XLI. — Bataille de Ba-^lége
Le jeune Raimond se mit aussitôt en état de secourir les assiégés. Il étoît sur le point de partir lorsqu'il reçut un courrier de Raimond-Roger, comte de F(/ix, qui le prioit de venir le joindre incessamment, parce qu'avant fait des courses dans le Lauragais d'où il emmenoit une grande quantité de bétail, il étoit prêt à se voir enlever sa proie par les troupes qu'Amauri de Montfort avoit laissées à la garde du pays & qui marchoient contre lui. Raimond- Roger, se voyant hors d'état de résister, s'étoit renfermé dans Baziége, lieu situé à trois lieues de Toulouse, avec tout son butin, en attendant l'arrivée '•'V°'''^"du jeune comte Raimond. Ce prince lavant joint, ils tiennent conseil 8i prennent la résolution d'attaquer leurs ennemis à la tète desquels étoient les deux frères Folcaud 8c Jean de Rrigier {de Brigerio)^, braves chevaliers, le vicomte de Lautrec, &c. On se dispose aussitôt au combat. Arnaud de Villemur fait tous ses efforts pour détourner Raimond de s'y exposerj mais ce jeune prince, plein d'ardeur Se de courage, rejette avec indignation une telle proposition & range lui-môme son armée en bataille Se la partage en trois lignes. Il place Raimond-Pvoger, comte de Foix, 8<. Roger-Bernard, son fils, à la tête de l'avant-garde avec leur vassaux; il donne le commandement du corps de bataille au comte de Comminges, 8t il se met lui-même avec Bertrand, son frère, à l'arrière-garde. Loup de Foix ayant donné ensuite le signal, le comte de Foix s'avance jusqu'aux bords d'un fossé qui le séparoit des troupes de Montfort qu'il attaque avec vigueur; mais il est vivement repoussé 8< obligé de reculer. Le jeune Raimond, pour le soutenir, se détache alors de l'arrière-garde Ik s'élance dans la mêlée comme un lion rugissant,
' Guill.iume ie Puyl.mrens, c. 3r. — Voyez Aquitaine (Potthnst, n. 6079). Les craintes clés
tome VIII, c. i83. [GuiUein de Tudéle, vers Sp^jj- Anglais peuvent se comprendre, car l.i première
8972.] opération de Louis fut le siège de Marmande,
' Cette expédition ne fut pas sans éveiller ville située sur les limites du comté de Toulouse
quelques craintes chez le roi d'Angleterre & ses & des possessions anglaises du continent,
barons. Ils s'adressèrent au pape, qui chargea le [A. M.]
cardinal-légat Bertrand de leur déclarer que son ' Il faut encore y ajouter, outre plusieurs nobles intention & celle des cardinaux était que le prince . moins connus, Vezias, vicomte de Lomagncj
royal respectât scrupuleusement les droits & les Guillem de Tudèle, vers 89.Ï9. [A. M.]
domaines du roi d'Angleterre en G.iscogne 81 en ^ [Le poëine porte de Brezi.J
Vf. 3j
An 1219
53o HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. XXIII.
suivant l'expression de l'ancien historien ' qui nous a laissé le détail de cette action. Les chevaliers françois ne pouvant tenir contre ses eftorts, Pierre- Guiraud^ de Segiuet, l'un d'entre eux, crie à ses camarades de tirer droit sur ce jeune prince Si de réunir leurs forces contre lui, parce que sa mort feroit intailliblement pencher la victoire en leur faveur. Rainiond, entendant ces paroles, se fait donner par son écuyer une lance forte 8c courte, 8c, s'enfonçant encore plus avant dans les escadrons ennemis, il rencontre Jean de Brigier 8c lui porte un si rude coup de lance qu'il le perce de part en part 8c le renverse de cheval en s'écriant : Francs chevaliers, Jrappe-^} l'heure est venue que nos ennemis vont être entièrement défaits. A peine avoit-il prononcé ces mots que Seguret, courant vers lui la lance en arrêt, lui porte un coup qui la fait rompre sans que le prince en fût blessé, ni .désarçonné, à cause de la bonté de ses armes. Raimond redouble ses efforts Se secondé par le comte de Foix ils rompent les François 8c les mettent en fuite après leur avoir tué beaucoup de monde. Le vicomte de Lautrec fut un des premiers qui se sauva. Les deux frères Folcaud 8c Jean de Brigier demeurèrent prisonniers avec Sicard de Montaut, Pierre-Guiraud de Seguret 8c plusieurs autres. Le jeune Raimond fit pendre Seguret 8c conduire tous les autres en divers châteaux, où il les garda pour les échanger avec quelques-uns des siens, entre autres Bernard-Oton d'Aniort, qui avoit été pris auparavant. Un ancien historien 3 fait entendre que ce combat se donna pendant l'hiver Se durant le siège de Castelnaudary, c'est-à-dire au commencement de l'an 122 1. Il rapporte quelques circonstances un peu différentes; mais celui de qui nous tenons ce détail, 8c qui paroît plus croyable'*, assure que le jeune Raimond livra la bataille de Baziége tandis qu'Amauri de Montfort étoit occupé au sicge de Marmande.
XLII- — Louis Joint Amauri devant Marmande 6- force cette place
à se rendre.
Le prince^ Louis, après avoir soumis la ville de la Rochelle sur le roi d'Angleterre, s'avança vers l'Agenois 8c vint joindre Amauri à ce siège à la tcte d'une nombreuse armée composée de tout ce qu'il y avoit de plus distingué parmi le clergé 8c la noblesse de France. On y comptoit, en effet, une vingtaine d'évcqucs''^ entre lesquels étoient ceux de Noyon, Senlis Se
'Voyez <otne VIII, ce. 184 a 188. |Gi,illem it précèds les préliminaires du troisième sicge de
Tudèle, vers 897.3-91 16.] Toulouse, & que le troubadour cessa d'écrire à
' [Ou plutôt GuilUm.] ce moment même. [A. M.]
» Guillaume de Puyhurens, c. 3i. 'Guillaume de Puylaurens, c. 32. — [Voyez
•Voyez tome VIII, ut supra. — L'Anonyme tome VIII, c. 188 & suiv. [Guillem de Tudèlc,
ayant ici suivi à peu près exactement le récit du vers çnC-g'iiî.]— Cu'tUàume \e Breton, De gestts
poète, il vaut mieux s'en rapporter à lui & placer Ph'dippi- Augusti, p. 94 , & PhilippUe, 1. XJi. —
ce combat pendant le siège de Marmande; re- Chronicon Taronense, ap. Martène, CoUect. ampl.
marquons d'ailleurs que dans le poëme, composé t. 5, c. co(j. — Albéric, Chronicon, ann. 1219. presque au fur & à mesure des événemenis, il « Mj. Je Saint-Mfrfial dp- Limoges. [C'est prÇf
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XXITl. 53i
An \iiy
Tournai; trente-trois comtes, dont un des plus distingués étoit Pierre, comte ou duc de Bretagne, St un très-grand nombre de barons £< autres seigneurs; il y avoit de plus six cents chevaliers, dix mille archers, &c. Louis, après son arrivée, fit donner l'assaut à Marmande & se rendit maître d'une partie des ouvrages extérieurs. Les assiégés, voyant alors qu'il ne leur étoit pas possible de résister plus longtemps, offrirent de se rendre la vie Jk les bagues sauves; mais on ne voulut les recevoir qu'à discrétion, 8< ils furent obligés de se soumettre à cette condition. La garnison sortit donc de la place, tk s'étant rendue au camp devant la tente de Louis, l'évêque de Saintes conseilla à ce prince de faire mourir tous ceux qui la composoient; les comtes de Saint- Paul 5c de Bretagne & l'archevêque d'Auch s'opposèrent fortement à ce dessein; le dernier parla surtout avec feu en faveur du jeune Raimond, qu'il soutint n'être ni hérétique, ni fauteur des hérétiques. « Il me paroît, ajou- « ta-t-il, en adressant la parole à Louis, que l'Église lui cause un grand 'jf- °'''s,i"; « préjudice Si qu'elle devroit lui faire grâce puisqu'il offre une entière sou- « mission. Vous voyez d'ailleurs qu'il détient prisonniers, à Toulouse, Fol- « caud de Brigier 8c plusieurs autres barons, qu'il fera pendre par représailles « aussitôt qu'il aura appris que vous aurez fait périr ceux qui étoient dans « Marmande. » Louis se rendit à ces raisons, & se contentant de retenir les troupes de la garnison prisonnières de guerre, il les fit conduire à Puylaurens, où on les échangea peu de temps après avec ceux que le jeune Raimond avoit pris à la bataille de Baziége. Les troupes d'Amauri entrèrent ensuite dans Marmande 8c firent main basse sur tous les habitans qu'elles purent rencontrer, au nombre de cinq mille, tant hommes que femmes ou enfans : action barbare qui irrita extrêmement Louis.
XLIH. — Louis met le siège devant Toulouse 6* est obligé de le lever.
Comtes de Rode-{.
Ce prince s'avança ensuite vers Toulouse qu'il étoit résolu d'assiéger. Le jeune Pvaimond, prévoyant son dessein, avoit pris toutes les précautions possibles pour se bien défendre : il avoit augmenté les fortifications de la ville Et s'étoit assuré du secours de ses alliés Se de ses vassaux, qui accoururent au nombre de mille chevaliers, sans compter l'infanterie. Il partagea la garde des différens quartiers de la ville S< cîes batbacanes ou des ouvrages avancés, au nombre de dix-sept, aux seigneurs de sa cour', parmi lesquels étoient le vicomte Bertrand, son frère, Roger-Bernard, fils du comte de Foix, Guiraud de Minerve, Arnaud de Comminges 6< son cousin Arnaud-Pvaimond d'Aspel,
b.iWcment la chronique Je Bernard Itier, biblio- Tu3clc, veri 93î3-g578.] — Le poème s'arrcle a"
thécaire de Sdini-MartuI ; »oy«î l'édition de commencement du »'ége. Ce que la rédaction en
M. Duplès-Agier, p. 104. D'après Bernard Itier, prose y a ajouté est tout à fait insignifiant 8t ne
le prince Louis passa à Limoges le i6 mai 1219, fait que mentionner l'échec des assiégeants en
jour de Pentecôte.) lennss très-yagues & très-généraux. [A. M| 'Voyez tome VIII, c;. 19?, 191. [Ciiil!sm •ii
An 121^
Bernard-Jourdain, seigneur de l'Isie-Jourdain, Guiraud de Gourdon, seigneur de Caraman, Stc., qui firent tous serment de Ijien défendre les postes qui leur étoient confiés '. Les habitans de Toulouse s'empressèrent à l'envi d'offrir à leur jeune comte leurs biens Si leurs vies Se l'assurèrent qu'ils étoient résolus à répandre jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour son service. Ce prince, outre la distribution des quartiers, disposa un corps de troupes, dont il se réserva le commandement, pour être prêt à marcher dans tous les endroits qui seroient attaqués Se qui auroient besoin de secours. 11 eut soin de plus de taire provision de toute sorte de munitions, & eut recours à la protection du ciel en implorant l'intercession d'un grand nombre de saints dont on conservoit les reliques dans la ville; après quoi, a^ant fait dresser ses machines sur les murailles, il attendit de pied ferme l'armée françoise.
Louis arriva devant Toulouse, le^ i6 de juin de l'an 1219, suivi d'Amauri de Montfort St du cardinal Bertrand, légat du Saint-Siège. Il fit aussitôt la circonvallation de la ville & des faubourgs, établit ses quartiers Se dressa ses batteries; puis il attaqua la place avec beaucoup de vivacité & tenta de l'emporter d'assaut; mais tous ses efforts furent vains, parce que la défense fut toujours supérieure à l'attaque. Enfin, voyant qu'il avoit perdu beaucoup Je monde 6c qu'il ne pouvoit rien avancer, il prit le parti de renoncer à son entreprise Si leva le siège, sous prétexte que le temps qu'il avoit résolu de servir étoit expiré. Quelques-* auteurs disent qu'il fut forcé de prendre cette résolution, parce qu'il se vit trahi par plusieurs chevaliers de son armée qui favorisoient secrètement le comte Raimond ; d'autres prétendent qu'il fut bien aise de faire échouer cette expédition, afin d'obliger Amauri de Montfort qui ne se pouvoit soutenir par ses propres forces, à lui céder, comme il arriva, en effet, toutes les conquêtes que les croisés avoient faites dans le pays. Quoi qu'il en soit, Louis décampa de devant Toulouse, le 1" d'aoLit''j après avoir tenu cette ville assiégée durant quarante-cinq jours. 11 partit avec tant de précipitation, qu'il abandonna toutes ses machines, dont les assiégés s'emparèrent 61 auxquelles ils mirent le feu. Il laissa seulement en partant deux cents chevaliers à Amauri de Montfort pour le servir pendant un an.
Henri, comte de Rodez, s'empressa de marcher au secours de Louis-", Se étant au siège de Toulouse, le 28 de juin de Van 12 19, il remit tous ses domaines, dans le dessein d'aller à la Terre-Sainte, à lu garde Se à la défense de Pierre, évêque de Rodez, pour les tenir sous les ordres de son seigneur Amauri, duc de Narbonne, comte de Toulouse Se seigneur de Montfort. 11
' La plupart des défenseurs de Toulouse énu- rellement, n'ont pu Jaissjr que peu de traces d.uis
mérés par le poète toulousain sont entièrement les cliartes du pays. [A. M.]
inconnus, & M. Meyer, dans son excellente édi- ' Voyez tome Vil, Note XIX, p. 60.
tion de la Canso, n'a pu en identifier qu'un petit ' Guillaume le Breton, De gestis Philippi-Àc:-
nombre. Ce savant estime avec raison que c'étaient gani, Chron'uon Turonense, & Albéric.
des soldats d'aventure, des mercenaires ayant à ce ' Voyez tome 'VII, ut supn.
moment une grande réputation, mais qui, natu- ' Tome VIII, Chartes, n. CXXXI, ce. 72^, 7-3.
An
pariit bientôt après & tomba malade à Acre, chez les hospitaliers, où il fit un codicille, au mois d'octobre ' de l'an 1221. Par cet acte, il choisit sa sépulture dans cette maison & s'y donne pour frère. On prétend * qu'il ne mourut qu'après l'an 12:7 St qu'il ne laissa d'Algayette de Scorailies, sa femme, que ÉJ.orîRtn. deux fils St une fille, savoir : Hugues, qui lui succéda dans le comté de Rodez, sous la tutelle de la comtesse, sa mèrej Guibert, St Guise, à laquelle il laissa: en dot mille marcs d'argent. Se qui épousa Pons, seigneur de Montlaur, en Vivarais, sur les frontières du Vêlai. Nous avons vu cependant un acte^ de l'an 1227, suivant lequel » Jean, fils du feu comte de Rodez, vou- « lant prendre les ordres sacrés, donna, du consentement de Bernard de i< Rodez, son frère, à Hugues 8c à Richard de Rodez, ses autres frères ger- « mains, sa portion du comté de Rodez. »
L'évêque de"* Châlons-sur-Marne Se Enguerrand, sîre de Couci, se trouvèrent aus^i, en 121g, au siège de Toulouse, de même que Jean de Béthune, cvêque de Cambrai, qui y fut tué^ le 27 de juillet. Un ancien auteur*^ fait entendre que Louis, en décampant, fit un accord avec le jeune comte de Toulouse, d'où l'on pourroit croire qu'il laissa ce prince paisible possesseur de ses domaines. Ce qu'il y a de vrai, c'est que le mauvais succès des croisés dans cette expédition eut des suites très-heureuses pour la maison de Toulouse, qui reprit depuis plusieurs places^ que les Montfort lui avoient enlevées. . ....
> XLIV. — Privilèges de Toulouse i- de Nîmes.
Nous ignorons si le vieux comte de Toulouse étoit dans cette ville durant le siège; mais nous savons qu'il y accorda, le 10 de septembre de la même année*, avec son fils, divers privilèges aux habitans, qu'il voulut sans doute récompenser de leur fidélité S< de leurs services. Il les exempta de toute sorte d'exactions & d'impôts, 8c ne se réserva dans Toulouse que les droits accoutumés sur le sel, le pain Se le vin. Ces deux princes firent un voyage en Albigeois, au mois de novembre suivant. Le jeune Raimond, qui se qualifioit'' par lu grâce de Dieu duc de Narbonne, comte de Toulouse & marquis de Provence, 6- fils de la reine Jeanne, reçut à Gailiac, le jour de Saint- Martin , l'hommage d'Olivier Se de Bernard, seigneur de Penne, dans le môme pays. Ce comte Se Raimond VI, son père, confirmèrent'", dans la
' Mnrtèrte, Anipl. CoUccl. t i, c. lirtS & suiv. cnr les comtes de Toiiloi;se & le roi de France
' Histoire gcncalogijuc Jcs grands officiers, t. :, furent loiijours en froid jusqu'à l'an 1226, époque
p. (199. où Louis VIU déclara définitivement la guerre i
' Archives du château de Salles, en Rouergue. Raimond VII,]
^ Raynaldi, année 1219, n. 36. — Duchcsnc, 'Guillaume de Puylaiîrens, c. 33. — Chronicoii
Scriptorei, t. 5, p. 854. Turonenie.
' Gallia Christicna, nov. éd. t. 3, c. 34 & seq. ' Registre |6,'> du Trésor des Chartes du roi,
' Bernard Gui, ap. Raynaldi, ann, 1219, n. 37. n.423.
— [Malgré la valeur aujourd'hui reconnue des ^ Mss. Je Colbett, n. 1067 flnt. 6009].
ir.ivaux de Bernard Gui, le fait paraît do.i:eux, '" To;:ie VIU, Chartes, n. CXXX, ce. 72c, 721^
An 12 ip '
même ville, la donation du château de la Roque de Valsergue, en Rouergue, en faveur de Pierre-Bermond de Sauve, seigneur d'Anduse en partie. Le jeune Raimond se rendit ensuite à Nimes, où il confirma, le 28 de décembre suivant', la charte que la comtesse Sancie, sa femme, avoit accordée l'année précédente aux habitans de cette ville. Il donna ^ quelques jours après divers privilèges aux chevaliers qui habitoient dans le château des Arènes.