VI
Un seul fait, resté inaperçu jusqu'aujourd'hui, nous a conduit à mettre en doute cette autlienticité; toutefois, dans l'état de la question, nous nous contenterons de l'indiquer en laissant à de meilleurs diplomatistes le soin de la trancher.
Diplôme de Charles le Simple pour l'abbé Witiza, de 908. (Tome V, Preuves, col. !2i.)
L'original de cet acte, provenant, comme
On sait que les sceaux plaqués, dont la plupart des précédents, de la collection
usaient les Carolingiens, étaient placés sur formée par Etienne Baluze, est conservé
le parchemin même, au milieu d'une série aujourd'hui dans les Armoires, y. 3go^n. 23.
d'enroulements & de notes tironiennes, qui Dans le contexte de l'acte, rien ne semble
complétaient la souscription du notaire; avoir été interpalé; nous ne trouvons pas
le parchemin une fois entaillé en étoile, ici, comme dans le diplôme de 855, men-
on introduisait l'extrémité de ces petites tion de domaines acquis seulement un siè-
lanières dans la cire chaude qui débordait cle plus tard par l'abbaye; de toutes les
en dessous & surtout en dessus; l'empreinte terres qu'il indique, les unes apparte-
était placée par-dessus, & la cire une fois naient sûrement à La Grasse à la fin. du
durcie, le sceau adhérait suffisamment à la neuvième siècle, les autres pouvaient, sans
pièce. Dans l'acte que nous examinons en invraisemblance, lui avoir été données dès
ce moment, le sceau semble n'avoir jamais cette époque. Les interpolations, tout en
été plaqué, du moins la cire n'a laissé au- étant possibles & même probables, étant
cune trace à la place elle-même, ni sur la données les habitudes singulières des n,o-
partie du parchemin qui avait été repliée taires de La Grasse, sont donc impossibles
par- dessus. Au contraire, un peu plus loin à vérifier; mais ce qu'on peut contester,
& sur la même ligne était cousu tout un c'est l'authenticité de l'acte scellé qui nous
appareil de plaques de parchemin destinées a été conservé. Or, malheureusement, tous
à contenir le sceau lui-même. Le parche- les caractères extrinsèques de cet acte prou-
min de l'acte a été entamé; par-dessous a vent qu'il est supposé, & que nous n'avons
été collée une plaque de peau portant des affaire qu'aune copie figurée & même assez
caractères de la fin du douzième siècle, & grossièrement.
par-dessus, faisant poche, un autre frag- L'aspect général de l'écriture, la couleur
ment de charte de la fin du treizième siè- de l'encre, beaucoup plus pâle que celle
cle, le tout cousu de gros fil sur les bords. des diplômes authentiques, la forme un
Le sceau y est resté assez longtemps pour peu insolite de l'invocation monogramma-
déteindre sur une partie du parchemin qui tique qui se trouve au haut de la marge
était repliée par-dessus. Avons-nous affaire de gauche, suffiraient pour nous rendre ce
ici à un faux commis de toutes pièces au document suspect; mais c'est surtout dans
quatorzième siècle, ou bien a-t-on seule- la disposition de la date & des dernières
ment voulu garantir le sceau qui menaçait parties du texte que le faux peut être saisi
de disparaître? Nous laissons à de plus ha- sur le vif.
biles le soin de résoudre ce problème'.
' Sans vouloir rien affirmer, nous ferons encoie remarquer la forme insolite de la donation, l'éiaumération minutieuse de limites imperceptibles, ce qui est peu ordinaire dans un diplôme royal ; nous avons déjà fait une remarque analogue plus haut, à propos du faux diplôme pour Isembert. — Dans la note que nous avons insérée en publiant le présent acte pour Oliba (Voir ci-après, Preuves, col. 36 1), nous nous sommes montré beaucoup trop affirmatif. En examinant de nouveau ce document, nous avons vu qu'il n'était pas impossible de soutenir son authenticité absolue.
Voici comment est disposée cette partie des diplômes carolingiens :
{Fin du texte.)
Sigliiim Karoli {monogramma) gloriosissimi régis.
Talis ad vicem talis rccognovit & subscripsit. {Sigilhim.)
D.itum m nouas noveiiibris Actum &c.
Le tout est fort espacé, & on a laissé au-dessous de la dernière ligne une large Lande de parchemin, dont les bords sont coupés parfaitement droits. Au contraire,
Noie
Note "9
NOTES SUR L'HISTOIRE DE LANGUEDOC
dans cet acte de 908, toutes ces diverses parties sont rapprochées les lines des autresj la date, d'une écriture évidemment très-postérieure, est tout au bord du parchemin, qui n'a même pas été coupé droit & qui est de qualité inférieure. Enfin, le sceau, extrêmement éloigné de la souscription du notaire, a été tellement rapproché du texte, que l'avant-dernière ligne n'est pas aussi longue que les précédentes & que le haut de la plaque de cire en occiqje une partie. Ajoutons que ce sceau est d'une taille tout à fait extraordinaire; en le comparant avec ceux de Charles le Chauve, on reconnaît immédiatement un sceau de ce dernier prince, dont les bords ont été renforcés, sans doute pour lui donner plus de solidité. Ajoutons encore que le monogramme du roi, si bien dessiné dans les actes originaux, est ici incorrect ik diffère dans ses proportions du type consacré pour tous les souverains du nom de Charles.
Nous en conclurons que l'acte a été refait, probablement vers la fin du dixième siècle; c'est l'époque que semblent indiquer certaines particularités de l'écriture du scribe, aux endroits où sa main fatiguée l'empêchait de se plier à une imitation complète du modèle qu'il avait sous les yeux. Toutefois, il faut admettre que Charles le Simple délivra un diplôme qui a servi de modèle à celui-ci. En effet, la formule de la date, qui mentionne les deux années du règne de Charles le Simple, en comptant de 893, date de son avènement, & de 898, date de la mort d'Eudes, le nom du notaire qui s'appelait bien Ernuste, & du chancelier Anschéric, évêque de Paris ', sont choses qu'un scribe du dixième siècle ne pouvait inventer. Quant à la question
' Cet Ernuste fut notaire depuis çoS jusqu'à 909'; iam un diplôme sans date, en faveur de Saint- Martin de Tours', il prend le titre A'arckicancel~ lar'tus, sans qu'on sache à quelle époque le placer, entre Anschéric, mort au commencement de 911, & Hervé, archevêque de Reims, qui succéda presque immédiatement à celui-ci dans ces hautes fonctions.
' D. Bouquet, t. 9, p. 696.
' D. Bouquet, t. 0, p. 712.
de l'intégrité du texte, la rareté des docucuments diplomatiques nous défend de la trancher tout d'abord '.