‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificatives (volume 5)Chapitre 157 sur 342 · LXIV. — Départ d'une partie des croisés · texte numérisé non relu

LXIV. — Départ d'une partie des croisés

Simon, conduit par l'abbé de Cîteaux*, son protecteur, alla trouver ensuite le lue de Bourgogne & le comte de Nevers pour les supplier de lui accorder leurs secours pendant quelque temps, afin de continuer la conquête du pays sur les hérétiques qui possédoient encore un grand nombre de places fortes, entre autres les châteaux de Minerve, de Termes St de Cabaret. Le duc de Bourgogne se rendit à ses prières; mais le comte de Nevers refusa absolument de demeurer davantage Se partit avec toutes ses troupes. On assure que ce dernier n'étoit pas ami du duc de Bourgogne, qu'il s'étoit élevé entre eux un différend qui avoit été si loin qu'ils avoient été sur le point de terminer leur querelle par les armes; que l'attachement de Simon au duc de Bourgogne engagea le comte de Nevers à lui refuser la continuation de son secours, 8t que, s'il eût voulu le continuer, l'année des croisés étoit assez forte pour conquérir tout le monde. Quoi qu'il en soit, la plus grande partie des autres barons suivit l'exemple du comte de Nevers, &, comme l'espérance de gagner les indulgences après quarante jours de service avoit été le principal motif qui les avoit engagés à prendre part à cette expédition, ils ne jugèrent pas à propos, ce terme fini, de s'exposer à de nouveaux périls^.

LXV. — Le comte Ra'imond se brouille avec le légat 6- Simon de Montfort, Le premier excommunie les Toulousains.

Raimond, comte de Toulouse, se retira aussi après la prise de Carcassonne. Avant son départ il convint avec Simon de Montfort de raser de part

' Innocent. III 1. 12, Epist. 108. Montfort, & au t. 2 de l'édition de la Chanson Je

' Pierre de Vaux-Cernay, c. 20. la croisade, de M. Meyer, pp. 42 à 45, les rensei-

' Voyez dans le poème de Guillem de Tudéle gnements que le savant éditeur a pu réunir sur

(vers 831-841), '" noms des princes 8c des chacun de ces personnages dont la plupart sont

seigneurs qui restèrent à la solde de Simon de mal connus. [A. M,]

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8c d'autre quelques châteaux situés sur les frontières de leurs domaines, pour éviter tout sujet de dispute. Ce prince', pour donner de nouvelles preuves de sa bonne foi, promit de donner son his Pvaimond en mariage à la fille de Simon; mais ils ne demeurèrent pas longtemps amis. Pvaimond étoit à peine de retour à Toulouse que Simon ^ Si l'abbé de Cîteaux lui députèrent un archevêque, un évêque, le vicomte de Saint-Florent & Aycard de P\.oussilIon, pour le sommer, de même que les consuls de cette ville, de livrer aux barons de l'armée, sous peine d'excommunication Si d'interdit, tous les habitans que ces députés nommeroient 81 de livrer aussi leurs biens, avec ordre à ceux qui seroient nommés de se purger devant les mêmes barons, conformément à la coutume de Brayne ; Si, supposé que ceux qui étoient notés vinssent à déclarer qu'ils étoient catholiques, de les envoyer également pour faire leur profession de foi devant toute l'armée. Simon menaçoit le comte Pvaimond, en cas de refus de sa part d'obéir à ces ordres, de lui courre sus Si de porter la guerre jusque dans le cœur de ses États. Raimond, surpris d'une pareille demande, répondit aux envoyés, qu'il n'avoit rien à démêler, tant pour sa personne que pour ses sujets, ni avec Montfort, ni avec l'abbé de Cîteaux; qu'il avoit reçu son absolution de Milon, légat du Saint-Siège; 81 que, puisqu'on lui cherchoit une nouvelle querelle, il étoit résolu d'aller à Rome se plaindre au pape, tant des vexations que les croisés commettoient dans le pays, sous prétexte de poursuivre les hérétiques, que de la manière dont ils le traitoient lui-même, après les services qu'il leur avoit rendus dans tout le cours de leur expédition. Le légat 81 Simon, sachant par le retour de leurs t 'in ""^'^'''li envoyés la résolution où étoit le comte de Toulouse d'aller porter au pape des plaintes de leur conduite, firent leur possible pour l'en détourner 81 lui envoyèrent de nouveaux députés pour l'apaiser 81 pour tâcher de lui persuader qu'il avanceroit bien plus ses affaires s'il vouloit traiter avec eux; mais Raimond, persistant dans son dessein, déclara qu'il iroit non-seulement à Rome, mais encore à la cour du roi de France 81 à celle de l'empereur pour leur remontrer, 81 à tous les barons du royaume, les maux 81 les vexations qu'ils commettoient dans le pays; il exécuta en effet bientôt après cette résolution^. Quant aux habitans de Toulouse, voici la conduite qu'on tint à leur égard.

Tous ceux"* que les députés de l'armée avoient dénoncés comme suspects d'hérésie déclarèrent publiquement qu'ils n'étoient ni hérétiques, ni fauteurs des hérétiques 81 offrirent d'ester à droit sur-le-champ 81 de s'en rapporter au jugement de l'Eglise. Ils protestèrent qu'ils faisoient profession publique de catholicité Si qu'ils avoient prêté serment entre les mains des deux légats, Pierre de Castelnau Si maître Raoul, qui les avoient reconnus

■ Pierre Je Vaux- Cernay, c. 34. fens, ancien évêque cle Toulouse, & de l*n!>ké de

' Voyez tome VIII, Chroniques, ce. 36, ?>f, & Montauban, & que celui-ci fut retenu prisonnier

Chartes, n. CV, ce. 612, 6i3. un an entier (vers 899 & suiv.). [A. M.]

' La chronique en vers dit qu'il se fit précéder, ■* Voyez tome VIII , Chartes, n. GV, c. 6i3 &

pour préparer le terrain, de Raimond de Rabas- seq.

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avec tous les habitans de Toulouse pour véritablement catholiques. Les consuls ou capitouls de cette ville répondirent, de leur côté, aux députés de l'armée, qu'ils avoient fait brûler juscju'alors tous les hérétiques qu'ils avoient découverts, en vertu de l'ordonnance du teu comte Raimond V. Qu'ils étoient prêts à faire ester à droit, dans le palais épiscopal de Toulouse, tous ceux qu'on avoit nommés comme notés ou qu'on pourroit nommer dans la suite, pour rendre raison de leur foi, soit devant les légats, soit devant leurévêque, conformément au droit canonique Si à l'usage de l'Eglise romaine, 8c qu'en cas de refus de ces oftres ils en appeloient au pape; mais tout cela ne put arrêter l'abbé de Citeaux' qui, ayant assemblé les prélats qui se trouvoient dans le camp, excommunia les consuls de Toulouse Si tous leurs conseillers, & jeta l'interdit sur cette ville.

LXVI. — Divers châteaux des environs de Carcassonne 6- une partie de l'Albigeois se soumettent à Simon.

Cependant la terreur s'étant répandue dans tout le pays* après la prise de Carcassonne, les seigneurs de divers châteaux vinrent faire leurs soumissions au légat. Les principaux de ces châteaux furent celui de Limoux, situé sur une élévation, que Simon fit raser 8i transférer dans la plaine, & ceux de Montréal Si de Fanjaux. Un seigneur du pays, nommé Pierre d'Aragon 3, qui s'étoit mis à la suite du légat, contribua beaucoup à la reddition de ces places. Simon décampa "* ensuite de Carcassonne avec le légat Si le duc de Bourgogne Si s'avança jusqu'à Alzonne, château situé k trois lieues de cette ville sur la route de Toulouse. Il laissa en cet endroit le gros de l'armée, par le conseil du duc, pour aller avec un détachement prendre possession du château de Fanjaux. Après y avoir établi une bonne garnison, il retourna au camp où il trouva les députés de la viHe de Castres qui venoient pour se soumettre. Le duc de Bourgogne lui conseilla d'aller avec son détachement prendre possession en personne de cette ville qui étoit comme la clef de tout le pays d'Albigeois. Les habitans firent beaucoup d'accueil à Simon, lui livrèrent le château Si lui firent hommage. Pendant qu'il étoit dans cette ville, les chevaliers du château de Lombers lui vinrent faire leurs soumissions Si l'invitèrent à prendre possession lui-même de cette place; mais comme il étoit dans le dessein d'aller rejoindre incessamment le gros de l'armée, il se contenta de les prendre sous sa sauvegarde Si remit à un autre temps à se rendre en personne sur les lieux. On prétend"' qu'il arriva alors à Castres un miracle dont le récit fait voir du moins de quel esprit les croisés étoient

'Innocent. III 1. 12, Epist. 170. — Voyez furent tous faidits pendant cette guerre. Voir au

tome VU, Noie XVI, n. m, pp. 46, 47. tome VIII, le registre / des Enquêteurs royaux,

' Voyez tome VIII, c. 34. [Guillem de Tudèle, passim. [A. M.]

»ers 779-784.] * Pierre de Vaux-Cernay, c. 21 & suiy.

' On plutôt Pierre l'Aragonais; les seigneurs de '' liiJ. c. 22. la famille d'Aragon, au diocèse de Carcassonne,

An iioy

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animés. « On présenta à Simon de Montfort, dit l'historien de ce comte, a deux hérétiques, dont l'un étoit du nomhre de ceux qu'on appeloit par- « faits, Si l'autre n'étoit encore que néophyte & disciple du premier. Simon, « ayant pris conseil sur ce qu'on feroit de ces deux hérétiques, ordonna « qu'on les brûlât tout vifs. Le néophyte, frappé de cet arrêt de mort, déclara « qu'il étoit prêt à abjurer l'erreur & qu'il étoit entièrement soumis à tous « les ordres de l'Église. Sur cette déclaration il s'éleva une grande dispute « parmi les croisés : les uns demandoient qu'on accordât la vie à ce malheu- « reux, les autres vouloient au contraire qu'on le fît mourir, soit parce qu'il « avoit été dans l'erreur, soit parce qu'il pouvoit avoir fait cette déclaration t.m',°p.*'i77. « plutôt dans la vue d'éviter le dernier supplice que par le sentiment d'un <i repentir sincère. Enfin Simon termina la querelle en ordonnant de nou- « veau que les deux hommes fussent également exposés au feu. La raison « qu'il donna de sa décision fut que si le néophyte étoit véritablement con- « verti, la peine qu'il alloit subir lui serviroit pour l'expiation de ses péchés, « & que si au contraire sa conversion étoit feinte, il souftriroit le talion pour « sa perfidie. On prit donc les deux hérétiques, on leur lia les mains derrière « le dos & on les attacha à de gros pieux par le col, le milieu du corps & <( les cuisses. On demanda ensuite au néophyte dans quelle foi il vouloit « mourir? J'abjure l'hérésie, répondit-il, & je veux mourir dans la foi catho- « lique, & j'espère que ce feu me servira de purgatoire. On alluma ensuite « le bûcher. L'hérétique parfait fut brûlé dans l'instant; mais les liens qui (( attachoient le néophyte s'étant rompus, ce dernier sortit sain & sauf du « brasier, sans qu'il parût sur son corps le moindre vestige du feu, excepté « au bout des doigts. »

LXVU. — Le duc de Bourgogne &• la plupart des croisés se retirent.

Concile d'Avignon.

Simon ayant rejoint' bientôt après l'armée campée vers Carcassonne, le duc de Bourgogne fut d'avis d'entreprendre le siège de Cabaret, château trèsfort, situé dans les montagnes du diocèse de Carcassonne, à trois lieues de cette ville vers le nord. Les croisés se mirent en marche, campèrent à demilieue de Cabaret St tentèrent le lendemain de donner l'assaut; mais ils furent repoussés avec tant de valeur que, jugeant l'entreprise impraticable, ils décampèrent. Trois jours après, le duc de Bourgogne prit la route de ses États & partit avec la plus grande partie de ses troupes, en sorte qu'on ^ prétend qu'il ne resta que fort peu de monde dans le pays avec Simon, Si seulement trente chevaliers françois. Mais un ancien auteur ^ assure plus vraisemblablement

■ pierre de Vaiix-Cernay, c. zS. que nous nvons indiqué plus haut fp. 299, n. 3).

' Ihii. La leçon de l'Anonyme doit provenir d'un ma-

' Voyez tome VIII, c. 36. — Ce chiffre n'est nuscrit plus complet, ainsi que le conjecture

• fourni que par la chronique en prose. Guillem M. Meyer {Chanson de la croisade, t. i, p. iSp).

de Tudèle ne donne que quelques noms au passage [A. M.]

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Au izop

que quatre mille cinq cents hommes, tant Bourguignons que Normands & Allemands, outre plusieurs chevaliers du pays qui s'étoient engagés au service de ce général demeurèrent dans son camp. Simon continua avec cette petite armée ses expéditions dont nous reprendrons la suite après que nous aurons parlé des soins que se donna Milon, collègue de l'abbé de Cîteaux, aux environs du Rhône, pour les affaires de sa légation.

Les croisés étant partis de Montpellier, vers le 20 de juillet', Milon passa ce fleuve par l'avis de l'abbé de Cîteaux & des chefs de l'armée, soit pour rétablir la paix entre les comtes de Provence Se de Forcalquier, soit pour recueillir dans le pays les subsides destinés à la subsistance des troupes. Avant son départ, il exigea des consuls de Montpellier, le 24 de juillet, le même serment que ceux de Nimes, d'Avignon &t de Saint-Gilles lui avoient prêté au sujet du comte de Toulouse, des hérétiques, des juifs, des péages. Sec. Il se rendit d'abord à Arles dont les consuls lui firent un semblable serment, le 3o de juillet. Trois jours après, Brunon, évêque de Viviers, reçut au nom du même légat un pareil serment des consuls & des habitans de Largentière, dans le Vivarais. Enfin Hugues de Baux Se Rostaing, son neveu, après avoir confirmé vers le même temps, entre les mains de Milon, le serment qu'ils lui avoient prêté à Saint-Gilles, déclarèrent qu'ils tenoient leur château d'Alanson en son nom & qu'ils étoient prêts à le lui remettre au premier commandement.

Durant le séjour que ce légat fit à Arles, il apprit que Guillaume Porcellet avoit fortifié deux églises situées au voisinage, dans une île du Rhône, 81 qu'il s'en servoit pour vexer les passans 8c exercer divers brigandages. Il assembla aussitôt les milices du pays pour aller raser ces deux églisesj mais Guillaume ne lui en donna pas la peine &, étant venu se soumettre, il les lui livra. Le légat, après les avoir fait détruire, fit un voyage à Marseille 8t à Aix Si se rendit enfin à Avignon, pour y tenir un concile où il cita le comte de Forcalquier pour l'obliger à jurer l'observation de la paix S<. des statuts qui avoient été dressés à Saint-Gilles. Ce comte étant arrivé à Avignon, fit d'abord quelque difficulté d'obéir; il se rendit enfin par le conseil des évêques, prêta le serment, le 4 de septembre, en fit faire un semblable à plusieurs chevaliers de sa suite 8t remit de plus au légat trois de ses châteaux pour gage de ses promesses.

Suivant les actes ^ qui nous restent de ce concile d'Avignon, l'évêqtie de t.^uj^p'.^j"» Riez 81 Milon, légats du Saint-Siège, y présidèrent, 81 il fut composé des archevêques de Vienne, Arles, Embrun Se Aix, de vingt évêques, de plusieurs abbés 8c de divers autres ecclésiastiques. On y dressa, le 6 de septembre, vingt 8c un canons pour la réformation des mœurs dans les pays de la Provence. Le second ordonne aux évêques d'obliger, par les censures ecclésiastiques, tous les comtes, chevaliers, châtelains, 8cc., à exterminer les héré-

' Innocent. III I. 12, Epltt. 106. — Acta apiid * Conciliaj t. 10, c. 41 81 seq.

Innocent. Ill Epiitolac, t. 2, p. Syo 8l secj.

~. 3o4 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XX[.

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tiques; à faire jjayer une amende pécuniaire aux. excommuniés, comme on avoit fait à Montpellier; à ôter toute administration publique aux juifs, S\c. Le dixième ordonne de contraindre les peuples à jurer la paix. Le vinyiicme exclut des bénéfices ecclésiastiques jusqu'à la troisième génération, les parcns des meurtriers de Pierre de Castelnau de sainte mémoire, légat du Saint- Siège, de maître Guifred, chanoine de Genève & de plusieurs autres personnes religieuses qui avoient été tuées depuis peu.

Durant le concile, les deux légats qui y présidoient, envoyèrent' maître Thédise, chanoine de Gênes, 8<. Pierre de A'iontlaur, archidiacre d'Avignon, pour informer sur la destruction que les consuls Se les habitans d'Avignon avoient faite vers le commencement de l'année précédente, par ordre de l'évêque de Conserans, légat du Saint-Siège, du château que le comte de Toulouse avoit au pont de Sorgues, afin de mettre ces habitans en sûreté contre la vengeance de ce comte. Cette enquête est datée d'Avignon, le 5 de septembre de l'an 1209. Ledit comte n'étant pas alors dans cette ville, ni dans cette province, mais dans un autre pays,

LXVin. — Les légats écrivent au pape contre le comte de Toulouse.

Outre les vingt canons, on fit^ dans le concile d'Avignon divers décrets, dont Milon parle dans une lettre qu'il écrivit peu de temps après au pape & dans laquelle, après avoir raconté le succès de son voyage de Provence, il continue ainsi : « Quant au comte de Provence & à ses Etats, je n'ai pu « rien statuer à leur sujet, parce qu'il est parti pour la Sicile avec sa sœur. « On a dressé cependant divers statuts dans le concile pour l'utilité com- « .mune 8<. pour la paix de toute la Province. Rousselin (vicomte de Mar- « seille) y a été nommément excommunié, comme apostat 8c parjure, avec « tous ses complices; & on a jeté l'interdit sur la ville de Marseille & sur « tout son territoire. Je vous envoyé par le présent porteur, de l'avis de « l'abbé de Cîteaux, les formules du serment que les barons, les villes & les « autres lieux ont prêté pour les insérer dans les registres. Comme donc, « très-saint père, la paix & la tranquillité ont été rétablies en Provence, je (' supplie très-humblement votre sainteté, supposé que le comte de Toulouse, « qui est ennemi de la paix & de la justice, se rende auprès d'elle, ainsi que « plusieurs le croient, pour lui demander la restitution des châteaux qu'il « m'a remis en votre nom (restitution qu'il se vante d'obtenir facilement), « de ne pas vous laisser surprendre par ses paroles artificieuses, mais d'appe- « santir de plus en plus sur lui le joug de l'Église, comme il le mérite; car « il a transgressé presque tous les quinze articles pour lesquels il a fait ser- « ment entre mes mains & a donné des cautions; principalement ceux qui « sont contenus dans une autre lettre que je vous ai écrite avec l'évêque de

' ' Fantoni, htona d'Avinione, 1. i , c. 5, n. 3;j. ' Voyez tome VII, tlote XVI, ut supra. — In-

nocent. III 1. II, Ep'tst. ic6.

« Riez; c'est pourquoi il est manifestement déchu du droit qu'il a sur le « comté de Melgueil, 8< les sept forteresses qu'il m'a remises sont confisquées « au profit de l'Eglise romaine. Les habitans d'Avignon, de Nimes & de « Saint-Gilles sont prêts à taire hommage à la même Église pour tous les « droits qu'il avoit sur eux, conformément au serment qu'ils m'ont prêté en « votre nom. On attendra cependant encore, comme il est marqué dans cette « autre lettre, jusqu'à la prochaine fête de la Toussaint; mais s'il ne satis- « fait pas d'ici à ce temps-là sur tous les articles, on procédera contre lui, « tant par les peines spirituelles que par les temporelles. Les châteaux qu'il « m'a remis sont si forts, soit par la nature, soit par l'art, qu'il sera très-aisé, K avec le secours des barons 8c des villes du voisinage qui se sont engagés à « l'Église par serment avec beaucoup de dévotion, de le chasser entièrement « d'un pays qu'il a trop longtemps souillé par sa méchante vie. Au reste, il « n'est nullement lésé en ce que l'Eglise romaine possède ces châteaux. C'est « par ce moyen qu'il a évité ces jours passés le dernier supplice, 8t que le « reste de ses domaines n'a pas été attaqué. Le comte de Forcalquier Se pluie sieurs autres barons 8t gentilshommes qui ont remis plusieurs de leurs « plus forts châteaux, non-seulement ne les redemandent pas, mais ils offrent « encore ceux qui leur restent, parce qu'ils comprennent que c'est le seul « moyen d'entretenir la paix 8t la tranquillité en Provence. Si le comte de « Toulouse, ce qu'à Dieu ne plaise, recouvroit ces châteaux sans autre satis- « faction, tout ce qu'on a fait contre les hérétiques & tout ce qu'on a établi « pour le repos du pays deviendroit absolument inutile, & il seroit beaucoup « mieux de n'avoir rien fait que de ne pas finir après avoir commencé. Que « votre sainteté me pardonne si je m'étends peut-être un peu trop Si si j'écris « autrement que je ne devrois; mais je parle de l'abondance du cœur, & « mon zèle est bon ; plût à Dieu qu'il jût accompagné de la science! Quoique « le comte de Toulouse St le noble (Guillaume Porcellet) dont j'ai déjà « parlé Si dont j'ai fait détruire la torteresse, qui ne pourroit pas être remise « sur pied pour cent mille sols, me dressent des embûches, ainsi que je l'ai « appris certainement de divers endroits ; rien ne pourra cependant m'ar- « rêter, 8i je ne m'effrayerai pas de tout ce qu'ils ont fait l'un Si l'autre pour « machiner la mort du légat (Pierre de Castelnau); en effet, le comte, qui « auparavant étoit ennemi du meurtrier, l'a admis depuis au nombre de ses « amis Si dans sa familiarité; Si Guillaume Porcellet a toujours reçu depuis «■ à sa table le frère de cet assassin. »

L'autre lettre' que Milon écrivit au pape, conjointement avec l'évêque de Riez, son collègue, contient en détail les griefs qu'ils avoient contre le comte de Toulouse. « Lorsque nous étions assemblés dernièrement au con- « cile d'Avignon, au sujet des affaires de la Provence, disent les deux légats, « nous avons excommunié le comte de Toulouse Si nous avons jeté l'interdit H sur toutes ses terres, du conseil Si de la volonté du révérend père abbé de

An i2op /■■

Éd. origin.

'Innocent. III 1. 12, Epist. 107.

3o6 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XXI.

« Citeaux, & avec l'approbation du concile : 1° Parce qu'il n'a pas rétabli « dans leurs domaines les évêques de Carpentras £<. de Vaison & leur clergé, « comme moi, Milon, le lui avois ordonné en vertu de son serment. 2° Parce <i qu'il n'a pas chassé de ses États les hérétiques & leurs fauteurs. Se qu'il ne <( les a pas abandonnés à la discrétion des croisés. 3° Pour n'avoir pas rendu « la justice aux églises, aux maisons religieuses & aux pauvres, ainsi qu'il « lui avoit été ordonné. 4° En ce qu'il n'a pas nommé des commissaires pour « recevoir les plaintes qu'on faisoit contre lui. 5° Pour n'avoir pas fait démolir, « suivant le dire des évêques diocésains, les fortifications qu'il a fait faire aux « églises. 6° Enfin parce qu'il n'a pas aboli les péages Se les autres exactions (i injustes qu'il lève. Nous avons cependant modéré cette sentence, en sorte « que s'il se représente devant nous avant la fête de tous les saints, & s'il « satisfait pleinement sur tous les articles, il ne sera pas lié par cette excom- « munication; mais seulement, en cas qu'il ne se présente pas : alors ses « domaines seront soumis à l'interdit. Comme nous avons appris que le « comte doit se rendre incessamment à Rome pour obtenir par la recomman- « dation du roi Othon, du roi de France & de plusieurs autres, dont il se « vante d'avoir l'amitié, la restitution des châteaux qu'il nous a remis, erreur « qui seroit pire que la première; nous avons cru devoir vous faire connoître « la vérité afin que, si ce prince obtient audience de votre sainteté, il trouve « en vous la fermeté du successeur de saint Pierre. 11 est si étroitement lié « par la grâce de Dieu 8t par vos soins, qu'il n'est pas en état de regimber « dans la suite & d'éluder l'exécution de vos ordres sacrés; à moins, ce qu'à « Dieu ne plaise, qu'on ne vienne à défaire, à l'instance de quelques-uns, « ce qui a été déjà fait. » Les deux légats parlent ensuite au pape, tant de l'excommunication qu'ils avoient lancée contre Rousselin (vicomte de Marseille) & auparavant moine de Saint-Victor, qui, après avoir apostasie, s'étoit marié, que de l'interdit qu'ils avoient jeté sur les habitans de cette ville, pour l'avoir favorisé 81 avoir refusé de jurer l'observation des statuts dressés à Saint-Gilles. Les deux légats ajoutent à la fin : « Le seigneur abbé de « Citeaux, du conseil de tous les prélats qui étoient dans l'armée, a excom- « munie les consuls 8<. les conseillers de Toulouse, & mis toute cette ville en « interdit, parce qu'ils ont refusé de livrer à la discrétion des croisés les « hérétiques & leurs fauteurs, qui sont en très-grand nombre dans le pays, i< 81 de livrer aussi tous leurs biens. »

Ces deux lettres furent écrites vers le 8 ou le 10 de septembre, peu de jours après la tenue du concile d'Avignon, durant lequel' les habitans de Cavaillon prêtèrent entre les mains de Milon, au sujet du comte de Toulouse, le même serment que les autres villes des environs avoient déjà prêté.

' Acti ap. Innocent. III Epist. t. 2, p. SyS.

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