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vêlait sur les N'érovingiens d'Aquitaine devint, après l'adhésion que lui donnèrent les Bénédictins, comme un fait certain, une vérité historique qui passait pour incontestée. Il fut accepté par VArt de vérifier les dates,%i à sa suite par tous les ouvrages d'histoire classique. Il y a bientôt quarante ans, M. Fauriel, s'emparantà son tour des données qu'elle fournit, en fit le fondement & la base essentielle de son Histoire de la Gaule ménV/ona/e. La publication de cet ouvrage & le succès qu'il obtint tout d'abord attirèrent l'attention des érudits sur la charte d'Alaon. Défendue par M. Fauriel, trop intéressé dans la question pour être impartial, elle fut vivement attaquée par le savant Benjamin Guérard, qui, se plaçant au point de vue de la diplomatique, dut conclure à sa fausseté.
Depuis lors, un érudit appartenant à l'Université, M. Rabanis, a de nouveau soumis ce trop célèbre document à l'examen de la critique". Laissant de côté la question
' Les Mérovingiens i' Aquitaine, essai historique & critique sur la charte d'Alaon, par M. Rabanis. Paris, Durand, i856, in-S». — La collection des Conciles d'Espagne du cardinal d'Aguirre est remplie de pièces fausses, de chartes & d'inscriptions supposées. Aussi ne doit-on consulter ce recueil qu'avec la plus grande réserve. M. Rabanis, après avoir rappelé le déplorable penchant des Espagnols aux seizième & dix-septième siècles pour la falsification des textes historiques & en avoir cité un ou deux exemples tirés de la collection des Conciles, ajoute : « Et qu'on ne croie pas que ce fut la défiance qui manqua au cardinal d'Aguirre, au contraire, personne n'a pris plus de peine pour se tenir en garde contre les surprises. C'est même ce qui donne un côté piquant à son rôle d'éditeur si souvent trompé. Dans son indignation contre les faussaires dont les productions le débordaient de toutes parts, il invoquait le secours du bras séculier & s'écriait : « Quand donc ceux qui sont les plus intéressés dans ces questions, principalement Nos Seigneurs les évêques & les membres des conseils royaux de justice & de foi exterminerontils ces honteuses fictions avec tous les pseudo-chroniqueursi* Quand imposeront-ils un frein aux fabricateurs de semblables impostures ? » ( Concil. d'Espag. t. 2, dissert. 3, excurs. 7.) Mais il avait beau faire, au moment Tnême où il écrivait ces lignes désespérées, le premier venu lui glissait dans la main une pièce apocryphe, 81 dans sa candeur il se hâtait de l'imprimer, u
de diplomatique, déjà traitée par Guérard, & pour laquelle il se sentait moins d'aptitude, M. Rabanis s'est surtout attaché à mettre en contradiction les allégations de la charte & les données de l'histoire, telles qu'elles sont fournies par les chroniqueurs les plus dignes de foi. Il a également fait ressortir les impossibilités chronologiques auxquelles le système généalogique qu'elle renferme conduit forcément. Il en a conclu que la pièce était fausse. Recherchant alors les sources que le faussaire avait dû consulter, il a séparé les faits que celui-ci a tirés de sa propre imagination de ceux dont il a puisé la connaissance dans des documents antérieurs, documents qui, par eux-mêmes, n'ont aucune valeur ou bien ont été dénaturés, falsifiés par l'usage qui en a été fait. Puis, suivant pas à pas les différentes mentions de la charte qu'il a trouvées, il a été convaincu qu'elle n'avait pu être fabriquée qu'au dix-septième siècle -, & rencontrant sous sa plume comme y faisant allusion pour la première fois le nom d'un des plus célèbres faussaires de cette époque, il n'a pas cru trop s'avancer en lui en attribuant la paternité. L'ouvrage de M. Rabanis est fait avec méthode & critique : il contient le dernier mot sur la valeur d'un document dont la publication a rempli d'erreurs & de faussetés tous les ouvrages d'érudition écrits depuis le dix-septième siècle; nous ne pouvons mieux faire dans cette Note que de lui emprunter ses principaux arguments & de donner ses conclusions.
Ce qu'est en réalité la charte d'Alaon. — Un simple coup-d'œil jeté sur la charte d'Alaon suffit, quand on n'a pas l'esprit prévenu, pour en faire reconnaître immédiatement le caractère apocryphe. Le fonds & la forme, l'ensemble & les détails, tout concourt à le démontrer. L'objet apparent de l'acte c'est la sanction donnée par Charles le Chauve aux libéralités faites par un certain comte Wandregisile à l'église d'Alaon, un des plus obscurs monastères du diocèse d'Urgel. Rien de plus ordinaire que cette sorte d'actes : il y a pour le règne de Charles le Chauve des centaines de confirmations de cette espèce, toutes conçues dans les mêmes termes, calquées sur le même formulaire; mais celle-là n'y ressem-
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ble en rien. Au lieu de tenir comme les autres dans une page ou deux, elle renferme une longue & lourde narration, unvéritable mémoire à consulter où sont racontés, dans une langue qui n'est d'aucune époque, les événements de deux siècles & plus. Ce que veut le roi, c'est empêcher le comte Wandregisile de disposer d'une quantité de domaines qu'il pouvait être tenté de regarder comme siens, tandis qu'ils ne lui appartenaient pas réellement. Et, pour mieux spécifier ce qui appartient légitimement à Wandregisile, le roi se met à détailler longuement & pesamment ce qui ne lui appartient pas. Dans cette intention, il remonte à l'origine de la famille du donateur, il la suit de génération en génération, faisant au fur & à mesure l'histoire de chacun de ses membres, & exposant par quels motifs chacun d'eux, sans exception, avait par félonie mérité de perdre ses biens, ce qui ne permettait à Wandregisile d'y prétendre aucun droit. Il passe donc en revue les propriétaires à propos des propriétés , & ne parle des propriétés que pour dire qu'il les excepte de la donation. A chaque article il rappelé une confiscation , d'où un refus formel de reconnaître le droit de Wandregisile, refus fondé, selon l'expression même du prince, sur l'intérêt des tiers détenteurs. Quant aux domaines qu'il permet de donner, ils ne valent pas beaucoup la peine qu'on s'en occupe : ce sont de pauvres métairies situées dans les gorges les plus âpres du diocèse d'Urgel, au bord de la Ribagorçana ; elles ne sont désignées là absolument que pour la forme. Ce qui reste en réalité après cette interminable fin de non-recevoir, donnée pour une confirmation, c'est une généalogie, mais une généalogie comme jamais chroniqueur du neuvième siècle ne s'est avisé d'en écrire aucune, parce qu'il eût été hors d'état d'en recueillir les éléments. Son but véritable. — Ce point établi, il n'est pas difficile de démêler le but véritable que s'est proposé l'auteur de la charte : c'est d'éclaircir une des questions les plus compliquées, les plus insolubles des annales espagnoles, l'origine des premiers rois d'Aragon; accréditer un nouveau système relativement à la fondation des plus anciens royaumes chrétiens de la Pénin-
sule, & représenter les souverains qui s'y sont succédé comme les héritiers en ligne directe de Clovis, comme les ayants droit des Mérovingiens , tel est l'unique sens de la charte. Imaginée dans un intérêt espagnol, elle n'a pu être écrite que par une plume espagnole. C'est donc en Espagne qu'il faut chercher le nom de son auteur.
Preuves de sa fausseté. — Mais ce ne sont pas seulement le plan général de la charte d'Alaon & ses dimensions insolites qui la rendent suspecte; ce sont surtout les formes inusitées de sa rédaction, la constante impropriété des termes &c les nombreuses disparates qu'elle présente pour le style & pour les idées. L'auteur, oubliant qu'il est censé écrire en 846, insiste à chaque instant sur les conditions de légitimité, d'hérédité des fiefs, de primogéniture, de succession en ligne directe ou en ligne collatérale, idées ou institutions qui, loin d'appartenir à cette époque, ne sont nées que beaucoup plus tard. Il sait ce que c'est qu'un fief {en 845!) & pour lui les comtes ou ducs de Vasconie sont propriétaires de leurs fiefs à titre héréditaire ; le roi qualifie Asinarius, fils de Wandregisile, de notre cousin &■ homme lige, « consanguineus nosterac homo ligius, » expressions qui n'appartiennent pas plus à la langue du neuvième siècle que les suivantes : Patentes litterae, — Haereditaria, emptitia, seu dotalitia ratione, — Regnum Franciae immédiate, — Vasconîae ducamen, — Regnum Gothicum, — Secunda Eudonis linea, — Advocatiam, — Gageriae titulo, &c. — Ces anachronismes de langage & bien d'autres que l'on pourrait signaler trahissent l'époque où la charte a été écrite & suffisent à eux seuls pour en dévoiler la supposition.
Erreurs historiques qu'elle renferme. — Convaincue de fausseté par la diplomatique, la charte d'Alaon ne paraît pas moins suspecte aux yeux de l'histoire; il suffit, pour s'en assurer, de comparer ses allégations aux données des chroniqueurs. Parmi les personnages qu'elle mentionne, il y en a qu'elle a inventés de toutes pièces, d'autres dont elle a puisé les noms à des sources historiques, il est vrai, mais d'une autorité fort contestable. Les personnages
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qu'elle a inventés , qui n'ont jamais été cités que par elle, sont : la reine Gisèle, femme de Charibert; Waldtrude, femme du duc Eudes; Adèle, femme de Wa'ifre ; Lupus II, Walchigise , Wandregisile , Wandrade, femme d'Hatton; Artalgarius, Ermiladius, Imitarius, Marie, femme de Wandregisile; Antonius, vicomte de Béziers ; Bernharthus, comte des Marches de Gascogne, & sa femme Theude ; Atton, comte de Paillas, & sa femme Eysseline; Burchard ou Bouchard de Montmorency (en 845!) & sa sœur Gerberge, &c. Les noms qu'elle a empruntés à divers documents & appartenant à des personnages réels, mêlés de près ou de loin aux affaires de la Gaule Aquitanique, mais dont elle a baptisé le plus souvent des personnages de son invention , sont : Sérénus, Amantia, Sadrégisile, Amandus, Charibert, Childéric, Boggis, Bertrand, Eudes, Hatton , Hunald , Waïfre, Lupus, Adalgarius, Adalaric, Garsimire, CentuUus, Asinarius,Totilus,Sighuinus, &c.
C'est ainsi qu'elle fait de Sérénus, qualifié par elle duc d'Aquitaine , le père du duc Amand ou Amandus, & qu'elle donne Amantia pour femme à ce dernier. Ces noms ont été puisés dans la légende de S. Amand,mais la légende ne dit point que Sérénus ait jamais été duc de Gascogne; il habitait le pays d'Herbauges & était simplement de condition noble. Il était mari d'Amantia & non son beau-père. Il était père de saint Amand, qui n'eut jamais rien à démêler avec les comtes ou ducs d'Aquitaine, & non du duc Amandus qui n'a jamais existé. C'est ce qui nous prouve que la reine Gisèle est aussi un personnage fictif. L'histoire, en effet, ne nous a pas révélé le nom de la femme de Charibert; elle nous apprend seulement que Childéric, son fils, mourut tout jeune, peu de temps après lui, & qu'alors Dagobert rentra en possession des domaines qu'il avait abandonnés à son frère.
Les ducs Boggis & Bertrand ne sont pas moins imaginaires que le duc Amandus. Ce sont les légendes de S. Hubert & de S. Ode, légendes du douzième siècle qui ont fourni à l'auteur de la charte les noms de ces personnages. Bertrand est le père de S. Hubert : la légende le donne comme un noble aquitain; la charte, d'après les com-
mentateurs, mais sans aucune raison, en fait un duc. Il y a bien eu un duc nommé Boggis, c'est le père de S. Arnoult ; mais il est démontré que ce duc a vécu entre les années 540 & 610, & non en 681, comme le veut la charte, & d'après elle, les auteurs deVHistoire de Languedoc. hes chroniqueurs ne nous ont point révélé le nom de la femme du duc Eudes; c'est un oubli que tient à réparer la charte. D'après elle, Eudes aurait épousé Waldtrude, fille de Walachise. C'est en combinant la légende de S. Amand avec celle de S. Wandrille, fondateur de l'abbaye de Fontenelle, que le faussaire a fabriqué ce mariage & la filiation de la femme d'Eudes. Il est impossible de ne pas reconnaître dans ce Walachise, allié à la dynastie carlovingienne & père de Waldtrude, un des fils que certaines légendes donnaient à S. Arnoult , celui qui fut père de S. Wandrille, fondateur de l'abbaye de Fontenelle; du moins les auteurs de VHïstoire de Languedoc, loin de mettre en doute cette identité, l'ont alléguée comme une preuve de la vérité de la charte. Il n'y a à cela qu'une petite difficulté, c'est que les temps sont loin de s'accorder. D'après tous ses hagiographes , S. Wandrille naquit au plus tard en 601 & fut, dans sa jeunesse, attaché au roi Dagobert (628-638), dont son père, S. Arnoult, devint le tuteur. Comment alors Waldtrude, sœur de S. Wandrille , aurait-elle pu devenir la femme d'Eudes, qui, d'après les Bénédictins , ne commença à régner qu'en 681 au plus iot, c'est-à-dire quatre-vingts ans après la naissance de celui qu'il aurait eu pour beaufrère : même en supposant Waldtrude plus jeune que son frère de vingt ans, ce qui est beaucoup, elle n'en aurait pas moins eu soixante-un ans quand son mari aurait été âgé de vingt-cinq ans environ. .
Ce n'est pas là malheureusement le seul point sur lequel la charte est en désaccord avec la chronologie. Par moments elle fait vivre ses personnages au delà des limites qui peuvent être raisonnablement assignées à la nature humaine; d'autres fois elle multi- 'plie tellement les générations, qu'elle n'accorde à chacune que dix ans d'existence ea moyenne. Ainsi, en donnant pour héritier à Lupus II Adalaric, ce Vascon qui, au dire
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des chroniques, s'était révolté contre Louis, roi d'Aquitaine, en 787, & en le faisant périr cette année-là dans un combat avec un de ses fils, nommé Centulle, fils qui, treize ans seulement après la mort de son prétendu trisaïeul, aurait été en état de combattre & de se faire tuer aux côtés de son père, la charte compte cinq générations pleines & entières entre Eudes mort en 735, & Centulle tué en 787. Cinq générations, dans un espace de cinquante-deux ans, savoir : Hunald, Waïfre, Lupus II, Adalaric & Centulle, tous se succédant immédiatement les uns aux autres & laissant postérité. Il est vrai que les Bénédictins & M. Fauriel, frappés de l'invi'aisemblance que ce calcul donne aux assertions de la charte, ont prétendu que ce n'était pas en 787 qu'Adalaric & Centulle sont morts, mais dans un combat livré en 812 seulement; ce qui n'ajoute en somme qu'une moyenne de quatre ans à celle de dix précédemment accordée aux cinq générations comprises entre Hunald & Centulle. On ne sort par ce moyen d'une difficulté (qui n'est point résolue) que pour tomber dans une autre encore plus difficile à expliquer. Entre le dernier combat livré par le rebelle Adalaric en 812, & l'époque du diplôme de Louis le Débonnaire qui a confirmé à Garsimire, au dire de la charte, la cession ou dévolution du Bigorre & du Béarn, il n'a pu s'écouler au plus que vingthuit ans. Louis le Débonnaire, qui donna la ratification, étant mort en 840, on ne peut comprendre alors comment à la date de 840 les descendants de cet Adalaric, tué en 812, pouvaient en être à la quatrième génération, & comment ses arrière petits-fils se trouvaient déjà d'âge à conquérir non pas de simples châteaux, mais de véritables royaumes en Espagne. Ces quatre générations d'hommes, tous arrivés à maturité^, tous laissant à leur mort des fils dans la force de l'âge, auraient tenu en vingt-huit ans, ce qui donnerait sept ans pour chacun. Il suffit de citer de tels faits pour juger de la valeur de l'acte qui nous les a transmis. Nous n'insisterons pas davantage sur les erreurs de fait que présente la charte d'Alaon. La plupart ont déjà été relevées dans le cours de cet ouvrage. Passons à l'histoire de la charte elle-même.
Histoire de la charte. — Les Bénédictins & M. Fauriel se sont donné beaucoup de peinepour établir les preuves matérielles de l'existence authentique de la charte d'Alaon; elle était connue, disent-ils, depuis plus de huit cents ans. Mais les preuves qu'ils allèguent à l'appui de cette assertion ne sont autres que celles données par Diego José Dormer, historiographe d'Aragon, qui a fourni au cardinal d'Aguirre la copie sur laquelle la charte fut imprimée dans le recueil des Conciles d'Espagne. On lit dans la Notice rédigée par Dormer, datée du 16 avril 1687, & placée en tête de cette pièce : « Qu'elle avait été tirée des archives de la cathédrale d'Urgel, par François Compte, vers i58oou 1690, qui la transcri vit littéralement dans son Histoire manuscrite de Catalogne ; qu'on en connaissait deux autres copies : une dans les papiers de frère Antonio de Yepes, & l'autre dans ceux de l'évêque don Prudentio de Sandoval, qui probablement avaient été faites d'après l'ouvrage de Compte. Le préambule qui précède la charte, est-il encore dit dans cette Notice, nous apprend que c'était une copie ou rénovation d'un titre primitif exécutée vers l'an iioi à l'occasion de l'érection de l'évêché de Barbastro par le roi don Pedro I. Cette érection qui blessait les droits de l'église d'Urgel, & contre laquelle l'évêque Odon, élu en 1094, réclama en cour de Rome, nécessita, pour être envoyée au pape Pascal II, la transcription à nouveau des actes dont S. Héribald s'était jadis prévalu auprès du roi don Ramire. Parmi ces actes se trouvait la fameuse charte dite depuis d'Alaon. »
« L'ouvrage de François Compte, ajoute Dormer, était déposé dans la bibliothèque du marquis deLicherès; c'était une histoire de Catalogne, à la fin de laquelle l'auteur avait placé une liste des comtes d'Urgel. L'ancienneté du monastère d'Alaon, que concerne la charte , dépassait au moins huit cents ans, puisque dom Juan Bris Martinez, abbé de San-Juan de la Pena qui a parlé de ce monastère d'après les titres les plus authentiques, n'hésite pas à dire qu'il existait dès le temps des Goths, & qu'il appartenait à l'ordre de Saint-Benoît. C'est ce qui s'accorde avec ce que la charte dit de
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ses bienfaiteurs : « qui omnes de infidelium spoliîs monasterium suscitarunt, » Ces paroles peuvent signifier, en effet, qu'ils ne firent que relever le monastère de ses ruines, lorsqu'ils y installèrent un abbé & des moines tirés de l'abbaye de Saint-Pierre-de- Sirès. »
Telle est, en résumé, la Notice de Dormer; examinons ce qu'il peut y avoir de fondé dans ces allégations.
François Compte, notaire à lUe, en Roussillon, avait fait, non pas une Histoire de Catalogne , mais une simple géographie, rédigée en catalan, des comtés de Roussillon & de Cerdagne. On en connaissait deux copies, dont l'une avait appartenu au chroniqueur Jérôme Pujades. C'est ce dernier qui, héritier & copiste d'une grande partie des manuscrits de Compte, avait fait, lui, une Histoire de Catalogne dont la première partie seulement fut imprimée, la seconde resta manuscrite. Selon Marca & Baluze (Marca Hispanica, col. l33, 211, &c.), Pujades était un chroniqueur sans instruction, sans jugement & sans goût, qui avait rempli son livre de traditions fabuleuses & de légendes apocryphes. Si donc il y avait dans la bibliothèque du marquis de Licherès une copie d'une Histoire de Catalogne, ce ne pouvait être qu'une copie du manuscrit de Pujades. Mais qui a vu ce manuscrit, & qui dans ce manuscrit a vu la charte en question? Personne autre que Dormer ou celui duquel il tenait le fait'.
' « N'est-ce point là, je le demande, dit à ce propos M. Rabanis (p. 196), l'éternelle histoire de toutes les falsifications espagnoles? Toujours des textes que personne n'a vus, toujours des prêtenoms, cherchés parmi des auteurs morts depuis longtemps & que les faussaires prennent à témoin de leur véracité. » Et à cette occasion M. Rabanis fait remarquer les analogies que présente l'histoire de la charte avec celle de tous les documents apocryphes dont l'Espagne fut inondée aux seizième & dix-septième siècles. Il rappelle qu'au commencement du dix-septième siècle Jérôme Roman de la Higuerra publia une Chronique ou Histoire universelle attribuée à Dexter, écrivain mentionné par saint Jérôme & qui vivait dans la première moitié du cinquième siècle; que, selon l'éditeur, cette chronique avait été tirée de la bibliothèque du monastère de Fulde, mais que le manuscrit origi-
Quant à la copie vue, dit-on, dans les papiers de don Antonio de Yepes, on peut affirmer qu'elle n'a jamais existé, ou que le savant Yepes, s'il la connaissait, ne l'a pas jugée digne de la moindre attention; autrement il n'eût pas manqué de la citer ou d'y faire allusion dans sa Coronica gênerai, où sont rapportées avec tant de soin toutes les fondations bénédictines de l'Espagne. Il faut avouer aussi que rien ne pouvait être plus maladroit de la part de Dormer que de citer dans sa Notice D. Juan Bris Martinez, abbé de San-Juan de la Pena, car ce dernier ne s'est jamais douté de l'existence de la charte, & cependant, si quelqu'un devait
nal, qui jusque-là n'avait été vu de personne, ne put, malgré toutes les recherches, jamais être retrouvé. Roman de la Higuerra prétendait en avoir reçu une copie par l'entremise d'un jésuite, qui luimême l'avait transcrite à Worms d'après une autre copie, qu'un particulier qui ne fut jamais nommé avait prise dans le monastère. La vérité est que don Roman de la Higuerra n'était qu'un imposteur & que VHistoire de Dexter n'avait jamais existé. Il ajoute que quelques années plus tard Lorenço Ramires de Prado, ami de la Higuerra, donnait une autre chronique suivie de plusieurs pièces attribuées à Julien Pérès, archidiacre de Tolède au onzième siècle. La copie d'après laquelle l'édition fut faite avait été tirée de la bibliothèque du comte d'Olivarès, qui la tenait lui-même d'un grand personnage, le comte de Moxa (Pedro de Sandoval), lequel à son tour l'avait reçue d'un sien frère. Mais cette copie provenait aussi de Roman de la Higuerra, qui l'avait fabriquée comme la chronique de Dexter. n Vers le milieu du même siècle, ajoute M. Rabanis, Dom Argais, bénédictin, publia deux chroniques, l'une sous le nom i'Hauthertus de Séville, l'autre sous celui de Liberatus, abbé de Pampelune. Mais l'éditeur n'avait eu entre lés mains que des copies de ces chroniques & ces copies lui étaient venues de don Antonio Lupian de Zapata, qui prétendait avoir tiré l'histoire d'Hautbertus d'un manuscrit de Saint-Denis, en France, & celle de Liberatus d'un manuscrit du monastère de RipoU. Après vérification , il fut prouvé que ces manuscrits n'avaient jamais existé. Ces falsifications n'étaient point isolées, mais combinées de telle sorte qu'elles se soutenaient les unes les autres. Aussi l'Académie de Lisbonne se crut-elle obligée, en 1721, de se constituer en tribunal, afiri de dénoncer & de flétrir ces indignes supercheries qui tendaient à détruire toute la moralité & toute la certitude de Ihistoire. )» (Rabanis, p. 187.}
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connaître à fond les titres de l'église d'Alaon, c'était certainement ce soigneux explorateur des archives ecclésiastiques, qui, avant d'être nommé abbé de San-Juan de la Pena, avait été prieur d'Alaon, & qui écrivait dans le même temps que François Compte (1590) , c'est-à-dire à l'époque où l'on veut que la charte eût encore existé parmi les papiers de l'église d'Urgel. Selon dom Martinez, qui avait travaillé spécialement sur les origines des royaumes de Sobrarve , d'Aragon & de Navarre, le plus ancien titre du monastère d'Alaon était une charte de Charles le Simple datée de l'an 908, qu'il analyse en ces termes : « Dans le courant du mois de septembre 908, le roi Charles de France appelé le Simple (car c'est lui qui régnait à cette époque), accorda au monastère de Notre-Dame d'Alaon, à l'abbé Frugello, & aux moines bénédictins de cette maison un grand privilège que l'on conserve encore aujourd'hui dans ses archives. Par ce privilège, entre autres faveurs, il accorda au monastère les propriétés & maisons de Saint-Ramond & de Saint- André avec les mêmes confronts que ces propriétés ont maintenant, c'est-à-dire une quarte appelée la quarte de Saint-André depuis les Cent-Fontaines, d'où descend la rivière Noguera, jusqu'au défilé ou au saut, œuvre merveilleuse de la nature par où elle se dirige vers le monastère. Il accorda aussi que les moines bénédictins qui résidaient dans l'abbaye eussent la faculté, après la mort de l'abbé Frugello ', & dans tous les
' Marca prétend que Martinez s'est trompé en attribuant ce diplôme à Charles le Simple & en le rapportant à l'année 908; il l'attribue à Charles le Chauve (Marca Hispanica, col. 359, ^i^i^' 872). Sa conjecture est fondée sur ce qu'un privilège plus ancien de trente-six ans (872) & accordé au même abbé Frugello par le marquis de Septimanie, Bernard, paraît faire allusion à une charte ou à un diplôme antérieur délivré par Charles le Chauve (Voyez ci-après, aux Preuves, charte XCVII). Dans cette hypothèse, le privilège mentionné par Martinez aurait été cet acte primitif accordé au monastère d'Alaon, vers l'année 870 environ. L'opinion de Marca a d'autant plus de valeur qu'il n'est guère supposable que l'abbé Frugello, qui vivait en 872, vécût encore en 908. — Ainsi tombe un des moyens extrêmes employés par M. Fauriel pour
cas analogues de vacance du siège abbatial, de choisir l'abbé qui les dirigerait sous la règle de S. Benoît". » Pas un mot dans cet acte qui rappelle le fameux privilège de Charles le Chauve. Il n'y a qu'une manière d'expliquer le silence de Martinez, c'est que de son temps la charte d'Alaon n'était pas plus connue qu'elle ne l'avait été dans les temps antérieurs , mais alors elle n'existait donc pas ?
Aux preuves que Dormer avait réunies de l'existence matérielle de la charte, M. Fauriel en a voulu ajouter d'autres : il a prétendu qu'elle avait été citée, avant que Dormer ne l'eût communiquée au cardinal d'Aguirre, par Melchior de Palau, évêque d'Urgel, quij en i665, envoya aux frères de Sainte-Marthe un catalogue des évêques de son diocèse. Il aurait, dans ce catalogue, à propos de Sizebut I, implicitement cité la charte d'Alaon, en attribuant la fondation de ce monastère au comte Wandregisile & à sa femme Marie. Donc, ajoute M. Fauriel, Melchior de Palau avait vu la charte & ce document était encore à cette époque dans les archives d'Urgel. Melchior de Palau mentionne, il est vrai, la fondation du monastère d'Alaon du temps de l'évêque Sizebut I , il nomme le comte Wandregisile & sa femme Marie ; mais ce n'est point, comme l'a cru M. Fauriel, dans les archives d'Urgel qu'il avait puisé la connaissance de ces noms ; il l'a prise, & c'est là une circonstance importante à noter pour la solution de la question qui nous occupe, dans un ouvrage imprimé, d'où les frères de Sainte- Marthe auraient tout aussi bien pu la tirer eux-mêmes, & que plus tard ils ont consulté. Cet ouvrage est le NLartyrologîum Hispanum , compilation due au fameux don Juan Tamayo de Salazar, qui fut imprimée à Lyon entre les années i65i & 1659, quatorze ans avant la communication de Melchior de Palau aux frères de Sainte -Marthe. On lit en effet dans cet ouvrage, sous l'an-
défendre l'authenticité de la charte d'Alaon. Il prétendait que c'était à cette charte que faisait allusion l'acte du marquis Bernard. [E. M.]
' Dom Bris Martinez, Historia del monasterio de San-Juan de la Pena, &c. 1. 1 1, c. 19, passage cité par M. Kàhanis, passim.
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NOTES SUR L'HISTOIRE DE LANGUEDOC
née 829 ; « Si'^ebutus hujus nomlne I, episcopus Urgellensis, qui cum Bartholomeo metropolitano Narbonensî facultatem concessit Wandregïsilo & IVLariae ejus conjugî, comitibus Vasconîae trans Garumnam, construendi monasterîum Alaonensïs (sic)j ejus memorîa ad annum DCCCXXXII. » La communication de Melchior de Palau n'est que la traduction de ce passage qui, d'ailleurs, a été copié par les frères de Sainte-Marthe, car ils citent pour leurs autorités Melchior de Palau & le JVLartyrologîum Hispanum.
cryphes, & y ajoutant leurs propres mensonges, ont rempli l'histoire ecclésiastique d'Espagne de faux conciles, de fausses huiles pontificales, de faux évêques & de faux saints, de la même manière que, dans l'histoire civile, ils ont supposé des rois, des princes, des événements qui n'ont jamais existé. »
Tel est l'homme qui, le premier, a prononcé le nom de ce comte de la Gascogne Transgaronnaise Wandregisile, & de sa femme la comtesse Marie 5 qui, le premier,
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RECTIF.
Voilà donc un écrivain qui, bien long- a rapporté la fondation d'Alaon au règne temps avant la publication des Conciles de Louis le Débonnaire; qui, enfin, trented'Espagne, connaissait évidemment la charte trois ans avant que Dormer parlât de la puisqu'il a pu, en quelques lignes, en résu- charte, semble l'avoir connue, & avoir voulu
mer les principales assertions : le nom & l'existence d'un comte de Gascogne, appelé Wandregisile, le nom de sa femme, la date de sa mort, & enfin la fondation du monastère d'Alaon, fondation laissée jusqu'alors dans une incertitude complète par les plus savants hommes de la péninsule. Quel est cet écrivain ? Don Juan Tamayo de Salazar, qui fut l'un des plus intrépides faussaires du dix-septième siècle. Digne émule de Roman de la Higuerra & de Zapata,s'il ne participa point aux falsifications du Pseudo-Dexter, d'Hautbertus, &c., il les défendit du moins, & fit ses preuves dans le même genre au moyen de plusieurs publications dont la plus étonnante était intitulée : n Aulî Halî, Civis Burdigalensîs, poetae Toletanï, Carmen heroîcum de adventu D. Jacobï in Hispania, notis illustratum, &c., Matr/f/, 1648, zn-4''. » Il affirmait avoir extrait cet ouvrage d'un manuscrit antique ; mais l'auteur de la Bibliothèque espagnole prouva que le poëme du prétendu Aulus n'était qu'un centon pillé dans le Talichristia d'Alvaro Gomez, écrivain du seizième siècle. Aussi, Antonio, tout en rendant justice à son érudition dont il aurait dû faire un meilleur emploi, le met sur le même rang que l'auteur du Pseudo-Dexter; il ajoute que toutes ses compositions ont été puisées à des sources impures, & place en tête le célèbre Martyroîogium jH'zVpanum. L'Académie de Lisbonne ne le traita pas moins sévèrement lorsqu'elle rappelait « cet Argais, ce Tamayo de Salazar & tant d'autres, soit espagnols, soit portugais qui, propageant des récits apo-
en révéler l'existence ou en préparer la publication.
L'Auteur de la charte. — N'est-on pas alors amené à conclure que la charte a été fabriquée par Tamayo lui-même, & que c'est de lui qu'elle est parvenue directement ou indirectement entre les mains de Dormer? Si celui-ci affecte de n'avoir pas connu la note du Martyroïogium ^ s'il passe sous silence le nom de Tamayo, c'est probablement parce que, dès 1672, la Bibliothèque espagnole avait signalé cette autorité comme des plus suspectes. Donc il savait lui-même, en produisant cette pièce, qu'elle pouvait ne pas être d'un bon aloi, & c'est ce qui explique les détails qu'il donne dans la Notice dont il a cru devoir accompagner sa copie en l'envoyant au cardinal d'Aguirre '.
' Il n'est pas douteux que la charte d'Alaon ne se rattache, d'une manière incidente il est vrai, à la querelle qui, renouvelée du seizième siècle, excita à un si haut degré la verve des érudits du dix-septième siècle, querelle dont l'objet était, comme l'on sait, de décider de l'antiquité relative des maisons souveraines de France & d'Espagne-Autriche, & à laqifelle prirent part Du Bouchet, Chifflet, Chantereau-Lefèvre, Dominici & bien d'autres encore. (Voir à ce sujet la dissertation de M. de Foncemagne , dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions & Belles-Lettres, ancienne série, t. 20.) Tandis que Du Bouchet, appuyé sur l'autorité & sur les notes de Duchesne, faisait remonter les Capétiens par Ansbert & Blithilde jusqu'aux préfets du prétoire de la famille gallo romaine de Tonantius Ferréolus, & que Chantereau-Lefèvre, s'arrètani à mi-
Note
RECTIF.
NOTES SUR L'HISTOIRE DE LANGUEDOC
Nous conclurons en disant, avec M. Rabanis , que la charte d'Alaon est fausse ; qu'elle n'a pu être fabriquée au moyen âge 5 qu'elle n'a été rédigée qu'après la publication des documents sur lesquels elle s'appuie, chroniques, légendes, martyrolo-
chemin, se contentait de les faire descendre de saint Arnulfe, l'ancêtre officiel des Carolingiens; d'un autre côté Chifflet, l'implacable adversaire de la loi salique, leur donnait pour auteur un cadet de la maison des Welf de Bavière, réservant les honneurs du droit de primogéniture pour la maison de Habsbourg, qui descendait de l'aîné.
C'est alors qu'on exhuma tous les documents qui pouvaient servir à rattacher les Carolingiens aux Mérovingiens & les Capétiens aux Carolingiens. Dans cette lutte, les érudits d'Espagne faisaient tous leurs efforts pour établir l'antériorité de leur monarchie & surtout celle de la dynastie d'Aragon, qui s'était fondue par les femmes dans la maison d'Autriche. Déjà les généalogistes du parti autrichien avaient trouvé le moyen de relier la famille des Habsbourg à la race de Clovis par un prétendu fils de Clodion. Il pouvait paraître intéressant, & ce devait être une tentation bien forte pour les antiquaires espagnols, de rattacher également aux Mérovingiens leurs princes nationaux , de telle sorte que l'alliance des maisons d'Autriche & d'Espagne, par le mariage de Philippe le Beau avec Jeanne la Folle, n'eût été que la réunion de deux branches longtemps séparées de la même tige. Il n'est pas impossible que cette considération fût entrée pour quelque chose dans la rédaction de la charte d'Alaon. Il est bon de rappeler à ce sujet que Tamayo s'était précisément occupé des origines des maisons souveraines. Il accusa même Chifflet d'avoir pillé, sans nommer l'auteur, une de ses dissertations généalogiques dans les additions aux Vindiciae Hispanicae. La concordance des dates donne à cette conjecture une certaine apparence de vérité. Le travail de DuBouchet avait été publié en 1646, celui de Chifflet en 1647, la réfutation des Vindic'iae, par Blondel, en 1664, & c'est au milieu de cette guerre, en i658, que parut le volume du Martyrologium, dans lequel il est question de Wandregisile & du monastère d'Alaon. Si la charte n'a pas fait plus de bruit lors de sa publication, c'est qu'elle fut publiée trop tard & que les raisons qu'on aurait eues de s'en servir n'existaient plus. En effet, par l'avènement de la maison de Bourbon au trône de Charles-Quint, la jalousie qui avait porté tant d'écrivains dévoués à l'Espagne à rechercher pour leurs souverains une origine, qui les mît au moins de niveau avec les rois de France, n'avait plus de raison. (Rabanis, passim, p. 210.)
ges, &c., c'est-à-dire dans la première moitié du dix-septième siècle. ■ [E. M].