sa postérité; car ce duc les envahit pendant son absence, ce qu'il n'eût osé entreprendre si Raimond eût demeuré dans le pays & s'il n'eût préféré une expédition qui l'engagea dans des dépenses immenses & durant laquelle il soutint des travaux infinis, à tous les domaines de la terre, sans aucune espérance de récompense en ce monde. Il donna surtout des preuves de ce déftichement par le refus qu'il fit par deux fois de la couronne de Jérusalem.

Nous achèverons l'éloge de Raimond par le portrait qu'a fait de lui un célèbre historien du dernier siècle, lequel a rassemblé sous un seul point de vue de que les anciens en ont dit de plus avantageux & n'a pas dissimulé ses défauts. <i C'étoit un prince, dit cet auteur^, d'une grande majesté, & dans « qui son âge, déjà fort avancé, qui le rendoit plus vénérable par ses cheveux « blancs, 8c plus éclairé par l'expérience que la vieillesse apporte, avoit « augmenté les forces de l'esprit, sans rien diminuer de celles du corps qu'il « avoit très-robuste 8c très-capable des fatigues de la guerre. Il y avoit acquis « une très-grande réputation, principalement en Espagne, en combattant « contre les Maures, pour Alphonse le Grand, roi de Castille, qui lui donna '( sa fille Elvire en mariage, pour récompenser sa valeur, dont il porta de « glorieuses marques sur son visage, ayant perdu un œil d'un coup de flèche, « ce qui rehaussoit encore l'éclat de sa bonne mine devant les soldats, qui « l'avoient en singulière vénération. Il possédoit au reste dans le fond de « l'âme toutes les bonnes qualités qu'on pouvoit souhaiter pour en faire un « grand prince 8c un honnête homme, aimant sur toutes choses l'honneur, la « justice 8c la bonne foi, gardant inviolablement sa parole, vigilant, sage, « prévoyant à tout, magnifique, prudent dans les conseils, ferme 8c inébran- « lable dans ses résolutions; mais il faut avouer que malgré son âge Sctome « sa prudence, il retenoit encore beaucoup du génie 8c du feu de son climat; « qu'il étoit fort opiniâtre 8c n'aimoit point du tout qu'on l'offensât impuné- « ment, ni qu'on s'opposât à ses sentimens 8c à ses volontés. » II n'y a que deux remarques à faire sur ce portrait : i® on nous représente Raimond, aprè?

* Voyez tome IV, Vote XLl.

' Alexiadcj 1. lo, p. 3o5 ; 1. ii, p. 827.

• Le père Ma imbourg, Histoire des ^roisadeSjl p. 128 & suiv.

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quelques anciens, comme déjà^rf vieux, lorsqu'il partit pour la Terre Sainte; mais quoiqu'il fût le plus âgé' de tous les princes qui s'engagèrent dans cette entreprise, il n'étoit alors rien moins qu'un vieillard, 8c on ne sauroit prouver qu'il fût né avant l'an 1041 ou 1042. En effet, Almodis, sa mère, avoit été déjà mariée & avoit eu des enfans avant que d'épouser en secondes noces Pons, comte de Toulouse, son pèrej & cette princesse ayant passé* à de troisièmes avec le comte de Barcelone, en io54, elle eut encore depuis plusieurs enfans de ce dernier. Raimond de Saint-Gilles avoit donc tout au plus cinquantecinq ans lorsqu'il partit pour la Terre Sainte, 8c environ soixante-quatre lorsqu'il mourut; 2® il n'y a aucune preuve que ce prince eût perdu un œil en combattant contre les Maures d'Espagne , comme l'historien dont nous venons de parler semble le faire entendre. Un ancien auteur ^ prétend que ce fut dans un combat singulier {in quodam duello) ; il ajoute que ce prince faisoit gloire de cette blessure^.

On a parlé ailleurs des trois femmes que Raimond de Saint-Gilles épousa successivement 8c dont il eut^ plusieurs fils 8c plusieurs fillgs. On ignore leur nom, excepté de Bertrand, fih aîné du premier lit, 8c d'Alphonse, fils de la troisième femme de ce prince, auquel ils survécurent l'un 8c l'autre. Raimond, avant son départ pour la Terre Sainte, avoit disposé en faveur du premier de tous ses États, qui s'étendoient depuis la Garonne 8c les Pyrénées jusqu'aux Alpes, 8c dont il ne possédoit presque rien à la mort du comte Pons, son père. Il avoit trouvé moyen de réunir successivement tous ces grands domaines en sa personne par droit de succession, 8c il éleva par là sa maison au plus haut degré de puissance où elle eût jamais été 8c dans lequel elle se maintint dans la suite. Quelques auteurs ont traité à la vérité Raimond d'usurpateur 8c l'ont accusé d'avoir envahi la plupart des pays qui composoient son domaine; mais c'est pour n'avoir pas assez compris les droits légitimes qu'il y avoit, 8c que nous avons tâché de développer ailleurs. Bertrand succéda donc à son père dans le comté de Toulouse, le duché de Narbonne 8c le marquisat de Provence, 8c en divers comtés particuliers de l'Aquitaine, du Languedoc 8c de la Provence qui étoient compris sous ces titres, entre autres dans les comtés de Rouergue, d'Albigeois 8c de Querci.

' Gesta Dei per FrancoSt !• 2, c. 18.

» Voyez tome IV, Note XXXII, n. 3.

' Guillaume de Malmesbury, 1. 4, c. 2.

^ Nous avons déjà dit que depuis la publication de V Histoire générale de Languedoc , les croisades avaient été l'objet de nombreuses études : biographies, monographies, histoires générales, publications de textes, &c. Parmi ces dernières il faut citer, au premier rang, le Recueil des Historiens des Croisades^ publié par l'Académie des inscriptions & belles-lettres, renfermant les écrivains occidentaux & les écrivains orientaux. On trouve souvent chez ces derniers des renseignements que n'ont pu don-

ner les historiens latins, ou qu'ils ont cru devoir passer sous silence. Le comte de Saint-Gilles, auquel les Bénédictins ont accordé une si large place dans leur histoire, ne joue pas dans les récits des chroniqueurs orientaux un rôle moins considérable que dans ceux des écrivains occidentaux, & on a vu plus haut par une Note, qui n'est que le résumé des siennes, le parti que M. Dulaurier a su tirer de leurs indications pour justifier ce prince de l'accusation de trahison portée contre lui par plusieurs auteurs. [E. M.]

5 Voyez tome V, Chartes & Diplômes , numéro CCCXVI.

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Quant à Alphonse-Jourdain, fils puîné de Raimond de Saint-Gîlles, nous ignorons quel fut d'abord le partage de ce prince, qui à peine avoit alors atteint Tâge de deux ans. Il paroît seulement qu'il demeura encore quelque temps au château de Mont-Pèlerin avec Elvire de Castille, sa mère, sous la protection de Guillaume-Jourdain, comte de Cerdagne, son cousin^ à qui Raimond avoit laissé, comme on l'a déjà dit, ses conquêtes de la Terre Sainte, comme à celui de ses proches qui, se trouvant sur les lieux, étoit plus en état de les défendre &de les continuer.

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