‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificatives (volume 5)Chapitre 154 sur 342 · LVII. — "Siège, prise ^ sac de Bè-^iers · texte numérisé non relu

LVII. — "Siège, prise ^ sac de Bè-^iers

Après la jonction de toutes ces troupes, l'abbé de Cîteaux & les chefs de l'année' députèrent aux habitans catholiques de Réziers Pvéginald de Montpeyroux, leur évêque, prélat également respectable par son âge avancé, par sa science & par sa vertu, pour leur enjoindre, sous peine d'excommunication, de livrer aux croisés tous les hérétiques de cette ville avec tous leurs biens, ou pour leur persuader du moins, s'ils n'étoient pas assez forts, de t "îii °p'*'ioo sortir eux-mêmes, afin de n'être pas enveloppés dans la ruine des autres. Réginald employa vainement son éloquence : les catholiques de Béziers retusèrent, non-seulement de déférer à ses conseils, mais ils se lièrent plus étroitement avec les hérétiques auxquels ils promirent par serment de répandre jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour la détense de la ville. Les croisés se disposèrent alors à commencer le siège. Leurs chefs s'étant assemblés délibéroient actuellement sur les moyens de sauver les catholiques de la ville, lorsque les assiégés, ayant fait une sortie, vinrent escarmoucher autour du camp. Les goujats &. les rihauds de l'armée ne pouvant souftrir patiemment une pareille insulte, s'attroupent de leur propre autorité Si, sans la participation de leurs commandans, ils repoussent les habitans de Béziers 8c les poursuivent jusque dans la ville, en criant de toutes leurs forces : Aux armes! aux armes! Les croisés accourent de toutes parts pour les soutenir 8<. font tous leurs efforts pour franchir le fossé &c escalader la muraille. Les assiégés, après une vive résistance de deux à trois heures, sont obligés de céder, 8c les croisés étant entrés aussitôt dans la ville, font main basse sur tout ce qu'ils rencontrent, sans distinguer la religion, le sexe, l'âge Se la condition. Les habitans éperdus se réfugient en foule dans les églises, dans l'espérance d'y trouver un asile assuré; la plupart vont dans la cathédrale de Saint- Nazaire Se s'y mettent sous la protection des chanoines, lesquels, revêtus de leurs habits de chœur, font sonner les cloches pour exciter les vainqueurs à compassion. Les autres se retirent dans l'église de la Madeleine; mais rien n'arrête les croisés qui poursuivent leurs ennemis jusque dans les lieux saints 8c en font un carnage horrible; en sorte qu'on compte que sept mille habitans périrent dans cette seule église. On ajoute que ce fut une punition de Dieu pour le meurtre du vicomte Raimond-Trencavel, que ces mêmes habitans avoient massacré dans cette église quarante-deux ans auparavant. Enfin les croisés, après avoir assouvi leur fureur sur tout le peuple de Béziers, qu'ils massacrèrent sans miséricorde. Se s'être enrichis des dépouilles de la ville, y mirent le feu qui la consuma entièrement. Ainsi fut détruite de fond en comble, le jour de la Madeleine, 22 de juillet de l'an 1209, la ville de Béziers, également recommandable par les agrémens de sa situation Se le

' Pierre de Vaiix-Cernay. — Guillelmiis de Podio Laiirentii. — Innocent. III I. 12, Epist, 108. — Pneelara Francorum facinora.

nombre de ses habitans. On ajoute qu'elle étoit si bien fortifiée 8c si bien munie qu'elle paroissoit en état d'arrêter longtemps l'armée la plus formidable. Les anciens historiens ne conviennent pas du nombre de ceux qui périrent dans cette occasion; Arnaud, abbé de Cîteaux, qui étoit présent, n'en met que quinze mille' dans la relation qu'il envoya bientôt après au pape. D'autres^ disent seulement dix-sept mille; mais un historien du temps ^, suivi par Albéric dans sa chronique, fait monter le nombre des morts jusqu'à soixante mille {millia bis triplicata dedecem), & non pas seulement jusqu'à trente mille comme le dit un"* moderne. Enfin un historien contemporain, mais étranger^, assure que cent mille habitans furent tués dans le massacre de" Béziers. Ce dernier rapporte une circonstance que quelques auteurs récens "^ révoquent en doute. Il dit : « Qu'avant le sac de Béziers, u les croisés demandèrent à l'abbé de Cîteaux ce qu'ils dévoient faire en cas « qu'on vînt à prendre la ville par assaut, dans l'impossibilité où on étoit « de distinguer les catholiques d'avec ceux qui ne l'étoient pas. L'abbé, « ajoute cet auteur, craignant que plusieurs hérétiques ne voulussent passer « pour orthodoxes, dans la vue d'éviter la mort, 8t qu'ils ne reprissent ensuite « leurs erreurs, répondit : Tuej-les tous, car Dieu connott ceux qui sont à « lui. Ainsi on ne fit quartier à personne'^. » Quoi qu'il en soit de cette circonstance, les croisés, après la prise & le sac de Béziers, rassemblèrent tous les corps morts en divers monceaux, y mirent le feu & se disposèrent 2 pousser plus loin leurs conquêtes*.

An liop

' Innocent, m 1. \i,Epiit. io8.

' Guillaume de Nangis, an. 1209.

' Guillaume le Breton, Philippeh, 1. 8.

' Daniel, Histoire Je France, t. 1, p. iSSz.

' Caes.-irius Heisterbacensis, 1. '}, c. 21.

• Quétif & Echard, Scrîptores orjinis Praeiicatorum, t. I .

' Dom Vaissete aurait pu être plus hardi, & déclarer absolument apocryphe ce mot barbare que la plupart des auteurs ont prêté au légat Arnaud. Un érudit bien connu, M. Tamisey de Larrocfue, dans un article publié dans les Annales de philosophie chrétienne , i86r, t. 6, pp. iiS-128, a prouvé que cette parole n'est point authentique; en efiet, 1° aile n'est rapportée par aucun des témoins oculaires ou des écrivains contemporains dignes de foi, mais par un moine cistercien allemand, Césaire de Heisterbach, dont le livre, tout d'édification, n'a à peu près aucune valeur historique; 1" il est invraisemblable que des soldats échaufTés par le combat aillent demander à \in prélat ce qu'il faut faire des prisonniers. L'argumentation de M, Tamisey de Larroque nous paraît absolument décisive, & il faut envoyer ce mot célèbre rejoindre tant d'autres mots pseudohistoriques inventés après coup. Mais l'auteur que nous citons va plus loin ; il prétend prouver que Arnaud-Amauri n'a pris

aucune part à cet abominable massacre. Ici il s'avance, à notre gré, beaucoup trop; nous ne voulons pas faire le procès du légat qui, en se mettant au point de vue des idées de son temps, ne faisait que son devoir; mais il faut bien avouer que ce massacre effroyable de près de quinze mille personnes, au bas mot, nous répugne, &que nous ne pouvons éprouver aucune sympathie pour ceux qui conduisirent une affaire aussi sanglante. Remarquons en outre que Guillem de Tudèle, catholique sincère, affirme que le massacre de Béziers fut arrêté à l'avance par le conseil de l'armée des pèlerins; les barons de l'ost voulurent ainsi terroriser le pays & paralyser la résistance. (Voir plus bas). L'événement montra qu'ils avaient calculé juste; la plupart des places fortes du pays de Béziers & du Carcasses furent abandonnées sans combat, & les croisés purent arriver sans résistance jusque sous les murs de Carcassonne. [A. M.]

' Le récit de la prise de Béziers par Guillem de Tudèle (vers 42 1-525) s'accorde pour les principales circonstances avec celui de Pierre de Vaux-Cernay. Comme ce dernier, le poète attribue l'honneur de la victoire aux truands de l'armée, & de son récit il ressort que ce fut une surprise. II donne pour raison du massacre épouvantable qui suivit la prise de la ville, le désir des croisés de terrifier le reste

An 1209 /

LVIII. — Accord entre l'archevêque, le vicomte &• les habitans de Narhonne,

Page 1