‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificatives (volume 5)Chapitre 204 sur 342 · V. — Suite du siège du château de Beaucaire · texte numérisé non relu

V. — Suite du siège du château de Beaucaire

Simon partagea le lendemain son armée en deux corps. Il donna le commandement de lavant-garde à Gui, son frère, 8c à Amauri, son fils. Il se mit à la tête du corps de bataille S<. marcha vers Beaucaire avec une grande quantité de machines Se d'instrumens propres pour un siège. 11 campa sur la grève, le long du Rhùrie, Se assiégea le bourg ou la ville de Beaucaire. Le jeune Raimond, à l'abri de ses retranchemens, continua néanmoins l'atta((ue du château & reçut, vers le même temps, divers renforts d'Avignon, de Tarascon, de Valabrèpue 8c des autres places du voisinage ctue lui ame- Éd.ons'"nèrent Raimond de Montauban, Sicard d'Aydie, Guillaume de Bellafar 8c divers autres seigneurs. Il fit construire ensuite un bélier d'une grandeur énorme; mais les assiégés trouvèrent moyen d'y mettre le feu ainsi qu'à la plupart de ses autres machines. Simon se retrancha de son côté dans son camp 8c se servit pour cela des arbres des environs qu'il lit couper. Il donna l'assaut quelques jours après Se fut repoussé avec perte; on lui fit prisonnier en cette occasion Guillaume de Bolic, l'un de ses plus chers chevaliers, que les habitans de Beaucaire firent pendre aussitôt à sa vue sur leurs remparts. Le lendemain le jeune Raimond fit braquer ses pierriers contre les retranchemens de Simon, tandis que ce général faisoit construire une gâte ou grande machine que ses ouvriers ne purent achever, parce que les batteries de Raimond mirent en pièces tout ce qui en avoit été fait. L'inutilité de tous ces efforts découragea Simon, qui commençoit d'ailleurs à manquer de vivres, parce que tout le pays s'étant déclaré contre lui il n'en pouvoit tirer qu'à grands frais de Nimes 8c de Saint Gilles, Se qu'il falloit envoyer pour cela de grosses escortes qui' l'affoiblissoient beaucoup. De plus, ses troupes étoient extrêmement fatiguées à cause que la troisième partie étoit obligée de monter

' (L; poëme i.\i A'imon de Caron.] * [Guillem de Tiidèle, vers 4030-4144.]

An 1216

la garde jour & nuit, de crainte de quelque surprise, S<. il n'avoit qu'un seul pierrier pour battre en brèche.

La garnison du château de Beaucaire n'étoit pas dans une meilleure" situation. Se voyant fort pressée, elle arbora un drapeau noir pour faire connoître à Simon de Montfort l'extrémité où elle se trouvoit. Ce général, résolu de tenter l'impossible pour prendre la ville, iit dresser une machine appelée boso, Se abattit enfin une partie des murailles. Les assiégeans lui ayant opposé une autre machine, enlèvent la sienne Se rendent tous ses etforis inutiles. Ils s'aperçoivent cependant qu'il avoit attaché le mineur au rocher sur lequel les murailles de Beaucaire étoient bâties. Ils préparent aussitôt une mixtion de soufre en poudre qu'ils joignent avec beaucoup d'étoupes, 6<. y avant mis le feu, ils jetèrent le tout sur les mineurs qui sont tous ou étouffés ou brûlés. Raimond redouble en même temps ses attaques tant contre le château que contre les retranchemens des croisés, & le gouverneur du château, ne pouvant plus résister, arbore une seconde fois le drapeau noir. Simon, voulant faire diversion pour le favoriser, range ses troupes au Piiy des pendus ou aux fourches patibulaires de Beaucaire, & après avoir exhorté ses soldats à vaincre ou à périr, il se dispose à donner l'assaut. Le jeune Raimond sort alors de ses retranchemens 8t l'attend de pied ferme à son passage. Les deux armées en viennent aux mains, & on combat des deux côtés avec une égale fureur. Durant l'action les soldats de la garnison du château font une tentative pour s'évader; mais les troupes qui les tenoient assiégés les en empêchent. Enfin la nuit étant survenue les combattans sont obligés de se séparer.

Le gouverneur du château se défendit encore pendant quelque temps, malgré la disette des vivres, qui fut si grande qu'on fut obligé de manger les chevaux qui étoient dans la place. Les assiégeans, continuant cependant de pousser l'attaque, appliquent une machine appelée mostelle contre les murs du château Se donnent l'assaut. Les assiégés les repoussent avec vigueur 8\ jettent sur cette machine un grand pot de terre rempli de poudre allumée^, qui la réduisit presque entièrement en cendres. Simon se dispose en même temps à faire une nouvelle tentative pour prendre la ville d'assaut 5 le jeune Raimond le prévient 8c marche k sa rencontre. Un des chevaliers de Simon, nommé Philippe d'Encontre ou de Contre, s'avance alors pour engager le combat. Géraud de Bellafar, qui le voit venir, se détache 8c, lui ayant porté un rude coup de lance, l'étend roide mort sur la place; les troupes des deux partis se mêlent Se on se bat jusqu'à la nuit qui les sépare. Le jeune Raimond, âgé seulement d'environ dix-neuf ans, fit des prodiges de valeui' dans cette occasion, il ne cessa de combattre, assisté de Dragonet, son gouverneur, qui se tint toujours à ses côtés. Raimond de Rabastens, l'un de ses chevaliers, se distingua aussi beaucoup;

' Voyez tome VIII, c. m. — Dom Vaissete a connaissaient & employaient la poudre. Le poème raison de souligner ce mot. Grâce à l'Anonyme, ne parle, bien entendu, que de soufre en poiidrei on pourrait croire que les gens du treizième siècle [A. M.]

"-' An 1216 !

VI. — Simon se retire de devant Beaucaire, dont il cède le château au jeune \

Raïmond par un traité.

Simon de Montfort s'étant retiré dans son camp, on assembla le conseil de j

guerre; on y résolut d'exécuter le stratagème suivant : on posta la nuit cent ; chevaliers choisis entre le château & la porte de la ville. Dès la pointe du jour, . t.'ifi^p^l'ni \

Simon masqua avec le reste de l'armée la porte opposée. Il comptoit par cette ;

attaque qu'il attireroit toutes les troupes ennemies vers cette dernière porte, 8c : que les cent chevaliers, qui avoient ordre de sortir alors de leur embuscade,

trouveroient l'autre sans défense Si s'en empareroient aisément : il tut trompé i dans son attente. II se rendit maître d'abord, à la vérité, de la porte qu'il

attaquoit; mais il tut bientôt obligé de l'abandonner & de se retirer après une '

grande perte; tandis que les cent chevaliers turent repoussés avec une égale \

vigueur, S< presque tous tués ou faits prisonniers. Simon, au désespoir du '

mauvais succès de cette entreprise, assembla de nouveau son conseil de guerre. \

Gui, son frère, proposa de convenir d'un traité avec le jeune comte de Tou- j

louse, de lever le siège Si de lui abandonner la ville de Beaucaire, si ce \

prince vouloit accorder la vie 8< les bagues sauves à la garnison du château. '

On délibéroit là-dessus lorsqu'un soldat de cette garnison, qui avoit trouvé î

moyen de s'échapper, entra dans le conseil & représenta que ses camarades i étoient réduits à la dernière extrémité, 81 qu'il ne leur restoit plus rien à

manger depuis trois jours. Cet exposé détermina enfin Simon à envoyer offrir '•

la paix au jeune comte aux conditions dont on vient de parler. L'envoyé ,j

s'adressa à Dragonet, gouverneur de Raimond, qui assembla aussitôt son con- \

seil pour écouter les propositions. Ce jeune prince les accepta; mais il ne ] voulut accorder que la vie sauve k la garnison, & Simon fut obligé d'en

passer par là. Ce général envoya six des principaux de son armée à la tête î

desquels étoit Gui, son frère, pour signer en son nom la capitulation. Le | jeune comte reçut les députés avec honneur Si, après avoir signé les articles,

il donna à la garnison du château la liberté de se retirer où elle voudroit. Il i

prit possession de la place, 81 Simon ayant levé le camp se retira du côté de 'i Nimes. C'est ainsi que rapporte dans un plus grand détail les circonstances

de ce fameux siège un ancien auteur' dont la relation est conforme au témoi- ]

gnage des historiens du temps. L'un d'eux ^ prétend seulement que la gar- ■

nison du cliâteau de Beaucaire sortit avec tous ses bagages; mais cette cir* : constance est contredite par les ^ autres '*.

' VoyeB tome VIII, c. 1 18-137. nombreuses notes, ajoutées par M. Meyer i sa tr.1- i

' Pierre de Vnux-C#rnay, c. 83, diiction, permettent de reconnaître. Aussi allons- <

' Guillaume de Puylaiirens) c. 28. nous, pour compléter Pierre de Vaux-Cern;iy ,

'Le récit du siège de Beaucaire est beaucoup suivi presque constamment par dom Vaissete ; 1

plus développé dans le poëte que dans leschroni- donner un abrégé succinct de la versiori du poète '

queurs latins, 8t il y occupe les vers 4o3o à 4970. provençal^ qui, ici, était probablement témoin i

Sa version est aussi beaucoup plus exacte, surtout oculaire. I

au point de vue lopographique, ce que les très- Simon apprend l'investissement du château j il j

.19; IJISTOIKE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XXIIL

Vil. — Simon se retire à frimes. — Privilèges de cette ville. — Il nuvxhc

vers Toulouse.

Les ailleurs cités ne marquent pas l'époque précise de cette expédition; nous l'apprenons : 1° D'une charte ' suivant laquelle Simon de Montfort, Gui, son hère, Se Amauri, son iils, étant devant le château de Beaucaire, confirment, le 19 de juillet de l'an 1216, en présence de Foulques, évc(|ue de Toulouse, de l'évêque de Nimes 5c de Gui, évêque de Carcassonne, les privilèges £< les coutumes que les anciens vicomtes 84 Raimond, autrefois comte de Toulouse, avoient donnés aux consuls de Nimes. 2° D'un acte^ daté du siège de Beaucaire, le 24 de juillet de l'an 1216, par lequel Simon donne deux cents livrées de terre à Le Noir de la Pvedorte qui lui en rit hommage \

Monttort étant arrivé à Nimes y confirma"* de nouveau, aux mois d'août &

accourt; son frère Gui & les chevaliers qu'il a pu Réunion des borons de Montfort; discours vioréunir le précèdent & viennent, après une escar- lents & dispute du comte & de ses chevaliers. — mouche de peu d'importance, occuper Bellegnrde, Nouveau répit jusqu'il l'Assomption (i:") aotit). à dix kilomètres de Beaucaire. Les assiégeants, à Grande attaque des Français, qui occupent un cette nouvelle, se fortifient & rendent l'investisse- instant une partie des retranchements du jeune ment de plus en plus étroit. — Inquiétude des comte. Ils finissent par être repoussés &, conseillé assiégés; Lambert de Limoux & Rainier de Chau- par son frère Gui, Montfort entame des négociaderon les rassurent & les exhortent à résister jus- tions qui amènent la reddition du château & la qu'à la mort plutôt que de tomber entre les mains délivrance de la garnison. — Telle est la version du jeune comte. — Bientôt arrive Simon, qui du chroniqueur méridional. Remarquons (^ue 1« amène son armée sous les murs de Beaticaire, près succès du jeune comte de Toulouse ne fut pas comdu fleuve. II tient conseil avec ses barons, subit plet. Un texte contemporain, un tcmon de Esrles reproches d'Alain de Rouci, qui lui reproche trand d'Avignon, cité par M. Meyer, t. 2, p. 26c, son ambition en termes fort vifs & l'engage à dit que ce fut la couardise des Provençaux, qui traiter. Remarquons que cette scène paraît un força Raimond à accepter les propositions du comte peu arrangée, & que le poète a dû donner ici une de Montfort. Quoi qu'il en soit, le succès fut parforme dramatique aux bruits qui pouvaient cou- tagé, mais les suites de cette longue action furent rir parmi les Toulousains sur les mésintelligences incalculables; les Français perdirent le prestige entre Montfort & ses chevaliers. — Dès le lende- que leur avait donné la bataille de Muret, & le main, les deux armées en viennent aux mains, soulèvement de tout le pays & surtout de Toulouse après avoir été haranguées par leurs chefs; la ba- suivit de près. |A. M.]

taille reste indécise, & les soldats de Montfort re- ' Voyez tome VIII, Chartes, n. CXXII, c. CiZ,

viennent au camp. — Conseil tumultueux des ' Mss, Colhert, n. 2279. —[Catalogue, 11. i3o.]

croisés. — Simon fait construire des machines de ' Nous avons vu plus haut que le siège de Beau-

g ijfre. — Réduits à la dernière détresse, les assié- caire durait encore le i5 août 1216. [A. M.|

F-s font connaître leur situation à Montfort en ■• Trésor des chartes du roi, vol. 199, n. 410. —

arborant un drapeau noir; des renforts de Mar- Voyez notre Catalogue, n"" 129 & i3i. Dom Vais-

siille arrivent au jeune comte. — Suite des opé- sete a fnit deux actes d'un seul de Simon de

rations du siège; mort des mineurs de Montfort. Montfort, daté du 25 août 1216. On peut le voir

— Nouvelle bat.iiUe; les croisés sont encore re- au tome VIII, ce. 694, 69 j, où nous le republions

poussés. Désespoir de Montfort. — Les assiégés, d'après Ménard, Histoire tic Nimes. Le registre dit

réduits à l'extrémité, tiennent de nouveau conseil ; Trésor des chartes (auj. JJ. 199, f" jôi r"\ auquel

ils se décident à manger leurs cheva ux ; l'un d'eux, notre auteur renvoie, ne contient qu'une ccnfir-

Guillaume de la Mette, propose même de se man- mation des principales clauses des deux actes ds

ger les uns les autres; ce dernier conseil est re- juillet & août 1216, en faveur des habitants de

poussé, & les assiégés se décident il résister jusqu'au Nimes. Cette confirmation, donnée en novembre

dernier moment, puis à périr en combattant. — 1 ^63 par Louis XI, a été publiée dans les O.Jon-

Moiiveau combat sans rcsultiit hcrs de la ville. — ni:nccs, t. |6, p. |C2. [A. M.J

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de septembre suivans, les privilèges des consuls de cette ville pour l'exercice de la justice, & accorda aux habitans une entière exemption de péage, de tolte, d'usage. Sec. Enfin, après y avoir laissé un corps de cavalerie, tant pour la garde de la ville que pour harceler ses ennemis qui occupoient les environs, il partit' pour Toulouse, où sa présence étoit absolument nécessaire. Il apprit, en eftet, que le comte R.aimond, après avoir levé un grand corps de troupes en Catalogne Cs. en Aragon, s'avançoit dans le dessein de reprendre cette capitale. Raimond, averti de la marche de ce général, rebroussa chemin, parce qu'il n'étoit pas assez tort pour lui tenir tête, Se attendit une occasion plus favorable. Simon, à son arrivée-' à Montgiscard, à trois lieues de Toulouse, détacha quelque cavalerie pour s'assurer de la fidélité des Toulousains, qui lui étoit suspecte. Ces peuples, ne se fiant nullement à leur tour à Simon, arrêtèrent prisonnier tout ce détachement; ce qui irrita tellement Simon qu'il résolut d'en tirer une vengeance éclatante. 11 fut obligé cependant de la différer à cause des affaires qu'il avoit à terminer avec Pv.aimond-R.oger, comte de Foix.

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