‹ Histoire générale de Languedoc, avec des notes et les pièces justificatives (volume 3)Chapitre 198 sur 234 · XXIII. — Huitième concile de Toulouse · texte numérisé non relu

XXIII. — Huitième concile de Toulouse

Durant le cours de ces expéditions, le cardinal Richard, évêque d'Albano, légat du Saint-Siège, tint' un concile à Toulouse, peu de temps après la Pentecôte de l'an 11 10. Ce prélat que quelques auteurs* confondent mal k propos avec le cardinal Richard, abbé de Saint-Victor de Marseille, & ensuite archevêque de Narbonne, prit connoissance entre autres 3, dans ce concile, des nouveaux différends qui étoient survenus entre Tabbaye de Moissac & celle du Mas-Garnier dans le diocèse de Toulouse. L'abbé de la dernière fut cité pour s'être soustrait à l'obéissance de lautre Se condamné à s'y soumettre. Sur le refus qu'il fit d'obéir, le légat écrivit après le concile à Amélius, évêque de Toulouse, qui y avoit assisté, pour lui ordonner de mettre l'abbaye du Mas- Garnier en interdit, jusques à ce que l'abbé 6c les religieux eussent donné des marques de leur soumission. Ceux-ci , soutenus par l'abbé de la Cluse en Piémont, dont ils se prétendoient dépendans, appelèrent de l'interdit au pape Pascal IL L'abbé de Cluny prit alors la défense de l'abbé 81 des religieux de Moissac qui lui étoient soumis. Se envoya un mémoire à ce pape pour soutenii les droits de cette abbaye, à laquelle Pascal donna ^ enfin gain de cause.

Il est encore fait mention de ce concile de Toulouse dans une lettre^ sam date que le cardinal Richard, évêque d'Albano, qui y avoit présidé, écrivît au même évêque de Toulouse, 6c dans laquelle il lui marque que le concile ayant adopté les décrets que le pape Pascal II avoit fait dresser dans celui de Troyes. touchant les dîmes, les oblations &c les autres biens ecclésiastiques possédés par les laïques, pour les obliger à les restituer à peine d'excommunication, ii eût à Élire exécuter ces canons à la rigueur, dans son diocèse, contre les usurpateurs des biens de la cathédrale. C'est tout ce que nous avons pu recueillii de ce concile, qui fut le huitième de Toulouse.

* CAroittc. S, Pétri Fiy't p. 763.— Conciles, t. 10, * Tome V, Chartes & Diplfimes, n, CCCLXI.

p. 766. * Mabillon, ad ann. 1104, n. 83.

. * Chronicon Pisan, dans Vltalia sacra, nov. éd. ^ Catel, Mémoires pour l'histoire du LAn^&:i^

t. ly p. iSi, p. 879.

An 1110

XXIV. — Le vicomte Bernard-Aton marie sa fille avec le fils du comte de

Roussillon. — Comtes de ce pays.

Le vicomte Bernard-Aton & Cécile sa femme marièrent ' leur fille Ermengarde, au mois de mai de Tan 1 1 10, avec Gausfred ou Gauzbert, fils de Guînard ou Gérard , comte de Roussillon , occupé alors à l'expédition de la Terre Sainte, & lui donnèrent en dot divers fieifs, outre le château d'Abeillan dans le diocèse de Béziers, & celui de Mèze dans le diocèse d'Agde, dont elle devoît jouir après leur mort. Le vicomte déclare outre cela que s'il venoit à décéder sans enfans mâles, Gausfred & Ermengarde , ou telle autre de ses filles que celui-ci épouseroit, au défaut d'Ermengafde , lui succéderoient dans tout ce qu'il possédoit dans les diocèses de Béziers & d'Agde, c'est-à-dire dans les deux vicomtes de ce nom & dans tous ses autres biens. Cette clause fait voir que ce n'étoit qu'une simple promesse de mariage, & on verra par ce que nous dirons dans la suite que Gausfred & Ermengarde étoient alors encore jeunes & que leur mariage ne s'accomplit que dans la suite.

Gausfred succéda en iii3 à Guinard, son père, qui fut tué* cette année d son retour de la Terre Sainte. Nous trouvons cependant en 11 16 un^ Arnaud-Gausfredy comte de Roussillon 5 mais ce dernier étoit , à ce qu'il paroît, fils de Gausfred, comte du même^ P^iys, qui vivoit en 1069 & par conséquent oncle paternel de l'autre Gausfred qui fut le troisième comte de Roussillon de son nom, & dont Arnaud fut apparemment le tuteur pendant sa minorité. Au reste, Ermengarde prit ordinairement le nom de Trencavelle depuis son mariage avec Gausfred.

Éd. origin.

t. II, p. 357.

XXV. — Bernard-Aton augmente ses domaines. — Il fait hommage à Vahhè

" de la Grasse pour certains fiefs. — Èvêques d'Albi»

Le vicomte Bernard-Aton ^ acquit, vers l'an 11 10, différens domaines dans TAlbigeois , entre autres le château de Penne , situé sur les frontières du Querci, qu'Adelgarius, évêque d'Albi, son frère Raimond & quelques autres seigneurs lui donnèrent en alleu 8c qu'ils reprirent ensuite de lui en fief. Nous apprenons par là qu'Adelgarius, évêque d'Albi au commencement du douzième siècle, étoit de la èimille des seigneurs de Penne. Ce prélat, dont on fait mal à propos deux évêques d'Albi de même nom^, avoit succédé, sous le règne de Philippe I, c'est-à-dire au moins depuis l'an 1108, à Arnaud qui étoit de la maison "7 des seigneurs de Cessenon, au diocèse de Narbonne, & qui avoit été

■ D'Achery, SpieiUgium^ t. 9, p. iSy.

* Marca Hispanica, p. 484.

3 lèid. p. 485.

-• nid, p. 468.

* Voyez tome V, Chartes & Diplômes , numéro CCCL.

* Voyez tome IV, Note IX, n. 4.

' GaUia Christiana, nov. edit. t. i,p. 12 & seq.

An 1 1 1 o

auparavant chanoine de Béziers. Le pape l'avoit nommé à Tévêché d*j Adelgarîus son successeur donna à l'abbaye de Saînt-Pons de Thomîères l'église de Saînt-Remi de Lautrec, oii on érigea depuis un prieuré conventuel qui a été sécularisé & changé en collégiale.

Le vicomte Bernard-Aton reçut', vers le même temps, les hommages ou sermens de fidélité des seigneurs des châteaux de Caissargues dans le diocèse de Nimes, d'Arifat dans l'Albigeois, de Villemur & de Mi repoix dans le Toulousain, d'Aniort dans le diocèse de Narbonne, aujourd'hui d'Alet, Etc. Ce vicomte possédoit outre cela divers fiefs dans le domaine de l'abbaye de la Grasse. C'est ce qui paroît en premier lieu par un engagement* qu'il fit en 1108 à Robert, abbé de ce monastère, & à ses religieux, de l'albergue qu'il exigeoit sur divers villages de leur dépendance, moyennant trente livres d'argent pur du poids de C arc as sonne ; & en second lieu par l'hommage ^ qui! rendit à l'abbé Léon, successeur de Robert, à la fête de l'Assomption de l'an II 10 qu'il avoit été célébrer dans cette abbaye, avec ses deux filsRogw & Trencavel, suivi de plusieurs nobles. Il prend le titre de vicomte de Canassonne, dans ce dernier acte, & reconnoît en cette qualité tenir de l'abbaye de la Grasse divers châteaux, villages 8c fiefs du Carcasses, du Narbonnois, du Minervoîs & du Razès. Il ajoute que lui 8c les vicomtes de Carcassonne, ses successeurs, étoient obligés de se trouver à la Grasse pour y rendre le même hommage à chaque nouvel abbé, auquel ils dévoient tenir l'ètrier lorsqu'il montoit à cheval pour faire sa première entrée dans Carcassonne &c le dè&ayeT alors, avec deux cents chevaliers de sa suite, dans le faubourg de Saint-Michel de cette ville. Le même vicomte se trouva avec plusieurs autres barons k divers prélats , entre autres Richard , archevêque de Narbonne , AméliiLv, évêque de Toulouse, 8c Raimond, évêque de Carcassonne, à une assemblée* ou plaid tenu le dernier de mars de l'an iiio, dans lequel on condamna les deux frères Bernard 8c Remî de Canet à reconnoître Tarchevêque de Narbonne pour leur seigneur.

An 1 1 1 1

XXVI. — Roger II, comte de Foix, appelé à la succession de Bernard-Aton. — Rétablissement de V abbaye de Saint-Volusien ^ translation des reliqua de ce saint.

Bernard-Aton avoit eu vers ce temps-là quelque différend 5 avec Roger IL comte de Foix. Ce comte lui donna un certain nombre de ses vassaux pour otages de la paix qu'il conclut ensuite avec lui. Depuis ce temps-là Roger & Bernard-Aton vécurent en bonne intelligence. Le dernier 6c ses fils, par un acte^ du mois de mars de l'an 11 11, appelèrent l'autre 8c ses encans, en cai

' Tome V, Chartes & Diplômes, n. CCCLXII.

■ Archives de Vabbaye de la Grasse.

> Tome V, Chartes & Diplômes, n. CCCLIII.

^ Tome V, Chartes & Diplôraes, n. CCCLIII. « Ibid. n. CCCLIV, « Ibld. n. CCCLIII.

An 1 1 1 f

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC, LIV. XVL SçS

qu'ils mourussent sans postérité, à la succession de tout ce qu'ils possédoient dans le Razès, le Carcasses & le Toulousain, c'est-à-dire des domaines qu'ils tenoient de l'hérédité des anciens comtes de Carcassonne.

Roger II , comte de Foix ' , possédoit encore alors une grande partie des biens ecclésiastiques de son domaine, dont Roger son oncle & lui s'étoient emparés, malgré l'excommunication que les papes Urbain II & Pascal II, &c le cardinal Gautier, évêque d'Albano , légat du Saint-Siège, avoient lancée contre lui pour l'obliger à les restituer. Nous comprenons par là que ce comte vécut excommunié pendant plus de seize ans, puisque le cardinal Gautier exerçoit sa légation* en France en 1096. Roger, touché de repentir d'une conduite si peu chrétienne, restitua en 1108 à l'abbaye d'Alet une partie de ses domaines, ainsi qu'on l'a déjà vu, & rétablit trois ans après celle de Saint- Volusien de Foix dans la possession de ses biens.

Cette dernière, qui dépendoit^ au neuvième siècle de celle de Saint-Thibéry au diocèse d'Agde, avoit été bâtie à l'occasion des reliques qu'on y conservoit de x^^^^^^i. S. Volusien, évêque de Tours, martyrisé dans le pays par les Visigoths ariens, sous le règne d'Alarîc IL Elle portoit anciennement le nom de Saint-Nazaire, de celui de l'église où S. Volusien avoit été inhumé 5 mais on l'appela plus communément du nom de ce dernier saint. Elle reçut, au dixième siècle, divers^ bienfaits tant de la part des comtes de Toulouse, qui possédoient le haut domaine du pays, que de ceux de Carcassonne qui en avoient le direct; mais les comtes de Foix, descendans de ces derniers, s'étant emparés dans la suite de la plupart de ses biens, le relâchement s'y introduisit, & les moines se transformèrent en chanoines au onzième siècle. Il paroît qu'Amélius du Puy, qui en étoitabbé^ vers l'an iioi, conserva cette dignité après son élection à Tévêché de Toulouse; car en 1108 elle n'étoit gouvernée^ que par unjrieur. Il est du moins certain qu'elle ne fut pas fondée en iiii comme quelques"^ auteurs le prétendent, mais c'est à cette année qu'il Êiut rapporter son rétablissement par Roger II, comte de Foix.

Suivant un mémoire^ dressé en 1468, ce comte, voyant que l'église de Saint-Nazaire, où on conservoit les reliques de S. Volusien, menaçoit ruine, résolut d'en faire construire une nouvelle. Dans ce dessein, il convoqua plusieurs évêques, entre autres Amélius de Toulouse, diocésain, & Raimond de Balbastro, outre un grand nombre de seigneurs séculiers du pays 8c du voisinage, & transféra les reliques du saint martyr le mercredi 18 janvier de l'an III I, dans la chapelle de Notre-Dame de Montgauzi, auprès de Foix, où on les laissa en dépôt jusques à ce que la nouvelle église ayant été construite, on les y rapporta ; nous ignorons l'époque de cette dernière trànsla-

» Voyez Tome V, Chartes & Diplômes, nu- * Voyez Tome V, Chartes & Diplômes, numéro CCCLV. méro CCCXXX, la 2^ charte citée sous ce numéro. ' Mabillon, ad ann. loçS, n. 2 & seq. ' Ihid. n. CCCXLIX.

* Voyez tome I, 1. V, c. xvii & 1. X, c. XLix. ' Fie de saint Volusien, In- 12, Limoges, 1722.

^ Tome V, Chartes & Diplômes, n. XCVII. • Ihid.

"TÎTTTrr" ^9^ HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC, LIV. XVI.

tion. Elle étoit déjà faite en 1 128, car on a une donation ' de cette année en faveur de V église 6» du monastère de Saint-Na-jaire , où étoit le corps de S. Volusien. Les chanoines qui Thabitoîent avoient embrassé dès lors, ou du moins ils embrassèrent peu de temps après la règle de S. Augustin, laquelle y a toujours été depuis observée, surtout depuis le milieu du dernier siècle, que cette abbaye a passé aux chanoines réguliers de Sainte-Geneviève, qui la possèdent encore de nos jours. Roger II, coriite de Foix, & ses successeurs l'enrichirent par leurs libéralités,

XXVII. — Le comte de Foîx restitue à Vahhaye de Frédehzs les biens

usurpés. — Origine de la ville de Pamiers.

Ce comte, non content d'expier ses fautes passées par ce rétablissement, tâcha encore, au mois de juin de Tan iiii, de réparer* le mal qu'il avoit feit à l'abbaye de Saint-Antonin de Frédelas, dont il avoit jusques alors détenu injustement les domaines, que le comte Roger, son oncle paternel^ 6* hii avoient usurpés, (y que les comtes deFoix 6» de Carcassonne, leurs prédécesseurSj n'avoient Jamais possédés. Il rendît donc à ce monastère, à ses ahhés Jutursyï Isarn qui en étoit prieur, 8c aux chanoines qui l'habitoient, le village de Frédelas, le château de Pamiers 8c l'abbaye de Saint-Antonin, 8c se désista de tous les usages injustes qu'il exigeoit dans ces lieux. Il fait le dénombrement des droits qui avoient appartenu anciennement à l'abbé de Frédelas 8c s'engage de faire une redevance annuelle en pain, vin, Sec, à cette abbaye, le jour de la fête de S. Antonin. Le prieur Isarn 6» ses clercs, du consentement d'Amélius, évêque de Toulouse, 6c de Raimond, évêque de Balbastro, fils à Véglise de Saint-Antonin, donnèrent en même temps au comte, par reconnoissance, la garde du château de Pamiers, avec l'avouerie de l'abbaye, 6c lui accordèrent pour cela moitié de la justice, excepté celle des clercs, 6c divers autres droits. Roger jura, sur le corps de S. Antonin, d'observer tous ces articles, en présence des mêmes prélats 8c de plusieurs de ses principaux vassaux.

C'est là le plus ancien monument que nous ayons, où il soit parlé de Pamiers, qui ne fut d'abord qu'un simple château, situé auprès de l'abbaye de Frédelas. Nous croyons^ que Roger II l'avoit feit bâtir dans le fonds de ce monastère depuis son retour de la Terre Sainte , 8c qu'il lui donna le nom diApamea ou Apamia, en mémoire de la ville d'Apamée en Syrie , d'où il apporta des reliques, 8c peut-être celles de S. Antonin, martyr de cette ville; ce qui aura fait confondre ce saint avec S. Antonin, martyr en Aquitaine, & ancien patron de l'abbaye de Frédelas. Quoi qu'il en soit, il parok du moins par cet acte qu'on conservoit en iiii, dans l'abbaye de ce nom, le corps dun t ii,^p!ll59. S- Antonin, martyr, soit que ce fût celui d'Apamée en Syrie, ou celui des

' Vie de saint Folusien. In- 12, Limoges, 1722, * Tome V, Chartes & Dipl6inès, n. CCCLV,

p. 125. > Voyez tome II, Note XXXII.

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC, LIV. XVL Sçy

Gaules. L'abbaye de Frédelas prit depuis le nom de Pamiers, du château situé au voisinage, 8c c'est aujourd'hui une ville considérable dont les successeurs de Roger II possédèrent la moitié du domaine en paréage avec les abbés, & ensuite avec les évêques leurs successeuTs, après l'érection de cette abbaye en évêché, à la fin du treizième siècle '.

XXVIII. — Saint Raimondy évêque de BalbastrOy natif du Toulousain.

Raimond, évêque* de Balbastro, dont on vient de parler, étoit né au château

de Durban, baronnie du comté de Foix, située sur les confins des diocèses de

Toulouse & de Conserans. Suivant l'auteur contemporain de sa vie, il étoit

d'une naissance illustre 8c appartenoit par le sang aux rois &• aux comtes.

D'où nous inférons qu'il descendoit des anciens comtes de Carcassonne, de

Foix 8c de Comminges. Ses parens l'élevèrent d'abord pour les armes; mais

ils l'offrirent bientôt après, dans l'abbaye de Saint-Antonin de Frédelas, où il

apprit les lettres humaines 8c embrassa la vie canoniale. Ses vertus 8c ses

talens, 8c surtout le don de la parole, lui acquirent dans peu une si grande

réputation, que les chanoines réguliers de Saint-Sernin de Toulouse l'élurent

unanimement pour leur prieur ou prévôt, vers l'an i ici. L'évêché de Balbastro,

ville que Pierre, roi d'Aragon, enleva^ aux Sarrasins la même année, étant

venu à vaquer, les chanoines de l'église de Rota, unie avec celle de Balbastro,

jetèrent les yeux sur lui 8c l'élurent à son insu pour leur évêque, à la fin de

Tan 1104, dans le temps que des affaires particulières l'avoient engagé à faire

un voyage au royaume d'Aragon. Il fit beaucoup de difficulté de consentir à

son élection; mais le clergé, le peuple, 8c Alphonse I, roi d'Aragon, qui

venoit de succéder depuis peu à Pierre, son frère, le pressèrent si fort, qu'enfin

il se rendit à leurs instances 8c fut sacré par Bernard, archevêque de Tolède

& ses comprovinciaux. Il gouverna depuis son diocèse avec une sagesse 8c une

piété peu communes, 8c livra son corps à une austère pénitence. Il établit sa

principale résidence à Balbastro ; mais Etienne, évêque d'Urgel, prétendant

que cette ville dépendoit de son diocèse, la lui disputa, 8c soutenu du crédit

du prince, qu'il trouva moyen de mettre dans ses intérêts, il usa de voies de

fait 8c l'en chassa à main armée. Raimond^, obligé de céder à la force, sortit

de Balbastro nu-pieds. Étant arrivé à une certaine distance de la ville, il

s'arrêta 8c excommunia publiquement l'usurpateur de son siège, en présence

d'une partie de son peuple qui l'avoit suivi 8c qui le regardoit comme son

père. Il appela en même temps au pape Pascal II, qui avoit uni les deux

évêchés de Rota 8c dé Balbastro, 8c transféra sa résidence dans la première de

An 1 1 1 1

■ Voyez, au tome VU de cette édition, une Note * BoUandistes, Juillet, t. 4, p. \^S & suiv. —

oii se trouve résumé un travail important de M. de Voyez tome IV, Note XLVIII.

Rozière, membre de l'Institut, sur le paréage de la ^ Marca Hispanica, p. 477.

-yilîe de Pamiers, [E. M.] ^ BoUandistes, Juillet, t. 4, p. ia5 & suir.

— 5q8 histoire générale de LANGUEDOC. LIV. XVL

An 1 1 1 1 y

ces deux villes. Pascal II prit la défense de Raimond & écrivit très-forteraem à Tévêque d'Urgel au sujet de son usurpation; mais il ne put rien gagner sur ce prélat, qui étoit appuyé du crédit du roi d'Aragon, irrité de ce que Raimond refusoit de le suivre, comme les autres évêques de ses États, dans ses guerres contre les chrétiens. On prétend' que ce prélat, depuis sa sortie de Balbastro, prit le titre d'évêque de Ribagorça, pays qui comprenoit cette ville 8c celle de Rota ; mais nous avons divers monumens * postérieurs qui prouvent qu'il continua de se qualifier évêque de Balbastro jusques à sa mort. Il fit plusieurs voyages en deçà des Pyrénées & assista à divers conciles de France, entre autres à celui de Toulouse de Tan 1 1 ig. Il étoit sans doute réconcilié, en in6, avec le roi d'Aragon, puisqu'il servoit^ alors dans une expédition que ce prince entreprit contre les Maures. La mortalité s*étant mise dans Tarmée, il eut occasion d'exercer sa charité envers les malades. Il fut attaqué lui-même du mal contagieux dans la ville de Malaga, après une signalée victoire que ce roi remporta sur les infidèles auprès de cette ville, ce qui engagea ce saint prélat à retourner dans son diocèse. Il mourut en cKemin, à Huesca, le 21 de juin de la même année, au milieu des chanoines de sa cathédrale de Rota, qui ètoient venus au-devant de lui 8c qui transférèrent son corps dans leur église. Les fréquens miracles qui s'opérèrent à son tombeau lui attirèrent bientôt après un culte public. On prétend que le pape Honoré II le mit au catalogue des saints.

XXIX. — Suite des expéditions de Bertrand, comte de Toulouse & ii Tripoli, dans la Terre Sainte. — Il se ligue avec Vempereur Alexis conîre- Tancrède.

Bertrand, comte de Toulouse 8c de Tripoli, après avoir conquis cette dernière ville sur les infidèles 8c y avoir fixé sa demeure, se brouilla de nouveau avec Éd origin. Tancrède, qui avoit acquis alors une nouvelle autorité dans Antioche par h mort de Boémond, son oncle, prince de cette ville. Ce dernier, qui dans son voyage de France avoit épousé Constance, fille du roi Philippe I, étoit prêt à s'embarquer dans la Fouille pour aller reprendre le gouvernement de sa principauté, lorsque la mort l'enleva, au mois de février^ de Tan 1111,11e laissant qu'un fils unique en bas âge, de même nom que lui. Tancrède se perpétua par là dans l'administration de la principauté d'Antîoche, au nom de ce jeune prince : il médita aussitôt de nouvelles conquêtes, 8c au lieu de tourner ses armes contre les infidèles, il assiégea^ Tortose sur le comte Bertrand, prit cette ville 8c en donna le gouvernement à Guillaume, fils naturel

' Bollandistes, Juillet, t. 4, p. 126 & suit. — ^ Du Gange, Notae in Alexiad. p. 406. — Pa^'t

Voyez tome IV, Note XLVIII, ad ann. 1 1 1 1, n. 8.

'Voyez tome V, Chartes & Diplâmes , nu- ^ Foucher de Chartres, 1. 2, c. 43. — Albert d'Aix,

méros CCCLV, CCCLXX, CCCLXXVI, &c. 1. 11, c. 40. — Guillaume de Tyr, Huton* htù

^ Bollandistes, Juillet, t. 4, p. I25. sacrij 1. 11, c. 16.

du duc de Normandie. Cette conduite devoit naturellement rendre Bertrand son ennemi irréconciliable. Celui-ci en usa cependant bien chrétiennement envers lui. Une armée de cent mille Turcs s'étant avancée jusques à Césarée de Philippe, à une journée d'Antioche, menaçoit de faire le siège de cette dernière ville. Tancrède, se voyant hors d'état de résister, implora le secours des princes chrétiens. Baudouin, roi de Jérusalem, le comte Bertrand, Tévêque d'Albara & plusieurs autres se mirent aussitôt en marche', le joignirent 8c attaquèrent avec vingt-six mille hommes, qui composoient toute leur armée, celle des infidèles qu'ils mirent en fuite, le 29 de septembre de Tan iiiij ce qui délivra Tancrède d'un grand péril.

Bertrand ne put refuser quelque temps après de se liguer contre ce prince, avec l'empereur Alexis, qui avoit toujours en vue de remettre Antioche sous son obéissance. Ce dernier*, voyant que la mort de Boémond 8c les sujets que le comte Bertrand son allié avoit de se plaindre de Tancrède lui en fournissoîent une occasion favorable, envoya sommer celui-ci de lui rendre cette ville, en vertu du serment qu'il lui avoit feit. Tancrède ne jugea pas à propos de répondre à cette sommation, ce qui fit résoudre Alexis de marcher en personne contre ce prince avec toutes ses forces. L'empereur, avant que de s'engager dans cette expédition, chercha à mettre dans ses intérêts Baudouin, roi de Jérusalem, 8c les autres princes françoîs qui occupoient diverses places aux environs d'Antioche. Il leur envoya des ambassadeurs, dont Emmanuel Butimite étoit le principal, avec ordre de débarquer d'abord à Tripoli pour conférer avec le comte Bertrand. Ces envoyés, à leur arrivée dans cette ville, ne manquèrent pas de rappeler au comte le souvenir de la constante fidélité que Raimond de Saint-Gilles, son père, avoit conservée jusques à sa mort pour l'empereur leur maître, 8c lui remirent une lettre de ce prince. Celui-ci marquoit à Bertrand « qu'il s'attendoit qu'il marcheroit sur les traces de son ce père, 8c qu'aussi fidèle envers lui, il tâcheroit d'égaler sa réputation; qu'ayant

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' Mathieu d'Édesse raconte cette expédition aycc d'assez grands détails : « Maudoud, qui commandait encore cette nouvelle expédition, yint attaquer la Torteresse de Thêlkuran & la prit. Il s'empara aussi de Raudéthil, bourg de Mésopotamie, après quoi il vint à Schénav, auprès de Mani, émir arabe. Delà il se dirigea sur le territoire d'Édesse, vers la forteresse de Dchoulman, oh des renforts considérables lui furent amenés par le grand émir Ahmed- Yel (émir de la yille de Meraga), par le sultan Soukman-el-Kothby, 8c le £ls de Boursoukh. Tous ensemble marchèrent sur Ëdesse. Après avoir passé là quelques jours, ils se rendirent à Sèroud), & ayant franchi l'Euphrate, ils parvinrent devant la forteresse de Telbaschar. Il y avait en ce moment dans ses murs le comte Josselin. Les Turcs, qui étaient nombreux , incommodèrent beaucoup les assiégés par leurs assauts réitérés, mais ils échouèrent. De

là Maudoud, se dirigeant avec toutes les troupes perses vers Antioche, s'arrêta dans un lieu nommé Scheïzar (ville de Syrie). Alors Tancrède réunit autour de lui tous les Francs j il fut rejoint parle roi de Jérusalem, Baudouin, par Bertrand, comte de Tripoli, & Baudouin, comte d'Édesse. Les infidèles 8c les chrétiens se rencontrèrent à Scheïzar, mais ils n'en vinrent pas aux mains j Maudoud se retira furtivement dans son pays 8c les Francs rentrèrent chez eux en paix. » L*issue de cette invasion est marquée, par Albert d'Aix, à la fin de septembre (le 29) (cf. Foucher de Chartres, ad annum iiii, c. 37). Kem&l-Eddin raconte que les confédérés musulmans étaient arrivés dans leur marche vers Antioche, à Ma'arrat-en-no'mlLn, le 29 de setfer 5o5 (14 septembre 1 1 1 1). Voyez Mathieu d'Ëdesse dans le recueil déjà cité, p. 96 8c 97. [E. M.]

' Anne Comnène, Alexiadcj 1. 14, p. 422 8c suit*

éd. origin.

t. Il,p. 36i.

te résolu de tirer vengeance des injures qu'il avoit reçues de Tancrède, il le « supplioit non-seulement de ne pas secourir ce parjure & ce rebelle, mais et d'engager, autant qu'il pourroit, les autres princes à ne pas prendre sa « défense & à demeurer dans l'alliance & la fidélité qu'ils dévoient à « l'Empire, »

Les ambassadeurs d'Alexis trouvèrent le comte de Tripoli très-disposé i faire tout ce que leur maître souhaitoit de lui. Ce comte les assura, en effet, qu'il étoit prêt à exposer sa vie pour l'empereur quand il seroit nécessaire, & que dès qu'il apprendroit que ce prince se seroit mis en marche vers Antioche, il iroit au-devant pour lui présenter ses respects 8c lui donner des preuves de sa fidélité. Les envoyés, persuadés de la sincérité des promesses du comte, en qui ils avoient une entière confiance, lui laissèrent en dépôt à leur départ, suivant l'ordre qu'ils en avoient reçu, une somme considérable quils avoient prise en passant à l'île de Chypre, dans le dessein de la distribuer aui divers princes qu'ils pourroient engager à se liguer avec leur maître. Ils se rendirent ensuite au commencement du carême auprès du roi de Jérusalem, occupé alors au siège de Tyr, qu'il avoit commencé dès la fin de novembre' de l'année précédente. Ce prince leur fit un très-bon accueil & les retint dans son camp jusques au dimanche de la Passion, qu'il fut obligé de lever le siège. Il les amena alors à Jérusalem ; mais n'ayant pu rien conclure avec eux, il^ les congédia, 8c les ambassadeurs reprirent la route de Tripoli après la fête de Pâques. Ils apprirent, à leur retour dans cette ville, la mort du comte Bertrand, laquelle arriva^ par conséquent vers la même fête, qui toraboit, cette année 11 12, le 21 d'avril.

XXX. — Pons, fils de Bertrand , lui succède dans le comté de Tripoli Ole domaine d'Orient, 6» Alphonse-Jourdain y sonfière, dans le comté de Toulouse &• le domaine d*Occident,

Ce sont là toutes les circonstances que nous avons pu recueillir de la mort de Bertrand, qui, à l'exemple de Raimond de Saint-Gilles son père, sacrifia son repos 8c ses États pour aller finir ses jours au service de la religion, contre les infidèles. Ce prince mourut âgé d'environ quarante-six ans, 8c ne laissa^ qu'un fils unique nommé Pons, de sa seconde femme Hélène de Bourgogne, qu'il avoit épousée en 1096 8c qui lui survécut. Cette princesse se remaria quelque temps après avec Guillaume dit Talavas, comte d'Alençon 8c de Ponthieu, dont elle eut des enfans. Un ancien auteur^ donne cependant à entendre que Pons naquit du mariage de Bertrand avec la nièce de la princesse Mathilde qu'il avoit épousée en premières noces j mais il paroit quil se

' Albert d*Aix, 1. 12, c. 4 & 7.

'Anne Comnène, Alexiadcj 1. 14 , p. 428 & suiv.

'Du Cange, Notae in Alexiad» p. 408.

^ Orderic Vital, t. i3, p. 897. — Albert d'Aix, 1. 12, c. 19.

' Guillaume de Malmesbury, 1. 4, c. 2. —Dû Cange, Notae in Alexiad, p. 408.

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XVL 6oi

trompe. Quoi qu'il en soit, le jeune Pons ne succéda à Bertrand son père que dans ses États d'Orient, où il l'avoit suivi, c'est-à-dire dans le comté de Tripoli qui étoit l'une des quatre principautés établies en ce pays par les princes chrétiens; il y fixa son séjour, & le transmit à ses descendans. Ce comté s'étendoit depuis un ruisseau ' situé entre les villes de Maraclée 8c de Valenia jusques à un autre ruisseau qui coule entre les villes de Giblet 8c de Bérythe. Pons abandonna ainsi tous ses droits sur les domaines que son père avoit possédés en Occident, 8c qui comprenoient entre autres le duché de Narbonne, le comté de Toulouse 8c le marquisat de Provence, en faveur d'Alphonse-Jourdaîn , son oncle paternel , qui étoit moins âgé que lui 8c qui étoit demeuré en France.

XXXL — Origine des grands prieurés de Saint-Gilles 6» de Toulouse

de Vordre de Malte.

Quelques auteurs* attribuent à Raimond IV, comte de Toulouse, la fondation du grand prieuré de Saint-Gilles de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem ou de Malte; mais il paroît qu'on doit la rapporter plutôt au comte Bertrand, son fils. Il est du moins certain que l'hôpital ou commanderie de Saint-Gilles subsistoit déjà dès l'an 1112, dans le temps de la mort de ce dernier; ce qui nous donne occasion de développer ici l'origine de cette maison , la plus ancienne de l'ordre de Malte en deçà de la mer.

Les fréquens pèlerinages que les chrétiens faisoient depuis longtemps à Jérusalem engagèrent, au milieu du onzième siècle, quelques marchands d'Amalfi, dans le royaume de Naples, à fonder, par un esprit de charité, un hôpital auprès du Saint-Sépylcre, pour y loger les pauvres 8c les pèlerins. Cet hôpital fut construit auprès d'une église nommée Sainte-Marie la Latine, desservie par des religieux bénédictins. Il fut d'abord administré par des séculiers qui se consacrèrent à cet exercice de charité, sous l'obéissance de l'abbé de Sainte-Marie. Les chrétiens ayant pris Jérusalem en 1099, le roi Baudouin I & les autres princes croisés , touchés du soin qu'on prenoit des pèlerins 8c des malades dans cet hôpital, l'enrichirent par leurs libéralités, 8c quelques-uns d'entre eux lui donnèrent des domaines considérables en Europe. Gérard ou Géraud , qui en étoit principal hospitalier, fit bâtir alors , sous l'invocation de S. Jean-Baptiste, une nouvelle église à laquelle il joignit un grand hôpital, & tous les autres bâtimens qu'il crut nécessaires. Il engagea en même temps ses frères à s'obliger par des vœux solennels au service des pauvres 8c des pèlerins, 8c leur donna l'habit religieux. Le pape Pascal II approuva cet institut ^ le i5 de février de l'an 1 1 13 , par une bulle suivant laquelle il confirme Gérard instituteur &• prieur (praepositus) de Vhôpital de Jérusalem, dans l'au-

' Guillaume de Tyr, 1. 16, c. 29. ^ Bosio, Histoire de Malte, t. i, 1. 2, p. 47 &

* Naberaty Privilèges de Vordre de Malte, p. 7. suit.

An il 12

An 1 1 1 2

Éd t. II, p

onsin

torité qu'il exerçoit déjà sur sept autres hôpitaux, dont le premier est celui Jk bourg de Saint-Gilles. Ce dernier hôpital subsistoit par conséquent dès le commencement de Tan iii3; & en effet, Raimond-Béranger III, comte de Barcelone 8c de Provence, lui accorda un privilège' dès l'an 1112. La commodité du port de Saint-Gilles sur le Rhône , alors extrêmement fréquente par les pèlerins qui alloient à Jérusalem, ou qui en revenoient, engagea sans doute Raimond de Saint-Gilles, ou Bertrand son fils, dont on connoit le zèle & les exploits pour la délivrance de la Terre Sainte des mains des infidèles, à fonder en ce lieu , qui dépendoit de leur domaine , un hôpital pour les mêmes pèlerins &c à en confier l'administration aux frères hospitaliers de Saint- Jean de Jérusalem. Telle a été* l'origine de cette première maison de Tordre en deçà de la mer, que les successeurs de ces princes ^ comblèrent de bienfaits dans la suite.

Plusieurs gentilshommes d'entre les maisons les plus qualifiées de la Province embrassèrent le nouvel institut des hospitaliers de Jérusalem dès son commencement. Aton , archevêque d'Arles ^, fait mention entre autres de Pierre d'Anduze 8c de Pons de Montlaur, dans la donation qu'il fit, vers l'an II 17, de l'église de Saint-Thomas, à S. Jean-Baptiste, à r hôpital du Saint-Sépulcre, aux pauvres de cet hôpital, à Béraud (ou Géraud), hospitaUer^ 6» aux autres fières. Cette donation a donné l'origine à la commanderîe de' Trinquetaille , située dans un faubourg d'Arles. Bernard , successeur d'Aton, confirma^, en 11 29, la fondation de l'hôpital de Saint-Thomas, en faveur de S. Jean-Baptiste, de Vhôpital du Saint-Sépulcre, des pauvres , d'Étienne- Raimond, hospitalier^ (y de ses confrères.

Cet Étienne-Raimond est peut-être le même que Raimond du Puy, maître de l'hôpital de Saint-Jean de Jérusalem, qui, après avoir succédé vers l'an 11:1 à Gérard ou Géraud , dressa des statuts particuliers pour les hospitaliers & les engagea dans la profession des armes pour la défense des pèlerins & des lieux saints contre les infidèles. Cette profession donna un nouvel éclat à l'institut , qui fit depuis de grands progrès dans toutes les provinces de la chrétienté, mais surtout dans celle de Languedoc, qui, outre les deux grands prieurés de Saint-Gilles Se de Toulouse, les seuls de la langue de Provence, la première de l'ordre, renferme diverses commanderies très-anciennes &a donné un grand nombre de chevaliers de distinction 8c plusieurs grands maîtres à l'ordre. Au reste, la langue de Provence fut ainsi nommée dans cet ordre , non de ce que les hospitaliers s'établirent d'abord dans la Provence proprement dite , mais parce que le lieu de Saint-Gilles, où ils fondèrent leur première maison en Occident, étoit compris^ alors, ainsi que tous les autres domaines des comtes de Toulouse situés des deux côtés du Rhône, dans ce qu'on appeloit dans ce temps-là la Provence en général. Ainsi c'est proprement

* ArchiTes du çrand prieuré de Saint-Gilles.

' Naberat, Privilèges de l'ordre de Malte j p. 28.

* Ibid, p. 19 8c 33.

^ Tome V, Chartes & Diplômes, n. CCCLXXIV.

* Gallia Christiana, noT. éd. t« i , instrum. p. ^7'

* Voyez dans ce Tolume, livre XIV, n. ci.

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC, LIV. XVI. 6o3

An 1112

à ces comtes, &c aux principaux seigneurs de Languedoc, que Tordre de Malte doit son premier lustre.

Il paroît qu'il n'y avoit encore en i i5jy à Saint-Gilles, qu'un simple hôpital pour la réception dps pèlerins qui s'y embarquoient pour la Terre Sainte, Bertrand, abbé de Saint-Gilles, donna ' du moins alors à Raimond, maitre de l'hôpital de Jérusalem, la permission d'y bâtir un oratoire, avec un clocher. Il paroit aussi que les templiers avoient dans ce temps-là une maison dans le même lieu. Pierre, abbé de Saint-Gilles*, accorda en effet, en iiSg, â Robert, maître du Temple, un droit appelé le sertalage ; & Bernard, successeur de cet abbé , donna, le 28 de janvier de l'an 1 155 , un jardin aux frères de la milice du Temple de Saint-Gilles. Ce dernier consentit, le 28 de janvier de l'année suivante , à l'acquisition que les mêmes chevaliers du Temple firent d'une maison à Saint-Gilles j enfin il est fait mention^ dans divers autres monumens des frères du Temple de Saint-Gilles.

Quant aux hospitaliers de cette ville, ils étoient gouvernés, en ^ ii5o, par un prieur nommé Arnaud. Guiscard exerçoit la même fonction en ^ 1 160, 61 Gausfred ^ en 11 65. Le successeur de ce dernier prenoit le titre de commandeur, comme on voit par les privilèges que Raimond V, comte de Toulouse, accorda, en 1 177*7, à V hôpital de Jérusalem, aux pauvres qui y demeuraient 6» à fière Pierre Galterii, cammaw^wr (praeceptor) du même hôpital de Saint- Gilles, (y aux autres frères de cet hôpital. Il y avoit donc alors une communauté d'hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem à Saint-Gilles. Ils étoient gouvernés, en 1181, par^ Odin, qui prend le titre de prieur de V hôpital de Saint-Gilles. Suivant une sentence arbitrale^ qui fut rendue en 1222 entre l'abbé de Saint-Gilles & les hospitaliers du même lieu, ceux-ci étoient alors au nombre de vingt-deux, sous la conduite d'un prieur qui étoit leur chef & leur supérieur, de même que de toutes les autres maisons des provinces voisines, qui composoient ce qu'on appeloit le prieuré de Saint-Gilles. Le commandeur étoit la seconde personne de la maison 8c avoit tout le gouvernement en l'absence du prieur; mais son emploi ne s'étendoit pas au dehors &c ne duroit ordinairement qu'un an. Il y avoit, outre cela, un prieur de l'église qui étoit le chef des prêtres qui la desservoient. Celui-ci se qualifioit indifféremment prieur de l'église, ou prieur des clercs. Enfin la quatrième dignité de la t.^n,°pî^63. maison de Saint-Gilles étoit celle de trésorier j cet officier faisoit la recette de tous les revenus & en rendoit compte au prieur. Il y avoit d'autres emplois subalternes, mais qui n'étoient pas dignités, comme celui de sénéchal y lequel n'est nommé que dans son rang de profession. Il Êaisoit les fonctions de

' Archives de l'abBaye de Saint-Gilles. ' GaUta Christiana , nov. edit. t. i, p. 288.

* Cartulaire du grani prieuré de Saint^Gilles, ^ Voyez tome VllI, Chartes & Diplômes, nu-

3 Tome V, Chartes & Diplômes, n. DXXIII. méro XXVI.

^ Bouche, Histoire de Provence, t. 2, p. 127. ' GaUia Christiana, noT. éd. t. 1, instrumenta,

' Catel, Mémoires pour l'histoire du Languedoc, p. 47.

p. 270. * Archives du grand prieuré de Saint-Gilles.

An II 12

maître d'hôtel & avoit soin de faire les provisions de la maison. Celle-ci avoit un sceau particulier différent de celui du prieur. On voit ce sceau pendant à la transaction, & on y lit ces mots autour : S. conventus hospitalis S. Egîdii. Tels ont été les commencemens du grand prieuré de Saint-Gilles d'où dépendent aujourd'hui cinquante commanderies , tant dans la province de Languedoc que dans celles de Dauphiné 8c de Provence. Les autres commanderies de la langue de Provence, au nombre de vingt-deux, sont en Languedoc , Gascogne & Guyenne , sous la dépendance du grand prieuré de Toulouse.

Ce grand prieuré doit son origine à Amélius, évêque de Toulouse, qui accorda', en 11 20, aux hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, l'église de Saînt-Remi où ils s'établirent. Ce prélat permit*, l'année suivante, à Gérard, prieur de l'hôpital de Jérusalem, d'acquérir des biens-fonds tant ecclésiastiques que laïques dans son diocèse; preuve que ce premier grand maître de l'ordre ne mourut pas en 1118^, comme on le prétend communément. Comme Amélius ^, évêque de Toulouse , étoit frère de Fierre-Raimond du Puy, seigneur de considération dans la partie méridionale du diocèse de Toulouse, il est fort vraisemblable ^ que Raimond du Puy, second grand maître de l'hôpital de Saint-Jean de Jérusalem , étoit proche parent de ce prélat & de sa maison.

Raimond, évêque de Toulouse^, permit, en 1160, à Bernard d'Azillan, prieur de l'hôpital de Saint-Remi de Toulouse, &» â ses frères , à la prière du pape Adrien IV 8c de Guiscard, prieur de Vhôpital de Saint-Gilles , d'avoir un cimetière auprès de l'église de Saint-Remi , « à condition qu'on n'y enterreroit « que ceux qui seroient véritablement frères de cet hôpital & qui porte- « roient sans feinte des croix sur leurs habits, ceux qui portoient leurs armes « & que le vulgaire appeloit écuyers, leurs bergers, &c. » Nous trouvons enfin que Bernard d'Azillan, prieur de l'hôpital de Saint-Remi de Toulouse, prenoit aussi, en ii58, la qualité de recteur"^ de cette maison. Elle fut érigée en grand prieuré l'an i3i5, sans doute à l'occasion de l'union qui fut feite vers ce temps-là des biens de l'ordre des templiers à celui de Saint-Jean de Jérusalem, qui par là s'agrandit extrêmement. Les premiers ® avoient une maison à Toulouse, qui fut unie à celle de Saint-Remi des hospitaliers, laquelle porte depuis longtemps le nom de Saint-Jean. Parmi les commanderies de la Province, une des plus anciennes est celle de Capestang, au diocèse de Narbonne, qui subsistoit en iii5. Se à laquelle Ermengaud-Romieu fit alors une donation. Revenons à Bertrand, comte de Toulouse & de Tripoli.

' ÂrchÎTes du grand prieuré de Saint-Gilles. ' Catel, Mémoires pour l'histoire du Languedoc,

' Catel, Mémoires pour l'histoire du Languedoc, p. 207 & suiy.j p. 882 & suiv.

p. 879. " Ibid. p. 210.

^ Pagi, ad ann. 1120, n. 26. ' Archives du grand prieuré de Saint-Jean de

^ Voyez ci-dessus, n. xiv, p. 58i 8c suit. Toulouse. ' Voyer tome IV, Note LV, n. 2.

An 1 112

XXXII. — Exploits de Pons de Toulouse, comte de Tripoli. — Sa mort.

Après la mort de Bertrand, les ambassadeurs' d'Alexis étant arrivés dans Tripoli demandèrent à Pons la restitution du trésor dont ils avoient confié la garde à Bertrand, son père, & qui avoit été mis en dépôt dans le palais épiscopal ; mais Tévêque de Tripoli qui étoit , à ce qu'il paroît , le principal tuteur de ce jeune prince, fit difficulté de le rendre. Les envoyés, alarmés de ce refus, parlèrent alors en ces termes à ceux qui composoient le conseil du comte Pons : « Si vous persistez, leur dirent-ils, à ne pas vouloir nous rendre ce <c trésor, vous n'êtes pas de vrais serviteurs de l'empereur, 8t vous dégénérez tt de la fidélité du comte Bertrand & du comte de Saint-Gilles, son père. Au « reste, vous n'avez plus aucun secours à attendre de l'île de Chypre, 8c vous « pouvez compter de mourir bientôt de fisiim. » Ils joignirent les caresses aux menaces 5 mais voyant que les unes & les autres étoient également inutiles, ils consentirent enfin de laisser à Pons la portion du trésor qui avoit été destinée pour le comte son père , à condition que ce prince prêteroit serment de fidélité à l'empereur, Pons ayant accepté cette condition , les ambassadeurs lui donnèrent une certaine somme en or & en argent, outre divers meubles 8c habits précieux, 8c s'embarquèrent avec tout le reste.

Le jeune comte de Tripoli cultiva l'amitié de Tancrède, prince d'Antioche. Celui-ci , de son côté ^, lui témoigna beaucoup d'affection , 8c étant tombé malade à l'extrémité, il l'appela à sa cour 8c lui conseilla d'épouser, après sa mort, Cécile sa femme, fille naturelle du roi Philippe I 8c de Bertrade d'Anjou. Ce mariage s'accomplît en effet, après le décès de Tancrède, arrivé le i6 de décembre^ de l'an iii2. Un ancien historien^, qui fait un fort grand éloge de Pons 8c qui l'appelle V émule de la gloire de ses ancêtres , assure que Tancrède ordonna à ce prince d'épouser sa veuve, parce qu'il avoit conçu de grandes espérances de sfa' valeur. Le portrait que tous les anciens font de Pons est des plus avantageux ; il se rendit surtout recommandable par ses exploits. Il marcha vers Tibériade, au mois de juillet^ de l'an iii3, au secours de Baudouin, roi de Jérusalem, qui, par son imprudence, avoit été battu par les

Éd. orlgiiu t. II, p. J64.

' Anne Comnène, Alexiade, p. 428 & suit.

'Albert d'Âix, Chronicon Hierosolymitanum, 1. 12, c. 8. — Guillaume de Tyr, Historla helli sacri, 1. 1 1 , c. 18. — Foucher de Chartres, dans Bongars, I. 2, c. 45.

'Mathieu d'Ëdesse, qui fait un grand iloge de Tancrède, fixe sa mort au 18 du mois de mareri (5 décembre). « Ce jour-là, dit^il, périt empoisonné le plus grand de tous les fidèles, Tancrède, comte d'Antioche; il mourut à Antioche & fut inhumé dans la' principale église de cette ville, à Saint-Pierre. » Le chronographe Samuel d'Ani & Guiragos, historien du treizième siècle, affirment

comme cet auteur, d'après un bruit qui arait circulé sans doute parmi les historiens orientaux, que Tancrède mourut empoisonné par le patriarche d'Antioche. Ce siège était alors occupé par Bernard de Valence, ancien évéque d'Arta en Épire, qui le conserva jusqu'en 1129. Il avait suivi à la croisade, en qualité de chapelain, le légat Adhémar de Monteil, évêque du Puy. [£. M.]

^ Guillaume de Malmesbury, 1. 4, c. 2, p. 86.

^ Albert d'Aix, 1. 1 1, c. 1 1 & 19. ^ Foucher de Chartres, 1. 2» c. 47 & 5i. — • Guillaume de Tyr, ffistorÎA heU'i sacri , 1. 1 1 , c. 18 Sc 23. — * Gautier, BeUum Antiochenum, p. 444»

An 1 1 12

infidèles.' Le comte de Tripoli, quoique beaucoup plus jeune que ce prince, prit la liberté de lui représenter la faute qu'il avoit feiite 8c l'aida à la réparer. Roger, fils de Richard, qui avoit succédé à Tancrède, son cousin germain, dans le gouvernement de la principauté d'Antioche, étant menacé, en 11 15, d'une armée de Turcs, appela Pons à son secours. Celui-ci se mit à la tête de deux cents chevaliers & de deux mille fantassins &c se joignit à Baudouin, roi de Jérusalem. Ces princes ayant rencontré les ennemis, ils les dissipèrent bientôt. Ce fut au retour de cette expédition que le roi Baudouin ayant pris avec lui à Antîoche Cécile , veuve de Tancrède, il la mena à Tripoli & la maria avec le comte, conformément aux dernières volontés du même Tancrède. Les noces furent célébrées avec beaucoup de pompe 8c de magnificence.

Pons marcha de nouveau ',en 1119^ au secours de Roger, prince d*Antioche, qu'une armée formidable de Turcs avoit assailli & qui eut le malheur de périr avant l'arrivée de ce prince. Celui-ci & Baudouin II, roi de Jérusalem, vengèrent bientôt après la mort de Roger & défirent entièrement les infidèles dans une bataille qu'ils leur livrèrent. Pons , qui commandoît 1 aile droite â la tête des Provençaux y fit dans cette occasion des prodiges de valeur. Ses troupes ayant été mises en fuite , il soutint presque seul tous les efforts des ennemis, jusqu'à ce que ses soldats s'étant ralliés, il chargea de nouveau les infidèles Se contribua par là au gain de la bataille qui fut néanmoins trèssanglante pour les chrétiens.

Ce prince se brouilla, en 11 22, avec Baudouin II, roi de Jérusalem, qu'il refusoit de reconnoître pour seigneur suzerain du comté de Tripoli. Ce dernier se mit en armes pour l'obliger à faire à son égard le devoir de vassal, & le comte s'étant mis de son côté en état de défense , les deux armées étoient prêtes d'en venir aux mains, lorsque les principaux officiers les engagèrent à faire un accord, suivant lequel Pons reconnut enfin le roi pour son seigneur. Ce comte se trouva, en 1 124, au siège de Tyr, durant lequel il se distingua autant par sa modestie que par sa bravoure. Il y donna l'ordre de chevalerieà un jeune seigneur que le prince d'Édesse envoyoit au camp, avec la tête d un général turc qu'il avoit défait, pour encourager les chrétiens à continuer cette entreprise. Elle réussit suivant leurs souhaits; & après la prise de Tyr, le comte de Tripoli, qui avoit eu beaucoup de part à cette conquête, fit arborer son étendard sur l'une des tours. Ce prince rendit des services signalés, au mois de juin de l'an 11 25, au roi de Jérusalem & gagna alors avec lui sur les infidèles une bataille, dans laquelle il combattît à l'aile gauche. Au mois^ de mars de l'an 11 27, il assiégea Raphania, ville située dans la province d*Apamée, au voisinage du'mont Liban, sur les confins de son comté de Tripoli , & la soumit à sa domination en dix-huit jours de siège , avec le secoun

' GuiUaume de Tyr, Historia belli saeri, 1. 12, P* 4^7 & seq. — ^t'itoria Hierosolymitana, f. ôi^-

c. 9 & seq. ; c. 175 1. i3, c. 7 & seq. — Foucher ' Guillaume de Tyr, Historia èelli sacti, I. i3,

de Chartres, dans Bonçars, 1. 3, c. 4 8c suiv.; c. 19 & 26. — Foucher de Chartres, dans fiongars,

c. 10, 3 1, 3481 42. — Gautier, 17eZ/um i^RtiocA^ffam^ 1. 3, c. Si.

An II 12

du roî de Jérusalem. Au mois de décembre de l'an ii3o, il se mit en marche pour le siège de Damas , que les chrétiens ne purent cependant entreprendre. Tels furent les premiers exploits de Pons, comte de Tripoli, fils unique de Bertrand, comte de Toulouse. On voit par là que ce prince ne céda en rien à la gloire que ses ancêtres s'étoient acquise par leur valeur & qu'il fit un honneur singulier à la province de Languedoc qui lui avoit donné la naissance.

Pons fit quelque temps après la guerre à Foulques , comte d'Anjou 8c roi de Jérusalem, son beau-frère, dont il avoit épousé la sœur utérine. Voici ce qui donna occasion à cette guerre. Baudouin II, roî de Jérusalem', qui mourut au mois d'août de l'an ii3i, ne laissa que deux filles : l'aînée avoit épousé le même Foulques, qui, à cause de cette alliance, succéda alors à ce prince dans le royaume de Jérusalem; la seconde, nommée Alix, avoit été ma- ^^u ^"«^Jj riée au jeune Boémond, prince d'Antioche, qui fut tué la même année dans une rencontre, ne laissant de son mariage qu'une fille unique nommée Constance qui étoit alors en bas âge 8c qui lui succéda. Alix, princesse fort ambitieuse , ne pouvant se résoudre à céder le gouvernement d'Antioche aux tuteurs de sa fille, employa toutes sortes d'intrigues pour s'approprier cette principauté &c se ligua dans cette vue , aussitôt après la mort de son mari , avec le comte de Tripoli qu'elle trouva moyen de mettre dans ses intérêts. D'un autre côté, le roî Foulques prit le parti de la jeune Constance, sa nièce, 8c ayant pénétré les desseins d'Alix 8c de Pons, comte de Tripoli , il se mît en marche 8c prit la route d'Antioche pour y aller donner ordre aux affaires de sa jeune pupille. Foulques étant arrivé sur les confins du comté de Tripoli , Pons lui refusa le passage sur ses terres 8c leva des troupes pour soutenir le parti d'Alix. Ce comte fit fortifier entre autres les deux châteaux d'Anîcan 8c de Rugîa que Tancrède , premier mari de sa femme , lui avoit donnés en mourant 8c qu'il possédoît au nom de cette princesse. Il fit de là la guerre à Foulques, qui, de son côté , luî livra bataille avec toutes ses forces du côté de Rugia. La victoire fut longtemps disputée ; mais enfin le roi obligea le comte de plier 8c cie prendre la fuite, après avoir laissé un grand nombre de morts sur le champ de bataille 8c un plus grand nombre de prisonniers. Ces deux princes se réconcilièrent cependant bientôt après par l'entremise de leurs amis communs.

Le comte Pons* tourna quelque temps après ses armes contre les infidèles, qui de leur côté luî firent une cruelle guerre. Le prince d'Alep, à la tête d'une armée formidable, le tenoit assiégé dans le château de Montferrand, situé sur une élévation auprès de Raphania, lorsque le roi Foulques s'étant mis en marche pour aller au secours d'Antioche menacée par les Turcs, 8c passant à Tripoli, la comtesse sa sœur le pria avec tant d'instance d'aller secourir son

* Guillaume de Tyr, Historia helli sacri, 1. i3y * GuiUaume de Tyr, HistorU helli sacri, 1. 149

c. 27$ 1. 14, c. 4 & seq. c. 4 & seq.

An II 12

mari, que ce prince ne put lui refuser ce service. Foulques rassembla toutes les milices du comté de Tripoli , les joignit aux siennes Se s'avança vers Montferrand : les ennemis, informés de ses approches, abandonnèrent aussitôt le siège de cette place. Pons ne put cependant éviter de tomber dans la suite entre les mains des infidèles & de devenir la victime de leur fureur. Bezauge, prince de la milice de Damas', s'étant mis en campagne en iiSy pour faire une irruption dans les États de Tripoli, le comte, instruit de sa marche, appela à son secours un corps de Syriens auxiliaires du mont Liban, qui furent cause de sa perte. Ces peuples, qui étoient d'intelligence avec les ennemis, lui persuadèrent d'aller à la rencontre de Bezauge au-dessous du château du Mont-Pèlerin & de lui livrer bataille. Pons attaqua avec beaucoup de valeur l'armée ennemie; mais durant l'action les Syriens le trahirent & le livrèrent aux infidèles qui lui firent souffrir une mort des plus cruelles. Presque tous les chevaliers qui étoient à son service périrent avec lui dans cette occasion: ils étoient venus la plupart de la Province dans la Terre Sainte avec le comte Bertrand, son père, ou avoient marché dans la suite à son secours. Géraud, évêquede Tripoli, fut du nombre des prisonniers; mais ayant eu la précaution de ne passe faire connoître, il fut échangé quelque temps après contre un simple captif.

Pons laissa deux fils de Cécile, sa femme ^, savoir : Raimond, qui lui succéda dans le comté de Tripoli, & Philippe, qui vivoit en 1142. Raimond, quoique encore jeune dans le temps de la mort de son père, en tira bientôt raison 6c se vengea 3 de la trahison des Syriens. Il rassembla le reste des chevaliers qui étoient à Tripoli & les joignit à un corps d'infanterie; il se rendit ensuite au mont Liban & en emmena prisonniers tous ceux qui avoient été complices & de la défaite 6c de la mort de son père, avec leurs femmes Si leurs enfans, 6c les ayant tous conduits à Tripoli, il leur fit expier leur crime par divers supplices. Ce sont là, dit un auteur contemporain^, les premières marques de valeur qu'a données ce jeune comte ; ce qui lui a attiré, ajoute-t-il, l'amitié 6c l'estime de toute le monde. Nous aurons occasion de parler ailleurs de la suite de ses actions, t^n p"^66 ^^ reste, il paroît que Pons, comte de Tripoli, posséda en Occident quelques domaines de la succession de .Bertrand, comte de Toulouse, son père. Nous avons, en effet, une donation ^ par laquelle ce prince, qui se qualifie Pons des comtes de Saint-Gilles, donna, en 1 132, avec Cécile, sa femme 8c Raimond, son fils, du conseil de ses barons, à l'église du Puy, tous les domaines qull avoit dans le comté de Vêlai. Robert III, comte d'Auvergne, qui reçut cette donation au nom de l'église du Puy, étoit allé sans doute alors servir sous ce prince.

' Guillaume de Tyr, Historia helli saeri, 1. 14, ' Guillaume de Tjr, Historia helU satn,\, 14}

c. 23. — Orderlc Vital, 1. i3, p. 912. c. 28.

* Voyez tome V, Chartes & Diplômci , nu- * Ih'ii.

méro CCCCLni. s jo^e IV, Chartes & Diplômes , n. CCCCLIIL

An 1 1 1 2

XXXIII. — Union du comté de Fenouillèdes au domaine des comtes de

Barcelone. — Vicomtes de Fenouillèdes.

On ignoroît encore dans la Province, au mois de juin de Tan 11 12, la mort de Bertrand, comte de Toulouse, comme il paroît par l'histoire des différends qui se renouvelèrent vers ce temps-là entre le vicomte Bernard-Aton & Raimond-Béranger III, comte de Barcelone, au sujet de la ville de Carcassonne dont le premier s'étoit emparé sur l'autre. La guerre que Raimond- Béranger avoit eue à soutenir contre les infidèles ne lui avoit pas permis jusques alors de tirer vengeance du vicomte : il avoit été occupé d'ailleurs de deux affaires de conséquence qui lui donnèrent occasion d'étendre sa domination en deçà des Pyrénées, ce qui le rendit plus formidable à ses ennemis & le mit plus en état de se venger de Bernard-Aton. La première fut la succession des comtes de Besalu & de Fenouillèdes qu'il recueillit, & l'autre, json mariage avec l'héritière de Provence.

Raimond-Béranger avoit épousé' en premières noces, l'an 1104, Marie Rodriguez, dont il avoit eu une fille, qu'il promit* en mariage, au mois d'octobre de l'an 1107, à Bernard III, comte de Besalu. Celui-ci, en considération de ce mariage, déclara le comte de Barcelone son héritier pour les comtés de Besalu y de Ripoll, de Valespir, de Fenouillèdes 6» de Pierrepertuse y & pour tous ses autres domaines, s'il venoit à décéder sans postérité; ce qui arriva, en effet, vers le commencement^ de l'an 11 11. Bernard III, comte de Besalu, fut inhumé avec ses ancêtres dans le monastère de Ripoll. On prétend qu'il jouit de ce comté & de celui de Fenouillèdes pendant soixante ans de suite; mais quoiqu'il soit décédé dans un âge assez avancé, il ne posséda pas cependant si longtemps ces comtés, & il paroît^ certain qu'on l'a confondu avec le comte Bernard II, son oncle paternel.

Après sa mort, Raimond III, comte de Barcelone, prétendit lui succéder dans tous ses domaines, en vertu de la donation dont on vient de parler; mais Bernard, comte de Cerdagne, qui étoit plus proche parent du comte de Besalu, lui disputa cette succession & se saisit^ de diverses places qui en dépendoîent. Il s'accommoda cependant bientôt après avec le comte de Barcelone Se lui céda tous ses droits par un acte du 8 de juin de l'an iiii. Par là Raimond-Béranger réunit à son domaine le comté de Fenouillèdes & le pays de Pierrepertuse en deçà des Pyrénées, que ses ancêtres avoient donné en partage aux comtes de Besalu, leurs cadets, & étendit sa domination sur divers pays situés au delà de ces montagnes.

Le pays de Fenouillèdes eut cependant encore longtemps après des vicomtes particuliers. Cette vicomte appartenoit alors à Arnaud-Guillaume, dont il est

' TAcrca Hispanica, p. 1229, ' I6id. p* i23o & seq.

' liid, p. 481 & 544.

* Voyez tome IV, Note XXVII, n. 9.

' Marca Hispanicaj p. 481 & 1235.

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fait mention * dans un acte de Tan 1102, & qui se dit* fils de Pierre- C/iaZgmî, vicomte de ce pays, dans une fondation qu'il fit dans Tabbaye de Saint-Martin de Lez. Ce Pierre, qui vivoît en 1078^, descendoit de Guillaume^Ârnaud, vicomte de Fenouillèdes / lequel fit^ une donation à la même abbaye la huitième année du règne du roi Robert, ou au commencement du onzième siècle. Il est assez vraisemblable que ces vicomtes avoient une origine commune avec les vicomtes de Castelnau 6c de Tazo dans le Roussillon 6c le Valespir, ou du moins que les uns 8c les autres étoîent proches parens. Nous trouvons^, en effet, le nom de GuilIaume-t/^aZ^mi parmi ces derniers.

XXXIV. — Le comte de Barcelone épouse Douce^ héritière du comté de Provence, des vicomtes de Millau^ de Gévaudan, (yc.

Raimond-Béranger III, comte de Barcelone, augmenta encore considérablement son domaine par son mariage avec Douce, qu'il épousa^ en secondes noces au mois de février de l'an 11 12, la quatrième année du règne de Louis k Gros. Douce étoît fille 8c héritière de Gilbert, vicomte de Millau, de Gévaudan, &c en partie de Carlad, 8c de Gerberge, comtesse d'Arles ou de Provence. Celle-ci, qui étoit alors veuve de Gilbert, donna d'abord à Douce, sa fille, uii^pl^e'j. ^^ ^" ^^ même mois, « tous les domaines qu'elle avoit ou qu'elle devoit avoir, c< savoir : le comté de Provence, de Gévaudan 8c de Carlad, 8c tous les biens (( du comté de Rouergue dont elle avoit hérité, soit de ses parens, soit par <( la donation que lui en avoit faite Gilbert, son* mari 8c père de Douce.» L'acte est souscrit par quelques seigneurs , entre autres par Ollabert de Canillac. Deux jours après, Gerberge donna sa fille en mariage au comte Raimond-Béranger, avec tous ses biens 8c ceux de Gilbert, son mari, pour les posséder eux 8c leur postérité, nommément la Provence, c'est-à-dire ce quelh y avoit ^ le comté de Gévaudan, la vicomte de Carlad, £» tous les biens dont elle jouissoit dans le Rouergue £» qui avoient appartenu au comte Gilhertj domaines qui lui étoient échus, soit par la succession de ses parens, soit par k donation du même Gilbert son mari. Enfin Douce, environ un an après son mariage avec le comte de Barcelone, donna à ce prince, le ï3 de janvier de l'an II 12, ou de l'an iii3 suivant notre manière de compter, tous les droits qu'elle avoit, tant par son père que par sa mère, sur la Provence, le comté de Rouergue &c ailleurs j ce qu'elle fit en présence de Raimond de Baux, Decan de Posquières 8c divers autres seigneurs. Ces monumens demandent quelques réflexions pour l'intelligence de divers points de cette histoire.

'Voyez tome V, Chartes 8c Diplôme», nu- * Voyez tome V, Chartes & Diplômes, numéro CCCXXXIV, la 2*" charte citée sous ce nu- mcro CCCXXXIV, la i*^' charte citée sous et numéro, méro; 8c numéro CCCXLI, la 2' charte citée sous ce

• Archives de Parchevéché de Narbonne. numéro.

* Voyez dans ce volume, livre XIV, n. \cii. « Marca Hispan'ua , p. 481 8c seq.; p. 646, \îh ^ Archives de Parchevêché de Narbonne. 8c seq.

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i^ On voit par ce que nous venons de dire que Gilbert, vicomte de Millau, de Gévaudan, & en partie de Carlad de son chef, & comte de Provence par Gerberge sa femme, étoit mort au mois de février de l'an 1112. Il vivoit' encore vers Tan 1107 & consentit*, au mois de mars de Tan iio3, avec son frère le comte Richard, à Tunion de Tabbaye de Saint-Sauveur de S^vérac en Rouergue, fondée auparavant pour des filles, par Gui de Sévérac,à l'abbaye de Saint-Chaffre en Velaî j union qui fut faite par Déodat, seigneur de ce château, descendant de Gui par Ermengarde sa femme & par leurs fils. On ne doit donc faire aucun fond sur un auteur ^ du treizième siècle, qui fait mourir Gilbert en 1090, non plus que sur une circonstance qu'il rapporte touchant le mariage de Douce 6c qui est entièrement fabuleuse, savoir : que Raimond- Béranger, comte de Barcelone, s'étant battu en duel par deux fois pour soutenir rhonneur de l'impératrice soupçonnée d'adultère, & qu'ayant toujours été victorieux, lempereur, pour le récompenser de ses services, lui fit épouser Douce, du consentement de Tiiurge, mère de cette princesse, qui pour sa dot lui donna le comté de Provence. Il paroît seulement fort vraisemblable que Richard, archevêque de Narbonne, oncle paternel de Gilbert, ayant par sa dignité de grandes relations avec le comte de Barcelone, moyenna le mariage de Douce, sa petite-nièce, avec ce prince. Quant à Richard, il survécut longtemps à son frère Gilbert. On a déjà remarqué^ ailleurs que le premier acquit d'abord en engagement le comté de Rodez de Raimond de Saint-Gilles, ou de Bertrand son fils. Alphonse-Jourdain, frère & successeur de ce dernier dans le comté de Toulouse, aliéna entièrement dans la suite ce comté en sa faveur, à la charge de l'hommage; mais nous ignorons l'époque précise de cette aliénation. Ce qu'il y a de certain, c'est que Richard prenoit déjà en II 12 la qualité de comte de Rodei^, comme il paroît^ par une charte, suivant laquelle il confirma alors, avec son fils Hugues, £» ses chevaliers, la donation que son père Béranger, Bernard, abbé de Saint-^Victor de Marseille, &» les vicomtes Hugues 6» Raimond, tous trois fier es du même Béranger^ avoient faite autrefois à cette abbaye d'un monastère situé dans le Rouergue.

2<> Il y a lieu de croire que Gerberge, que certains auteurs appellent mal à propos^ Tiburge, étoit décédée dès le commencement de l'an iii3, lorsque Douce sa fille fit donation de tous ses biens au comte de Barcelone, son époux : ainsi ce dernier aura joui dès lors de tous les domaines que sa femme lui apporta en mariage. Depuis ce temps-là Raimond-Béranger III & ses descenclans étendirent leur domination : i® sur le comté d'Arles, c'est-à-dire sur la moitié de l'ancien comté de Provence, situé entre l'Isère & la mer, qu'il posséda par indivis avec le comte de Toulouse, qui avoit droit sur l'autre moitié, jusques en 1126, que ces princes convinrent enfin d'un partage de cette

■ Tome V, Chartes & Diplômes, n. CCCXLVI. ^ Voyez tome V, Chartes 8c Diplômes , nu-

* Mabillon, ad ann. i io3, n. 66. mSro CCCLVI, la 3^ charte citée sous ce numéro.

' Labbe, Bihliotheca nova manuser. t. i, p. 353. ^ Ruffî, Dissertation sur les comtes de Provence,

^ Voyez tome IV, Note XLII, n. 4 & suiv. p. 33 & suiv.

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province; 2^ sur les vicomtes de Millau en Rouergue 8c de Gévaudan, k sur LiCp!^36k une partie de celle de Carlad en Auvergne. Au reste, c'est mal à propos que quelques auteurs' donnent le titre de comté à la dernière de ces vicomtes*, k c'est improprement* que Gerberge de Provence donne le même titre à la seconde, dans la donation qu'elle en fit à Douce, sa fille.

3° Quelques modernes donnent à Gilbert la qualité de comte de Rodez; d'autres 3 le font descendre des comtes de cette ville, ou le qualifient^ comte de Millau, 6c lui donnent pour grand-père paternel Richard, vicomte de Carlad en Auvergne 5 les uns & les autres se trompent, ou du moins ne parlent pas exactement : i^ Richard, frère de Gilbert, fut^ le premier de sa maison qui prit la qualité de comte de Rodez & qui posséda le domaine de cette ville j 20 Gilbert ne fut jamais que vicomte de Millau, ainsi que ses ancêtres: ceux qui lui donnent le titre de comte de Rodez ont été trompés sans doute sur ce que Gerberge ayant donné à Douce ^, sa fille, les biens quelle ami dans le comté de Rouergue ou de Rodez, & qui provenoient de l'hérédité de Gilbert, son mari, ils ont cru que ce dernier avoit été comte de cette ville, ce qui est très-faux. Quelques-un s "^ supposent enfin que Gilbert étoît fils de Pierre, vicomte de Carlad, & d'une prétendue comtesse de Millau } mais ils sont excusables en ce que, dans le temps qu'ils ont écrit, lorigi ne de Douce, comtesse de Provence, n'étoit pas encore bien connue, ou du moins assez développée; mais il n'y a plus lieu de douter que cette princesse ne fût fille de Gilbert de Millau & de Gerberge de Provence; que Gilbert ne fût frère de Richard, premier comte de Rodez, & qu'ils ne fussent fils l'un & l'autre de Béranger II, vicomte de Millau & de Gévaudan, & de Nobilie, héritière de la vicomte de Carlad. Douce avoit une sœur, nommée Étiennette, qui avoit épousé^ auparavant Raimond de Baux, laquelle avoit eu pour sa dot quelques terres en Provence. Plusieurs historiens ont prétendu que Faydide, femme d'Alphonse-Jourdain, comte de Toulouse, étoit aussi. sœur de Douce ; mais nos meilleurs critiques ont fait voir que c'est une fable. Nous connoissons d'ailleurs ^ la véritable origine de Faydide : cette comtesse étoit de l'ancienne maison d'Uzès.

* Ruffi, Dissertation sur tes comtes Je Provence, * Marc a Hispanica^ p. 1237.

35. — Pagi, ad ann. iii2,n. 10. ^ Ruffi, Dissertation sur les comtes de Prov«:f,

* Voyez tom« IV, Note XXVI, n. 14. p. 33 & suiv. — Le P. Ange, Histoire généalc^.pf ' Ruffi, Dissertation sur les comtes de Provence, des pairs de France, t. 2, p. 696. — ^Voyez tome h,

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