LXXXIII. — Le roi d'Aragon ravage le Toulousain
Le roi d'Aragon, irrité au dernier point de la mort tragique du comte Raimond-Bérenger, son frère<^, résolut d'en tirer vengeance. Ce prince, qui étoit '^ à Montpellier avec le comte Sanche, son frère, au mois de juin de cette année, alla assiéger le château de Murviel, situé dans le diocèse de Béziers, le prit, le rasa Se fit main basse sur tous ceux des habitans qui eurent le malheur de tomber entre ses mains. Il s'avança^ ensuite dans le Toulousain à la tête de ses trou]ies, prit divers châteaux, vint camper sous les murs de Toulouse, sans que le comte Raimond osât se montrer; fit le dégât dans tous les environs St passa de là en Aquitaine, où il alla conférer avec le roi d'Angleterre, son allié.
LXXXIV. — Expédition du cardinal-légat Henri, évêque d'Alhano, dans la Province, contre les hérétiques du haut Languedoc. — Siège 6- prise de Lavaur.
Les troubles que cette guerre causa dans la Province donnèrent occasion aux hérétiques de s'y fortifier sous la protection du vicomte Roger qui les
■ Gaiifiidus, prior Vosiensis, p. 3^4. ' Bahize, Marca H'upnnica, c. 5i5.
' Ibid. p. 326. — Chronkon M.^ssilie:i!e, ut s:i- " Gaufndiis, prior Vosiensis. — Chronieon Massi-
pra. Uense. — Gc^ta coniitum Barctnonensium , c. 22.
' Gêna comitum Barcinoncnsium, c. 22. " Bouche, Chorographie ou description de h Pio-
* Bouche, Chorographie ou description de In Pro- vence, t. 2, p. 1 ")3 & suiv,
vcnce, t. 2, p. 153 & suiv. ' Gcsta comitum Rcircinor.eiisium , c. 2;.
An I I 8i
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XIX. çS
favorisa, à ce qu'il paroît, plus par politique que par inclination pour leurs
erreurs, dans le dessein de s'en servir contre le comte de Toulouse, leur l'j orifiin.
ennemi 8t le sien. Ces sectaires se fortifièrent dans divers châteaux de son
domaine d'où ils répandoient leur venin dans toute la Province. Le pape
Alexandre III, informé de leurs progrès, résolut d'envoyer un légat dans le
pays. Il choisit après le concile de Latran, pour cette commission, Henri,
abbé de Clairvaux, qu'il venoit d'élever au cardinalat S<. à l'évêché d'Albano,
8<. qui avoit donné des preuves de ses talens 5c de sa capacité dans la mission
qu'il avoit faite à Toulouse, deux ans auparavant, avec le cardinal de Saint-
Chrysogone. Henri' se rendit bientôt après dans la Province, Se nous avons
des preuves^ qu'il exerçoit sa légation dans le bas Languedoc, dès l'an 1180.
Il persuada par la force^ de son éloquence à un grand nombre de catholiques
de prendre les armes & de le suivre 5 & ayant formé un petit corps d'armée
il s'avança vers les domaines du vicomte Roger. Étant arrivé dans le pays, il
y donna audience dans le château de Lescure, le l'^de juillet de l'an iiSi'*,
à l'abbé de Sainte-Croix de Bordeaux, qu'il y avoit ajourné avec l'abbé de
Saint-Sever-Cap, pour les entendre sur les prétentions réciproques qu'ils
avoient sur le monastère de Souillac.
Un historien du temps"' donne en cet endroit le nom d'albigeois aux hérétiques que le cardinal Henri alla combattre; & c'est là le plus ancien monument que nous trouvons où on ait qualiiié ainsi les sectaires qui causèrent tant de ravages dans la Province à la fin du douzième siècle Si au commencement du suivant : mais il paroît que cet auteur ne leur donne ce nom, qui 'ne fut commun* à tous que longtemps après, qu'à cause que le légat Henri commença sa mission par ceux qui étoient répandus dans le pays d'Albigeois où ils se maintenoient sous la protection du vicomte Roger. On ne marque pas les circonstances de l'expédition que le légat entreprit dans ce pays, 81 on se contente de nous apprendre qu'il alla^ quelque temps après mettre le siège devant le château de Lavaur, l'une des principales places de ce vicomte.
Raimond de Baimiac Se Bernard Raimundi, ces deux chefs des hérétiques qui, après avoir été excommuniés à Toulouse, en 1178, par le cardinal de Saint-Chrysogone, s'étoient réfugiés dans ce château, y avoient établi le principal siège de l'hérésie. Le cardinal Henri, après l'avoir investi, l'attaqua vivement. Les assiégés s'opposèrent de leur côté avec beaucoup de vigueur à tous ses efforts; mais enfin Adélaïde de Toulouse, femme du vicomte, livra elle-même la place à ce prélat, qui s'en rendit maître, à ce qu'on assure^, par une espèce de miracle. On ne parle que d'un chevalier, nommé Raimond
' Manriqiie, Clstercicmes annales, aJ ann. 1 182, ^ Gaufridus, prior Vosiensis, Chronicon, p. 3i6. ^
c. 2. 0 Voyez lome VII, Note XIII, p. B.i.
" Voyez tome VIII, Chartes, n. XXXIII, c. 35o. ' Gaufridus, prior Vosiensis, Chronicon, p. ^26.
' Robert II s Ahissiodorensis.C/ironicon, ann. 1181. — Guillehnus de Podio Laiireniii, Chronicon, c. z. — Gnufridus, prior Vosiensis, Chronicon, p. Szô. ' Manriqiie, Cislercienset annales, ad ann. 1 182,
■• Tome Vin, Chartes, n. XXXV, c. Syi à SyS. c. 2.
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Ed. ori^in.
t. 111. p. ii
de Venoul, qui fut tué à cette expédition, après laquelle le vicomte Roger se soumit 8i promit avec les principaux du pays de renoncer entièrement à l'erreur. Henri l'obligea en même temps à lui remettre les hérétiques qui étoient à Lavaur dont les deux principaux chefs Raimond de Baimiac 8c Bernard Raimvmdi se convertirent Se embrassèrent l'institut des chanoines réguliers; ce dernier dans la cathédrale de Toulouse, & l'autre dans l'église de Saint-Sernin. On ajoute' que le légat persuada aux autres d'abjurer leurs erreurs api^s les leur avoir fait connoître publiquement. Mais la conversion de ceux-ci ne fut qu'apparente, & il est certain^ que l'hérésie, au lieu de s'affoiblir, prit de nouvelles forces dans le pavs.
Quelques historiens^ font entendre que le cardinal Henri étendit en nSi sa légation dans la Gascogne, & qu'il réduisit les hérétiques autant par la force de sa prédication que parcelle de ses armes. Nous apprenons d'ailleurs, d'une lettre'* d'Etienne de Tournay, abbé de Sainte-Geneviève de Paris, qui l'alla^ joindre alors dans la Province pour quelque commission dont le roi Philippe-Auguste l'avoit chargé, que ce légat s'avança au delà de Tculouse, Jusque vers les frontières d'Espagne, ha. description que fait Etienne danj cette lettre du triste état où il trouva le pavs prouve que la guerre qui \étoit allumée entre le roi d'Aragon & ses alliés d'un coté, &<. le comte de Toulouse de l'autre, 8c qui y avoit attiré une foule de brigands, l'avoit mis dans une extrême désolation. « La crainte du danger éminent où je me « trouve exposé, dit l'al^lié de Sainte-Geneviève, par les courses des voleurs, « des Cotereaux, des Basques Se des Aragonois, tait que je supporte avec « moins de peine les fatigues du long & pénible voyage que j'ai entrepris. « Je suis l'évêque d'Albano par les montagnes Se les vallées Se au milieu c'cs « déserts. Je ne trouve partout que des villes consumées par le feu ou des « maisons ruinées; les périls qui m'environnent me rendent l'image de !a a mort toujours présente; on m'assure que je trouverai ce prélat au delà de i<. Toulouse, près des Espagnols, Sic. »
LXXXV, — Déposition de Pons d'Arsac, archevêque de Narhonne, Bernard- Gaucelin lui succède.
Etienne de Tournay parle encore, dans un autre endroit^, de l'état déj>îorable où étoit alors la Province. C'est dans une lettre qu'il adressa à Jean de Belles-Mains, évêque de Poitiers Se légat du Saint-Siège, pour le féliciter « de ce qu'ayant été nommé à l'archevêché de Narbonne il avoit été promu « bientôt après à celui de Lyon, Se de ce qu'il étoit exempt par là de paniu ciper à la barbarie des Goths, à la légèreté des Gascons Se aux mœurs
' Mnnriqtie, ad nnn. i i8i, c. 2. ■* StcphariDS Tornacensis, Epht. 73.
• G.uifridus, ptior V'osiensis. — Hugo Aiitissio- ^ Voyez tome VII, NoieV, n. vu, pp rrj, 20.
dorensis. " Sto^îhaniiS Torn.iteiisis, Epi;t. ■:).
' Robertus de Mont.", Chror.'icon, ;id nn:i. iioi. — Giiilhiiiir.s de N,i!is;is, Cltrçniccn, ad ann. 1 iSi,
7/ An 1181
« féroces des peuples de la Septimanie, où régnent, ajoute-t-il, plus qu'on ne « sauroit croire, l'infidélité, la feinte, la tromperie Se la douleur. J'ai eu en « dernier lieu, en passant dans le pays, dit-il ensuite, lorsque le roi m'en- « voyoit à Toulouse, une image de la mort la plus terrible toujours présente « devant mes yeux; j'y ai vu les églises brûlées ou presque détruites, 61 les « lieux qui servoient auparavant d'habitation aux hommes devenus la retraite (i des bêtes. J'avoue que j'ai été affligé en apprenant que vous étiez destiné « pour un pays où vous pouviez espérer difficilement de faire quelque fruit; « mais j'ai été rempli de joie quand j'ai su que vous étiez appelé à Lyon. » Un historien contemporain' fait mention, sous l'an ii8i,de la promotion de l'évêque de Poitiers à ces deux archevêchés de la manière suivante : « Jean, « évêque de Poitiers, dit cet auteur, personnage recommandable par son « érudition & son éloquence, ayant été élu à l'archevêché de Narbonne, 8c « ayant entrepris le voyage de Rome pour aller recevoir sa confirmation, fut « élu par le clergé de l'église de Lyon, du consentement du pape Luce. » Enfin nous apprenons d'un ancien monument^ que les archevêchés de Narbonne ik de Lyon étoient alors vacans par la déposition des deux archevêques qui les remplissoient auparavant, « & que le cardinal Henri déposa « ces deux prélats dans un esprit véhément, parce qu'ils ne faisoient aucun « fruit, 8c qu'ils étoient répréhensibles. » On ignore le nom de l'archevêque de Lyon qui fut alors déposé de son siège ; mais il n'y a pas^ lieu de douter que l'archevêque de Narbonne qui subit un semblable sort, ne soit Pons d'Arsac, qui possédoit cet archevêché depuis l'an 1162. Il paroît que les deux archevêques ne furent pas déposés en même temps, mais en différens conciles que le légat Henri aura tenus pour cela en 1181. On vient de voir, en effet, que l'évêque de Poitiers avoit été élu à l'archevêché de Narbonne avant le siège du château de Lavaur, qui fut entrepris au mois de juillet de cette année, £c qu'il ne fut promu à l'archevêché de Lyon que sous le pontificat à\x pape Luce 111, élu le 29 d'août suivant. Bernard-Gaucelin, de la maison des seigneurs de Lunel, évêque de Béziers, fut élu archevêque de Narbonne, après la promotion de l'évêque de Poitiers à l'archevêché de Lyon'*, 8c il conserva l'administration^ de lévêchè de Béziers jusqu'en 1184, que Geofroy fut élu à cet évêché : ce dernier étoit de la maison des vicomtes de Marseille 8c auparavant religieux dans l'abbaye de Saint-Victor de cette ville.
LXXXVL — Concile du Puy. — Vicomtes de Polignac,
Le cardinal Henri, après avoir terminé son expédition contre les hérétiques, prit la route du Vêlai 8c tint^ au Puy, le i5 de septembre de l'an 1181, un
■ Robtrtiis de Monte, p. 806. — Pagi, ann. * Le sicge de Narlionne vaquait le 16 mai 1182,
1 181 , n. 6. date d'une bulle de Luce III (Gall'ia Christ iana, t. 6,
' Tabula. sepuUhralis ClaraevalUns'ium , apud Instr. c. 46; voir tome V, ce. t^66, iHCy). [A. M.)
Manrique. ' GaWa Christiana, nov. éd. t. 6,
> Voyez tome VII, Hôte VII, pp. 19, ïo. "= Tome VIII, Chartes, n. XXXV, ce. 371 à 373.