LIX. — Siège de Carcassonne
Le bruit de cette sanglante conquête jeta l'épouvante dans tous les environs, Se ceux qui étoient préposés à la garde des châteaux les abandonnèrent pour aller chercher un asile dans les rochers des montagnes voisines. L'armée décampa cependant de Béziers Se s'empara en passant de ces places qu'on fait monter à plus de cent^; quelques-unes se soumirent toutefois volontairement, parce que leurs seigneurs étoient catholiques. On y trouva de grandes richesses & quantité de vivres, qu'on y avoit ramassés dans le dessein de tenir tête aux croisés. On ajoute que plusieurs de ces châteaux étoient si forts & si ûien munis qu'ils étoient en état d'arrêter seuls, pendant longtemps, toute 1 armée. Elle arriva enfin devant Carcassonne le i" d'août.
Cette ville, l'une des plus fortes de la Province, étoit alors entièrement située à la droite de l'Aude j la cité, qui en faisoit la principale partie, est élevée sur un rocher, au bas duquel coule cette rivière; elle est accompagnée de deux faubourgs entourés, l'un Se l'autre, de murs Se de fossés. Outre sa situation avantageuse & sa force naturelle, le vicomte Raimond-Roger, qui s'y étoit jeté pour la défendre, avoit eu soin de la bien munir Si d'en augmenter les fortifications; il s'étoit servi pour cela, à ce qu'on prétend, des pierres du réfectoire Si des stalles du chœur des chanoines réguliers de la cathédrale. Enfin la garnison étoit très-nombreuse Se composée des principaux vassaux du vicomte, qui s'étoient renfermés avec lui dans la place, des habitans de Éforigin. la ville Se de tous ceux des environs qui s y étoient réfugiés avec leurs meilleurs effets comme dans un lieu de sûreté.
Les croisés ne furent pas plutôt campés devant Carcassonne que le vicomte Raimond-Rogcr, étant monté sur une tour pour les examiner, résolut de
■ Catel, Mémoires Je l'histoire du Languedoc, ' Pierre de Vaux-Cernay, c. i6. — Guilleliniis
p. 597. — L'opinioil combattue par dom Vaissete de Podio Laurentii, c. 14. — Innocent. III 1. 12,
paraît la plus probable; & les conditions du traité Epist. 108. — ■ Praeclara Francorum facinora. —
plus haut analysé ne prouvent que trop la ter- Robertus Altissiodorensis, Chronicon. — Voyez
reur qu'avait fait naître le massacre de Béziers. tome VIII, c. 22.
[A. M.] » Innocent. III 1. 12, Epist. 108.
An ii09
faire une sortie sur eux la nuit suivante & de les attaquer, dans l'espérance de les surprendre ; mais, sur les remontrances de Pierre-Roger, seigneur de Cabaret, il changea de sentiment & se détermina à demeurer dans la place & à la défendre jusqu'à la dernière extrémité. Les croisés, de leur côté, donnèrent l'assaut, dès le lendemain, au premier faubourg qu'ils croyoient emporter d'emblée, parce qu'il étoit moins fort que le second qu'on appeloit le grand faubourg. L'attaque & la défense furent également vives, tandis que les évêques, les abbés & le reste du clergé de l'armée chantoient le Vent Creator & faisoient de ferventes prières pour demander à Dieu le succès de l'entreprise. Enfin, après un combat opiniâtre de plus de deux heures, durant lequel le vicomte Pv.aimond-Roger fit des prodiges de valeur, les assiégés furent obligés de céder, en sorte que les croisés se rendirent maîtres du faubourg Si y mirent le feu. Simon de Montfort fut le premier des chevaliers qui monta à l'assaut. On combla aussitôt les fossés de ce faubourg & on tenta l'attaque du second, qu'on espéroit emporter aussi sans le secours des machines. Mais le vicomte le défendit avec tant de bravoure qu'il obligea les assiégeans, quoiqu'ils eussent déjà franchi le fossé, à se retirer après une trèsgrande perte. Ces derniers furent contraints de laisser dans le fossé un de leurs chevaliers qui, ayant la cuisse rompue, ne pouvoit se remuer, sans qu'il fût possible de lui donner du secours, à cause de la quantité de pierres Si de flèches que les assiégés faisoient pleuvoir. Simon de Monttort, suivi de son écuyer, eut assez de courage pour l'aller retirer. Si il l'emmena au camp.
Les croisés, voyant que la prise du second faubourg étoit beaucoup plus difficile qu'ils ne l'avoient cru, prirent le parti de l'assiéger dans les formes; mais l'effet de leurs machines n'étant pas assez considérable, on eut recours à la sape pour ruiner les murailles par les fondemens. Dans ce dessein, on fit construire une tour soutenue sur quatre roues 81 couverte de peaux de bœuf. A peine eut-on commencé à la faire jouer qu'elle fut mise en pièces par les pots à feu, les pierres 81 les poutres que les assiégés jetèrent dessus. Les travailleurs trouvèrent toutefois moyen de se mettre à l'abri dans le creux du mur qu'ils avoient déjà percé Si d'y continuer leur travail sans être inquiétés. Le huitième jour du siège, la muraille de ce faubourg ayant croulé entièrement, les croisés montèrent librement à l'assaut 81 forcèrent enfin les assiégés à se retirer dans la cité. Ceux-ci, s'étant aperçus bientôt après que les assiégeans étoient retournés dans le camp, revinrent dans le faubourg 81, après avoir fait main basse sur tous ceux qui y étoient demeurés, ils y mirent le feu 81 se renfermèrent dans la cité.
LX. — Le roi d'Aragon vient au camp des croisés &• tente inutilement de moyenner la paix entre eux 6- le vicomte.
Pierre, roi d'Aragon, qui se prétendoit suzerain de Béziers 81 de Carcassonne, se rendit peu de temps après au camp des croisés, dans la vue de rendre service au vicomte Raimond-Roger dont il étoit ami 8< allié. En arri-
An 1209
vant' il descendit avec toute sa suite à la tente du comte de Toulouse, son beau-frère. Il alla ensuite trouver l'abbé de Cîteaux & les chefs de l'armée, qui lui firent beaucoup d'accueil : il leur demanda grâce en faveur du vicomte 8c les supplia d'avoir pitié de sa jeunesse Se de vouloir bien entrer en négociation avec lui; il leur représenta qu'ils dévoient être satisfaits par les dommages qu'ils avoient déjà causés dans une grande partie de ses domaines. Le légat Se les chefs demandèrent au roi si le vicomte l'avoit chargé de faire des propositions de paix : Non, répondit le roi ; mais, si vous voulez me le permettre, j'irai le trouver, 8c je suis persuadé qu'il ne refusera pas ma médiation. On permit donc à ce prince d'entrer dans la ville 8c, s'étant abouché avec le vicomte, celui-ci remit volontiers ses intérêts entre ses mains. Le roi alla ensuite à la tente du légat, où tous les principaux croisés s'étoient assemblés, Se il leur rendit compte de sa négociation. Il intercéda de nouveau pour le vicomte, qu'il assura n'avoir jamais été hérétique, ni fauteur de A^.[°"s'"l\ l'erreur; il convint véritablement que ses officiers avoient favorisé les hérétiques pendant sa minorité ou sa jeunesse; mais il assura que c'étoit sans sa participation 8c qu'il méritoit d'être excusé. 11 ajouta qii 'après tout, si Raimond-Roger s'étoit rendu coupable de quelque chose, il étoit assez puni par la destruction de la ville de Béziers Se du bourg de Carcassonne; qu'au reste il offroit de se soumettre aux ordres du légat 8c de réparer tous les dommages qu'il pourroit avoir causés. L'abbé de Cîteaux 8c les chefs de l'armée demandèrent à délibérer en particulier sur cette proposition, 8c, après avoir conféré ensemble, le premier répondit au roi d'Aragon que toute la grâce qu'on pouvoit faire au vicomte étoit de lui permettre de sortir de Carcassonne, lui treizième, avec armes, chevaux 8c bagages; k condition qu'il livreroit tous les habitans à la discrétion des croisés. Le roi retourna aussitôt à Carcassonne pour faire part de cette réponse au vicomte, qui répliqua qu'il aimeroit mieux se laisser écorcher tout vif que de commettre une aussi grande lâcheté, que d'abandonner le moindre des citoyens de cette ville. Le roi d'Aragon, très-fâché de n'avoir pu réussir dans sa négociation, prit congé du vicomte 8c ensuite du légat 8c des généraux Se reprit la route de ses Etats.
■ Voyez fome VIIÎ, ce. 24, 29. — Le chroni- est impossible de deviner les termes employés par qtieiir anonyme & Guillem de Tudele, qu'il n'n le poëte. (Voir à ce sujet l'édition de M. Meyer, fait que remnnier, sont seuls à mentionner l'in- t. 1, p. 28 & suiv.) Le reste du récit de Guillem tervention du roi d'Aragon, qui en elle-même n'a deTudèle est du reste parfaitement vraisemblable, rien que de vraisemblable. Toutefois, dans le texte & le langage qu'il fait tenir au roi d'Aragon tout tn vers (vers 606-680), il y a évidemment une naturel; j.Tmais on ne le soupçonna de sympathie lacune; le colloque entre le légat & Pierre II, nu pour l'hérésie ou les hérétiques, &, en sa qualité moment de l'arrivée de celui-ci au camp, ne se de suzerain du vicomte de Béziers, il était tout détrouve que dans le texte en prose, 8e ce que donne signé pour une pareille intervention. [A. M.] celui-ci est telUmint vague & insignifiant qu'il
An ,,„„ 294 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XXI.
LXI. — Prise de Carcassonne. — Le vicomte Raîmond-Roger est enjermé
dans une étroite prison.
Après son départ', les croisés, qui avoient interrompu les travaux du siège à cause de ces pourparlers, les reprirent. Setant approchés des murailles, ils firent une tentative pour combler le fossé Se prendre la ville par escalade; mais les assiégés jetèrent sur eux tant d'eau bouillante ou lancèrent une si grande quantité de pierres 8c de traits qu'enfin ils furent obligés de quitter prise après une grande perte. Les croisés, rebutés par cet échec, désespéroient de prendre Carcassonne, lorsque la saison combattit pour eux. Les chaleurs devinrent si excessives que tous les puits de Carcassonne ayant tari les habitans furent réduits aux abois, tandis que leurs ennemis avoient tout en abondance dans leur camp. En cette extrémité les habitans demandèrent à capituler & offrirent de rendre la ville avec tous leurs effets, à condition qu'ils auroient la vie sauve & qu'on les conduiroit en sûreté pendant une journée de chemin. Les croisés s'étant assemblés pour délibérer là-dessus, tous les avis allèrent à recevoir la ville à composition, tant à cause qu'il étoit très-difficile de la prendre par assaut que parce que, si on traitoit ses habitans avec la rigueur dont on avoit usé envers ceux de Béziers, cette ville seroit entièrement perdue avec toutes ses richesses, dont on avoit dessein de se servir pour l'entretien de celui à qui on confieroit la garde du pays & de ses troupes. On convint donc avec le vicomte Raimond-Roger d'accorder la vie sauve à tous les habitans de Carcassonne, à condition qu'ils n'emporteroient avec eux que leurs chemises 81 leurs hrayes. Tous les habitans sortirent ensuite dans ce triste équipage, le i5 d'août de l'an^ i^og; mais on retint le vicomte prisonnier, sous prétexte de le garder en otage, jusqu'à l'entière exécution de la capitulation. On rassembla ensuite le butin immense qui se trouva dans cette ville 8<. on préposa un certain nombre de chevaliers de l'armée pour le garder; on le réserva pour l'entretien de celui à qui on devoit confier le gouvernement de Carcassonne; mais les croisés en détournèrent ^ pour la valeur de cinq mille livres; ce qui engagea le légat Si les évêques à excommunier ceux qui avoient commis ce vol.
C'est ainsi que Pierre de Vaux-Cernay, dans son histoire, 81 l'abbé de Citeaux avec le légat Milon, dans la relation de cette expédition, qu'ils envoyèrent quelque temps après au pape, rapportent les circonstances de la prise de Carcassonne par les croisés. Deux autres auteurs"* contemporains
' pierre de Vaux-Ceniay. — Innocent. III 1. 12, s'arrête à l'an 1107, & c'est Guillaume le Breton
Efist. 108. lui-même, auteur de la Philippide, qui a con-
' Praeclara Fr^ncorum facinora. tinué & terminé la rédaction en prose de cette
' Epist. Innocent. III ap. Pierre de Vaux-Cer- chronique. Le fait qu'il raconte est absolument
nay, éd. i6i5, p. 822. invraisemblable, & il faut y voir une idée poé-
■• Guillaume le Breton, Philippeis, I. 8; Rigord, tique, une réminiscence de l'antiquité, du joug
rfc Gestis Philippi Auguit'i, p. .'iô. — Ces deux au- imposé à leurs ennemis vaincus par les Romains, teurs se réduisent à un seul; l'ouvrage de Rigord [A. M.]
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XXI. 2q5 "";
y An i2op
ajoutent que les croisés firent sortir tous les habitans de Carcassonne & ceux du voisinage qui s'y étoient réfugiés par une porte de derrière si étroite qu'ils ne pouvoient y passer que l'un après l'autre, & qu'ils ne portoient rien sur leurs corps que ce qu'il falloir pour couvrir leur nudité. Un troisième' prétend que les habitans en sortant de la ville à demi-morts par les fatigues du siège, déclarèrent tous qu'ils vouloient embrasser la foi catholique, excepté quatre cent cinquante qui demeurèrent obstinés, & qu'entre ces derniers quatre cents furent brûlés vits & les autres pendus. Enfin, si nous en croyons l'ancien auteur anonyme, qui a écrit en langage du pays l'histoire de cette t.'fu "p'."^! 73 croisade, la reddition de Carcassonne se passa d'une manière bien différente. (c Le légat, dit cet historien ^, voyant qu'il ne pouvoit se rendre maître de « Carcassonne en aucune façon, s'avisa d'envoyer un chevalier dans la ville, « sous prétexte de faire des propositions de paix au vicomte, mais dans le (c fond pour examiner la contenance des assiégés. Cet envoyé étant arrivé à « la porte, suivi de trente autres gentilshommes, demanda à parler au vicomte « qui se présenta à la barrière à la tête de trois cents hommes^. Ils entrèrent « aussitôt en conférence : le chevalier dit au vicomte qu'étant de ses proches « parens il ne pouvoit s'empêcher de lui témoigner qu'il regrettoit extrême- « ment son sort, parce qu'il le voyoit sans ressource, & qu'il lui conseilloit « de faire incessamment sa paix avec le légat. Je vous remets mes intérêts « entre les mains, repartit le vicomte j j'irois moi-même trouver le légat Si « les chefs de l'armée pour m'accorder avec eux, s'ils vouloient me donner les « sûretés nécessaires; j'espère les convaincre que je ne suis pas coupable Se « c|ue je suis contraint d'en agir ainsi. Seigneur vicomte, lui répliqua le « chevalier, je vous jure, toi de gentilhomme, que si vous voulez me suivre, « je vous conduirai 6c je vous ramènerai en toute sûreté, sans qu'il vous « arrive aucun mal. Le vicomte trop crédule, après avoir reçu le serment du « chevalier, le suit dans le camp 81 se rend, avec une troupe des siens qui « l'accompagnoient, dans la tente du légat, où étoient assemblés les princi- « paux de l'armée. Ces seigneurs furent extrêmement surpris de le voir; ils « le reçurent cependant avec politesse. Il prit ensuite la parole pour faire « son apologie, Se soutint que ni lui, ni ses prédécesseurs n'avoient jamais « embrassé les erreurs des hérétiques; qu'ils ne les avoient jamais recelés Se « qu'ils avoient toujours fait profession, comme il faisoit actuellement, d'obéir « fidèlement aux ordres de l'Eglise. Que si, ajouta-t-il, les sectaires ont « trouvé de la protection dans mes villes & dans mes terres, c'est la faute des « officiers que le vicomte, mon père, m'a donnés en mourant pour me servir « de tuteurs, 8<. pour administrer mes domaines peiKJant ma minorité. Il dit
■ Cacsarius Hciiterbaceilsis, 1. 5, c. 2. — Césnire ' Voyez tome VIII, ce. 3o à 32. — Cntel, H'is-
de Heisterbach aura confondu deux événement» to'ire des comtes de Toulouse, p. 202. distincts j c'est au siège de Minerve (Pierre de ' [Lisez cent hommes. (Guillem de Tudéle, vers
Vaux-Cernay, c. 87) qu'une parrtedes hérétiques 708.)] se convertirent. Nous .ivons déjà vu plus haut
(p. 28p) combien cet auteur est sujet à caution. ..^
An
ensuite qu'il n'avoit commis aucune faute qui méritât qu'on exerçât sur ses terres 8c sur ses sujets une aussi cruelle vengeance; qu'au reste il se remettoit absolument avec tous ses domaines entre les mains de l'Eglise, S; qu'il demandoit qu'on eût quelque égard à sa juste défense'. « Après que le vicomte eut achevé de parler, le légat prit en particulier les chefs de l'armée, qui ignoroient la trahison qu'on lui préparoit, pour consulter avec eux sur la conduite qu'on tiendroit à son égard. On convint de le retenir prisonnier jusqu'à ce que la ville fût rendue : on l'arrêta surle-champ avec tous ceux de sa suite. Se il fut mis à la garde des troupes du duc de Bourgogne. Les habitans de Carcassonne n'eurent pas plutôt appris sa détention que leur courage commença à s'abattre 81 qu'ils résolurent de chercher leur salut dans la fuite. Ils avoient connoissance d'un conduit souterrain qui va depuis Carcassonne jusqu'aux tours de Cabardès, situées à trois lieues de là^. La nuit étant arrivée, les assiégés s'enfuirent par ce conduit & il n'en resta pas un seul dans la ville. Ils se dispersèrent ensuite les uns du côté de Toulouse 8c les autres vers l'Aragon 8c l'Espagne. Le lendeinain on fut fort surpris de ne voir plus paroître personne sur les reinparts; on crut que c'étoit une feinte de la part des assiégés, 8c, pour .en être plus assuré, on tenta un assaut. Comme les croisés ne trouvèrent aucune résistance, ils s'emparèrent aisément de la ville, sans pouvoir comprendre par quel endroit les habitans s'étoient évadés; ils le trouvèrent enfin après bien des recherches, 8c ils en furent au désespoir, car ils étoient résolus de les traiter comme ils avoient traité ceux de Béziers. On rassembla ensuite tout le butin dans la cathédrale par ordre de l'abbé de Cîteaux, 8c ce légat, après avoir fait son entrée dans la ville, fit enfermer &c garder très-étroitement, dans une des plus grosses tours, le vicomte Raimond- Roger^. » Telles sont les circonstances de la prise de Carcassonne rapportées par un ancien auteur du pavs, dont quelques-unes ne s'accordent pas
' Tout ce discours du vicomte n'existe pas dans le texte en vers & paraît être une réminiscence de la justification présentée par lui à Montpellier quelques semaines plus tôt. [A. M.]
" Cette circonstance du souterrain est absolument fabuleuse; le poëme n'en dit rien & elle a été ajoutée par l'Anonyme. Il en est de même de la surprise des croisés, le lendemain, de leur défiance, &c. Tout cela a été inventé par lui à plaisir.
' On vient de voir que l'Anonyme avait ajouté quelques circonstances romanesques à la version de Guillem de Tudéle. Le récit de celui-ci a d'ailleurs une grande valeur; le poète est contemporain des événements qu'il raconte, & s'il est moins partial que Pierre de Vaux-Cernay en faveur des croisés, il est aussi bon catholique que lui. Le récit du moine cistercien est certainement trés-écourté, & après avoir donné de longs détails (ur le siège des bourgs, il passe rapidement à la
reddition de la cité, sans dire comment elle fut amenée. Y eut-il là de la part du légat la trahison que semble indiquer Guillem deTudèle, ou le vicomte se rendit-il volontairement? Il est difficile de le décider, en l'absence de toute autre source contemporaine. Remarquons toutefois que Pierre de V'aux-Cernay, qui partageait les passions des chefs de la croisade, n'aurait sans doute éprouvé aucun scrupule à raconter le fait s'il était arrivé; son silence permet de supposer, ce qui n'a rien d'invraisemblable, que les assiégés se rendirent faute de vivres & d'eau. Quant aux autres conditions de la capitulation, elles furent bien telles que les indique le chroniqueur latin ; les habitants durent abandonner tous leurs biens & sortirent les hommes en braies, les femmes en chemises; c'est, du moins, ce que disait un habitant du pays devant les enquêteurs royaux, en 1262 (cf. au tome VII, le registre 1 des Enquêteurs royaux, {" 69 i). [A. M.]
An 1209
avec le témoignage des auteurs contemporains j mais il y en a d'autres, comme la détention du vicomte, qui sont confirmées par deux anciens historiens. L'un, qui écrivoit alors', assure que ce vicomte, s'étant rendu dans le t^iï""^,'"" camp des croisés pour régler la capitulation, obtint avec peine qu'il seroit permis aux habitans de Carcassonne de sortir en chemise la vie sauve 5 mais qu'il fut renfermé lui-même dans une étroite prison. L'autre^ fait assez entendre qu'on le retint prisonnier malgré la capitulation.
LXII. — Simon de Montfort est élu pour seigneur de tous les domaines du vicomte Raimond-Roger,
Après la prise de Carcassonne, l'abbé de Cîteaux assembla les'' principaux des croisés, afin de choisir l'un d'entre eux pour seigneur & gouverneur du pays qu'on venoit de conquérir. Il proposa le duc de Bourgogne; mais ce prince répondit généreusement qu'il avoit assez de domaines sans usurper ceux de Raimond-Roger, & qu'on avoit causé assez de dommage à ce vicomte sans qu'il fût nécessaire d'envahir encore son patrimoine. Le légat jeta ensuite les yeux sur le comte de Nevers qui fit la même réponse. Enfin il offrit le pays au comte de Saint-Paul qui, aussi indigné que les deux autres de la trahison qu'on venoit de commettre envers le vicomte, déclara qu'il n'avoit garde de l'accepter^. Ce retus de la part des trois principaux chefs de l'armée embarrassa l'abbé, qui proposa alors de nommer deux évêques & quatre chevaliers pour choisir avec lui celui qu'on établiroit seigneur du pays. La proposition fut agréée, & Simoji de Montfort, comte de Leycestre, fut élu. Ce comte fit d'abord quelque façon; mais il se rendit enfin aux instances du légat 8c des chefs de la croisade.
On fait un grand éloge' de Simon & on le loue également pour sa piété, sa valeur, la pureté de la foi 8c celle de ses moeurs. Sa naissance étoit des plus illustres : on le fait descendre, en effet, de Guillaume, fils d'Amaury, comte de Hainaut, qui vivoit au dixième siècle, Se on compte plusieurs grands hommes parmi ses ancêtres. Guillaume, fils du comte Amaury, avoit épousé l'héritière de Montfort, lieu situé sur la Seine, à huit lieues de Paris vers le couchant, qu'on nomme Montlort-l'Amaury, à cause que le fils de Guillaume s'appeloit Amaury. Simon fut le troisième seigneur de Montfort de son nom; il étoit fils puîné de Simon II, seigneur de Montfort 8c comte d'Evreux, 8c d'Amicie, comtesse de Leycestre, en Angleterre. Il eut la seigneurie de Montfort 8c le comté de Leycestre en partage; il avoit épousé, avant l'an 1190, Alice de Montmorency, dame non moins recommandable
' Robertiis Altissiodorensis, Chron'tcon, .nd ann. * Dom Vaissete mêle les deux versions; l'Ano-
|20(). nyme parle seul de l'indignation des princes. ' Guillaume de Nangis, an 1209. [A. M-.]
' Pierre de Vaux-Cernay, c. 17. — Innocent. III ' Pierre de Vaux-Cernay, c. 17. — Innocent. III
1. I2,£pijf. 108. — Voyez tome VIII, ce. 34 à 36. 1. 12, Epistol. 108. — Histoire généalogique des
— (Guillem de Tudéle, yers 779-82 r.] grands officiers, t. 6, p. 71 & suiv.
1 2q8 histoire générale de LANGUEDOC. LIV. XXI.
An 1Z09 /
par sa naissance que par sa piété & par sa sagesse; il en avoit alors plusieurs fils, qui prirent part avec lui à l'expédition contre les hérétiques, où il étoit venu servir sous les enseignes du duc de Bourgogne, qui l'avoit engagé à le suivre. Il avoit déjà donné, en 1204, dans la Terre-Sainte, des preuves de sa valeur'. 11 portoit une grande chevelure & étoit d'une taille avantageuse, bien fait de corps, beau de visage, actif, vigilant, fort, vigoureux, infatigable, propre à tous les exercices, affable, poli, éloquent 5 mais de quelques grandes qualités qu'il fût doué, la suite de ses actions nous fera voir qu'il avoit une ambition démesurée; passion qui n'est jamais si dangereuse que lorsqu'elle se couvre du voile de la religion^.
LXIII. — Simon témoigne sa reconnoissance envers l'abbé de Cheaux, fy établit un cens annuel en faveur de VEglise romaine dans tous le pays.
Le premier soin de Simon, après que les croisés l'eurent élu pour seigneur 81 prince de toutes les conquêtes qu'ils venoient de faire, & des pays habités par les hérétiques qui restoient à soumettre, fut de témoigner son dévouement à l'Eglise romaine & sa reconnoissance envers le légat, afin de se maintenir par leur autorité, qui étoit alors très-grande dans les affaires temporelles, en possession de tous ces domaines. 11 n'eut pas plutôt pris possession de Carcassonne 8c reçu le serment de fidélité de tous ceux qui s'établirent dans cette ville ou qui demeuroient dans les environs, qu'il fit expédier une charte^ dans laquelle il parle de la manière suivante. « Simon, seigneur « de Montfort, comte de Lejcestre, vicomte de Béliers &• de Carcassonne. Le « Seigneur ayant livré entre mes mains les terres des hérétiques, peuple « incrédule, c'est-à-dire ce qu'il a jugé à propos de leur enlever par le minis- « tère des croisés, ses serviteurs, j'ai accepté humblement 8t dévotement cette « charge 8*. cette administration dans la confiance de son secours, à l'instance tt tant des barons de l'armée que du seigneur légat St des prélats qui étoient « présens. » Il déclare ensuite que, pour obtenir la grâce du Seigneur par les prières de ses saints, il donne à l'église de Notre-Dame de Cîteaux, entre les mains d'Arnaud, son abbé 81 légat du siège apostolique, qui étoit présent, une maison à Carcassonne, une autre à Béziers 8t une troisième à Salelles (dans le diocèse de Narbonne), lesquelles avoient appartenu à divers héré-
■ Les éloges que dom Vaissete vient d'indiquer cette expédition par Robert de Mauvoisin, qui
sont empruntés par lui à Pierre de Vaux-Cernay; devint plus tard son sénéchal de Béziers & qu'il
il se contente d'affaiblir les termes du chroni- employa dans nombre d'affaires importantes, &
queur. Inutile d'ajouter que le poëte toulousain par Gui, abbé de Vaux-Cernay, plus tard éveque
ne partage pas cette admiration, & qu'il a à peu de Carcassonne. Ces deux personnes le suivirent
près sur Montfort l'opinion que dom Vaissete en Terre-Sainte quand, mieux inspiré que le rcst»
exprime en son rtom personnel. (Voir le conti- des croisés qui s'oubliaient au siège de Zara, il
nuateur de Guillem de Tudèle, vers 8681-8700.) quitta l'armée en refusant de se mêler aux intri-
|A. M.] giies plus ou moins honnêtes qui amenèrent la
'Il avait pris part à la quatrième croisade prise de Constantinopla en 1204. [A. M.|
& se préparait à quitter l'Europe en i2o3. (Voir ' Voyez tome VIII, Chartes, n. XCI, ce. âyi,
notre catalogue, n. i3.) Il fut accompagné dans 572.
Éd. orîain.
tiques, qu'il nomme, 81 que Dieu lui avoit données par le ministère apostolique. L'acte est daté du mois d'août de l'an 1209.
Simon ordonna' d'un autre côté qu'on payât les prémices 8c les dîmes aux églises dans toute l'étendue du pays qu'on venoit de soumettre, & déclara qu'il traiteroit en ennemis tous ceux qui refuseroient d'obéir à cet ordre 5 puis, pour faire sa cour au pape, il établit un cens annuel de trois deniers par feu ou maison en faveur de l'Église romaine, &, afin qu'on respectât les censures ecclésiastiques dans ses domaines, il statua que tous ceux qui demeureroient excommuniés pendant quarante jours, sans se faire absoudre, payeroient chacun cent sols, si c'étoit un chevalier; cinquante, si c'étoit un bourgeois, 8i vingt sols, si c'étoit un homme du commun. Enfin, pour témoigner encore plus particulièrement son dévouement à l'Eglise romaine, il résolut de lui faire lui-même une redevance annuelle d'une somme considérable, sans préjudice du droit des autres seigneurs.