LIX. — Mariage de Jeanne, fille de Raimond, avec Alphonse
frère de saint Louis.
Jeanne, fille du comte Raimond, arriva à Moret^ durant le séjour que la Cour fit en cet endroit au mois de juin de l'an 122g. Le cardinal légat, suivant le pouvoir qu'il en avoit reçu du pape, donna alors la dispense du degré de parenté qui étoit entre cette princesse & Alphonse, frère de saint Louis, pour pouvoir se marier. On voit par là que le roi se détermina bientôt sur le choix de celui de ses frères qui devoit contracter ce mariage, qu'un généalogiste^ prétend, mal à propos, avoir été arrêté dès l'an 1224. Au reste il convenoit très-bien par rapport à l'âge, car Alphonse & Jeanne étoient nés ^ %''"^3^^\ l'un & l'autre en 1220. Comme ils n'étoient pas par conséquent en état de le consommer, on se contenta de les fiancer en présence du cardinal légat, 6c les noces ne furent célébrées que huit ans après'*.
LX. — Raimond donne au roi la ville de Saint-Antonin en échange. Fin des vicomtes de Saint-Antonin.
Le roi Se le comte Raimond s'accordèrent"', vers le même temps, par l'entremise du légat 8c du comte de Champagne, au sujet de la ville de Saint- Antonin, en Rouergue, qui devoit être restituée au comte, 8c de la ville de Cahors 8c des autres fiefs du Querci qu'il prétendoit devoir lui être aussi rendus. Ces domaines demeurèrent au roi qui, en dédommagement, renonça au payement des quinze cens livres tournois par an que le comte s'étoit obligé de donner pendant cinq ans pour la garde des châteaux qu'il devoit remettre pour la sûreté de ses promesses. Le roi demeura depuis en possession de la ville de Saint-Antonin, gouvernée anciennement par des vicomtes qui étoient hommagers des comtes de Toulouse. Le dernier fut Bernard-Hugues, fils du feu vicomte Frotard 8c de Bertrande, lequel*' céda au roi, au mois d'octobre de l'an 1249 8c le 24 de mars de l'an i25o (i25i), tous les droits qu'il avoit par la succession de son père sur la ville de Saint-Antonin, sur le château de Bérone 8c sur la ville de Saint-Cyr, entre les mains de Géraud de Malamort,
' Voyez tome VIII, Chartes, n.CCCXX, c. 1 401. ' Voyez tome VIII, Chartes, n.CXCI, ce. 901
' Ibid. n. CXC, c. 901. 81 901.
' Histoire généalogique des grands officiers, t. 2, ^ Trésor des chartes; Languedoc, n. 14. — Ar-
p. 83. chives de Téglise de Saint-Salvi d'Albi. [J. 296;
' Voyez tome VII, Vote XXXIII, pp. 96, 97. Teiilet & de Laborde, t. 3, p. 84. J
An 1229
65o HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XXIV.
sénéchal pour le roi à Saint-Antonin qui, en récompense, lui donna cinq cens livres tournois de rente.
LXI. — Roger-Bernard, comte de Fo'ix, fait sa paix. — Mort d'Ermess'inde
de Castelhon, sa femme.
Le vice-légat Pierre ' de Colmieu & Matthieu de Marly, lieutenant du roi dans la Province, s'étant avancés à la tête d'une armée dans le pays de Foix, pouroblio'er le comte Roger-Bernard à se soumettre, celui-ci alla à leur rencontre à Saint-Jean de Verges, Se là, déférant au conseil que le comte de Toulouse lui avoit déjà donné, il se soumit sans réserve, le 16 de juin, aux volontés du roi & du légat. Il promit, de l'avis 8t en présence des prélats & des barons qui étoient dans l'armée Françoise, de purger son pays d'hérétiqties; de travailler au rétablissement de la paix; d'observer les règlemens qui avoient été faits là-dessus; de restituer tous les biens usurpés sur les églises, excepté le fait de Pamiers, que nous expliquerons dans la suite, sur lequel 8^ sur la pénitence qui devoit lui être imposée, il s'en rapporta entièrement à la décision du légat. Il remit de plus les châteaux de Lordat & de Montgranier entre les mains du roi pour la sûreté de ses promesses, qu'il fit aussi au nom d'Aymeri 8c de Loup, ses frères^, 8<. d'Athon-Arnaud de Castelverdun. L'archevêque de Narbonne, les évêques de Tournay, Toulouse, Carcassonne 8t Conserans, les abbés de La Grasse, Boulbonne, Foix & Combelongue, Guillaume de Chavignac, seigneur de Châteauroux, le maréchal de Lévis, Pierre de Voisins & divers autres chevaliers François furent présens à cet acte. Roger-Bernard alla ensuite à la Cour, où il termina-', au mois de septembre, sa réconciliation avec le roi 8t le légat. Comme le comte de Toulouse s'étoit déjà saisi sur lui, par droit de commise, de la partie du comté de Foix située en deçà du Pas de la Barre, le roi lui assigna en dédommagement mille livres de rente stir les lieux d'Arsens, Alairac, Preixan & Foncian, dans le diocèse de Carcassonne, qui avoient appartenu autrefois à sa maison. Roger-Bernard en fit hommage-lige au roi, qui lui remit le château de Lordat 8< prit à la place celui de Foix pour le garder pendant cinq ans, avec promesse de le lui rendre, de reprendre ensuite pendant cinq autres années celui de Lordat, de les faire garder à ses dépens pendant ce temps-là avec celui de Montgranier, 8c enfin de les lui restituer au bout de dix ans. Roger-Bernard promit de son côté de ne faire aucune fortification dans ses autres places, de chasser les ennemis du roi, 8cc.
Les châteaux de Foix, de Lordat 8c de Montgranier sont situés au delà du Pas de la Barre 8c hors des limites de la partie du pays de Foix mouvante du comte de Toulouse, qui s'en étoit mis en possession ; mais le comte Raimond, considérant les grands services que les deux derniers comtes de Foix
■Voyez tome vin, Chartes, n. CXCIII, ce. 903 » Guillnume de Puylaurens, c. 40. — Voyei
i 906. Albéric, Chronicon. tome VIII, Chartes, n. CXCIV, ce, 906 à 909.
" Voyez tome VII, Note XXIII, n. 2, pp. 68, 69.
lui avoient rendus S<. au comte, son père, rendit cette partie le i" d'octobre' suivant, à Roger-Bernard, qui lui en fit hommage. Un ancien^ historien assure que Raimond ne rendit ce pays à Roger-Bernard qu'en comme nde ; qu'il se réserva la liberté de le reprendre quand il le jugeroit à propos, 8c qu'il l'accorda seulement à vie à ce comte. En effet, Raimond prétendit dans la suite ne l'avoir rendu que de cette manière; mais les actes dont nous venons de parler prouvent manifestement le contraire; 8i il paroît que Raimond n'agit pas dans cette occasion avec toute la droiture convenable. Roger- Bernard^ rentra aussi en possession du château & de la ville de Pamiers, dont ses prédécesseurs avoient joui en pariage avec les abbés 8< les religieux de l'abbaye de Frédélas ou de Pamiers : & c'est cette réserve du fait de Pamiers qu'on avoit promis d'expliquer. Après le renouvellement de ce pariage il donna, de concert avec Maurin, abbé de Pamiers, & ses religieux, au mois de septembre de l'an i^Si, des coutumes aux consuls Si habitans de Pamiers, ou confirma les anciennes.
Roger-Bernard, peu de temps après avoir fait sa paix avec le roi, perdit Ermessinde, vicomtesse de Castelbon ou de Cerdagne, sa femme, qui, par son testament du 28 décembre de l'an iiig'*, lui laissa l'administration de tous ses biens, fit son héritier Roger, leur fils, 8c légua dix mille sols melgoriens à leur fille dont elle ne marque pas le nom, sur les revenus de la vallée d'Andorre. Elle choisit, par cet acte, sa sépulture dans la maison des hospitaliers de Costoge 8c donna d'autres marques de sa religion; néanmoins sa mémoire-^ fut flétrie dans la suite avec celle d'Arnaud, vicomte de Castelbon, son père, décédé en 1216, par les inquisiteurs d'Aragon, lesquels firent exhumer leurs ossemens en 1270, comme ayant été hérétiques, fauteurs 8c receleurs des hérétiques. La fille de Roger-Bernard, comte de Foix, Se d'Ermessinde de Castelbon, s'appeloit Esclarmonde. Elle épousa <5, au commencement de l'an ii3i, Raimond, fils de Raimond Foie, vicomte de Cardonne, 8c de Tarroge, sa femme. Roger-Bernard donna en même temps son fils Roger en mariage à Brunissende, fille du même vicomte de Cardonne, 8c ils convinrent que les dots de leurs filles, qui étoient de cinq cens marcs d'argent pour chacune, seroient compensées.
LXII. — Le comte Raimond. revient à Toulouse^ où il renouvelle ses promesse
devant le légat.
Cependant Pierre de Colmieu, vice-légat, s'étant rendu à Toulouse^, au mois de juillet de l'an i22(;, réconcilia cette ville à l'Eglise pendant l'absence
■ Tome VIII, Chartes, n. CXCVIII, ce. 923, 924. ' Znt'its, Anales Je la ccrona de Aragon, \. ?>,
' Guillaume de Puylaureiis, c. 40. e. 76. — Marca, Histoire de Bcarn, 1. 8 , c. 22,
' Marca, Histoire de Béarn, I. 8, ch. 22, n. 2. n. 4.
— Château de Foix, caisses 4 & :"). " Voyez tome VIII, Chartes, n. CCVII, ce. 9J4
' Voyez lome Vlll, Chartes, n. CXCVII, ce. 920 & ç5:>.
i pil, — Msrcn, Histoire de Béarn, 1. 8, c. 22, n. 4. ' Guillaume de Puy la urens, c. 4^.,
An 1229
Kd. orisîii.
Art 12 2p
du comte Raimond, qui étoit encore à la Cour, d'où il ne revint que vers la lin du mois de septembre'. Le cardinal de Saint-Ange, légat du Saint- Siège^, le suivit de près & arriva dans la Province, à la tête d'un corps de croisés, auxquels il avoit accordé de grandes indulgences. Si dont il se servit tant pour la démolition des places fortes du pays que pour achever de le soumettre au roi & à l'Église. Les Toulousains marchèrent à son secours & tout obéit sans résistance, excepté un seul château qui se défendit. Enfin le légat se rendit à Toulouse où, après ^ avoir enjoint au comte d'exécuter tous les articles du traité de paix, qu'il lui récapitula, les commissaires du roi reçurent le serment de fidélité de ce prince, le remirent en possession, au nom du légat &. du roi, des pays qui lui avoient été laissés par le même traité, & en dressèrent un procès-verbal.
LXIII. — Concile de Toulouse. — H établit l'inquisition dans le pays.
Le légat célébra ensuite à Toulouse, au mois de novembre, un concile auquel se trouvèrent"* les archevêques de Narbonne, de Bordeaux & d'Auch, un grand nombre d'évêques 8t d'autres prélats, le comte de Toulouse, les autres comtes &<. barons du pays, le sénéchal de Carcassonne Si deux consuls de Toulouse, l'un de la cité Si l'autre du bourg. Ces derniers ayant fait serment, sur l'âme de toute la communauté, d'observer les articles de la paix, le comte Raimond Si les seigneurs l'approuvèrent, en prêtèrent un semblable, Si tout le pays suivit leur exemple. On fit ensuite quarante-cinq canons dans le préambule desquels le cardinal de Saint-Ange s'exprime de la manière suivante : « Quoique divers légats du Saint-Siège aient fait plu- « sieurs statuts contre les hérétiques, leurs fauteurs ou receleurs, pour conc( server la paix dans le diocèse de Toulouse, la province de Narbonne Si les « diocèses Se les pays voisins. Si pour le bien du pays; faisant cependant (( attention que ces provinces, après avoir été longtemps désolées, sont actuel- « lement pacifiées, comme par miracle, par le consentement Si la volonté des « grands, nous avons jugé à propos d'ordonner, du conseil des archevêques, « des évêques, des prélats, des barons Si des chevaliers, ce que nous avons « jugé nécessaire pour purger du venin de l'hérésie un pays qui est comme <( néophyte Si pour y conserver la paix. » Ce concile de Toulouse fut donc une assemblée mixte, Si les canons qu'on y dressa émanèrent de l'autorité des deux puissances.
Plusieurs de ces canons regardent l'établissement de l'inquisition dans le
i m"'^''']"? P^y^ P°"' ^^ recherche des hérétiques. On y ordonna^, en effet, que les
évêques députeroient dans chaque paroisse un prêtre Si deux ou trois laïques
de bonne réputation, lesquels feroient serment de rechercher exactement tous
■ Mss. de Colhert, n. 1067. < Concilia, t. 1 1, c. 417 & suiv. — Mss. de l'in-
■ Guillaume de Puylaiireiis, c. 40. — Albéric. quisition de Carcassonne. Chroniccn. ^ Concilia, ibid. can. 1, 2 & 3.
' Catel, Hist. des comtes de Tolosc, p. 337 & Suiv.
les hérétiques & leurs fauteurs, de visiter pour cela toutes les maisons, depuis le grenier jusqu'à la cave, & tous les souterrains où ils pouvoient se cacher, & de les dénoncer ensuite aux ordinaires, aux seigneurs des lieux 8c à leurs ofiiciers pour les punir sévèrement. On ordonne ' ensuite la confiscation des biens 8c statue d'autres peines contre ceux qui leur permettroient dorénavant d'habiter dans leurs terres. Pour ne pas confondre cependant ^ l'innocent avec le coupable, on défendit de punir personne comme hérétique, à moins qu'il n'eût été jugé tel par l'évêque ou par un ecclésiastique qui en eût le pouvoir. On permet à toute sorte de personnes de faire partout la recherche des hérétiques, Se on donne ordre aux baillis des lieux de prêter main-forte pour cette recherche, avec autorité au bailli du roi de procéder dans les domaines du comte de Toulouse, 8c au comte 8c aux autres, dans les domaines du roi. On statua que les hérétiques revêtus, qui s'étoient convertis, n'habiteroient pas les lieux suspects d'hérésie où ils demeuroient auparavant, mais dans des villes catholiques; que, pour preuve qu'ils détestoient leurs anciennes erreurs, ils porteroient deux croix sur la poitrine, l'une à droite, l'autre à gauche, d'une couleur différente de celle de leurs habits. Se qu'ils ne pourroient être admis aux charges publiques, ni être capables des effets civils, sans une dispense particulière du pape ou de son légat a latere. On appeloit croisés pour le fait d'hérésie ceux qui étoient ainsi condamnés à porter des croix. Il est ordonné ^ ensuite que les autres hérétiques, qui ne se seroient pas convertis de leur propre mouvement, mais par la crainte des peines, seroient renfermés 8c nourris aux dépens de ceux qui posséderoient leurs biens, avec ordre à l'évêque, s'ils n'avoient rien, de pourvoir à leur subsistance. Il est enjoint^ aux hommes depuis quatorze ans 8c au-dessus, 8c aux femmes depuis l'âge de douze ans, de renoncer par serment à toute sorte d'erreurs; de promettre de garder la foi catholique; de dénoncer &i de poursuivre les hérétiques. Se de renouveler ce serment tous les deux ans. On'' déclara suspects d'hérésie tous ceux qui ne se confesseroient pas 8c ne communieroient pas trois fois l'an. On. défendit aux laïques^ d'avoir chez eux des livres de l'ancien Se du nouveau testament, excepté le psautier, le bréviaire ou les heures pour l'office divin, qu'il n'étoit pas même permis de garder traduits en langue vulgaire : on fut obligé de faire cette défense, qu'on trouve^ ici pour la première fois, afin d'empêcher l'abus que les hérétiques faisoient des livres saints.
Les canons suivans prescrivent d'autres mesures pour extirper l'hérésie du pays, y entretenir la paix 8c pourvoir à la sûreté publique : ils défendent de construire de nouvelles forteresses 8c de relever celles qui étoient détruites; ils maintiennent les églises 8c les ecclésiastiques dans leurs immunités 8c privilèges; font défense de faire payer la taille aux clercs, excepté à ceux qui
An 1 229
' Concilia, t. I I , c. 427, can. 4 & suir. ' liiJ. can. 8.
' IkiJ. can. il.
< ni l. can. 12.
* Concilia, can. i 3,
* lii.l. can. 14.
' Fleuri, Histoire eccléiiastl^uf, 1. 79, n. 53.
An iiîp "
étoient marchands ou mariés, 8<. de lever de nouveaux péages. On ordonna' de plus de se liguer actuellement par serment contre les ennemis de la toi Se de la paix, nommément contre Guillaume, seigneur de Pierrepertuse, qui occupoit le château de Puylaurens (dans le pays de Fenouillèdes), Se Nairaud d'Aniort^, qu'on déclara excommuniés, s'ils ne se soumettoient quinze jours après l'expiration de la trêve qui leur avoit «té accordée. On défendit^ aux barons, châtelains, chevaliers, citoyens ou bourgeois Se paysans (^rurales) de s'engager par serment dans aucune autre ligue, sous peine d'une amende proportionnée à leur condition. Enfin il est ordonné à tous les juges de rendre la justice gratis. Se de publier tous les ans ces statuts dans les provinces aux quatre-temps de l'année. Ce sont là les principaux canons de ce concile de Toulouse, durant lequel l'évêque'* de cette ville défraya la plupart des prélats qui y assistèrent.
C'est donc à ce concile qu'il faut attribuer l'établissement fixe Se permanent du tribunal de l'inquisition. On en commença aussitôt les procédures, Se le cardinal légat ^ fit examiner durant l'assemblée tous ceux qui étoient les plus suspects. Pour y mieux réussir, il fit réhabiliter par le concile Guillaume de Solier, hérétique revêtu, qui s'étoit converti volontairement afin de se t Ifi "' '"38' servir de son témoignage contre ses complices. Cette recherche ou inquisition fut établie en telle sorte que les évoques entendirent chacun séparément un certain nombre de témoins que Foulques, évêque de Toulouse, leur administra, Se, après avoir reçu leurs dépositions, ils en remirent les actes entre les mains de ce prélat pour les conserver Se y avoir recours en cas de besoin : ils expédièrent ainsi cette affaire beaucoup plus vite. On entendit d'abord ceux qui étoient réputés catholiques, Se ensuite ceux dont la foi étoit plus suspecte; mais ces derniers convinrent ensemble de ne rien révéler qui pût leur causer du préjudice ; aussi cette procédure fut-elle entièrement inutile. Quelques-uns plus prudens, prévoyant qu'ils seroient dénoncés, prévinrent les informations, s'avouèrent coupables Se demandèrent pardon au légat qui leur fit grâce. Il la refusa aux autres Se, les ayant forcés à comparoître, ils furent traités durement. Enfin quelques autres eurent recours aux voies de droit Se demandèrent qu'on leur déclarât les noms de ceux qui avoient déposé contre eux, afin d'examiner s'ils n'avoient pas quelque sujet de récusation Se s'ils n'étoient pas de leurs ennemis. Ils suivirent le légat jusqu'à Montpellier pour l'engager à leur accorder cette demande ; mais ce prélat, craignant que les accusés n'entreprissent sur la vie de leurs délateurs, éluda leurs instances. Se leur fit voir seulement en général la liste de tous les témoins; or, comme ils ignoroient ceux qui les avoient chargés, ils n'osèrent en récuser aucun en particulier, se désistèrent de leurs poursuites Se se soumirent enfin à ses ordres.
Si nous en croyons un écrivain^ moderne, le concile de Toulouse « fit un
' Concilia, ut supra, can. Sy. — Mss. de l'Inqul- * Guillaume de Puylaurens, c. 40.
sition de Carcassonne, ' liiA. c. 41.
' [Corrige^ Guiraud de Niort.] '^ Langlois, Histoire des alèigeois, 1. 8, p. 423
s Concilia, can. 38. & suiv.
FilSTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. XXIV. 655
<i autre décret pour l'érection de la charge d'un maréchal de la foi, qui auroit « droit de prendre les armes pour courir sus aux hérétiques qui oseroient « remuer, Se fit cette charge héréditaire en faveur de Lévis. Ce fut, ajoute-t-i!» « une juste récompense des services que Gui de Lévis, seigneur de Mirepoix, « avoit rendus depuis le commencement de la croisade; » mais ce décret est une fable. Au reste, le comte Raimond exécuta de bonne foi tous ceux du concile de Toulouse; il fit' faire à ses dépens une exacte recherche des hérétiques, qui perdirent pendant l'hiver leur principal appui en la personne d'un nommé Guillaume, qu'on appeloit le pape des albigeois, & qui, ajant été pris, fut brûlé tout vif.
LXIV. — Le cardinal légat patcourt la Province avec Adam de Millî, que le roi y avoit établi pour son lieutenant.
l,e cardinal de Saint-Ange partit de Toulouse, vers le commencement de décembre, Se alla à Lézignan, dans le diocèse de Narbonne, où Pierre de Colmieu, son vice-légat, rendit une sentence*, de son conseil 6t en sa présence, St d'Adam de Milli, chevalier, vice-gérant du roi (ou vice-roi) dans le pays d'Albigeois ; ce fut au sujet du différend qui s'étoit élevé entre les officiers du roi 8t Philippe de Montfort, à qui ce prince avoit cédé ses droits sur la ville d'Albi d'un côté, Se Durand, évêque de cette ville, de l'autre, touchant la seigneurie & la juridiction. Le cardinal légat se rendit ensuite à Béziers, où il termina 3, le 9 de décembre, un différend qui s'étoit élevé entre le même Adam de Milli, comme lieutenant du roi dans le pays, 8t l'abbé St le monastère de La Grasse, au sujet des biens confisqués sur les hérétiques. Il décida que le roi 8c ses officiers s'en tiendroient à l'accord que Simon de Montfort avoit fait avec cette abbaye, 8t que le roi mettroit en main tierce les fiefs dépendans du monastère, afin que l'abbé & les religieux pussent recevoir leurs droits ordinaires, ou bien que ce prince leur donneroit un dédommagement. Le légat régla la même chose touchant un semblable différend entre Adam de Milli 5<. l'évêque de Béziers : "il commit vers ce temps-là les abbés de Saint-Sernin de Toulouse Si de Grandselve pour informer sur les prétentions que le comte de Toulouse Se l'abbé de Moissac avoient sur la seigneurie de cette dernière ville'*.
LXV. — Gui de Lévis, seigneur de Mirepoix, maréchal de France.
Adam de Milli' Se Gui de Lévis, maréchal dans l'Albigeois du seigneur Louis, roi illustre des François, avoient reçu commission de ce prince d'assi-
' Albéric, CAron/cort. 'Trésor des chartes; Toulouse, jac ,'> , n. 7.
' Gallia Chrhtiana, nov. éd. t. I, Instr. p. 8. — [J. jof); Teulet, t. 2, p. 164. L'acte est daté de
Voyez tome VIII, Chartes, n, CXCV, c, 909 & Beaucaire, 18 décembre 1229. Une première se-
siiiv. nteilce fut rendue à ce sujet par Pierre de Colmieu
' Trésor des chartes; La Grasse, n. 2. [J. 3^3; peu après; J. 3o9, n. 72. Teulet, t. i, p. i6û.]
Teulet, t. 2, p. 164.] ' Baluze, Histoire généalogique de lu maison
An I 22J
An 122
gner à Pierre, archevêque de Narbonne, quatre cens livres de rente pour le dédommager des fiefs mouvans de son église qui avoient été confisqués sur les hérétiques 8c unis au domaine. Gui de Lévis exécuta seul cette commission à Béziers, le jour de Sainte-Luce de l'an 12:19, 8<., à ce qu'il paroît, en présence du légat ; il assigna, en conséquence, à l'archevêque de Narbonne t.'iu,"p!^3"5. quatre châteaux du diocèse, savoir : Anissan, Pépieux, Pieussan & Pvoutié. Le roi confirma dans la suite cette assignation Se chargea l'église de Narbonne de célébrer après sa mort, en reconnoissance, un anniversaire pour son âme. On doit inférer de cet acte que Gui de Lévis, premier du nom, après avoir été, depuis le commencement de la croisade, successivement maréchal de Simon 6<. d'Amauri de Montfort, fut avant sa mort véritablement maréchal du roi de France, Se qu'on anroit pu, par conséquent, ne pas l'omettre, comme on l'a fait', dans le catalogue des grands officiers de la couronne. Si nous en croyons même un moderne^, Gui de Lévis commanda l'armée du roi sous le comte de Montfort, qui en était généralissime, comme on parle aujourd'hui^; ainsi on devroit mettre Gui au rang des maréchaux de France, dès le commencement de la croisade; mais cet auteur n'a pas fait attention que les armées des croisés qui furent employées contre les albigeois étoient rassemblées de divers pays 8c de diverses nations, Se qu'elles ne firent jamais la guerre dans la Province au nom du roi, pendant toute la vie de Philippe-Auguste, qui ne voulut jamais se charger de cette expédition en son nom. Se que ce fut seulement le roi Louis VIII, son fils, qui l'entreprit en 1226. Ce n'est donc qu5 depuis cette dernière époque que Gui de Lévis devint maréchal du roi de France. Les successeurs de Gui se donnèrent le titre de maréchaux de Mirepoix ou maréchaux d'Albigeois, jusqu'à la fin du quinzième siècle, qu'ils se qualifièrent"* maréchaux de la foi, qualité qu'ils ont toujours prise depuis 8c qu'ils regardent comme héréditaire, sur le fondement que Gui I fut maréchal de l'armée de la foi. Ce seigneur'' étoit déjà mort, à ce qu'on prétend, au mois de novembre de l'an i23o. Il laissa de Guiburge, sa femme, dont on ignore la maison'', deux fils 8c une fille. L'aîné, nommé Gui, lui succéda dans la seigneurie de Mirepoix 8c des autres terres que Simon de Montfort lui avoit données en fiet, après en avoir dépouillé les anciens seigneurs, sous prétexte d'hérésie. Saint Louis confirma, en 1229, à Gui I de Lévis, la possession de tous ces domaines, qui s'étendoient dans la partie méridionale du Toulousain comprise aujourd'hui dans le diocèse de Mirepoix, 8c qu'on appela la terre du maréchal. Ces terres
d'Auvergne, t. 2, p. 583. — Gallia. Chriitiana, vèrcnt ce titre honorifique. Dora Vaissete a d'ail-
nov. éd. t. 6, Instrum, c. 69 & scq. leurs r;iison de relever l'erreur de Baluze, qui
* Histoire généalogique des grands officiers. suppose que Simon de Montfort agissait comme
' Baluze, Histoire généalogique de la maison lieutenant du roi de France, ce qui ne fut jamais
d'Auvergne, t. 1, p. 3 10. vrai, [A. M.]
' Cette assertion est peu fondée. En réalité, Gui ■* Baluze, Histoire généalogique de la maison
de Lévis était maréchal du comte de Montfort, d'Auvergne, t. 1, p. 3io.
c'est-à-dire officier de sa maison & premier chef ^ Histoire généalogique des grands officiers, t. a.
militaire à son service, & ses descendants conser- ' \'oye2 tome VII, Note XXIV, n. 2, p. ii.
' An iiip
avoient appartenu auparavant médiatement ou immédiatement aux comtes de Foix ou aux vicomtes de Béziers & de Carcassonnej mais Gui de Lévis 8c ses descendans les possédèrent en hommage-lige de la couronne. On a dit ailleurs que Gui de Lévis, qui s'établit dans la Province, étoit originaire des environs de Paris, où il avoit fondé, en 1190, l'abbaye de la Roche.
LXVI. — Concile d'Orange. — Le cardinal de Saint-Ange donne au roi la garde du marquisat de Provence , 6* part pour Rome.
Romain, cardinal de Saint-Ange, après avoir traversé la Province, passa le Rhône' 8t se rendit à Orange, où il célébra un concile dont nous n'avons plus les actes. On y reçut, selon toutes les apparences, les décrets de celui que ce légat venoit de tenir à Toulouse. Quant à son époque précise, nous savons^ que Romain étoit à Orange le 24 de décembre de l'an 1229, avec les évêques de Nimes, Béziers & Carcassonne, qui assistèrent sans doute à ce concile & qui, ce jour-là, rendirent une sentence, conjointement avec le vice-légat Pierre de Colmieu, au sujet des différends qui s'étoient élevés entre l'évêque d'Agde St Adam de Milli, chevalier, vice-gérant du roi de France dans la province de Narbonne. Par ce jugement l'évêque 81 l'église d'Agde cédèrent au roi les fiefs que le comte de Montfort avoit possédés autrefois dans leur mouvance, entre autres les châteaux de Florensac, de Pomerols, Sec. Les fiefs que l'évêque d'Agde tenoit du comte de Montfort, savoir : Montagnac & Mèze demeurèrent à ce prélat, qui s'engagea à en prêter serment de fidélité au roi. Le cardinal de Saint-Ange déclara à Orange, le 27 de décembre de^ la même année, qu'Adam de Milli avoit assigné, de son consentement, sur le diocèse de Carcassonne, mille livres de rente au comte de Foix, 8c qu'il devoit asseoir mille cinq cens livres de rente à Lambert de Limoux, chevalier, mille livres à Pierre de Voisins, 8c faire des assignations semblables à quelques autres chevaliers,
D'Orange le légat se rendit au château de Mornas, 8c là, étant sur son déparf* pour Rome, il remit, deux jours après, le soin 8c l'administration du pays que le comte de Toulouse possédoit autrefois à la gauche du Rhône (c'est-à-dire du marquisat de Provence), à Adam de Milli, vice-gérant du roi éd. oriRin. de France, 8c de Péregrin Latinier, sénéchal de Beaucaire. Il les chargea de le garder au nom de l'Eglise romaine, à condition que le roi le feroit gouverner de bonne foi, soit par eux-mêmes, soit par tout autre qu'il jugeroit à propos de commettre : « En sorte, ajoute le légat, que si le roi se sent lésé de « cette garde, il en avertira le pape ou moi, 8c nous l'en déchargerons dans « trois mois, 8c en ordonnerons comme nous le jugerons à propos; à condi- (i tion aussi que le roi nous rendra ce pays deux mois après qu'il en aura été « requis. » Le légat, ou plutôt le pape, se détermina à confier cette garde au
' Guillaume de Puyiaurens, c. 40. — Voyez ' Voyez tome VIII, n. CXCVI, c. 917.