VII
Bulle du pape Gélase II de l'an 1118, (Tome V, col. 870.)
Une ancienne copie de cette bulle existe à la BiL..othèque nationale'; l'examen de cet acte prouve, en effet, que ce ne peut être un original, bien que le parchemin porte les traces d'une bulle qu'il a portée autrefois. Nous n'y trouvons ni le monogramme de Benevalete, ni la roue ou double cercle concentrique; on s'est contenté de transcrire la devise du pape : Deus in loco sancto suo; la date est exacte, & tous ses éléments concordent parfaitemeiit, mais le cardinal secrétaire, Chrysogone, a oublié le principal de ses deux titres : ac bîbliothecarli. Nous sommes donc certainement en présence d'une copie figurée, exécutée probablement, d'après certains indices fournis par l'écriture, vers le milieu du douzième siècle.
Mais doit-on en conclure que l'acte a été falsifié ou supposé? La première phrase du texte de l'acte nous avait d'abord conduit à cette seconde hypothèse; voici cette phrase : In Lateranensis palatii thomis repperimus quod Karolus împerator béate Marie Crassense monasterium in Carcasensi parrochia edificans, beato Petro obtulerit cum universis que eidem loco contulerat. Ces quelques lignes contiennent deux faits inexacts; ce n'est pas l'empereur Charlemagne qui a construit le monastère de La Grasse, & ce texte de 11 18 est le premier qui mentionne ce privilège de la dépendance immédiate du Saint-Siège. Ces deux faits semblent empruntés aux légendes monastiques, qui, combinées avec des fragments tirés des chansons de geste françaises, donnèrent lieu, un siècle & demi plus
' Tout ce qu'on peut dire, c'est ^que les terres dont la possession est confirmée à l'abbaye, y sont mentionnées dans un désordre peu ordinaire, & qu'on n'y suit pas l'ordre traditionnel d«s pagi dans lesquels elles étaient situées.
" Baluze, Armoires, v. 398.
Note
Note
NOTES SUR L'HISTOIRE DE LANGUEDOC
tard, à la rédaction du fameux Phiîomena'. A première vue, & étant donné le peu de scrupules des moines de La Grasse, il semblerait que cet acte ait été inventé de toutes pièces ou tout au moins fortement falsifié.
Mais ici se présentent plusieurs difficultés. L'acte de Gélase II a été confirmé par Calixte II; une bulle de ce dernier pape, du 17 juillet II 19", en reproduit toutes les clauses, en ajoutant la variante suivante : Ex domini nostri sancte memorie Geîasiî pape privilégia cognovimus, in thomîs Lateranensis palatii, etc. Cet acte nous est connu par un vidimus de Grégoire IX', & le niêmevidima en même temps la bulle de Gélase. Il est difficile d'admettre que les moines de La Grasse aient fabriqué deux actes absolument pareils, dont les dates sont parfaitement exactes, &, d'autre part, Chrysogone, bibliothécaire de l'Eglise romaine, n'aurait pas, sous Calixte II, renouvelé une bulle fausse, dont la rédaction lui était attribuée; entre les deux actes, il n'y a pas un an d'intervalle. En outre, cette bulle de Gélase II ne fut pas seulement présentée à Calixte II, elle fut encore examinée par la chancellerie du pape Adrien IV, & ce dernier, dans une bulle du 26 avril 11 58% déclare qu'en prenant l'abbaye sous sa protection, il suit l'exemple dé son prédécesseur, d'heureuse mémoire, le pape Gélase.
Comment donc concilier ces faits en apparence contradictoires? Voici l'hypothèse que nous regardons comme la plus probable; on sait que Gélase vint se réfugier en France & y passa la majeure partie de son court pontificat; il était à Maguelonne quand il donna l'acte qui nous occupe; les moines de La Grasse, profitant de son éloignement de Rome, où les archives pontiii-
' Voir notamment le texte latin, publié par Ciampi (^Geita Kciroll niagni ad Carcassonam & W^rhonam, Florence, 1828), p. 53. Ce privilège ie dcpeniirc immédiatement du Saint-Siège n'était p;iS possédé paç l'abbaye en 954, date d'une bulle d'Agapet II (GaZ/i'a Christiana, t. 6, Instr. c. 424.
' Ui. Robert, Elude sur les actes de Calixte II, Documents, p. m.
' Baluze, Armoires, 38o, n. 39.
'' Mahul, Cartulalre de Carcassonne, t. 2, p. 253,
cales étaient certainement restées, lui présentèrent peut-être une notice sans valeur positive, rappelant les traditions admises ])ar eux comme vérité historique. Le pape donna à ces traditions une valeur réelle en les faisant entrer dans le préambule do sa bulle. Une fois ce premier acte octroyé, il n'aura pas été difficile aux religieux d'en obtenir la confirmation de Calixte II & d'Adrien IV.
La bulle de 1118 est donc authentique, mais rédigée d'après des légendes sans fondement historique.