DU TOME III DE L'ÉDITION ORIGINALE
LES événemens arrivés dans le Languedoc depuis le milieu du douzième siècle jusques vers la fin du suivant sont si abondans, qu'ils fournissent la matière de ce troisième volume, qui commence à la condamnation des hérétiques lienriciens au concile de Lombers en ii65, & finit à la réunion du comté deToulouse à la couronne en 1271. Entre ces événemens, les plus importans sont l'hérésie & la guerre des albigeois, qui sont la principale partie du volume, & dont on rapporte l'origine, le progrès & la fin : morceau aussi intéressant pour l'histoire de l'Église que pour celle du royaume. Comme la Province a été le premier & le principal théâtre de l'une & de l'autre, nous n'avons rien négligé pour les mettre dans tout leur jour & pour en décrire fidèlement les circonstances. Nous avons entrepris ce travail d'autant plus volontiers, qu'on ne trouve aucun historien parmi les anciens & les modernes qui l'ait exécuté, quoique plusieurs l'aient tenté, mais sans succès, soit à cause de leurs préventions, soit par le défaut des mémoires.
Le plus célèbre parmi les anciens est Pierre, moine de l'abbaye de Vaux-Cernay, au diocèse de Paris, auteur contemporain & témoin oculaire de la plupart des faits qu'il rapporte : il a écrit VHistoire d'Albij^eois, depuis la légation de frère Pierre de Casteluau & de frère Raoul en i2o3 jusqu'à la mort de Simon de Montfort, arrivée en 1218, historien véritablement estimable en bien des choses; mais si passionné pour Simon de Montfort, dont il est admirateur perpétuel, & si déclaré contre les ennemis de ce général de la croisade, qu'il est difficile d'en soutenir patiemment la lecture.
Guillaume de Puylaurens, auteur moins partial, mort vers la fin du treizième siècle, nous a donné dans .^a Chionique, qu'il finit à l'an 1272, plusi'.urs circonstances intéres- £;intcs touchant l'hérésie & la guerre des albigeois; & ([uoiciii'il ne soit pas tout à fait
xviij AVERTISSEMENT DU TOME 111 DE' L'ÉDITION ORIGINALE.
contemporain, il pouvait en être très-bien instruit; tant parce qu'il étoit du pays, qu'à cause qu'il fut aumônier de Raimond VII, comte de Toulouse. Nous avons collationné l'édition qui a déjà été donnée de cette Chronique sur un manuscrit de plus de quatre cents ans, qui étoit le 261 de la bibliothèque de feu M. Baluze, & qui est aujourd'hui à la bibliothèque du roi. Nous avons fait usage des variantes de ce manuscrit, qui est fort bon, pour corriger plusieurs fautes, entre autres dans les noms propres, & pour remplir quelques lacunes. Nous avions même dessein de donner une nouvelle édition de cette Chronique; mais de crainte de trop grossir nos Preuves, nous avons cru devoir la laisser pour la Collection des historiens de France, que dom Martin Bouquet fait imprimer actuellement.
Enfin, nous trouvons un détail fort circonstancié d'une partie de la guerre contre les albigeois, dans un Anonyme qui en a écrit l'histoire en langage du pays, depuis l'an 1202 jusqu'en 1219. Nous avons cru devoir donner son ouvrage parmi nos Preuves, parce qu'il renferme plusieurs choses qu'on ne trouve pas ailleurs, & qu'il paroît que cet auteur, quoique postérieur, étoit bien informé, & qu'il a puisé dans de bonnes sources. Cet Anonyme a été connu de Catel', qui rapporte quelques fragmens de son ouvrage, dont il avoit vu deux manuscrits défectueux au commencement & à la fin. Il le cite sous le nom de YHistorien. du comte de Toulouse, à cause que l'Anonyme paroît fort porté pour ce prince, & il en fait cas, de même que M. de Marca". Mais quoique cet historien paroisse favorable en effet à Raimond VI, comte de Toulouse, il est faux cependant qu'il soit suspect d'hérésie, ainsi que quelques modernes l'ont prétendu; car il donne en divers endroits des témoignages non suspects de son zèle pour la foi catholique, & de sa haine contre les hérétiques.
Comme le langage dont il se sert est à peu près semblable à celui qu'on parle encore aujourd'hui à Toulouse & dans le reste do la Province, & que d'ailleurs la plupart des mots sont les mêmes que ceux de la langue françoise, à la terminaison près, nous avons jugé inutile d'ajouter une traduction françoise à cause du texte languedocieii, & jumis avons cru qu'il suffisoit, par rapport aux étrangers, de mettre à la fin un glossaire pour les termes les plus difficiles. Quant aux temps où l'auteur a vécu, nous ne trouvons rien dans son ouvrage qui puisse le déterminer d'une manière bien précise. Tout ce qu'on peut conjecturer, c'est qu'il vivoit après le treizième siècle, & qu'il écrivoit au plus tôt vers le milieu du suivant. Deux raisons nous le persuadent ; la première est qu'il se sert^ du terme de Languedoc, qui n'a été en usage que vers le commencement du quatorzième siècle; la seconde, que dans l'extrait'' du traité de paix de l'an 1229 qui est à la fin de l'ouvrage (supposé qu'il soit du même auteur, comme il ])aroît par le style), il est parlé du grand-maître de Rhodes. Or, cette île ne fut prise qu'en 1809 sur les infidèles par les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, qui y établirent alors leur principale résidence. Il semble de plus supposer dans un endroit' qu'il y avoit un évêque dans la ville de Castres, qui ne fut érigée en évêché qu'en iSiy. On peut ajouter que nous ne connoissons aucun manuscrit bien ancien de cet ouvrage, car les deux dont nous nous
■ Catel, Histoire des comtes de Toulouse, p. 25î. ■* Voyez tome VIII, Chroniques, c. 196.
* Marca, Htstotre du Bèarn, p. 737. ^ Ihid, c. 77.
' Voyez tome VIII, Chroniques, c. 3.
AVERTISSEMENT DU TOME III DE L'EDITION ORIGINALE. xix
sommes servis n'ont pas deux cents ans d'antiquité. Il paroît qu'Us ont été copiés l'un sur l'autre. Ils renferment, en effet, la même lacune touchant les circonstances de la mort de Simon de Montfort, & on n'y trouve que celle-là qui est assez longue. Nous avons suivi l'orthographe de ces manuscrits, qui n'est pas uniforme, suivant la copie que M. le Fournier religieux de l'abbaye de Saint-Victor de Marseille, nous a envoyée, & qu'il a transcrite sur celui qui a a])partenu à feu M. de Peiresc, & qui paroît le plus ancien. Nous l'avons collationnée avec un autre manuscrit de la bibliothèque du roi, & nous avons trouvé fort peu de variantes. Au reste, quoique cet historien anonyme mérite beaucoup d'attention, nous ne prétendons pas cependant nous rendre garans de tous les faits qu'il avance & de leurs circonstances. Il paroît, en effet, qu'il s'est trompé en certains endroits, & qu'il a renversé en d'autres l'ordre des faits; mais Pierre do Vaux-Cernay lui-même, quoique contemporain, n'a pas évité quelques fautes semblables.
Ce sont là les historiens sur lesquels nous nous sommes le plus appuyés pour l'histoire de l'hérésie & de la guerre des albigeois; ce qui joint au secours que nous avons tiré de quelques autres auteurs ou chroniques du temps, & à un grand nombre de monumens ou d'actes authentiques, nous a procuré une abondante matière. Nous n'entrerons pas ici dans le détail des différentes bibliothèques ou archives d'où nous avons tiré ces titres : nous avons eu soin d'en indiquer les sources à la marge des Preuves ou du corps de l'ouvrage; nous nous contenterons d'observer que trois registres ou cartulaires nous ont fourni entre autres de grandes lumières.
Le premier est le registre intitulé : Reglstrum curiae Francîae. Il fut compilé vers la fin du treizième siècle, & l'original en est conservé dans le Trésor des chartes du roi. On en trouve deux copies écrites à peu près vers le même temps parmi les manuscrits de Colbert, qui appartiennent aujourd'iiui au roi. Ce registre contient la plupart des actes de Simon & d'Amauri de Montfort, dans bs temps qu'ils dominèrent sur une grande partie de la Province, pendant & après la conquête des croisés, & ensuite de rois Louis VIII & Louis IX, qui entrèrent dans leurs droits touchant la même conquête. Les actes originaux sont aussi dans ce Trésor, & nous en avons eu communication. Le second registre est le Carttilaire de Raimond VII, comte de Toulouse, qu'on voit aujourd'hui dans la bibliothèque de M. le chancelier d'Aguesseau, ik dont on trouve une copie moderne parmi les même manuscrits de Colbert, n" 1067. Enfin, le troisième est le Cartulaire d'Alfonse, comte de Poitiers & de Toulouse, frère du roi saint Louis, qui est aux archives du collège des jésuites de Toulouse, & dont on trouve aussi la copie parmi les manuscrits de Colbert.
Quant aux modernes, plusieurs catholiques ou protestans ont entrepris d'écrire en particulier l'histoire de la croisade contre les albigeois. Entre les catholiques sont les PP. Benoît & Percin, jacobins, & le P. Langlois, jésuite. Le P. Percin a écrit en latin, & son ouvrage a paru en 1693 avec son histoire du couvent de Toulouse de son ordre. Les ouvrages des deux autres sont en françois. Celui du P. Benoît fut imprimé en 1691 en deux volumes in-12; il est intitulé : Histoire des albigeois &■ des vaudois. Le P. Langlois fit [imprimer le sien à Rouen en 1703, sous le titre d'Histoire des croisades contre les albigeois : il contient un volume in-12. Les uns & les autres n'étoient pas assez au fait : ils ont commis un grand nombre de fautes; & si on peut accuser les protestans,